‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 19 sur 43 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les quelques réflexions qui précèdent, nées de la lecture des documents que nous livrons à la publicité, montrent combien le banal incident d’un changement de dynastie prend, en 1866, une importance qui dépasse singulièrement le cadre local. La question du Prince étranger, qui est à l’ordre du jour au xix® siècle, prend ici un aspect particulier du fait de la situation spéciale des Principautés et des intérêts qui se croisent et s’affrontent autour d’elles. Contrairement aux autres cas qui se sont produits jusqu’alors, le Prince étranger est voulu ardemment par les populations intéressées et refusé par l’Europe. Les Roumains le réclament depuis le début du siècle; ils en reparlent en 1848; lors de la solennelle consultation de leurs vœux par l'Europe en 1857 ils sont unanimes dans cette revendication, inséparable pour eux de l’union de la Moldavie et de la Valachie. Mais la Turquie, suzeraine de l’un et l’autre pays, craint — avec raison — que l’octroi de l’union, comme la reconnaissance d’une dynastie étrangère, ne soit le prélude de l’indépendance; et les Puissances, désireuses de ne toucher en rien à l’Empire Ottoman jusqu’au jour encore incertain où l’on pourra songer à le liquider, adoptent la thèse du Divan et, malgré les lances brillam-

(1) Cf. doc. n° 370.

(2) Bibliographie. — Cf. Chapitre IV. Sur le gouvernement de Bucarest : 10 Ouvrages généraux : Heryeu, Jstoria partidului liberal; XewoPoz, Istoria partidelor politice; D. À. STURDZA, ouvr. cités.

20 Monographies : L. ULB40H, ©. À. Rosetti, Bucarest 1884; A. STEFANESOU- GaLart, Lui ©. À. Rosettr, Bucarest 1916; I. Gæarca-Prresmi, lon C. Brütianu (1821-1891), studiu biografic, Bucarest 1892; H. Furruna, I. C. Brütianu, Bucarest 1921.

Voir aussi les journaux de l’époque (notamment le Roméänul, organe du gouvernement provisoire).

ment rompues par la France en faveur des Roumains, les vœux de ces derniers sont repoussés. C’est alors que les Moldo-Valaques prennent le parti de faire leurs affaires eux-mêmes, et cette méthode leur réussit. Cuza enlève de haute lutte l'union et commence, contre vents et marées, la réorganisation du pays. Lui disparu, la Turquie et les Puissances voisines veulent profiter de la situation pour détruire ce qui a été fait depuis 1858 : cela, au moment même où le gouvernement provisoire veut parachever cette œuvre en faisant appel à une dynastie étrangère. Points de vue inconciliables, où de puissants intérêts, avoués ou non, ne peuvent s’accommoder des intentions de Bucarest. Qui l’emportera ? D’un côté, un petit peuple de moins de cinq millions d'habitants, sorti il n’y a pas un quart de siècle d’une longue léthargie; de l’autre, une coalition formidable des plus puissants États européens : Turquie, Russie, Autriche. L’issue du conflit ne paraît pas douteuse. Pourtant les Roumains s’obstinent : ils triomphent. C’est que l’uniqueé moyen de les réduire est de procéder à une occupation militaire. Les trois grandes Puissances susnommées y sont disposées, mais elles se défient quelque peu les unes des autres, et, brochant sur le tout, le veto de la France fait rentrer les épées au fourreau.

Toute l’histoire de 1866 sur le Danube se résume en ce fait : l’avortement d’un projet d'intervention armée préconisé par plusieurs Puissances.

La Roumanie a été sauvée par trois facteurs principaux : le jeu merveilleux des circonstances; la politique ferme du gouvernement provisoire; l’appui inconditionné de la France. Les intérêts contradictoires des Puissances les ont empêchées d'agir vite, ce qui à permis aux hommes de Bucarest de multiplier les faits accomplis et d’accumuler par là les obstacles à un retour en arrière, et a laissé le temps aux événements extérieurs de marcher; la menace de plus en plus pressante de la guerre austro-prussienne a forcé les Puissances, bon gré mal gré, à relâcher leur surveillance des choses d'Orient, et à renoncer à s’engager si loin du théâtre de bouleversements européens dont nul ne méconnaissait le tragique intérêt.

Mais sans la campagne de Sadowa, le désistement des Puissances suzeraine et limitrophes aurait-il pu être aussi facilement obtenu ? Il est permis d’en douter. Seule, la formation de nouvelles constellations dans le ciel politique de l’Europe Centrale pouvait détourner les esprits d’une des péripéties les plus décisives de la Question d'Orient. Aucun cabinet n’ignorait l'importance européenne des événements de Bucarest. Les conséquences s’en présentaient pressées, menaçantes, à tous les gouvernements. En Orient, la consolidation d’une Roumanie de plus en plus moderne et résolue, laissant prévoir — plusieurs diplomates ne craignent pas de prononcer le mot — l’indépendance plus ou moïns prochaine; la répercussion d’une pareille situation sur les populations chrétiennes soumises au Sultan, et en premier lieu sur la Serbie, qui s’agite depuis quelque temps déjà; la barrière opposée par le nouvel État aux visées autrichiennes ou russes sur les Balkans; en Europe Centrale, le début du dévoilement des ambitions prussiennes, la menace dans le flanc de l’Autriche, ou, chose peut-être encore plus grosse de conséquences, la formation, en cas de réconciliation entre les Puissances allemandes, d’un bloc germanique allant de la Baltique à la Mer Noire; en tout état de cause, l’écroulement d’un des points essentiels de la politique russe, tel était, à y bien réfléchir, l’enjeu, grâce à l’action de toutes les questions connexes, d’un incident à première vue insignifiant.

Qu'on ne dise pas que nous sommes prophètes après l'événement. Le règne glorieux du roi Charles, le grand ouvrier de la Roumanie moderne, à justifié les pires craintes de l’Autriche, de la Russie et de la Turquie; mais il n’a été que l’accomplissement brillant des résolutions conçues par le jeune prince à Düsseldorf, au premier bruit de l'offre que les Roumains voulaient lui faire; et — les documents qu’on va lire en font foi — tous ces événements, plus ou moins, ont été entrevus par les Puissances intéressées.

C’est pourquoi l’on ne saurait trop mettre en lumière les effets de l’énergie des hommes de 1866, comme de l’appui français. Les événements européens qui ont tant

aidé à l’inaction des Puissances étaient certes prévisibles en février; mais on n’eût pu dire alors à quel moment ils éclateraient, et le danger d’une intervention était grand. Pourtant, ni à Bucarest, ni à Paris, on ne semble avoir hésité; et c’est l’action conjuguée de la fermeté de la lieutenance princière et du gouvernement de l'Empereur qui a permis, d’abord de gagner du temps, puis de rendre de plus en plus malaisée la suppression de tant de décisions qui consolidaient le nouvel état de choses, enfin de faire renoncer à une occupation qui devenait de plus en plus chanceuse à mesure que les semaines passaient. L'énergie surprenante déployée par Ion Ghica, Ion Brätianu, C. |A. Rosetti, etc., tant à l’intérieur pour sauver l’Union et maintenir les esprits au degré d’exaltation voulu, qu’à l'extérieur en opposant une fin de non-recevoir constante aux injonctions de la conférence, s’appuyait sur le concours absolu, total, de la diplomatie française, d’autant plus décidé qu'il était plus désintéressé. Son langage était avant tout celui de la saine raison, et c’est ce qui lui a fait rendre un son si différent de celui des autres Cabinets. IL s’élevait sans peine au-dessus des petites combinaisons d’intérêt immédiat (si légitimes que fussent les préoccupations des gouvernements) pour se maintenir dans la sphère de la politique générale. Aux arguments juridiques de ses adversaires, très puissants parce qu’ils prenaient appui sur des textes, les ministres de l'Empereur opposaient les conséquences pratiques des mesures proposées, l’asservissement d’une nation qui voulait vivre, le sang versé sans profit certain, les complications internationales qui sortiraient inévitablement des mesures de violence. Ce n’était ni la première fois, ni la dernière que la France, contre la lettre, faisait prévaloir l’esprit, et opposait la sagesse au droit strict. Mais il y à plus : outre une claire conscience de la situation, il y avait, dans l’attitude du Cabinet français en 1866, une conviction, presque une profession de foi. Drouyn de Lhuys, Moustier, comme Napoléon III, agissaient en partisans déclarés du principe des nationalités, en continuateurs fidèles de la politique de Walewski, et si . l'amitié franco-roumaine, si souvent invoquée et dont les origines sont diverses, nombreuses et lointaines, s’est

révélée d’une surprenante solidité et affecte une couleur sentimentale peut-être plus prononcée qu’on n’en voit généralement dans les rapports entre nations, il faut peutêtre y voir en partie un souvenir de ces jours où Napoléon III, se mettant en conflit avec la majorité des Puissances pour briser définitivement les chaînes d’un peuple qui affirmait son droit à l'existence, aurait pu répéter les paroles dont, sept ans auparavant, il avait défini sa politique orientale dans son discours du 7 février, à la session législative de 1859 : « Si l’on me demandait quel intérêt la France avait dans ces contrées lointaines qu’arrose le Danube, je répondrais que l'intérêt de la France est partout où il y a une cause juste et civilisatrice à faire prévaloir » (1).

(1) Moniteur du 8 février 1859.

NOTE SUR LES SIGNES CONVENTIONNELS désignant les documents publiés ci-après

Les Archives du Quai d'Orsay groupent dans un même dossier les correspondances de et pour un poste déterminé. Une seule indication (par exemple P. L. — Correspondance entre Paris et Londres) nous a donc suffi pour désigner clairement le dossier. Les Archives du Ballplatz au contraire distinguent un dossier « Expéditions », « Dépêches » ou « Correspondances », groupant les instructions du gouvernement aux ambassadeurs, et un dossier « Rapports » ou « Berichte » contenant les lettres des postes au gouvernement : nous avons invariablement nommé Exp. les premiers et Ber. les seconds.

Nous avons déterminé uniformément les documents français comme les documents autrichiens par deux initiales dont la première indique le gouvernement (P. — Paris, V. — Vienne) et la seconde le poste (L. — Londres, C. — Constantinople, Pét. — Pétersbourg, B. — Bucarest, Br. — Bruxelles). L’indication de la pagination (f. — feuillet) complète cette détermination.

Les documents de l’Académie roumaine portent la désignation exacte du dossier (par exemple Acad. Roum., n° 4858, f. 449-450); de même les quelques correspondances que nous empruntons aux dossiers Bruxelles de Paris et de Vienne,

Nous avons ainsi dressé le tableau suivant :

P. B., I à ILT, — Quai d'Orsay, Turquie 1866, Bucarest et Ibraïla, n°8 27 à 29.

P. C., I et II, — Turquie 1866, n°5 367 et 368.

P. L,, I à IT, — Angleterre 1866, n°5 736 à 738.

P. Pét., Iet IT, — Russie 1866, n°5 236 et 237.

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