‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 16 sur 43 · L'ÉNERGIE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

L'ÉNERGIE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Les hommes du 23 février n’avaient pas froid aux yeux; et parmi eux les plus déterminés étaient ceux de la faction démocrate. Nous avons signalé la rapidité avec laquelle se sont succédé les événements le jour même de l’abdication. Ayant mis Cuza au secret pendant deux jours pour

prévenir tout essai de contre-révolution, attentifs cependant à ce qu'aucune violence ne lui fût faite, assez heureux pour trouver dans l’ex-prince presque un apologiste du mouvement, ils s'étaient empressés de marquer le coup, à l’intérieur et à l’extérieur, par la proclamation du comte de Flandre. Le rapide refus de celui-ci les surprit, mais ne les démonta pas; ils commencèrent par nier l’évidence (1) et à entretenir le public dans l’idée que le prince finirait par accepter, en même temps que Brätianu et Bäläceanu se précipitaient à la recherche d’une autre candidature. Certains de l’appui de la France dans la question de l’Union, dont le gouvernement impérial, selon l’expression du baron Eder, « se faisait une sorte de point d’honneur » (2), ils étaient décidés à risquer le tout pour le tout pour arriver à leurs fins. Toute opinion séparatiste était ou étouffée ou présentée comme une intrigue russe (3) et non comme une pensée sincère et ils savaient que cette affirmation pouvait trouver créance, vu les efforts incontestables des agents russes pour déterminer un mouvement dans les esprits en Moldo-Valachie (4). La Moldavie était étroitement surveillée par les unionistes, qui procédèrent dès le début à des mutations dans le corps des officiers et dispersaient impitoyablement les réunions séparatistes (5). Ils avaient pu insuffler au pays assez d’énergie pour que celui-ci fût prêt, même contre toute espérance, à s'opposer par les armes à une tentative d'occupation (6); le langage violent de la presse, les discours d'Haralamb aux soldats, la proclamation aux troupes du mois d'avril, paraissaient encore moins destinés à soutenir le moral des Roumains qu’à faire réfléchir la conférence (7); mais le baron d’Eder lui-même, si peu favorable qu’il soit aux actes du gouvernement provisoire, après avoir déclaré que l'artillerie possède peut-être les cent canons dont parlait le ministre de la guerre, maïs qu’elle n’a ni munitions,

(1) Cf. doc. n°5 123 et 167.

(2) C£. doc. n° 134.

(3) C£. doc. n° 137.

(4) Cf. doc. n°5 208, 209, 237, etc.

(5) Rapport de Haas, doc. n° 108.

(6) Cf. doc. n° 137.

(7) Dépêches d’Eder des 23 mars et 2 avril, f. 343-349 et 396.

ni attelages, ni servants, reconnaît cependant que les Roumains résisteront tant qu’il leur sera possible de tenir (1). À côté de ces mesures de circonstance, la lieutenance princière ne néglige rien pour agir en gouvernement constitué. Elle intente des procès à certains fournisseurs indélicats du gouvernement du prince Cuza (2); elle casse les marchés conclus, à des conditions trop onéreuses à son avis, avec des maisons étrangères, la maison Godillot notamment et d’autres firmes anglaises ou françaises (3). Elle dissout la Chambre, et malgré les représentations des agents qui lui rappellent que son rôle doit se borner à l’expédition des affaires courantes, elle procède à de nouvelles élections. Des membres du Gouvernement provisoire rendent visite, à plusieurs reprises, aux consuls étrangers et leur expliquent la nécessité où il se trouve d’agir vite (4) et les raisons qui rendent impossible le retour à un prince indigène (5).

Le nouveau candidat une fois trouvé dans la personne du prince Charles, rien n’est négligé pour hâter la solution. Peut-être certains membres du gouvernement ne sont-ils pas tout à fait sincères et espèrent-ils, comme l’insinue le baron Eder, que les Puissances les débarrasseront du Prince étranger et rendront légitimes leurs espérances (6) ; les libéraux, qui connaissent la situation mieux que personne, et la pensée de leurs alliés, n’en sont que plus énergiques à établir un ordre de faits sur lequel on ne puisse revenir; et les conservateurs, quoique plus nombreux, semblent frappés d’aboulie et abdiquent entièrement entre les mains de la gauche (7). Peut-être, comme le croient les consuls, sont-ils terrorisés; mais on ne peut s’empêcher de constater, une fois de plus, l’ascendant d’une minorité déterminée, active, guidée par une grande idée dont le souffle disperse toutes les petites rivalités mesquines d'intérêts.

(1) Idem, 4 avril (£. 406).

(2) Procès Librecht, etc.

(3) C£. doc. nès 142, 146, 155.

(4) Cf. doc. n°5 124, 190.

(5) Ibid.

(6) Eder à Mensdorf, 14 avril, f. 455.

(7) C£. doc. n° 223.

Ion Brätianu n’hésite pas, le cas échéant, à énoncer un « pieux mensonge » lorsqu'il le croit nécessaire à la réalisation de son plan d’émancipation du pays. Comme il à télégraphié, le 26 mars, que « le candidat de l’Angleterre était Hohenzollern » (1), comme il a déclaré, le 30 mars, au prince Charles qu’il n’agissait que d’après les avis de l'Empereur (2), de même, rentré en Roumanie, pour aider ses amis de sa claire intelligence et de sa volonté d’acier, il ne craint pas, prenant la parole le 15 avril au Champ de la liberté, de broder sur ses négociations à Paris et sur les antécédents libéraux du prince Charles-Antoine (3). On a vu également que lui et ses amis maniaient supérieurement le télégraphe. Dès le 23 février, Ion Ghica avait envoyé à Jean Alecsandri la nouvelle que le comte de Flandre avait été proclamé à l’unanimité « et que l’ordre et la tranquillité et la plus grande joie régnaient » (4). Ghica assimilaït sans doute la joie des conjurés à celle du peuple, car ce dernier était resté passif. — Nous avons signalé les dépêches de Brätianu à Bäläceanu sur les hautes protections obtenues pour la candidature Hohenzollern. Par la suite, le gouvernement provisoire n’a garde de négliger cette arme si bien faite pour entraîner l'opinion. Le 1e avril Brätianu envoie de Berlin la nouvelle que Charles accepte sans condition et « s’est mis immédiatement en relations avec Napoléon IIT » (5) ce qui, même à n’en juger que par les mémoires du roi Charles, correspond de très loin à la réalité. Les journaux allemands du 13 reçoivent de Bucarest une dépêche annonçant que « le bruit circule que le Prince arrive d'ici peu » (6). Le 15 avril, Charles Antoine reçoit le télégramme suivant de Ion Brätianu : « Cinq millions de Roumains acclament leur souverain le prince Charles, fils de Votre Altesse Royale. Tous les temples sont ouverts et la voix du clergé s'élève avec celle du peuple tout entier vers l'Éternel pour le prier de bénir leur Élu et le rendre digne de ses Ancêtres et de la confiance que

(1) Cf. Srurpza, Autoritatea, p. 2. es

(2) Charles Ier, Mémoires p. 6; E. Ouuivies, L’Emvpire libéral, VII, p. 73. (3) C£. doc. n° 223.

(4) Quai d'Orsay, Paris-Bucarest, n° 27, f. 116.

(5) SruepZA, Autoritatea, p. 8

(6) Mémoires, p. 6.

la nation entière a mise en lui » (1). Il est à noter que le plébiscite est à peine commencé à ce moment, et l’on peut se demander si les 600.000 oui représentent bien la volonté des 5.000.000 d'êtres invoqués plus haut. Le 3 mai, Brätianu envoie à la lieutenance princière ce télégramme d'encouragement qui sonne comme une fanfare : « N'ayez aucune crainte. Travaillez donc sans hésitation. Ordre, énergie, persévérance pour soutenir notre Élu. Ne vous laissez intimider ni par les menaces, ni par les pressions. Vous êtes l’expression de la nation; soyez les exécuteurs énérgiques de sa volonté » (2). Le 5 mai, il télégraphie : « Préparez les appartements du prince de Hohenzollern » (3). Le 10 mai, le prince Charles reçoit une dépêche de Ion Ghica affirmant que « les députés moldaves viendront tous... Si le prince Charles vient, l’enthousiasme et le dévouement du peuple seront sans bornes, il donnera de l’argent et des hommes pour défendre le pays » (4). Et ainsi de suite jusqu’à l’installation du Prince.

Mais les Rouges ne reculent pas non plus devant l’emploi d'armes autres que la parole. Ils agissent avec une vigueur extrême, dont le plébiscite institué du 14 au 20 avril est une preuve. Il révèle, une fois de plus, la valeur exacte de ces consultations populaires, dont le caractère est que le résultat en est toujours connu d’avance. Le même peuple qui avait approuvé le coup d’État du prince Cuza en 1864 par 683.928 voix contre 1.807, vota d’enthousiasme pour le prince Charles, dont il n’avait jamais entendu parler. Le résultat officiel fut 685.969 oui contre 224 non. La pression des autorités est aujourd’hui acquise, ainsi que les divers procédés employés pour augmenter le nombre des votes favorables, et qui sont ceux de tous les plébiscites (5). Mais on se tromperaiït fort en voyant dans cette consultation une simple mise en scène théâtrale. Elle est cela et elle est autre chose. Elle est un hommage rendu à l’une des idées chères à l’Empereur, qui croyait, ou

(1) Aus dem Leben…, p. 9 ; cf. STURDZA, Autorttatea, p. 28. (2) In., ibid., p. 66.

(3) Eder à Mensdorf, f. 606.

(4) Aus dem Leben.…., p. 30; cf. STURDZA, Auioritatea, Ÿ. 72, (5) Cf, doc. n°5 202, 215, 250, 254.

paraissait croire, à la vertu de cette formule. Elle est la réponse à ceux qui avaient douté de la valeur de la proclamation du comte de Flandre par une assemblée plus ou moins travaillée, et auxquels on oppose maintenant la volonté populaire, exprimée par un procédé dont l’inanité ne s'était pas encore imposée aux yeux du monde comme elle l’est aujourd’hui (1). Elle est enfin une grandiose manifestation nationale destinée à frapper l’Europe, et à l’intérieur même, à faire. l’union, grâce à cette contagion mystérieuse des foules, autour de l’être qui était, en ce moment décisif, moins un homme ou un prince que l’affirmation d’un principe, d’une foi, en un mot l’image même du drapeau. Bien des opposants se virent entraînés : par l'enthousiasme général et donnèrent une adhésion à laquelle ils n’eussent point songé peut-être; et le souvenir même de ces jours de fièvre patriotique cimentait davantage ensemble les volontés, individuellement plus chancelantes peut-être. Au-dessus de toutes les petites roueries statistiques que les consuls relèvent à cœur joie dans leurs rapports, il y avait la pensée de l’avenir, l’idée de la Roumanie. Moyens grossiers, résultats vénérables. Ce truquage d'assez mauvais aloi aboutissait à une réalité tangible et d’une vérité plus profonde que les sentiments apparents des acteurs : la proclamation de la Patrie Roumaine.…

Que pèse, en face de cet élan sacré, l’opposition, même violente, des partisans de l’ancien ordre de choses ? En un jour ils étaient devenus les représentants d’une conception périmée, d’un ‘régime relégué définitivement dans le passé et condamné sans retour. Les séparatistes de Moldavie étaient encore assez forts pour protester et faire parler d’eux, ils étaient encore capables d'entraîner le Métropolite de Iassy dans leurs rangs et de tenter une

(1) C’est à peu près ce que Ion Ghica déclare dans sa circulaire aux consuls du 16 avril : « Sans se préoccuper de savoir si les circonstances de l’élection de Son Altesse Royale le comte de Flandre par une Assemblée dont la formation pouvait mettre en suspicion la qualité, ne sont pas entrées pour quelque chose dans les motifs qui ont porté l’élu à décliner l'offre de la couronne, le gouvernement provisoire à jugé que, quelle que fût l’autorité d’ane future Assemblée résultant du libre sufirage, cette autorité ne saurait toutefois équivaloir à celle qui empreint la manifestation d’un vœu directement exprimé par l’ensemble de la nation elle-même... » (communiquée par Tillos à Drou de Lhuys, Turquie 1866, Bucarest 27, f. 324; cf. Archives diplomatiques 1866, pp. 267-269),

violente contre-manifestation (15 avril); mais lorsque la troupe, brutalement attaquée, finit par perdre patience et commence à charger et à tirer, le mouvement cesse de lui-même, ne laissant derrière lui que quelques cadavres (1), impuissants même à provoquer un sentiment d’indignation contre un gouvernement qui dirige les votes à coups de fusil, parce qu’on sait bien, d’une part que le mouvement n'aurait peut-être pas éclaté sans l’action provocatrice de certains agents russes (2), d'autre part que ce gouvernement représente l’avenir, et que les victimes appartiennent déjà à une époque abolie dont le rappel paraît dès cette date un anachronisme.

Avec le plébiscite la bataiïlle est définitivement gagnée à l’intérieur. La nouvelle Constituante, réunie le 13 mai, est entièrement acquise à la nouvelle situation et déjà intolérante pour l’opinion adverse. D. Tacu, député de Tassy, provoque l’hilarité générale en rappelant à cette séance qu'à l'instar de plusieurs personnalités moldaves, il avait demandé un Prince latin, et non pas n’importe quel Prince étranger (3). Le vieil Eliade Rädulescu, député de Câmpulung, paraît un ancêtre démodé lorsqu'il se déclare fidèle au serment d’Izlaz (1848) en faveur d’un Prince indigène et se fait rudement rappeler à l’ordre lorsqu'il prétend avoir voté oui au plébiscite sous la pression de la police (4). Le sentiment de tous, même de ceux qui n’auraient pas voulu de décision aussi rapide, paraît résumé dans le discours de Christian Tell, déclarant, au début de la séance, que quels que soient les dangers de la résolution prise, la nation avait parlé et qu’il n’y avait plus lieu de revenir en arrière (5).

On peut regretter que le gouvernement qui avait déployé tant de qualités de décision et de sang-froid ait cru devoir, en plusieurs circonstances, adopter une attitude intransigeante, violente, inspirée parfois par des rancunes per-

(1) Cf. doc. n°5 206, 208, 209.

(2) Cf. notamment, outre les documents ci-dessus cités, les lettres échanges entre Ion Ghica et le baron d’Offenberg, Archives diplomatiques 1866 V, pp. 262-264.

(3) STURDZA, Autoritatea, f, 99.

(4) 1p., 1bid., pp. 106 et 108.

(5) Ip., 1bid., pp. 87 sqq.

sonnelles et une irritation, qui nous paraît presque puérile, devant les obstacles. Le prestige du gouvernement ne pouvait rien gagner à des poursuites, sous l’empire de craintes peut-être chimériques, et par haine de tous ceux qui avaient bien servi le prince Cuza, contre les ministères précédents et surtout contre le général Florescu, le réorganisateur de l’armée roumaine, celui qui avait tant fait, avec l’aide de la mission française, pour en faire un instrument plus moderne et plus digne du pays. L’annulation brutale des contrats avec les maisons étrangères s’explique par le caractère onéreux de ces contrats, mais témoignait d’une dangereuse propension, qui pèsera parfois sur la poli-. tique roumaine, à considérer qu’un gouvernement n'était pas lié par les engagements de son prédécesseur. L’appel intermittent aux passions xénophobes n’était pas non plus un procédé très heureux, et le système qui consistait à provoquer de grandes manifestations pour pouvoir se déclarer impuissant devant la force de l’opinion publique (1) ne manquait point de danger. Ces ficelles un peu grosses, cette intransigeance dans les exigences, transportées dans le domaine diplomatique, n’eussent certainement pas eu le succès qui les à couronnées sans le concours favorable de circonstances dont nous dirons un mot un peu plus loin. Ces réserves ne doivent pas nous empêcher d’apprécier comme il convient l’activité dévorante, la volonté indomptable, mises par le gouvernement au service de la grande cause à faire triompher. Maître de la situation intérieure, il n'avait plus qu’à attendre l’arrivée du Prince. Ses seules inquiétudes pouvaient être d’ordre extérieur, et il avait mis, là encore, toute son énergie à forcer le destin. Son arme, sur ce terrain, avait été la création d’un fait accompli.

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