‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 14 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Candidature du prince Gharles de Hohenzollern

La lumière n’est pas encore entièrement faite sur les origines de la candidature Hohenzollern. C’est là surtout que les souvenirs de Ion Brätianu, s’il en à consigné par écrit, nous seraient précieux. Il faut espérer que ses papiers seront publiés un jour. Nous donnons en attendant les documents que nous avons pu trouver, espérant contribuer dans une faible mesure à faire un peu de clarté sur cet événement que l’on peut qualifier de mémorable, puisqu'il a fixé le destin de la Roumanie.

On admet généralement, à la suite des historiens roumains, que le nom du prince Charles à été mis en avant par Napoléon III lui-même. Cette tradition paraît être née du télégramme même où Ion Brätianu annonçait, le 26 mars, que cette candidature ferait voir les Principautés sous un jour très favorable par Napoléon IIT (1). Ce texte, évidemment, paraît clair. Cependant, l’on ne saurait de prime abord affirmer que les choses se soient passées si simplement et cela pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, l’Empereur s’en est toujours énergiquement défendu. Le 23 mai, il qualifiera devant Metternich l’escapade du prince de « folie » (2). Il dira à Mme Cornu, lorsqu'on saura à Paris l’arrivée de Charles à Bucarest : « Eh bien, l’affaire Charles ? comment cela s’est-il passé ? J’ai été très étonné et l’on m’a mis cela sur le dos » (3). Pendant les événements, l'Empereur sera, ou paraîtra, d'accord avec Drouyn de Lhuys; il parlera lui aussi à

(1) D. A. SrurDZA, Autoritatea…., p. 2.

(2) Lettre de Metternich à Mensdorf (Ber. x1-81, f, 640), cf. H. ONOKEN, Rheinpolitik, X, p. 230, doc. n° 120.

(3) E. Ollivier, L'Empire libéral, Vu, p. 84.

Metternich de la combinaison de l’'hospodar indigène à terme (1), alors que la candidature prussienne, qui vient d'être proclamée à Bucarest, ne lui est certainement pas inconnue; il laissera, à plusieurs reprises, Drouyn déconseiller au prince d'accepter (2). Vers le milieu de mai, le prince Stirbei, de retour de Düsseldorf, affirme que le prince Charles Antoine de Hohensollern n’a reçu pour son fils aucun engagement de la part de Napoléon III (3). Le roi Charles lui-même, dans ses mémoires où äil reconnaît qu’alors rien ne pouvait se faire sans l'Empereur, raconte qu'il avait prié le 21 avril, la baronne de Franque, liée ‘avee Drouyn de Lhuys, de sonder les dispositions de Paris et que celle-ci lui répond le 25 « que l'Empereur Napoléon ne reconnaîtra jamais un fait accompli» (4) : cette lettre est la conséquence d’un télégramme précis adressé à la baronne par Mme Drouyn de Lhuys elle-même (5). En même temps (24 avril), Drouyn télégraphiait au baron d'Avril, le nouveau consul à Bucarest, qu’il croyait impossible de faire consentir la Turquie au choix d’un Prince étranger (6); il lui répète de 3 mai que les Puissances y sont opposées (7),

et y revient inlassablement, le 11 mai, le 18 mai, rappelle de 21 ses instructions à Avril,et ne se rallie au fait accompli que lorsqu'il est trop tard pour entreprendre quelque chose.

On peut évidemment répondre que, souvent, Napoléon LIT avait une politique personnelle, agissait à l'insu de ses ministres, et aimait, si l’on en croit ses ennemis, à faire figure de conspirateur. Dans l’oceurrence, pareil jeu pourrait paraître non seulement peu digne de la part de l'Empereur, mais surtout d’une utilité contestable. Il ne s'agissait pas là, comme naguère en Ttalie, d’une question vitale pour la politique extérieure de l’Empire. Pourquoi, si Napoléon avait lui-même désigné Charles, ce qui aurait donc eu lieu en mars, cette obstination à s'opposer jusqu’en

(1) Metternich à Mensdorf, lé avril, n° 16 B (£. 342).

(2) Metternich à Mensdorf, télégramme du 14 avril (f. 354). (3) Cf. doc. n°5 290 et 291.

(4) Mémoires, pp. 8 et 9.

(5) SrurpzA, Auloritatea, p. 53.

(7) Cf. doc. n° 255.

mai au principe même du Prince étranger, principe qu’on avait d’abord soutenu et qu’on n’avait abandonné que devant l’unanimité de l’Europe ? Pourquoi, je ne dis pas les dénégations de l'Empereur, qui pourraient s’expliquer, mais ses violentes expressions à l’égard de son protégé ? C’eût été pousser bien loin l’amour de la dissimulation; quelles qu’aient été les aptitudes de Napoléon III à cet égard, et, encore une fois, l’on n’en voit pas bien la nécessité, quelles que fussent les raisons diplomatiques de l'Empereur de ne point paraître favoriser le fait accompli qui se tramait à Bucarest.

On comprendrait beaucoup mieux cette attitude si Napoléon IIT, au lieu d’être l’instigateur du coup de tête du prince Charles, en avait été simplement informé et poussé à le tolérer. Prévenu plus tard, ayant laissé son gouvernement s'engager plus à fond, on conçoit qu'il n’ait point fait volte-face et qu’il se soit contenté de laisser faire, en favorisant l’aventure rien qu’en forçant l’Europe à rester l’arme au bras.

C’est, notons-le, à ce parti que les correspondances de 1866 sembleraient nous conseiller de nous en tenir. C’est la version, au reste, d’un homme qui n’est pas toujours exact dans ses récits, mais qui était parfaitement renseigné et qui à travaillé sur des documents de première main : nous voulons parler d'Emile Ollivier. Qu’on se reporte en effet au chapitre 5 du livre VIII de l’Empire libéral : la candidature Hohenzollern y est racontée d’une manière très plausible, et les documents que nous avons pu feuilleter n’apportent à cet exposé aucun démenti.

D’après Emile Ollivier, Brätianu, en quête d’un Prince aurait rencontré à Paris Mme Cornu, amie à la fois des Hohenzollern-Sigmaringen et de Napoléon IIL Elle lui aurait dit : « Vous cherchez un prince ? Prenez un Hohenzollern; ils sont alliés à l'Empereur qui les aime beaucoup », et elle lui aurait même proposé précisément Charles, deuxième fils du prince Charles-Antoine (1). Ce dernier, avant d'accepter, aurait demandé à être assuré de l’assentiment de Napoléon III, et Mme Cornu se serait refusée à

(1) L’Envpire libéral, VIII, pp. 71 sq.

aller le trouver, parce qu’il était lié par les décisions de la Conférence, mais aurait ajouté que l'Empereur aiderait au projet (1). Deux phrases nous frappent encore dans le récit d'Emile Ollivier : «Bratiano, sans en parler à qui que ce fût à Paris, se rendit à Düsseldorf auprès du prince Antoine (30 mars 1866). Pour le décider, il lui annonça que, suivant en cela l’avis de l'Empereur, ce qui n’était pas vrai, il avait l'intention de proposer au peuple roumain l'élection de son second fils Charles » (2); et plus loin : « elle encouragea Bratiano à continuer sa campagne; au moment opportun on forcerait la main à l'Empereur. Bratiano se rendit en toute hâte à Bucharest… » (3).

On forcerait la main à l'Empereur! Telle paraît, aujourd'hui encore et à première vue, la meilleure explication.

Emile Ollivier n’est pas le seul à prétendre que Ion Brätianu imaginait une audience que l'Empereur n'avait jamais accordée. Le baron Eder croit savoir, le 15 avril, que le compagnon de Brätianu, Ion Bäläceanu, n’a vu que quelques minutes le Souverain et que la candidature est le fruit d’une intrigue italo-prussienne (4); il signale le 21 que, d’après le prince Brâncoveanu, qui arrive de Paris, Brätianu n’a jamais vu l’Empereur (5), et le 22 il déclare qu’il se confirme que tout s’est passé entre Brätianu et von Goltz, que des collègues de Brätianu doutent de la véracité de son récit et qu'il est significatif que le Roménul prévoie l'éventualité où la France même serait contre le Prince étranger (6). On dira qu’il est fort possible que l'Empereur ait reçu Brätianu avec autant de secret que Cavour quelques années auparavant. Mais pourquoi aurait-il fait plus de mystère pour recevoir Brätianu que Bäläceanu, dont la visite n’a pas été cachée ? Il ne faut pas oublier non plus que Brätianu, dont les anciennes relations avec les ennemis de l’Empire étaient notoires, n’était pas persona grata aux Tuileries. Sous le règne de Cuza, la France plusieurs fois a fait savoir que l'entrée de cet

(1) Zbid., p. 7

ë Ibid., p. Gi -73.

is) C£.i Ge n°5 199 et 202.

(6) Cf. doc. n° 226.

homme d'Etat au ministère ferait une fâcheuse impression (1); le Prince lui-même, dans une lettre à Negri, déclare le savoir « particulièrement antipathique au gouvernement de l'Empereur. » (2), Tout cela donne à penser. 11 paraît beaucoup plus probable que Ion Brätianu, comme Bäläceanu, une fois qu’on leur a assuré que Napoléon IIL n’entraverait pas le projet, se sont hâtés de présenter la candidature comme conforme aux vœux de l'Empereur pour être certains d’emporter plus aisément l’adhésion de tous (3), de la même manière que le premier présentait audacieusement le prince Charles comme le candidat de l’Angleterre (4), ce qui était manifestement contraire à la vérité. Audentes fortuna juvat. Mme Cornu avait dit vrai : Napoléon se laissa forcer la main; et l’on peut admettre jusqu'ici comme l'expression d’une réalité positive les paroles qu'il adressa à Metternich en l’assurant qu'il n'avait point poussé personnellement le prince Charles, mais que Brätianu avait reçu des encouragements « de certaines personnes de son entourage » (5). D’après la propre correspondance du roi Guillaume, ce n’est que le 14 avril que Benedetti l’assure des dispositions favorables de Napoléon IIL (6).

Mais, si telle paraît la conclusion à laquelle nous font parvenir les documents diplomatiques et les déclarations mêmes de l'Empereur, une incertitude demeure toujours. Napoléon peut n’avoir pas reçu Brätianu et avoir été pressenti, dans le privé, comme il arrivait souvent, par Mme Cornu, et avoir in petio donné son adhésion au projet roumain. S'il se laissa forcer la main, c’est peut-être qu'il était décidé à se laisser faire violence. La politique du fate, ma fate presio (même si ces paroles sont apooryphes) paraît avoir inspiré plusieurs actes de sa politique étrangère. Son amitié pour les Hohenzollern peut très bien

(1) -C£. doc. n° 10.

(2) Cf. doc. n° II. ‘ (3) D’après Eder, Ion Ghica aurait à peu près avoué au Consul anglais,

Sir Henry Stanley, qu'il croyait lui-même que les choses s'étaient passées ainsi; cf. doc. n° 223.

(4) Télégramme du 26 mars à Ton Ghica, cf. SrurpzA, Autoritatea,rp. 2. (5) Lettre de Metternich à Mensdorf, citée plus haut, p.60, n. 2. (6) Lettre à Charles Antoine, citée dans Srurpza, Autorifatea pp. 25-28.

l’avoir poussé à autoriser leurs ambitions avant qu'il en convînt sur la scène européenne.

Il peut être intéressant, en effet, de se demander les raisons qui ont guidé les protagonistes du drame : Mme Cornu, Bismarck, l'Empereur.

Mme Cornu, fille de Mme Lacroix, femme de chambre de la reine Hortense, avait été élevée à Arenenberg où elle avait connu Louis Napoléon, qui lui garda toujours une grande amitié, sans d’ailleurs lui laisser exercer sur lui l'influence qu’elle se croyait et surtout qu’on lui attribuaiït. Bien que très dévouée à l'Empereur à qui elle avait rendu des services lors de la captivité de Ham, elle aimait à s’entourer de tous les mécontents, dont elle transmettait souvent les doléances aux Tuileries. L'Empereur ne lui en voulait pas, ne lui tint même pas rancune d’avoir souscrit pour les enfants d’Orsini; il se laissait présenter les savants auxquels elle s’intéressait; c’est elle, en particulier, qui lui amena Albert Maury lorsque le Souverain travaillait à la Vie de César (1). Elle était donc en position de voir l'Empereur comme elle le voulait, et, sans peut-être pouvoir agir sur lui, du moins de connaître sa pensée. De son séjour en Allemagne, elle avait gardé des amitiés fidèles, celle notamment de la princesse Stéphanie de Bade, et par elle celle des Hohenzollern, auxquels elle était très dévouée. Il est tout naturel qu’elle ait songé à un Prince de cette famille lorsqu'elle rencontra Brätianu en quête d’un candidat, et il est non moins naturel que celui-ci, entendant parler d’un prince occidental, allié à une maison souveraine et assuré, à ce qu’on lui disait, d’être agréé par l'Empereur des Français, n’ait point hésité (2).

Le prince Charles Antoine, pressenti, répondit que tout dépendait du Roi de Prusse, chef de la famille, et de l’Empereur des Français, arbitre de la situation européenne.

(1) Sur Mme Cornu, voir en particulier L'Empire libéral, V, pp. 69 sdd Mme CARETTE, Souventrs intimes de la cour des Tuileries, I, p. 216; ITE, pp. 289- 287; F. GrrAUDEAU, Napoléon III intime, pp. 251 sq., ete.

(2) À quel moment précis eut lieu cette conversation ? On ne saurait le dire avec précision. Damé, dans son intelligente et un peu sommaire Histoire de la Roumanie Contemporaine, paraît soupçonner que I. Brätianu et C. A. Rosetti ont 6t6 mis sur la piste Hohenzollern avant même le 23 février. Les documents manquent actuellement pour se prononcer sur ce sujet. Quoi qu’il en puisse être, d’ailleurs, le rôle de Mme Cornu est incontestable.

Promptement rassuré du côté de ce dernier, il s’ouvrit au roi Guillaume, qui objecta tout d’abord les dispositions de l’Europe et ne donna jamais son consentement explicite, trop prudent pour risquer des complications diplomatiques. C’est Bismarck qui trouva la formule : demander un simple congé et tenter la chance sans autorisation officielle. Les diplomates ne s’y trompèrent pas lorsqu'ils virent dans la candidature une affaire plus prussienne que française, et les mémoires du roi Charles vinrent, quoique d’une façon très discrète et expurgée, si j'ose dire, dans la suite leur donner raison. Nous renvoyons le lecteur à ce très attachant récit, où sont notées jour par jour, quand. ce n’est point heure par heure, les péripéties de la romanesque aventure. Il résulte de ces pages que le prince a été tout de suite séduit par l’offre qui lui a été faite et qu'il s’est montré décidé à passer sur tous les obstacles; que Bismarck, qui ne faisait jamais rien en vain, paraît avoir vu sur-le-champ tout le parti qu’on pouvait tirer de l’entreprise, et que le roi, tout en faisant les objections que son expérience et sa situation diplomatique lui inspiraient, n’a pas eu grand peine à se laisser convaincre. Lorsque Guillaume, le 19 avril, affectant de ne présenter à Son jeune parent que les raisons qui militent contre l’acceptation, elôt l'entretien en lui accordant un congé et en lui disant « Dieu te protège »; lorsque, le 7 mai, Charles Antoine revient de Berlin avec la nouvelle « que le roi entre avec inquiétude dans les projets du Prince, sans cependant les autoriser (!) » il est clair qu’il est acquis au projet roumain; d’ailleurs, n’a-t-il pas, deux jours avant, tout « arrêté et réglé » avec le père du candidat princier (1) ?

Il était naturel que les Hohenzollern acceptassent.

(1) Mémoires, pp. 8-10, et, avec plus dé détails, Aus dem Lében Kônig Karls, pp. 11-82 — Noùûs ne serions pas étonné si le souvenir de l’attitude peu nette observée par le roi de Prusse en cette occasion était revenue hanter l’esprit de l'Empereur au moment de la seconde candidature Hohenzollern, celle de 1870, et était entré pour une part dans les raisons de l’insistance qu'ilmit à obtenir de Guillaume cette promesse inconditionnelle qui devint l’occasion de la guerre franco-allemande. Et qui sait s’il hr aussi en mémoire sa propre dissimulation et s’il ne craïgnit pas de voir réaliser, contre lui cette fois, en faveur du prince Léopold ce qu'il avait aidé le prince Charles à accomplir en 1866 ?

D'abord c'était la première fois que pareille offre était faite à un membre de cette famille (1), au lieu de ces éternels Cobourg qui faisaient souche de souverains dans toutes les directions ; souffrant de sa jeunesse relative, la dynastie prussienne n’était point fâchée d’essaimer à son tour, et d'essayer ses ailes pour des vols éventuellement plus altiers, comme elle portera ses efforts, quatre ans plus tard, vers la couronne royale d’Espagne ou la couronne impériale d'Allemagne. Mais à l’intérêt dynastique venait se joindre l'intérêt national. Bismarck aura beau rappeler, dans sa conversation où il encourage le prince Charles à tenter l'épreuve, qu'aucun intérêt n’attire la Prusse en Orient (2), ce n’est pas le « piquant de l’aventure », comme il dit, qui le séduit; il sait bien qu’il va d'ici peu « occuper pendant quelque temps » l’Autriche, et bien qu’il ne songe certainement pas à une participation roumaine, il ne peut méconnaître l’intérêt pour la Prusse d’avoir, derrière les Carpathes, un prince prussien sur le territoire duquel des insurgés transylvains éventuels peuvent trouver des sympathies; qui, par la position géographique de son Etat peut être utile de diverses manières dans le cas d’une marche sur Vienne; et qui par sa seule présence fait obstacle aux ambitions séculaires des Habsbourg sur la rive gauche du Danube. Lorsqu'il lui conseille, pour n’avoir pas d’ennuis de l’autre côté du Prut, d’épouser une princesse apparentée de près avec la maison du tsar (traduisez : une Leuchtenberg), est-ce uniquement à l'intérêt des Principautés et de leur nouvelle dynastie que pense ce ministre des Hohenzollern, et encore à la veille d’une guerre avec l’Autriche ?

On conçoit moins bien l’intérêt qui a guidé la France. Elle n'avait rien à gagner à l'installation d’un prince allemand sur le Danube; elle pouvait y perdre l’amitié de l’Autriche, sauvegardée tant bien que mal jusqu'alors, et toujours. utile en cas de conflit avec la Russie. Il faut plutôt admettre que le gouvernement de l'Empereur a suivi d’instinct la politique traditionnelle de la France en ces

(1) D’après l’édition allemande des souvenirs du roi Charles, le Kronprinz lui en aurait même exprimé sa satisfaction (Aus dem Leben.…., p. 7). (2) Mémoires, pp. 7-8..

matières. Il a peut-être cru sincèrement qu’un Etat vassal fort serait pour la Turquie une garantie contre les ambitions russes, comme il l’avait soutenu après la guerre d'Orient, au congrès de Paris, et comme il à essayé de l’expliquer aux ministres ottomans en 1866. En même temps il poursuivait sa politique d’émancipation des peuples, chère à tout Français, et conforme aux vues de Napoléon III. Ce faisant, il avait la satisfaction de rester fidèle aux principes qu’il avait toujours énoncés depuis qu’il était intervenu dans les affaires danubiennes. Il réalisait les vœux exprimés par son représentant Bourqueney, onze ans auparavant, faisant siennes, comme alors, les revendications des populations moldo-valaques en ce qui concerne l’union sous un Prince étranger. Drouyn de Lhuys, en 1866, n’a pas forcé le destin; il l’a laissé s’accomplir, en s’opposant à tout ce qui pourrait l’entraver. Il consentait, se voyant seul de son avis, à ordonner aux Roumains, avec toute la conférence, de se choisir un Prince indigène; mais en refusant toute intervention, il paralysait l’Europe et laissait les Roumains maîtres de la situation. Décision conforme à ses sentiments, comme à ceux de l'Empereur.

La pensée profonde de ce dernier est toutefois difficile à pénétrer. Il à été moins persuadé que ses ministres de la nécessité de la résurrection des Principautés, ou du moins ses conceptions ont varié. Sa politique à l’égard de la Roumanie ne peut se comprendre qu’en liaison avec sa politique générale. L’une des grandes pensées du règne à été, comme on sait, l'Italie. Or, dans ce domaine, se dressait, à chaque détour de la route, une question épineuse, celle de la Vénétie. Le grand désir de l'Empereur eût été d'obtenir cette province de la bonne volonté de l’Autriche (1); la difficulté était de trouver une compensation que François-Joseph pût considérer comme acceptable. Napoléon, plusieurs fois, peut-être à l’instigation de l'Italie

(1) Le 10 mars encore, Metternich télégraphie à Mensdorf qu'aux Tuileries on aurait désiré voir l’Autriche prendre les devants et se concilier secrètement l'Italie (France Rapports 1866, 1x-81, f. 179), cf. H. ONOKEN, Rheinpolitik, I, p. 108. Cf. aussi la longue conversation de Metternich avec l’Impératrice Eugénie, rapportée dans la lettre du 22 mars (sbid., f. 205-210), reproduite dans: OnNoKkEN, 1bid., pp. 115-117.

elle-même (1), sonda Metternich pour savoir si éventuellement l'offre des Principautés ne suffirait pas à faire renoncer Vienne à la Vénétie. L’idée n’était pas nouvelle; au moment du réveil moldo-valaque, certains hommes politiques roumains avaient pensé à un vaste Etat moldovalaque-transylvain, sous l’égide de l’Autriche (2); elle reparut en 1866 en Transylvanie (3); elle devait encore reparaître, mais dans des conditions bien autrement inopportunes et presque scandaleuses, pendant la guerre de 1916-1918. L'Empereur s’est peut-être souvenu de cette suggestion de 1848. Toujours est-il que la velléité lui en traversa plusieurs fois l’esprit, et que c’est l’Autriche qui refusa. Une fierté nationale bien compréhensible empêchait l’Empire des Habsbourgs de renoncer de gaîté de cœur à une aussi belle province lorsque rien ne l’y forçait. La question de la Vénétie revint sur le tapis en 1866 : après avoir vainement espéré que le Mexique pourrait être une compensation, et après avoir une dernière fois envisagé une combinaison danubienne, Napoléon ne suggéra plus qu’un rachat. Il était décidé à donner Venise à l'Italie; si l’Autriche était trop récalcitrante, il laisserait faire la Prusse; inversement, si elle acceptait, la paix européenne était assurée, sous les auspices de l'Empereur des Français. C’est ce qui donne aux intentions de Napoléon IIT cet air de mystère et d’illogisme qui intriguait si fort la diplomatie européenne en ce début de 1866 (4) et que l’Impératrice lui reprochera si vivement à la fin de l’année (5). Ne voulant pas rompre avec l’Autriche, il ne voulait cependant pas s'engager à la défendre; il espérait par 1à l’amener à une concession in extremis et il amorçaït son dernier système de politique étrangère, le rapprochement avec la Prusse. On n’ignore pas que dans sa pensée la libération des peuples marquait autant de coups portés à ces fameux

(1) Cf. doc. n° 131.

(2) C£. plus haut, p. 34.

(3) Cf. doc. n° 387.

(4) Cf., entre autres, les lettres de Metternich n°% 25 A, B et C du 16 mai France Rapports 1x-81, f. 526, 529-544 et 547-550), reproduites dans F ONOKEN, Rheinpolitik, I, pp. 202 sq., 204 et 204 sq.

(5) Lettre de Metternich à Mensdorf, France Exp., Varia, 1x-83, f. 21-26 (1®t septembre).

traités de 1815, de la destruction desquels il attendait l’occasion de refaire les frontières de la France. Pour n'être pas isolé dans ses projets, il avait essayé successivement de toutes les alliances européennes : langlaise jusqu’au congrès de Paris, la russe après la guerre de Crimée, l’autrichienne lorsque la question polonaise le brouilla avec Alexandre IT... Puis commence une période obscure, obscure même dans son esprit sans doute. Il reste en bons termes avec l’Autriche, mais songe de plus en plus à la Prusse. Il avait toujours conservé une grande sympathie pour ce pays et plus d’une fois l’idée d’une collaboration politique s’était présentée à lui. Il Lui proposa ouvertement une alliance en 1861, en 1862, en 1863-64, sans grand succès, mais garda, semble-t-il, quelques espérances, dont son attitude pendant la guerre des Duchés, la création d’une Ambassade à Berlin sont les symptômes (1). Il semble bien qu’il ait longtemps nourri la chimère d’un arrangement sur le Rhin au moyen d’une entente avec la Prusse, et l’invraisemblable projet de traité discuté en 1866 entre Bismarck et Benedetti (2) en paraît une preuve certaine.

Mais ces considérations semblent éclairer un peu l’attitude de l'Empereur dans la question danubienne en 1866. L’Autriche refusant toute conversation sur la Vénétie, il n’est plus question de lui offrir les Principautés; si Drouyn de Lhuys sonde encore l’Angleterre sur ce point, il n’a pas de mal à se laisser convaincre par Clarendon du peu de succès que pareille proposition rencontrerait auprès des populations intéressées (3), sans même parler de l’opposition violente de la Russie (4). Il n’y a là vraiment, en 1866, qu’une velléité que les circonstances ont un moment fait traverser l'esprit du cabinet français, sans consistance sérieuse. Au contraire la politique prussienne de Napoléon IIT devait singulièrement renforcer l’indulgence, et

(1) Sur les idées successives de Napoléon IIT en matière de politique étrangère, cf. notamment l’excellente étude de M. Pingaud dans la Revue Historique, CLVI (sept.-oct. 1927), pp. 41-68.

(2) L'Empire libéral, VIT, p. 561-569; Archives diplomatiques 1871, pp. 280 sq.; H. OnoKEN, Rheinpolitik, IT, p. 94, doc. n° 297,

(3) Cf. doc. n° 121.

(4) C£. doc. nos 121, 136, 151.

même l'appui, qu’il était prêt à accorder au prince Charles. C'était un gage de bienveillance envers la maison royale dont les armes s’apprêtaient à trancher — entre autres — la question de la Vénétie, et des bonnes dispositions de laquelle l'Empereur espérait, dans un avenir peut-être rapproché, opérer en Allemagne des remaniements où la France pût trouver son compte (1). En somme, la gracieuseté que Napoléon IIT faisait aux Hohenzollern servait à la fois, en Orient ses idées d’émancipation des peuples, en Occident les secrets desseins de sa politique italienne et de sa politique rhénane.

Si telle était sa pensée — et il est permis de le penser — on ne peut que constater une fois de plus combien l'esprit chimérique de l'Empereur s’abusait sur les dispositions qu’il pouvait rencontrer en Allemagne. « Si les agents du Cabinet français, dira plus tard Bismarck dans sa fameuse circulaire du 29 juillet 1870, avaient été capables d'observer les relations allemandes, on ne se serait jamais livré à Paris à l'illusion que la Prusse accepterait de régler ses affaires allemandes avec l’aide de la France. Votre Excellence est aussi au courant que moi de l’ignorance où sont les Français au sujet de l'Allemagne » (2). Combien plus encore cet ironique reproche doit-il aller frapper l’Empereur, qui avait vécu en Allemagne et y conservait tant de relations! Au moment même où Napoléon IIT acceptait d'aider au succès du prince Charles par amitié pour Îles Hohenzollern et aussi, sans doute, avec le secret espoir de se créer ainsi des droits à leur reconnaissance, Max Duncker, Directeur des Archives de Berlin, écrivait à Charles Antoine, le 20 avril, une longue lettre où il considérait, entre autres, l’acceptation du prince Charles comme une concession à faire au désir de Napoléon IIT de constituer la nationalité roumaine, et pour laquelle on pourrait plus tard lui demander une contre-concession, la constitution de la nationalité allemande (3). On conçoit difficilement un renver-

(1) Il est significatif que le Kronprinz aït immédiatement soupçonné sette arrière-pensée et en ait fait part au prince Charles (Aus dem Leben.….,

. 7). Celui-ci prétend (sbid.) avoir répondu qu’il ne fallait pas supposer

l'Empereur des idées aussi mercantiles. ;

(2) Archives diplomatiques, 1871, p. 292.

(3) SrurpzA, Autoritatea…, p. 40,

sement plus complet des situations, où Napoléon de protecteur devenait obligé, et l’on se rappelle avec tristesse que la fatalité qui a poursuivi la politique étrangère de l'Empereur a toujours retourné contre lui ses moindres calculs et ses moindres espérances, ainsi d’ailleurs que ses plus belles réalisations, comme l’unité italienne. Un peuple du moins, seul entre tous, lui a gardé sa gratitude pour les services rendus : et c’est précisément la Roumanie. Les Hohenzollern ne lui ont su aucun gré de l’aide portée à leur jeune parent, mais le peuple roumain n’a pas oublié le principal artisan de son salut.

Aussi bien, l’assistance donnée à la Roumanie ne partait pas seulement d’espérances égoïstes. Il ne faut pas, comme H. Oncken (1), chercher derrière chaque action de l’Empereur l’obsession rhénane. Il étendait sur Bucarest la protection qu’il accordait d’instinct aux nationalités renaissantes. Si, ce faisant, il a pu songer en même temps à poser des jalons pour sa politique nationale, il serait oïiseux de l’accuser de basse dissimulation. Nous avons vu qu’il était peut-être sincère lorsqu'il disait n’avoir rien su de ce qui se tramait à Düsseldorf; et, une fois dans la confidence, il n’avait pas besoin de faux-fuyants pour favoriser l'aventure du prince Charles. Les raisons données par Drouyn de Lhuys étaient trop honorables et trop vraisemblables pour qu’on allât chercher plus loin les mobiles de l’attitude française, et Napoléon n'eut qu’à laisser agir son Ministre. Il est fort probable que Drouyn de Lhuys n’a pas connu le secret de l'Empereur (2); il n’en était pas besoin pour qu’il continuât sa politique favorable aux Roumains, si humaine et si généreuse, dans laquelle l’affer-

(1) 'H. Oxoken, Die Rheinpolitik Kaïser Napoleons IIT, 3 vol., Leïpzig 1926, publication précieuse de documents, mais conçue dans un esprit trop systématique.

(2) Il n’en était peut-être pas de même du baron d'Avril, qui géra, à partir du 19 avril, le Consulat général de Bucarest en l’absence de Tillos. Le bruit courut avec tant d’insistance qu’il poussait les Roumains à aller de l’avant et à proclamer le prince Charles (doc. n° 237) que Drouyn de Lhuys lui demanda des explications (doc. n° 292) qui ne paraissent point très catégoriques (doc. n° 293). Et de fait, le roi ae rapporte dans ses Mémoires que le consul le pressait de partir (Aus dem Leben…, p. 28). Les sympathies roumaines d'Avril, dont la femme était roumaine, expliquent-elles seules l'attitude en effet favorable (même si le bruit en question est controuvé) qu’ilfadopta dès son arrivée, ou recut-il avant son départ des instructions secrètes ?

missaient la tradition diplomatique de l’Empire dans les questions danubiennes, la volonté nettement exprimée des Principautés, les instances de la propagande roumaine à Paris, sans compter les sentiments personnels de Mme Mathilde Drouyn de Lhuys, amie de la baronne de Franque et toute dévouée aux aspirations roumaines (1).

(1) D. A. STurDzA rend à cette femme de cœur un sincère hommage à la fin de son étude sur l’élection du prince Charles (Autoritatea, p. 153).

Bibliographie. — Ouvrages généraux : E. Bouraxois, Manuel historique de Politique étrangère, TIT; Seranosos, Histoire politique de l’Europe contem- . Il; F. DaMÉ, Histoire de la Roumanie contemporaine; E. OLLIVIER,

Empire libérat, VIIL; LAGoRCE, Histoire du Second Empire, Il; SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches, VI; XenoPoz, Histoire des Roumains; T. Maroresou, Jsioria României contimporane.

Sur le prince Charles : Aus dem Leben Küônig Karis von Rumänien, T; J. De WIiTTE, Quinze ans d'histoire; P. LINDENBERG, Kônig Karl von Rumänien; N. TorGA, Correspondance diplomatique de Charles Ier (1866-1880), Geuthner 1923; Ip., Politica externà a Regelui Carol; Ip., Partea lui Napoleon III în Unirea Principatelor; HerJeu, Lstoria partidulur liberal, TX, Bucarest 1915; D. A. STURDZA, Autoritatea faptului indeplinit în anul 1866; In., 30 ani de domnie ai Regeluri Carol; In., Charles I® roi de Roumanie, I; REGELE CAROL I, Cuväntüri st scrisori, I, Bucarest 1909; E. KForcADe, Chronique de la Quinzaine, Revue des Deux-Mondes, 1° juin, 15 juin, 15 juillet et 1er novembre 1866.

Sur ia politique de Napoléon III : E. OLLIVIER, ouvr. cité; N. IorGaA, Partea lus Napoléon III...; H. OncKken, Die Rheinpolitik Napoléons IIT, von 1863 bis 1870, 3 vol., Berlin-Leipzig 1926; A. PrxaauD, La politique extérieure de Napoléon III, Revue Historique 1927; L'AGORCE, ouvr. cité; ete.

Sur Mme Cornu : E. OLLIVIER, ouvr. cité; D. A. STURDZA, ouvr. cités; Borpter, 1} Allemagne aux Tuileries; Mme CARETTE, Souvenirs intimes de la cour des Tuileries; K. GrRAUDEAU, Napoléon III intime.

Page 1