TURQUIE, AUTRICHE, RUSSIE
L’abdication de Cuza et la proclamation de l’avènement de Philippe Ie furent communiquées sur-le-champ par télégramme, aux agents roumains à l'étranger par Ion Ghica, aux Ambassades et aux Cours par les représentants des Puissances. Dès le 25 février, le marquis de Moustier, doyen du corps diplomatique, prenait contact avec Aali Pacha, ministre des Affaires Etrangères, et organisait pour le lendemain, chez ce dernier, une conférence des Ambassadeurs.
Dès cette première réunion, cordiale et courtoise cependant, les divergences entre les opinions des Puissances s’affirmèrent et une opposition se dessina entre deux groupes d'Etats : ceux qui désiraient la destruction de tout ce qui s'était fait depuis 1859, et ceux qui voulaient respecter les concessions obtenues par le prince Cuza. Aali et Prokesch proposèrent le retour à une Chambre valaque et une Chambre moldave; le général Ignatiev, pour le moment, resta, comme les autres représentants, sur la réserve (1). Les positions se précisèrent aux réunions suivantes. Les correspondances diplomatiques que nous publions permettent de se faire une idée précise des intentions des divers gouvernements.
La Turquie n’aimait pas Alexandre Cuza, et, si elle n’a pas encouragé son renversement, elle ne paraît pas en avoir été autrement fâchée. Bien que Moustier affecte de croire que la seule revendication que la Porte serait en droit de présenter serait le rétablissement du statu quo, la conduite d’Aali Pacha dans la circonstance est tout à fait logique. Les réformes nationales de Cuza ne pouvaient lui inspirer que de l’inquiétude sur la solidité future du lien de vasselage liant Bucarest à Constantinople et il se croit en droit de profiter de l’événement du 23 février pour préciser les situations respectives; il y pense d'autant plus
(1) Lettre de Moustier à Drouyn de Lhuys É février (Turquie 1866, I, ï La 154). Voy. Archives diplomatiques 1 67, I, pp. 238-240; cf. doc. n° 85.
que les efforts des Roumains n’ont pas été sans écho sur la rive droite du Danube, chez les Serbes et les Bulgares (1). C’est afin de prévenir des bouleversements qui pourraient s'étendre à toutes les frontières de l’Empire Ottoman que les ministres du Sultan considèrent comme urgent d’arrêter le progrès indéfini de la Roumanie. Aussi lorsque Safvet Pacha, qui représente son pays à la conférence de Paris, reçoit comme instructions de s’opposer à toute tentative de nomination d’un prince étranger et même à l’hérédité si le prince est indigène, et à toute modification des traités (2), ce n’est pas par étroitesse d’esprit comme Moustier le reprochera à Aali Pacha, mais bien parce que celui-ci voit plus loin que le moment présent, ou avoue qu'il voit plus loin, et qu’il sait bien que toute consolidation d’une dynastie, maintenant que le terrain a été déblayé par Cuza, ne peut mener qu’à l'indépendance. L'événement ne lui a-t-il pas donné raison ?
L’Autriche adopte une attitude beaucoup plus hésitante. Le baron Prokesch, ami personnel du marquis de Moustier, tient d'autant moins à rompre.en visière avec lui qu'il sait son gouvernement, en prévision d'événements dont il sent la menace en Allemagne, désireux d’agir en conformité de vues avec le cabinet des Tuileries. Le prince de Metternich, à Paris, reçoit des instructions formelles en ce sens (3). Ce souci constant empêchera la diplomatie autrichienne d'exprimer en conférence le fond de sa pensée. Mais Vienne n’en a pas moins une opinion bien arrêtée, qui est la même que celle de la Turquie, pour des raisons différentes. Le retour à la séparation faciliterait les possibilités de surveillance et même d'intervention dans les Principautés, en cas de troubles ou en cas de conflit avec la Turquie, ou de menace russe. Le maintien de l’union et le renforcement du bloc moldo-valaque ne peut marquer qu’un recul pour l'influence autrichienne dans les Balkans, et Vienne n’a pas attendu l’époque du Drang nach Osten pour s'intéresser de très près aux affaires de l’Empire Ottoman : sa politique y est engagée depuis le xvre siècle.
(1) C£. doc. n° 115.
(2) Cf. doc. n°5 116 et 119.
(3) C£. doc. n°5 64 et 88.
Enfin la constitution d’une Roumanie forte, sous une dynastie étrangère, c’est-à-dire solide, est une menace éventuelle dans le flanc de l’Autriche; non seulement les patriotes hongrois, mais les Roumains de Transylvanie n’ont que trop de tendances à chercher un appui au delà des Carpathes. Si la Turquie craint la contagion pour la Serbie et la Bulgarie, à plus forte raison les Habsbourg craignent pour l’Ardeal et la Bukovine. Ces idées sont trop familières aux Autrichiens pour être exprimées autrement que par allusions dans la correspondance diplomatique de 1866; mais nous les avons déjà signalées à propos de l’hostilité de Vienne à l’égard du prince Cuza, et elles n’ont rien perdu de leur force. La politique entreprenante de Brätianu, en 1867, sera une justification tardive des appréhensions de l’Autriche.
Ajoutons que le cabinet de Vienne connaît, comme tout le monde, les aspirations des Roumains vers l’indépendance, et que la réalisation de ce rêve serait une grave atteinte à l’intégrité de l’Empire Ottoman, que les Puissances limitrophes sont décidées à sauvegarder tant qu’un partage à l’amiable n’est pas possible. Dès le 1e7 mars Mensdorf écrit à Metternich qu’il ne doit rien négliger pour amener le cabinet des Tuileries à sacrifier l’union, à moins de rencontrer chez ce dernier une détermination ferme qu’on ne pourrait affronter sans danger (1). Il ne faut pas, en effet, s’aliéner la France au moment où les intentions de l'Italie et de la Prusse semblent menaçantes, et ce souci domine à tel point les esprits du gouvernement de Vienne qu'il envisage déjà l’éventualité de céder complètement devant Paris, à condition qu’il ne soit question ni du duc de Leuchtenberg, ni d’un retour à la vieille proposition d’un échange contre la Vénétie (2). Si l’on était rassuré à ce sujet, il y aurait peut-être lieu pour l'Autriche non seulement d’entrer dans les vues de la France, mais d'appuyer le vœu éventuel de l’Empereur touchant la réunion d’un Congrès général, avec l'espoir d’y introduire la question du Schleswig (3). Muni de ces instructions,
(1) Of. doc. n° 88.
(2) Zbid. Cf. plus loin, pp. 69 sq.
(3) Ibid.
Metternich emploie la seule arme qu'il ait à sa disposition dans une discussion avec la France : l’interprétation des vœux des populations ; et il ne manque pas de faire observer, aux Tuileries comme à l’ambassade d'Angleterre, que la Moldavie paraît séparatiste (1), opinion dans laquelle le gouvernement de Vienne est d’ailleurs confirmé par les dépêches qui lui sont envoyées de Roumanie (2) et de Constantinople (3).
Quant aux sentiments de la Russie, nous les avons exposés déjà et ils n’ont pas changé. Elle a tout à gagner si la Moldavie reprend son indépendance à l'égard de Bucarest, car elle a en Moldavie de solides appuis qu’elle ne possède pas au même degré en Valachie. Elle ne veut pas se fermer le chemin du Danube et craint ce que la France espère, c’est-à-dire une Roumanie fortifiant la frontière turque. Elle est l’une des Puissances qui s’intéressent à l'intégrité, c’est-à-dire au partage éventuel, de l'Empire turc. Elle sait que la Roumanie du prince Cuza est née de la guerre de Crimée, qu’elle à été créée en partie contre ses ambitions, et elle poursuit la destruction du traité de Paris comme Napoléon IIT celle des traités de Vienne. Le 6 mars, Goréakov écrit à Brunnow, ambassadeur à Londres, que rien n’autorise à éluder les dispositions du traité de 1856 et de la convention du 19 août (4); le 7, il fait part des mêmes réflexions à Budberg, ambassadeur à Paris, ajoutant qu’il prévoit une autre attitude de la part des gouvernements de Londres et de Paris, et lui donnant pour instructions de les combattre avec circonspection (5); le 8, il fait part à Revertera de sa confiance dans les tendances séparatistes de la Moldavie (6); et si dans le courant du mois il envoie en clair un télégramme à Ignatiev lui prescrivant de pousser la Porte à consulter les populations (7), c’est évidemment dans l’espoir d’encourager en Moldavie une agitation qui n’est que trop
(1) Œ. doc. n° 113.
2) Of. doc. n° 108.
3) C£. doc. n°5 94, 120 et 132.
4) Archives diplomatiques, 1868, I, pp. 274-276. 5) Ibid,. pp. 270-273.
Cf. doc. n° 117.
7) Of, doc. n°5 162 et 254.
prévisible (1). Lorsque éclatera à Tassy l’émeute du 15 avril, personne ne doutera d’où part le coup (2). Aussi la réserve observée par le général Ignatiev à la réunion du 26 février recouvre-t-elle uniquement le désir, soit d’attendre un ordre précis, soit de ne pas démasquer inutilement ses batteries dès le premier engagement (3).
$ 3. — LEs PUISSANCES OPPOSÉES AUX MESURES COERCITIVES : ANGLETERRE, FRANCE.
Mais il s’en faut que l’union des Puissances soït faite sur la question de l’Union et de la procédure à adopter.
L’Angleterre, si hostile à Cuza tant que sir Henry Bulwer a été ambassadeur à Constantinople, un peu radoucie avec lord Lyons, est en ce moment fort indifférente. Elle est pour le maintien des traités et s’associe aux demandes de la Porte, mais elle tient avant tout à l’accord des Puissances garantes (4). Elle paraît ne pas trouver scandaleux l'appel au comte de Flandre (5). Elle admet ensuite, lorsqu'on lui rappelle les actes de 1858, la nécessité d’un hospodar indigène, mais refuse net une proposition d’intervention : elle se rallie seulement au projet de conférence à Paris (6). Indifférent sur la question de l’Union, lord Clarendon, malgré les efforts d’Apponyi, semble devoir en définitive suivre la politique française (7), même si celle-ci va jusqu’à admettre un Prince étranger (8), ce qui désespère l’ambassadeur autrichien.
La France seule aura une attitude résolue et saura la
(1) C£. doc. n°8 117, 287, etc.
Eee doc. n°5 208, 209, 212, 237 et la correspondance échangée entre Offenberg et Ion Ghica, Archives diplomatiques, 1866, pp. 262 et 263 sq.
(3) ME AE re — D. A. SrurRDza, Auioritatea faptului indeplimit în
1 1866; In., 80 ami de domnie at Regelui Carol; Ip. Charles T4 de Roumomie, I:A. D. Xpnoror, Histoire des Roumains; F. Damé, Histoire de la Roumanie contemporaine, J. DE Witre, Quinze ans d'histoire (1866-1881), Paris 1905; Aus dem Leben Kônig Karls; P. LixpewBerG, Kônig Karl von Rumänien, Berlin 1906.
4) C£. doc. n° 69; et télégrammes d’Apponyi des 26 et 27 février, V. L. Ber, 1, $ 09 cb 103. à NUE AT TRE FER
(5) CE. doc. n° 69 et 70.
(6) Zbid.
(7) Cf. doc. n° 129.
(8) CF. doc. n° 158.
maïntenir. Avec une Turquie qu’elle sait manier par tradition, une Autriche hésitante, une Angleterre neutre et plutôt bienveillante, elle affrontera sans crainte les colères de la Russie, son adversaire de 1854 et redevenue son ennemie depuis 1863, dont elle soupçonne d’ailleurs Fintransigeance d’être un peu de façade (1), et elle n’aura cure des ressentiments de la Turquie, qui lui paraissent exagérés. Affirmant avec force, dès le premier jour, son point de vue, elle se lancera dans l’arène avec l’idée d’entraîner l’adhésion des Puissances les plus récaleitrantes, et dans cet appui franc et sans réserve, les Roumains puisent la confiance nécessaire pour aller de FPavant et risquer latout dangereux, mais fort, du fait accompli. Seulement, Drouyn de Lhuys n’abat pas immédiatement son jeu. Il ne s’oppose à aucune des solutions qu’on lui suggère, sauf à l'emploi de la force. C’est ainsi que Mettermich peut télégraphier le 25 février que la France accepte de marcher d’accord avec l’Autriche et que l’attitude « correcte » de Paris a eu pour effet d'arrêter la protestation projetée par la Turquie (2) et d’ajourner l'envoi d’un commissaire ottoman (3), ce qui était probablement le but poursuivi par Drouyn. Il ne proteste pas, le 2 mars, contre là proposition autrichienne de nommer un caïmakam, et de choïsir pour cette fonction le jeune Brâncoveanu (4). Il est si réservé que lord Cowley croit pouvoir dire à Metternich, le 7 mars, que la France ne veut pas absolument faire cavalier seul et ne s’obstinera même pas sur la question de l’umion (5). Il à été l’un des premiers à engager le consul français à n’avoir avec le nouveau gouvernement que les rapports officieux strictement indispensables (6). Mais cette réserve ne signifie pas que le ministre de l’Empereur n’ait pas d'opinion : il prendra parti avec assez de netteté lorsque la conférence de Paris tiendra ses assises, et dès les premiers jours certains de ses actes sont significatifs. Tout en priant Tillos, dès le
(1) Cf. doc. n95 105, 310, 325, 326, etc.
(2) Of. doc. n° 66.
(3) Cf. doc. n° 82.
(4) C£. doc. n° 98.
(5) Cf. doc. n° 113.
(6) C£. doc. n° 86.
29 février, de rappeler au gouvernement provisoire qu'il ne peut prendre aucune résolution constitutionnelle sans l’aveu de l’Europe, vu les traités existants (1), Drouyn de Lhuys entend ne préjuger en rien des décisions de la Conférence. Même sur la question du Prince étranger, il ne veut prendre aucun engagement (2), et le 9 mars, à la veille de la conférence, il approuve Moustier pour la conduite qu’il a tenue à Constantinople (3). Il ne craindra pas, les conférences ouvertes, de soutenir d'emblée les vœux des Principautés, et tout en souscrivant par la suite, pour ne pas rompre les négociations, aux décisions hostiles de la majorité, il s’opposera à l’emploi de la force, seul capable cependant d'imposer le respect de ces décisions (4).
$ 4 — La RÉUNION DE LA CONFÉRENCE DE PARIS.
Il eût pu paraître naturel de confier l’examen de la question des Principautés à la conférence des ambassadeurs de Constantinople, et en effet, nous les avons vus se réunir spontanément dès la première nouvelle des événements de Bucarest. Pourtant il était si évident que le débat s’élèverait et que d’autres préoccupations s’y mêleraient, que la Porte, tout en préférant Constantinople, affirmait dès lors ne pas s’opposer à ce que la discussion eût lieu dans une autre capitale (5). Elle ne se trompait pas : la France et l’Angleterre se trouvèrent d’accord (6) pour réunir la conférence de Paris, celle qui avait légiféré, à l’issue de la guerre d'Orient, sur R situation qui devait être faite aux Principautés dont on venait d’écarter la Russie. Il ne paraît pas qu'aucune Puissance ait élevé d’objection. Un mot de Prokesch semblerait même faire croire que la Turquie se serait laissé persuader que ses chances étaient plus grandes à Paris qu’à Constantinople (7).
(1) Zbid.
@) Lettre du 2 mars à Moustier RDS 1866, I, f. 161-162), publiée dans Archives diplomatiques, 1867, I, pp. 240-241.
(3) Turquie 1866, I, f. 180, cf. Eve diplomatiques, 1867, I, p. 243.
(4) Bibhographie. CE. $ 2
(5) Lettre du 2 mars de Drouyn à Moustier, citée plus haut, n. 2.
(6) Cf. doc. n° 69.
(7): C£. doc. n° 91.
Le 6 mars, la Turquie donnait son adhésion (1), et le 10 la conférence tenait sa première séance. Celle-ci fut seulement consacrée à la lecture d’une note de Safvet Pacha demandant que les Puissances écartassent d’emblée le Prince étranger et l’hérédité, même d’un Prince indigène (2).
On connaît l’histoire de la conférence (3). Nous nous proposons seulement, documents en main, de préciser les points de vue en présence et la marche parallèle des décisions de la diplomatie européenne, gardienne des traités, et des actes du gouvernement provisoire, dictés par les aspirations nationales roumaines.
L’attitude du gouvernement de l'Empereur est exposée, avec une force singulière, dans une circulaire du 16 mars où Drouyn de Lhuys se prononce résolument pour les vœux des Moldo-Valaques, rappelant que la France a toujours soutenu l’idée de l’Union et du Prince étranger, et insistant sur le fait que l’acceptation de ces revendications est le seul moyen de rétablir le calme sur le Danube; qu’en ce qui concerne le premier point, en tous cas, on ne peut supprimer désormais l’Union qu’au prix d’un bouleversement général dans les Principautés (4).
L’attitude contraire est adoptée par la Turquie, qui dès la seconde séance, le 19 mars, demande le retour à deux assemblées (5). Malgré les concessions de la France, qui admet de réserver la question du Prince étranger, Aali Pacha reste hostile même à l’union, car il a le pressentiment, qu’il avouera un peu plus tard, que la constitution d’un Etat fort même vassal à sa frontière septentrionale sera fatale un jour ou l’autre à la Turquie. C’est exactement l'opinion qu’il exprimait dix ans auparavant, au lendemain de la guerre de Crimée (6). De ce point de vue si légitime,
(1) Cf. doc. n° 108.
(2) C£. lettre du 16 mars de Drouyn de Lhuys à Moustier (Turquie 1866, I, f. 191 sq) publiée dans les Archives diplomatiques, 1867, I, pp. 247-248. Protocole 2e le séance, Zbid., IT, pp. 611-615.
(3) Outre les récits des Histoires générales, cf, les procès-verbaux des séances dans les Archives diplomatiques, 1867, II, pp. 611 sqq, reproduits en partie A roumain) dans A. D. STURDZA, Autoritatea faptulus indeplinit…
(4) procès-verbal de la 28 séance de la Conférence (19 mars), Archives diplomatiques, ibid, pp. 615-625.
o Cf. doc. n° 149, (6) C£. plus haut, p. 36.
la seule chose qu’on eût pu lui répondre en toute sincérité, c’est qu'il fallait faire la part du feu, aller franchement au-dévant de l'inévitable plutôt que de le subir plus tard dans des conditions moins favorables. Mais pouvait-on, dès le premier jour, exiger cela de la Turquie ?
La Russie soutient énergiquement l'opinion d’Aali Pacha (1); l'Autriche ét l'Angleterre sont du même avis, mäis s'expriment avec moins d’intransigeance, parce que paraître céder sur l’Union est l’unique moyen d’obtenir de la France qu’elle cède sur le Prince étranger (2); Drouyn aurait même laissé entendre, dès le 13 mars, que l’opinion qu'il exprimerait sur ce deuxième point serait seulement une opinion de principe et qu’il n’en ferait point une condition absolue (3). À la séance du 4 avril, il demande à Safvet si une déclaration expresse de la Porte, refusant d'avance son investiture à un Prince étranger, ne suffirait pas à faire reculer Bucarest. Mais, on le voit, seule la Russie, qui continue d’être irritée contre la France, ne garde point de ménagements; toutes les autres Puissances se préoccupent anxieusement des intentions du cabinet des Tuileries, qui se présente nettement, dès l’ouverture des pourparlers, comme l'arbitre de la situation. IL est le seul à s’opposer absolument à l’emploi de la force (séance du 24 avril) et personne n’ose passer outre. Ajoutons que la difficulté qu’éprouve Safvet Pacha à s'exprimer en français (4) augmente ce désarroi et laisse au baron de Budberg seul la tâche ingrate de soutenir les résolutions extrêmes. Il l’assume d’ailleurs avec beaucoup de courage, et son opposition résolue, l’évolution de plus en plus. marquée de Drouyn de Lhuyÿs, inversement, vers l’idée du Prince étranger, ainsi que le sentiment d’impuissancé qui commence à s'emparer de la conférence devant les événements de Bucarest, aboutissent à une première impasse, consacrée par un premier ajournement de la
Conférence (5).
(1) C£. doc. n° 149; et les lettres de Revertera sur l’attitude de Goréakov, n°5 117, 135, 164, 186, ï (2) Cf, doc. n° 149.
(3) Cf. doc. n° 128.
(4) C£. doc, n° 149.
(5) Cf. doc. n° 188,
À cette date, la question n’a pas avancé d’un pas. La Russie reste irréductible (1), peut-être dans l'espoir de prolonger l’état d'incertitude où se débattent les Principautés (2), certainement aussi dans l'espoir de reprendre son influence à Constantinople et parce que ce qui se passe à sa frontière méridionale ne peut lui être indifférent (3); la Porte manifeste une invincible répugnance à se rendre aux raisons du marquis de Moustier, qui lui montre dans une Roumanie forte une garantie contre les ambitions de sès voisins : Aali Pacha, instruit par l'expérience, est si sceptique qu'il déclare même qu’à son avis il vaudrait mieux encore pour la Turquie avoir sur le Danube lAutriche ou la Russie (4). Parole de découragement peut-être, mais bien naturelle. II sait bien que l'intérêt de la Turquie à été la moindre des préoccupations des réformes du prince Cuza, et que les révolutionnaires qui l’ont renversé songent tous, eux aussi, à l'indépendance de leur patrie.
Ces derniers manifestent d’ailleurs sans vergogne l’intention bien arrêtée de ne pas tenir compte de la Conférence. On doït reconnaître que cette hâte est justifiée, Non seulement on espère, par une attitude décidée, entraîner l'adhésion des Puissances irrésolues, mais, à l’intérieur même, tout retard est préjudiciable. La rapidité du refus du comte de Flandre à déconcerté le gouvernement provisoire (5) et rendu courage aux prétendants indigènes (6); l’armée, confuse du rôle qu’elle à joué dans la nuit du 23 février, n’est pas sûre (7); les éléments disparates qui
(1) « Vous pouvéz assurer M. le Ministre des Affaires Etrangères de France que le cabinet impérial reste fidèle à ses idées. Elles ne sont pas d'hier. Elles ont plus d’un siècle de date et font partie de notre histoire. Ce ne sont pas des théories, mais un fait, un principe et une tradition. » (lettre de Gortakov à Budberg, 22 mars, Archives diplomatiques, 1868, I, pp. 276-277).
(2) Cf. doc. n° 101.
(3) La dépêche du 22 mars de Gorëakov à Budberg, par exemple, reconnaît que les Roumains veulent en ce moment l’union et le prince étranger (mais en ce cas la « lumière » si énergiquement réclamée un peu avant, dans la même dépêche, n'est-elle pas faite?) mais que la Russie, « puissance Hmitrophe », ne peut admettre que l’on « construise dans les ténèbres » nique l’on mette en question par là l’intégrité de l’Empire Ottoman (Arvhives diplomatiques, 1868, I, pp. 277-280).
(4) C£. doc. n°5 192 et 193.
(5) Cf. doc. n° 167.
(6) Cf. doc. n° 78.
(7) C£. doc. n°5 78 et 167.
forment la coalition sont en désaccord sur presque toutes les questions (1); et surtout l’Union est combattue même à l’intérieur. Malgré le dévouement patriotique, auquel nous avons rendu hommage, d’une grande partie des Moldaves, le mécontentement croît dans cette province, et, avec ou sans excitations extérieures, des tendances séparatistes sont signalées un peu partout (2) : elles donnent des armes à l'opposition manifestée, dans la conférence, par la Turquie, la Russie et l'Autriche au maintien de l’Union, elles agitent dangereusement les esprits dans les Principautés, et il faut y couper court. Aussi le gouvernement provisoire va de l’avant; Ion Ghica n’hésite pas à avoir avec Tillos une franche explication, où il avoue ses craintes et expose la nécessité où il se trouve d’agir (3), et le consul, dont on n’a pas oublié l’attitude violente lors de l’arrestation de Cuza (4), comprend fort bien la situation et l’expose clairement le 16 mars, à son gouvernement (5). À en croire d’ailleurs certaines correspondances privées, tous les moyens sont bons pour agir sur l’opinion : on nie jusqu’à l’évidence le refus du comte de Flandre (6), on laisse croire que les Puissances accordent le Prince étranger (7), on brode sur le thème fantaisiste de la russophilie de Cuza (8), etc. En même temps l’on prend des mesures plus sérieuses; on envoie des délégués à Constantinople et à Paris pour exposer la situation (9), et, passant outre à l’invitation des Puissances de ne s’occuper que d’affaires administratives, on dissout l’Assemblée (10). Plus que jamais, en outre, on affirme la volonté d’obtenir au pays un Prince étranger ; à défaut du comte de Flandre, d’autres
(1) C£ doc. n°5 167 et 237. Il ne faut accueillir qu'avec réserve tous les bruits reproduits dans ces curieuses correspondances, mais ce sont là des documents qui suivent au jour le jour les événements et qui ne peuvent être absolument négligés, ne fût-ce que pour l’atmosphère qu’ils révèlent.
(2) Cf, doc. n° 78, 79, 94, 102, 120, 134, 140, 167, 234, 235, etc.
(3) C£. doc, n° 124,
(4) Cf. doc. n° 50.
(6) C£. doc. n° 167.
(7) C£. doc. n° 167.
(8) Cf. doc. n° 167.
(9) C£. doc. n° 167.
(10) Cf. doc. n° 182,
noms sont déjà prononcés (1). Il est d’ores et déjà évident qu'on ne réduira le gouvernement provisoire que par la force; celui-ci se livre à certaines manifestations militaires quelque peu théâtrales (2) qui ne trompent personne, mais il est certain que si l’on tente une intervention armée, le sang coulera, et c’est ce que la France veut éviter à tout prix. C’est un cercle vicieux.
Le 13 avril, Drouyn de Lhuys propose un compromis : l’Union en tous cas maintenue, et un hospodar à terme, pour quatre ou cinq ans, le temps de voir venir et de laisser müûrir la question du Prince étranger (3). L’Autriche paraît disposée à accepter (4). Mais, ce même 13 avril, le gouvernement provisoire à tranché d’autorité la question en invitant la Nation Roumaine à exprimer, en un plébiscite qui doit avoir lieu du 14 au 20, sa volonté d’être régie par le prince de Hohenzollern sous le nom de Charles Ier (5).
(1) C£. doc. n° 167.
(2) C£. doc. n°5 178, 237.
(3) C£. doc. n° 196.
ce) Metternich à Mensdorf, 14 avril, n° 16 B (V. P. Ber., I, f. 342 sq). Cf. doc. n° 197.
D biographie. C£. $ 2. Les comptes-rendus des séances ont été publiés dans les Archives diplomatiques, 1867, IT, pp. 611 sqq.