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LA POLITIQUE DU FAIT ACCOMPLI

Il est difficile de méconnaître plus systématiquement la volonté des Puissances et les ordres du Pouvoir Suzerain

(1) Qu'il s’agît, au début, du plébisoite, ou à la fin, en août, des colères lus ou moins factices opposées au projet cependant modéré proposé par la urquie pour la reconnaissance du prince Charles, sans compter bien d’autres

circonstances.

HENRY d 6

que ne le firent le gouvernement provisoire dès le premier jour, et, quand le moment fut venu, le prince Charles de Hohenzollern. Rarement aussi coup d’audace fut couronné d’un pareil succès.

Pour expliquer la constance de la lieutenance princière dans la dangereuse partie qu elle jouait contre l’Europe, il suffirait peut-être d’invoquer la clarté avec laquelle elle se représentait le but à atteindre et l’indomptable énergie dont firent preuve alors les hommes qui avaient assumé la responsabilité des événements, et parmi eux, en tout premier lieu, ces trois grandes personnalités politiques, Ion Brätianu, C. A. Rosetti et Ion Ghica.

Mais ce n’est point les diminuer que d’ajouter que leur audace était raisonnée, et que la lecon des événements avait porté ses fruits dans ces trois cerveaux lucides. Qu'est-ce, en eftet, que l’œuvre du prince Cuza tout entière, sinon une perpétuelle et heureuse politique du fait accompli? Pas une interdiction que ce prince n’ait habilement tournée, pas une réforme qu'il n’aït fait aboutir par son insouciance des colères de l’Europe et même de la Puissance protectrice par excellence, la France. Et que l’on ne voie pas là une suite de hasards! Le gouvernement du prince Alexandre savait fort bien ce qu'il faisait, et il y était hautement encouragé par ses ministres à l’étranger, qui se servaient même de cette menace comme d’un moyen de pression. En 1861, lorsque le prince rencontrait en Europe et à Constantinople une vive résistance à ses projets d'union, Costache Negri écrivait à Vasile Alecsandri « Je ne me suis pas fait faute de répéter autant que j'en ai trouvé l’occasion, que si nous n’obtenions pas l’union, comme le Prince l’a demandée dans son mémoire, nous serions forcés de nous l’accorder nous-mêmes » (1); et en effet ses lettres à Cuza du 14 février, du 30 mars, du 6 avril, entre autres, prouvent qu'il avait plusieurs fois tenu ce langage à Aali Pacha (2). La politique du gouvernement provisoire aurait pu se définir par les mêmes maximes que celles qu’exposait, le 14 avril 1861, C. Negri à Cuza sur la

(1) 2 jüin 1861. Acad. Roum., n°0 2254, f. 169. (2) Acad. Roum., n° 4857, f. 182, 187 et 195.

nécessité de prévenir une Conférence (1); et l'agent roumain conseille résolument à son prince, vers la fin de l’ännée, de passer par-dessus les décisons de la conférence (2). L'année suivante, c’est Bärdeanu qui tient exactement le même langage, écrivant le 4 octobre 1862 à Baligot : « Aujourd’hui le souverain le plus absolu et le plus puissant c’est Sa Majesté le fait accompli, devant lequel tout le monde s’ineline comme nous ne l’avons que trop vu » (3); ce qui n’empêche pas Jean Alecsandri, un peu plus tard, de trouver que tout de même on va un peu loin dans cette voie et qu’elle pourrait devenir dangereuse (4). Et le coup d’État de 1864 n'est-il pas le plus beau fait accompli du règne ?

Bien qu’en possession des papiers du prince Cuza depuis le 23 février, le gouvernement provisoire n’avait sans doute pas pris connaissance de ces documents; mais en était-il besoin pour se rappeler ce qui était de notoriété publique, c’est-à-dire que les actes où le prince Cuza avait bravé l’ire des Puissances avaient été tous entérinés avec plus ou moins de bonne grâce, mais cependant acceptés en fin de compte ? Aussi des hommes d’une énergie plus fortement trempée que celle du prince Alexandre pouvaient-ils se flatter, a fortiori, de réussir.

Le fait est qu’ils agirent en toute circonstance comme s’il n’y avait plus ni Europe, ni stipulations internationales. Le premier soin des consuls, après la révolution, avait été d’aviser le gouvernement provisoire qu'on ne lui reconnaissait le droit que de maintenir l’ordre et d’expédier les affaires courantes. Cet avis fut renouvelé sur l’ordre des Cours respectives, dès la première réunion de la Conférence de Paris (5). Cela n’empêcha pas le gouvernement de légiférer, d'organiser notamment la garde nationale, de dissoudre la Chambre, et, comble d’audace, de procéder aux élections d’une Constituante. Chacun de ces actes faisait

(1) Cf. doc. n° 6.

(2) Acad. Roum., n° 4857, 7 oct, f. 246; 14 oct., f. 248; 3 nov, Î. 259.

(3) Acad. Roum., n° 4859, f. 12.

(4) «… Je n’ai pas besoin de vous dire tout ce qu’il y à de singulier, voire même de périlleux, dans ce système des faits accomplis qui semblént toujours s’abriter derrière la faiblesse et l'impunité. » A Baligot, 8 janv. 1864, Acad. Roum., n° 4858, f. 345.

(5) Cf. doc. n° 122.

l’objet d’une injonction comminatoire de la Conférence (1) : l’on passait outre, eb sans grand dommage. Comment, forts des expériences de Cuza et des leurs propres, les membres du gouvernement provisoire eussent-ils hésité à employer cette méthode pour ce qui était l'essentiel à leurs yeux, l'installation d’une dynastie étrangère, gage de prospérité future ? Dès le 26 février, le baron Eder prédisait qu'il en serait ainsi : « La conduite du prince Cuza, écrivait-il à Mensdorf, et la négligence des Puissances ont habitué la population locale à considérer les traités, les protocoles et les conventions comme chose secondaire, et à ne regarder comme déterminants que les faits accomplis » (2). L'événement justifia d'autant plus les prévisions du consul autrichien que des encouragements paraissent être venus de France. Nous n’en jugeons pas seulement d’après les bruits qui attribuaient au baron d’Avril des déclarations selon lesquelles la réussite du prince Charles dépendait de la fermeté roumaine (3), ou d’après certaines paroles prononcées par Charles lui-même, selon lesquelles on lui aurait assuré que Napoléon III laisserait passer un fait accompli (4). Ce sont des documents positifs qui nous le confirment. Toute une campagne de presse et de brochures reproduisait complaisamment le point de vue roumain. Dès le 3 mars, A. Lévy écrivait que la parole était à une Constituante roumaine; il rappelait que les Roumains avaient toujours su « déjouer les faux calculs de la diplomatie » (5), et ajoutait qu’à la fermeté d’un non possumus on ne répondrait pas plus par la force qu’on ne l’avait fait en 1860 contre les Italiens (6). Le 15, Ubicini, essayant de prévoir l’attitude des Puissances, reconnaissait les raisons pour lesquelles plusieurs d’entre elles seraient hostiles, maïs ajoutait que la France soutiendrait certainement la Roumanie, que celle-ci aurait nécessairement son Prince étranger, parce qu’il était trop chanceux de

(1) Cf. $ 3.

(2) Cf. doc. n° 71.

(3) Eder à Mensdorf, 3 maï, lettre n° 68, I-v1, f. 600 v.

(4) Ip., 30 mai, lettre n° 85 À, f. 774.

(5) L’ Autonomie roumaine et les Puissances garantes, p. 14. (6) Zbid., p. 15.

recourir à l’occupation (1). Que dis-je, jusqu’à des feuilles officieuses emploient parfois des expressions qui semblent à double entente. Le Mémorial diplomatique du 28 avril, après avoir rappelé que la France est convaincue de la légitimité des vœux des populations moldo-valaques, mais qu'elle a les mains liées par les actes internationaux, conclut que tout ce que la France peut faire, c’est de respecter les vœux du sentiment national, supérieurs à tous les protocoles; et il ajoute cette phrase énigmatique : « Mais on le comprendra, l'initiative de la France n’a pour objet que les faits accomplis et non les faits à accomplir! » Le contexte paraît signifier qu’elle ne peut par conséquent déchirer les conventions; mais on pouvait y voir tout autre chose, et Mme Cornu, dans une lettre du 30 à Charles Antoine, prend appui sur ce texte pour déclarer que la France attend un fait accompli (2).

N'oublions pas en effet le rôle de cette femme intelligente et passionnée, rôle qu’Emile Ollivier considère comme décisif dans l’affaire de 1856 et que tout confirme, en effet, avoir été très grand. Si les lettres de Mme Cornu pouvaient être retrouvées, elles nous fourniraient sans doute bien des précisions sur ces événements. Quelques-unes, cependant, sont connues et viennent confirmer la passion avec laquelle elle s’est dévouée à la candidature du prince Charles. Le 16 avril, elle le félicite du résultat des premiers jours du plébiscite et l’engage à venir voir Napoléon III, protecteur attitré de la Roumanie (3). Le 30, ayant appris que l’acceptation du prince est subordonnée à l’avis de la conférence, elle écrit à Charles Antoine une lettre des plus pressantes, l’engageant à accepter immédiatement, parce que tôt ou tard les Roumains triompheront de l’opposition eùropéenne, que la suzeraineté ottomane est condamnée à disparaître mais que les Hohenzollern vivront, et qu’il faut créer un fait accompli, « élément de victoire capable de triompher par lui-même » et qui entraînera l’Europe (4). Bien mieux, elle lui envoie Ubicini, que plusieurs voyages

(1) Les Principautés Unies devant la Conférence, pp. 31-40.

(2) Aus dem Leben…., p. 25; cf. Srurpza, Autoritatea.., p. 62. (3) In., ibid, pp. 29 sq.; cf. Aus dem Leben.., pp. 15 sq. (4) Ip, sbid., pp. 60-62; cf. Aus dem Leben…., p. 25.

en Roumanie ont instruit, et qui, ayant vu le prince Charles une première fois le 127 mai, lui expose encore le lendemain par écrit les raisons pour lesquelles il faut partir, ajoutant que tel est aussi le sentiment du Président du sénat serbe, qu’il a rencontré quelques jours auparavant (1). Le 3, il lui communique le récit que lui à fait Bäläceanu d’une visite à Drouyn de Lhuys, qui se serait montré fort irrité du plébiscite, mais aurait fini par avouer qu'il s’opposerait à toute intervention. Ubicini finit par ces mots : « Les Roumains sont maîtres de la situation; mais les Roumains et Vous ne faites qu’un aujourd’hui » (2).

Mme Cornu continuait à remuer ciel et terre, et ne craignait pas d'écrire même à la Porte, si nous en croyons une confidence d’Aali Pacha à Prokesch, suivant laquelle il aurait reçu d'elle une lettre qui nous paraît de la plus haute fantaisie et où elle aurait déclaré que le prince Charles était tout français, qu'il se serait même fait naturaliser sans l’opposition du Roi, et qu’il se faisait un honneur de ‘devenir vassal de la Porte (3)...

Le prince n’avait pas besoin d’être poussé pour agir; dès le premier jour il avait été intéressé par l’aventure, car il se sentait capable de grandes choses, et Ion Brätianu avait fait sur lui la meilleure impression (4). Mais ces conseils ne sont pas restés sans influence; c’est le 18 avril, peut-être le jour même où il avait recu la lettre de Mme Cornu du 16, qu’il soutint pour la première fois avec force le principe du fait accompli (5); et si les renseignements parvenus par le canal de Mme Drouyn de Lhuys et de la baronne de Franque paraissaient moins optimistes (6), il persistait d'autant plus dans son opinion que presque aussitôt la lettre du 30 de Mme Cornu venait Ty

prete Dawila, qu tous le pressaient d'agir vite (7), ‘

(1) In., sbid., pp. 62-64.

(2) In., sbid., pp. 64 sq.

(3) Cf. doc. n° 274.

(4) Mémoires, pp. 5 sq.

(5) Tbid., p. 7.

(6) Cf. plus haut, p. 61.

(7) Mémoires, p. 9.

le roi Guillaume lui-même, peu enthousiaste au début, se laissait convaincre.

Et c’est alors ce romanesque voyage que le roi lui-même a conté (1), déguisé pour n'être pas reconnu pendant la traversée de l’Autriche en armes, l’attente à Bazias, sur le Danube, la traversée en deuxième classe, le débarquement presque clandestin à Turnu Severin, puis sans transition la galopade à travers la plaine valaque, au milieu des hourras des populations enthousiastes, jusqu’à Bucarest où il était grand temps qu'il arrivât (2), et où il fait son entrée solennelle le 10/22 mai (3).

$ 3. — LA DÉSUNION DES PuissaANCEs.

Toute cette aventure cependant n’est rendue possible que par la passivité inespérée des Puissances.

Devant la décision et l'esprit d'initiative hardie d’une poignée d’hommes résolus, la diplomatie européenne reste impuissante. Sentant confusément son prestige en jeu, la Conférence fait effort, à chaque séance, pour aboutir à un accord dont les termes sont aussitôt communiqués à Bucarest; mais comme elle néglige, ou plutôt comme l'opposition de la France l’empêche de prendre les mesures propres à faire respecter sa volonté, ces injonctions restent lettre morte; et personne, pas même la Russie dont l'opinion ne varie pourtant pas et s'exprime seule avec quelque énergie (mais dont les déclarations dépassent peut-être, au fond, la pensée réelle), ne se sent de taille à agir pour son propre compte.

Nous avons vu plus haut dans quelle impuissance s'était débattue la conférence, pendant les cinq premières séances, c’est-à-dire jusqu’à l’apparition de la candidature Hohenzollern. $Ses résolutions allaient avoir encore moins d’autorité à Bucarest après le plébiscite. Dans la 6€ séance, en effet (24 avril), où le baron de Budberg, une fois de plus, répéta qu’il fallait d’abord écarter le Prince étranger et

(1) Zbid., pp. 11 sqq.

(2) Cf. doc. n° 287.

(3) Cf. doc. n°05 294 et 295.

ensuite consulter séparément les Valaques et les Moldaves, Drouyn de Lhuys et Cowley répliquèrent qu’à la suite du plébiscite une telle décision ne pourrait être imposée que par les armes, et ils refusèrent d’aller jusque-là. Drouyn ajouta qu'il ne voulait pas admettre a priori la séparation ni l'exclusion d’un Prince étranger. Toutefois l’accord se fit sur le texte d’une dépêche à envoyer aux consuls, après approbation des Cours respectives, déclarant que l'élection à laquelle l’Assemblée devait procéder ne pouvait avoir pour objet qu’un Prince indigène, et que les Moldaves, s’ils le désiraient, devraient avoir le droit de voter séparément (1).

A quoi bon ces injonctions qu’on n'était pas décidé à faire triompher ? Le même jour Drouyn envoyait à Moustier un télégramme chiffré lui prescrivant d’aider le gouvernement provisoire à s'entendre directement avec la Porte (2). À quoi bon l’énergie des paroles de lord Clarendon au sujet de l’élection du prince Charles (3), s’il donne pour instructions à son représentant à Paris de repousser l’emploi de la force? La Porte, désemparée, renonçant à comprendre (4), ne rencontrant à Berlin que des étonnements suspects (5), imparfaitement rassurée du côté de la France (6), se décide à agir seule (7), puis cède une fois de plus devant la pression de la France. Moustier croit pouvoir écrire dès le 26 avril qu'Aali Pacha ne demanderait pas mieux que de s'entendre avec le gouvernement provisoire (8).

Avec une parfaite insouciance de ce qui se passe à Paris et à Constantinople, la lieutenance princière écrit officiellement au prince Charles, le 27 aàvril, que l’on compte sur lui pour vaincre toutes les difficultés par un fait accompli et que cinq millions de Roumains attendent, les bras ouverts, leur Souverain (9).

(1) Archives ones, 1867, IL, pp. 647-655.

(2) Cf. doc. n° 232.

(3) C£. doc. n°5 219 et 238.

(4) Cf. doc. n° 193.

(5) C£. doc. n° 210.

(6) Cf. doc. n° 211.

(7) Cf. doc. n°5 228 et 229.

(8) Cf. doc. n° 240.

(9) SrurDpza, Autoritatea…., p. 55.

Le 2 mai, la Conférence, dans sa 7e session, décide d’envoyer aux consuls une note explicative dans le sens des décisions de la 6€ séance (1). Mais Drouyn, en communiquant l'essentiel des délibérations à Moustier, déplore que le gouvernement ottoman méconnaisse à ce point ses véritables intérêts (2). Cependant les objections d’Aali Pacha sont-elles si dépourvues de valeur lorsque, portant le débat sur le terrain de la politique générale, il demande à Moustier si la destruction d’un point du traité de Paris (lindigénat de l’hospodarat) n’offrirait pas à la Russie un précédent opportun pour déclarer le traité caduc et poursuivre la suppression d’autres stipulations qui lui sont désagréables (3)? — Quelques jours après (13 mai), la Constituante, dans sa première séance après l’ouverture, sans même faire mention dés décisions de Paris, confirme, par 106 voix contre 6 abstentions, sa volonté de mettre la Roumanie sous le sceptre du prince Charles de Hohenzollern (4), et le gouvernement provisoire porte aussitôt le fait à la connaissance du Sultan (5) et du prince Charles (6).

Le 17 mai, à la 8€ session de la Conférence, les plénipotentiaires admettent pour les Principautés un prince roumain à vie ou à terme et considèrent que la Porte devrait s’entendre directement avec Bucarest. Drouyn adhère formellement au principe de l’hospodar indigène, mais exprime non moins clairement son regret de voir l’Europe rejeter le Prince étranger, seule bonne solution du problème (7).

Le 22 mai, le prince Charles fait son entrée à Bucarest.

Mensdorf, qui le 17 avait demandé à Metternich de faire observer à Paris que si les Principautés persistaient à se jouer comme elles l’avaient fait jusqu’à présent des Puissances garantes, il y avait lieu de se demander s’il convenait de continuer à leur assurer la garantie (8), éclate

(1) Archives diplomatiques, 1867, IT, pp. 656-659.

(2) Lettre n° 29 du 4 mai (Turquie 1866, I, f. 317-318), cf. Archives diplomatiques, 1867, I, PP: 253-254.

(3) C£. doc. n° 254. \

(4) Compte-rendu dans STURDZA, Autoritatea…, pp. 82-111.

5) Voyez la lettre, 2b1d., pp. 115 sq.

6) Ibid., p. 116. £

(7) Archives diplomatiques, 1867, IT, pp. 659-665.

(8) Mensdorf à Metternich, f. 461 et 467; cf. doc. n° 282.

maintenant et déclare que si la Conférence laisse passer cette bravade elle n’a plus qu’à abdiquer (1). Mais Clarendon est résolu à éviter l’intervention (2) et Drouyn, à la 9e séance de la conférence (25 mai), déroute Safvet Pacha en lui faisant observer que l'intervention est prévue dans l'hypothèse de troubles ou de désordres, ce qui n’est pas le cas. La seule décision prise par la Conférence est de télégraphier aux consuls que l'installation du prince Charles est illégale et qu’ils ne devront entretenir avec lui que des rapports officieux (3). Il est impossible cependant, lorsqu'on relit la protestation de Safvet Pacha (4), de ne pas être frappé de la justesse de ses observations et de ses prévisions. Mais l’occupation paraissait une mesure risquée, vu les menaces qui assombrissaient, en cet été 1866, l’horizon européen, et ni la France ni l’Angleterre ne voulaient se rendre à l'évidence, la seconde par crainte des ambitions russes et autrichiennes, la première par sympathie pour les Principautés et parce qu’elle était gagnée à la cause du prince Charles. La France met tous ses efforts à empêcher la Turquie d'envoyer des troupes (5), et le baron de Budberg apporte à la conférence du 25 mai une modération et un sang-froid qui font grande impression sur Aali Pacha.

de Pr quelques j jours après, parle un tout autre langage, et Drouyn doit s'opposer vigoureusement à ses suggestions (6). L’Autriche, elle aussi, s’énerve. Apponyi s’efforce, sans succès il est vrai, de profiter de l’indignation causée à lord Clarendon par les événements de Bucarest pour l’amener à admettre l'éventualité d’une occupation (7). Mensdorf voit dans la rupture, qui lui paraît i inévitable et prochaine, des conférences, une occasion pour chaque Puissance de reprendre sa liberté d'action (8). A la

(1) Cf. doc. n° 301.

(2) Cf. doc. n° 312.

(3) Archives diplomatiques, 1867, il, pp. 665-669,

(4) Cf. doc. n° 261; Archives diplomatiques, 1867, ibid, (5) Cf doc. n°5 317, 329, 334, 339, 341, 342, etc.

(7) Cf. doc. n° 316.

(8) Cf. doc. n° 318.

10® séance (4 juin) ces tendances s’affirment avec plus de force que jamais; Budberg propose l'envoi d’un commissaire ottoman et de délégués des Puissances, Safvet Pacha déclare l’occupation l’unique solution possible, tout en adhérant à toute autre mesure, s’il s’en trouve, qui pût chasser le prince Charles, et Metternich demande que dès à présent, en cas. d’insuccès, l’on prévoie des mesures de coercition, ou que l’on renonce à tout et que l’on laisse agir Ghagun suivant ses intérêts. Cette fois encore, Drouyn écarte toute résolution belliqueuse, tout sang versé, et cherche à démontrer que l'essentiel est le respect de la suzeraineté ottomane. Mais il a besoin cette fois de toute son éloquence, et de l’appui de lord Cowley, pour empêcher le recours aux mesures extrêmes. Et l’on se sépare une fois de plus sans avoir rien décidé, mais non sans avoir entendu le baron de Budberg prédire que le prince Charles n’a accepté le trône roumain que pour secouer la suzeraineté ottomane (1) — en quoi il n'avait pas tort — et laisser prévoir que son gouvernement ne prendrait sans doute plus part aux délibérations éventuelles (2).

Devant ces symptômes fâcheux, Drouyn de Lhuys comprend qu'il faut se hâter. Tout le mois de juin est occupé à faire pression sur la Porte (3), et en effet l’on voit Aali Pacha renoncer peu à peu à l’occupation, puis à à son attitude intransigeante sur la question du prince Charles, consentir à recevoir Glolescu, à discuter directement avec Ion Ghica, que sa grande connaissance de l’Empire Ottoman mettait à même de réussir mieux que quiconque... Ainsi aiguillée, la conversation ne pouvait plus se rompre. Et l’on se demande, une fois de plus, les raisons de l’attitude amère, presque hargneuse, de certains membres ou agents du gouvernement. Elle ne peut s'expliquer que par un nationalisme excessif doublé d’une grande inexpérience en diplomatie, qui contrastait singulièrement avec l’aisance et l’urbanité des agents de Cuza, Jean Alecsandri

(1) Archives diplomatiques, 1867, IT, pp. 669-677.

(2) Budberg reçoit en effet auelques jours après (dépêche de Gortakoy du 12 juin) ordre de ne plus s'associer « à cette comédie » (Archives diplomatiques, 1868, I, pp. 280-282).

(3) Cf. doc. n° 317 sqq.

par exemple, et surtout Costache Negri, grande âme, remarquable homme d’Etat et diplomate consommé. Les violences de langage de Mavrogheni à l’adresse du marquis de Moustier (1), extraordinaires lorsqu'on connaît le dévouement apporté par cet ambassadeur à la cause des Principautés; le ton souvent cavalier de Ion Ghica à Constantinople (2); la naïveté de Golescu, se demandant pourquoi il faut encore se soumettre à l'investiture ottomane et à la protection des Puissances, et tant d’autres faits encore, rejoignent l’impair de Bäläceanu, dès le début de la crise, partant pour Paris sans aller voir le Consul général de France, parce qu’il ignorait les dispositions de ce dernier (3), et nous montrent des hommes nouveaux, très étrangers aux réalités internationales et surtout aux choses d'Orient, s’imaginant qu’en un jour ils ont renversé tous les traités et que le passé est définitivement aboli. Sans doute, les temps sont proches où la Roumanie va être complètement indépendante et reprendre sa place parmi les Puissances européennes; mais en 1866 ces imprudences de langage et d’attitudes pouvaient avoir les conséquences les plus dangereuses, si le bon génie des circonstances et la protection française n’en avaient, à chaque instant, réduit la portée.

Ion Ghica, d’ailleurs, malgré sa fierté un peu ombrageuse, échappe généralement à ces critiques. Bon connaisseur de la mentalité turque, agissant d’accord avec l’Ambassade de France qui seule le soutient sans réticence (l'Angleterre elle-même est hésitante) (4), Ion Ghica poursuit habilement ses négociations. Moyennant certaines concessions à l’amour-propre turc, on en arrive à une entente acceptable dont les grandes lignes sont fixées dès la fin de juillet. La discussion se prolonge jusqu’en automne autour de points de détail (mais qui ont leur importance pour les deux parties), et le point final à toute cette aventure est posé par la visite du prince Charles au Sultan, qui, le 25 octobre, lui remet le firman d’investiture. La recon-

(1) Cf. doc. n° 318.

(2) C£. doc. n° 327, 358.

(3) Cf. doc. n° 102.

(4) C£. doc. n°8 298, 314, 315, 324, 334, 339, etc.

naissance de l’Europe, qui tarde encore, est néanmoins dès lors assurée.

Ce laborieux résultat, ne craignons pas de le dire, est dû avant tout à l’activité de la diplomatie française. Drouyn et Moustier ont suivi toutes les phases de la négociation et les ont presque inspirées en partie. Mais la réussite même eût été plus problématique, malgré tout, si l’attention des Puissances n’avait été détournée vers un événement gros de menaces et d’enseignements, la campagne de Sadowa.

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