‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 20 sur 43 · V. Pét. Ber., — Russland 1866, x-53, Berichte · texte numérisé non relu

V. Pét. Ber., — Russland 1866, x-53, Berichte

CHOIX DE DOCUMENTS INTÉRESSANT LES DIFFICULTÉS EXTÉRIEURES DU Mn DU PRINCE CUZA.

10 mars 1860, — CosraAoxEe Nacri A BALIGOT.

[Déclaration de Prokesch à Negri :].. A présent il nous faut constituer et arranger à l’amiable et sans passion nos différends. Que dans le tems l'Autriche s'était le plus opposée à l’érection du Royaume de la Grèce; mais qu’une fois la chose décidée, elle avait été la première non seulement à le reconnaître, mais même à conclure avec lui un traité de commerce. Il en est de même pour les Principautés, a dit en terminant Son Excellence.

(Acad. Roum., n° 4857, f. 45.)

Sans date (décembre 1860). — Cuza à NEGRI.

[Le Prince regrette le retard apporté à la réunion de la Conférence].

Vous avez dû pressentir dans une de mes précédentes communications que cependant le pays est à bout de forces et de patience, et que le moment approche où nous serons bien obligés de prendre ce que l’on tarde trop à nous

donner.

(Acad. Roum., n° 4863, f. 49.)

5/17 mars 1861, — Cosraone NEGrt À CuzA.

…Monsieur le consul général Tillos qui a toujours représenté son pays dans des Etats beaucoup plus réguliers que

le nôtre, ne tient peut-être pas assez compte des énormes . et sérieuses difficultés intérieures aussi bien qu’extérieures contre lesquelles se heurte à chaque instant notre gouvernement, qu’il désapprouve, [57] paraît-il, parfois. Aussi, mon prince, je crois qu’il est nécessaire que Votre Altesse s’entende mieux avec lui car la France qu’il représente est le pays désintéressé et généreux par excellence qui tend sa main aujourd'hui aux nationalités, du fait de la position que lui ont assignée sa grandeur et sa puissance en Europe. Il m'est revenu que sur des rapports des Agents de S. M. Britannique dans nos Principautés, Lord Palmerston ayant demandé par [une note à l'Ambassadeur de Russie à Londres s’il était vrai que cette Puissance avait menacé nos pays d’une occupation, ce dernier avait répondu négativement, et qu’il n’en avait même jamais été question. [58] J’ai appris de même, qu’actuellement il y a à la S. Porte une idée qu’elle cherche à faire prévaloir — c’est celle de convaincre les Puissances garantes, qu'il serait urgent d'envoyer en commun une nouvelle commission pour scruter une seconde fois les vœux des Principautés au sujet de l’union — sous prétexte qu’il ne serait point de la dignité des dites Puissances de modifier leur œuvre, sans avoir un motif aussi sérieux que celui des nouveaux vœux des populations. La Turquie qui en est toujours aux expédients de ce genre paraît cette fois conseillée par ses amis politiques à mettre cette proposition en avant et sa seule crainte est que le prince étranger |[59] et héréditaire ne vienne à la suite de l’union. Je ne comprends pas comment elle arrange cela; mais il me semble qu’elle s’en préoccupe beaucoup trop et sans aucune connaissance des espérances ambitieuses de tous les partis chez nous. La crainte de la Turquie, comme je l’ai déjà écrit à Votre Excellence, est aussi qu’à l'ouverture des conférences pour l’union, on ne profite de cela pour mettre sur leur tapis d’autres questions aussi, qui seraient beaucoup plus gênantes pour elle. Mais à cela, je crois qu’à l'Ambassade de France on répondra qu’on stipulera tout d’abord que la conférence n’aura [60] pour but unique que la seule question de l’union.. [La Turquie n’a guère à craindre la France, qui vient de la sauver financièrement]. [61]

Travaillez, mon Prince, au pays, à rentrer dans les sympathies de la France, qui vous seront bientôt réacquises au - moyen tout d’abord de vos relations avec les Agents français de chez nous. De mon côté je plie devant cet orage passager et je travaille à le calmer avec l’affection que Votre Altesse sait que j’ai pour Elle et mon pays. [62] Il ne faut laisser la France à aucun prix se refroidir à notre égard, car c’est bien la seule Puissance, à mon avis, sur laquelle nous puissions véritabiement compter...

(Acad. Roum., n° 4857, f. 56-62.)

& 18/30 mars 1861. — C. Necrr à Cuza.

….Nous-mêmes, mon Prince, à l’heure qu’il est, nous traversons une crise politique. Que Votre Altesse surtout ne se décourage point et ne parle plus d’abdiquer dans aucun cas — car ce serait malheureusement tout remettre en jeu et abandonner nos pays à Dieu sait quelles tristes

éventualités… (Acad. Roum., n° 4857, f. 194.)

25 mars/6 avril 1861. — C. NeGri à CuzA.

Mon prince, j'engage fortement Votre Altesse, non seulement de ne pas le faire, car tout seraït mis pour notre pays de nouveau en question et Dieu sait ce qu’il en adviendrait — maïs même de ne parler à personne d’abdication ; car déjà le journal anglais d’ici qui nous a toujours été hostile en parle. Bien loin de là, mon Prince, votre mission est de continuer à être le principe de l’union, sans laquelle nous ne serons jamais [200] rien. Les petites bourrasques soulevées aujourd’hui dans le pays par de malheureuses passions personnelles, s’appaiseront avec le tems. Où n’y en a-t-il pas eu dans les époques de transition comme la nôtre ? Persévérez au contraire à marcher dans la voie que vous à assignée la Providence pour le bien de deux pays, qui par vous, ne doivent plus en faire qu’un, désormais — et passez avec courage (car vous n’en manquez

108 L’ABDICATION DU PRINOR OUZA

pas) par-dessus les tristes velléités de quelques insensés qui mettent leur personne bien avant leur patrie.

En agissant autrement, mon Prince, permettez-moi de vous le dire en ami sincère, vous auriez de grands comptes

à rendre à l’histoire.

(Acad. Roum n n° 4857, f,.199-200,)

2/14 avril 1861. — C. NEcrt à CUZA.

…Pour vous dire vrai, mon Prince, je désirerais que la S. Porte continua [sic] à mettre la même obstination dans son silence à l’égard de l’union. [202] Nous aurions alors bien plus de latitude et de facilité à nous accorder nousmêmes ce que nous lui demandons inutilement depuis si longtems et qui est pour notre gouvernement d’une si absolue nécessité, pour faire cesser l’agitation et prévenir les troubles qui peuvent peut-être surgir de l’état actuel des choses. Car si au contraire la $. Porte se décidait enfin, au sujet du mémoire de Votre Altesse, à en saisir les Puissances garantes, la question entrerait alors dans une phase d’où nous ne saurions sortir autrement qu’en attendant la décision collective, et que nous ne pourrions trancher de nous-mêmes pendant les débats d’une conférence, sans manquer d’égards aux dites Puissances et sans provoquer leur mécontentement. Quoique cette décision nous serait favorable, je n’en ai aucun doute, Votre Altesse, je crois, ne saurait faire mieux que de ‘proclamer Elle-même l’union à l'ouverture seulement de la chambre de Valachie conformément au contenu de Son mémoire, et après avoir fait précéder cet acte d’un manifeste explicatif des raisons qui vous ont porté à ne plus le différer.

(Acad. Roum., n° 4857, f. 201-202.)

24 juin 1861.—Lettre intime de NEGrt à VASILE ALECSANDRI

…Ayant compris de ce que m’a dit Aali Pacha que cette conférence se tiendrait définitivement à Paris, j'ai écrit

au Prince d’y envoyer auprès de toi Baligot pour recommoncer à vous deux les manœuvres de 48 et le fameux . sabre à deux [173] tranchants — car je crois que nous aurons une grande opposition à subir de la part de la Russie qui s’obstine à ne pas comprendre l'Union des Principautés autrement qu'avec un Prince étranger — et il pourrait se faire aussi que nous ne trouvions plus le même appui qu'avant chez d’autres puissances.

(Acad. Roum., n° 2254, f, 172-173.)

8 avril 1863. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

.… Décidément, Lord John Russell est parvenu à nous faire passer aux yeux des autres gouvernements pour des inféodés à la Russie.

Dernièrement il m’a été fait de nouvelles allusions à ce sujet et je n'ai pas été peu surpris avant-hier de m'’entendre demander par le Marquis Oldoïni — dernier Ministre d'Italie à Saint-Pétersbourg — avec lequel je me trouvais à dîner dans une maison, s’il était vrai que la Russie ait reconquis son ancienne influence dans les Principautés. Il paraîtrait, au surplus, qu'à Saint-Pétersbourg on s’en donnerait assez les airs et que l’on y affecterait de fortes sympathies pour nous. Je n’ai pas besoin de vous dire qu'il m'a été facile de dissiper les erreurs qui s'étaient emparées de l’esprit du Marquis Oldoini.

(Acad. Roum., n° 4858, f. 190 v.)

g 11 avril 1863. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

…Je vous disais dernièrement que l’on persistait à croire à l'influence russe à Bucarest. Ce cauchemar anglais se trouve longuement développé dans une correspondance publiée dans le Times du 6. Le Prince y est grossièrement traité. On n’y ménage d’ailleurs personne; l’on y prêche surtout la séparation des Provinces roumaines. C’est là le but prin-

cipal.

(Acad. Roum., n° 4858, £. 193.)

5 juin 1863.

Dépêche chiffrée de BARDEANU au Cabinet princier. On approuve parfaitement la nouvelle combinaison ministérielle pourvu que Jean Bratiano n’y soit compris

à aucun prix. Car cela serait de nature à produire un très grand mécontentement à Paris.

(Acad. Roum., n° 4861, f. 225 v.)

7/19 juin 1863. — Cuza à NEGRI.

[Jean Cantacuzène, appelé par Cuza à former un ministère de conciliation, présente une liste où figure Jean Brätianu]. Je ne crus pas devoir laisser ignorer au nouveau Président de mon Conseil que ce choix ne me serait pas plus désagréable qu’un autre en ce qui me concernait, mais que, par des raisons supérieures, M. Jean Bratiano était impossible : je lui exposai, en lui rappelant les antécédents de M. Jean Bratiano et le déplorable effet de sa présence [178] dans le Ministère de 1860, les motifs de haute convenance qui ne me permettaient pas d'admettre dans mon conseil un homme que je savais être absolument antipathique au gouvernement de l'Empereur Napoléon et dont la nomination devait infailliblement provoquer de sérieuses représentations. [Cantacuzène renonce à Brätianu, puis y revient, poussé par les « révolutionnaires », et cette exigence, ainsi que la demande d’abandon par le prince Cuza du commandement de l’armée, empêche la formation du Ministère].

(Acad. Roum., n° 4863, f. 178-180.)

30 septembre 1863. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

… Tout en fesant de louables exceptions, je crois que la plupart des journalistes, par paresse comme par intérêt, livrent la question des principautés à la discrétion des

adversaires de $S. A. Ceux-ci usent très largement de la latitude qui leur est laissée et leurs sacrifices se trouvent ainsi largement compensés aussi. Ce système ne pourrait être combattu que par des sacrifices analogues de notre part et par l’organisation d’un service tout nouveau. Pour appeler les choses par leur nom il faudrait absolument qu'une somme d’argent assez importante soit mise à la disposition de la presse parisienne. Cela acquis il ne resterait plus qu’à former ici une agence de correspondance avec les journaux nouvellement acquis et dont la direction, pour plus d'efficacité, serait confiée à un sujet roumain. Je crois qu’il faut renoncer à conserver les sympathies de certaines feuilles ou de conquérir celles des journaux hostiles sans de véritables sacrifices pécuniaires. J’ai reçu les assurances les plus positives qu’il nous faut reconnaître les services que nous demandons.

(Acad. Roum., n° 4858, f. 291.)

12 janvier 1864.

Cuza à BARDEANU (dépêche chiffrée écrite par BALrGoT).

La lettre de Fuad Pacha [sur les couvents] vient d'arriver. La Chambre, très irritée de cette démarche de la Porte, a voté immédiatement 50 millions pour solder la somme affectée aux Communautés des Saints Lieux.

Malgré cela, la coalition a abandonné l’Agent de France et s'inspire ouvertement chez les Agents de Russie, d’Au-

triche et d'Angleterre.

(Acad. Roum., n° 4863, f. 287.)

19 janvier 1864. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

[355] C’est à ce moment que l’Ambassadeur [de Russie] me dit : Eh bien! Je puis vous annoncer qu’une démarche unanime, mais extrêmement énergique cette fois, est sur le point d’être entreprise par les Puissances Garantes. Tout le monde est à peu près d’accord et M. Drouyn de Lhuys

lui-même ne tardera pas à faire comme tout le monde, renonçant volontiers à son projet d’indemnité qui d’ailleurs est postérieur au projet dont je vous parle et qui se trouve déjà complètement écarté. L'Empereur est moins calme que son Ministre et il m’a très nettement déclaré l’autre jour que l'infraction commise par le Prince Couza à la Convention ne saurait être tolérée.

Je fis remarquer au baron Budberg que si les choses sont aussi avancées, il est à regretter que les Puissances, se considérant blessées à tort, fassent une démarche extrémement énergique au lieu d’une démonstration calme et paternelle. Le pays se sentira humilié de tant de vivacité et le Prince Alexandre ne sauraït y demeurer insensible.

Ici le baron Budberg reconnut que Son Altesse va se trouver dans de véritables embarras vis-à-vis de lui-même et de la nation et qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que sa position en soit ébranlée.

[356] Quel que soit le degré de sincérité du baron Budberg, il résulte pour moi de ces révélations que la Russie est outrée contre nous... et qu’elle n’épargnera rien pour amener l’abrogation de la loi de sécularisation, voire même un ébranlement dans la position du Prince (1) en Roumanie. Entraînera-t-elle après elle les autres Puissances ? Le baron de Budberg prétend que c’est déjà fait. Là est toute la question. ;

J'ai oublié de vous dire que c’est du baron Budberg que je tiens le départ de Bulwer pour Londres et les motifs de ce voyage. J’ai cru comprendre que, devant l’ardeur de la Russie, Sir Bulwer aurait commencé à se refroidir.

(Acad. Roum., n° 4858, f. 355-356.)

29 janvier/10 février 1864.

Cuza à DrouUYN DE LHuys.

Je me fais un devoir, Monsieur le Comte, de vous a8s0cier aux sentiments que je viens d'exprimer. Interprète des

(1) Alecsandri avait d’abord écrit : Un changement de Prince.

hautes pensées de l'Empereur Napoléon, Votre Excellence a témoigné en toute circonstance la plus efficace sollicitude pour les Principautés Unies : dès l’année 1854, vous revendiquiez les immunités des Roumains dans les négociations diplomatiques qui ont précédé la glorieuse guerre d'Orient; aux Conférences de Vienne, les conditions de notre sécurité ont trouvé en vous un énergique défenseur; aujourd’hui, c’est notre autonomie que vous assurez en refusant le concours de la France aux puissances qui contestent à mon Gouvernement le droit de régler dans le pays et par le pays une question dans laquelle notre indépendance intérieure [225] et nos intérêts étaient mis en jeu. Je ne doute pas que, grâce à vos soins, l’émotion causée par les mesures que j’ai dû prendre ne s’apaise bientôt et qu’on ne trouve dans les propositions conciliantes du Gouvernement de l'Empereur le moyen de donner toute satisfaction due à la dignité des grandes puissances qui ont signé avec la Cour Suzeraine les actes internationaux de 1856 et 1859...

(de la main de Baligot).

(Acad. Roum., n° 4860, f. 224-225.)

20 février 1864. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

[371] ...J’ai, en ce qui concerne ma démarche, d’autant moins à la regretter, qu’un entretien postérieur de 24 heures avec le prince de Metternich est venu confirmer mes renseignements sur les inquiétudes conçues à Vienne au sujet de nos armements. En effet l’Autriche est de plus en plus irritée contre nous en nous voyant procéder à une mise en scène belliqueuse et si ses inquiétudes ne portent pas essentiellement sur nos dispositions personnelles à son égard, elles s’inspirent d’éventualités dans lesquelles les Principautés Unies deviendraient une base d’opérations révolutionnaires dans ses provinces orientales. C’est dans ce sens que m’a parlé le prince de Metternich tout en donnant à son [372] langage le ton d’une causerie passagère. L'Ambassadeur à trouvé plus d’une fois l’occasion de me

dire que nos intérêts communs devraient déterminer un rapprochement de notre part vers l'Autriche, rapprochement précédé d'assurances positives sur le pouvoir de Son Altesse à maintenir la paix en Roumanie et sur sa résolution de lier des rapports de bonne amitié avec l’Autriche. J’ai cru comprendre que des démarches dans ce sens feraient grand plaisir à Vienne. De

Chose curieuse! Le chevalier Debranz de Valdepenna, agent important de l’Autriche à Paris, grand ami de M. Drouyn de Lhuys et enfin directeur ostensible du Mémorial Diplomatique qui nous arrange si bien, m’a parlé mercredi dernier aux Affaires étrangères identiquement comme le Prince de Metternich.

Tout concourt donc à me montrer l’Autriche comme étant réellement inquiétée par nos armements et à me faire attribuer aux excitations de cette puissance la mauvaise humeur de M. Drouyn de Lhuys contre nous. De conclusions je n’en ai point. Le Prince à qui vous lirez probablement ce qui précède est seul juge de l’usage qu’il faut en faire...

(Acad. Roum., n° 4858, f. 371-372.)

22 avril 1864. — Adresse du Conseil municipal de Iassy à Cuza.

: Décadence de Jassy; le commerce et l’industrie chôment et l’herbe croît dans les rues,

La aceastä solemnä ocasiune, am lipsi misiunei nôstre, dacä nu v’am espune, mäcar în putine cuvinte, cä Orasulü nostru din zi în zi merge spre cädere, prin paralizarea Industrier, Comertiulur, si a creditului din läuntru, în chitü, dacä starea de fatiä va mai continua, nu sciim dacä Aleporicile cuvinte a Domnului Primü-Ministru, rostite în Parlamentü, cä pe stradile Tassilor cresce iarbä verde, nu vorü deveni o tristä realitate…

(Acad. Roum., n° 4861, f. 144.)

DOOUMENTS DIPLOMATIQUES 115

5 Zilhiget 1280. — 30 avril 1864.

Nous soussignés, ministres de l’Empire, assurons par le présent écrit donné et confié entre les mains de M. le Docteur Lambert bey (1) que, aussitôt que le Prince Couza sera destitué, il ne sera nommé par la Sublime Porte à la Principauté de la Valachie comme prince Caymacam et dans la suite comme Prince Régnant que Son Excellence M. le Prince Constantin Grégoire Soutzo, et Nous Nous obligeons à le soutenir par tout moyen jusqu’à la réorganisation complète de la susdite Principauté sous les clauses et conditions que M. Lambert bey, son plénipotentiaire, muni des pleins pouvoirs du Prince et exhibés par devant Nous, à été autorisé et en plein droit de signer et remettre entre Nos mains, mais à deux conditions, savoir :

19 Que M. le Docteur Lambert bey, comme plénipotentiaire du Prince, doit venir au plutôt [sic] possible s'établir et rester avec sa famille à Constantinople, jusqu’au moins à la nomination, ainsi qu’à la réorganisation complète de ladite Principauté par le Prince Soutzo.

20 M. Lambert bey, comme bey turc et jouissant de la confiance de la $S. Porte, ainsi que comme plénipotentiaire du Prince, doit rejeter et abandonner toute protection étrangère quelconque et demander par une pétition formellement donnée au Ministre des Affaires Etrangères de la S. Porte sa réintégration comme sujet de Sa Majesté Impériale le Sultan Notre Auguste Maître, pour donner par cet acte plus de poids et de sécurité en même temps à tout ce que le susdit Lambert bey vient de signer, et en garantir par sa présence toute l’action (2).

Signé : AA1I, E. SAFVET, HAOKI.

(Acad. Roum., n° 4861, f. 118.)

(1) Il existe une enveloppe (f. 105) ainsi libellée : Monsieur le Docteur D. Lambert, membre du Conseil médical de Bucarest, Paris.

2) Baligot, mis en présence de ce document, à énoncé des doutes sur l'authenticité des signatures, cf. Acad. Roum., n° 4863, f. 442.

15 juin 1864. — JEAN ALEOSANDRI A Cuza.

M. Drouyn de Lhuys a cru devoir mettre en doute la nécessité de remplacer l’état de choses né de la Convention par un régime dont l'introduction eût réclamé l’examen préalable et l’autorisation des Puissances Garantes. Sans vouloir, au demeurant, contester les difficultés rencontrées par Votre Altesse dans la marche de son Gouvernement et tout en fesant, d’ailleurs, une part égale à tous dans les fautes commises, le Ministre de l'Empereur considérait que la situation en Roumanie n’était pas rigoureusement de nature à autoriser les modifications profondes qu'il eût été plus sage et plus habile de soumettre au jugement des Puissances garantes.

« L’appréciation des Puissances n’eût apparemment pas manqué, selon M. Drouyn de Lhuys, d’être conforme aux intentions de Votre Altesse qui, à défaut de cette sanetion suprême, eussent dès lors trouvé une mise à exécution plus légitime dans un Coup d'Etat et un appui plus aisé de la part des Puissances sympathiques aux Principautés Unies.

« La situation est toute différente aujourd’hui : le Coup d'Etat a mis un comble aux infractions qui ont été faites au traité de Paris et à la Convention. Il vient au lendemain des alarmes apaisées à peine dans l’esprit du Gouvernement Ottoman et au milieu des efforts pénibles qui ont pour objet de régler, à la satisfaction du gouvernement de Votre Altesse, la question des couvents dédiés. Le Coup d'Etat a surtout le grave inconvénient d’accuser en Roumanie une situation dont on a voulu faire le prétexte d’une intervention armée. »

Ces appréciations me semblaient assez imquiétantes pour nécessiter de ma part les explications suivantes :

« Le Coup d'Etat, ainsi qu’on veut qualifier l’acte du 2 mai, a été accompli parce que la coalition obstinée des partis rendait tout gouvernement impossible et la séparation des deux provinces imminente. La preuve flagrante en est dans le refus de la Chambre de délibérer sur l’urgente loi rurale et dans la conspiration récemment découverte à Bucarest et à Iassy.

« L’ajournement calculé de la loi rurale à forcément donné naissance à la loi électorale et celle-ci, également repoussée par nos représentants, à un appel à la Nation.

« Si le Prince Alexandre a cru devoir agir comme Il l’a fait avant de consulter le sentiment des Puissances, c’est parce qu’Il a voulu se présenter devant elles fortifié par l’assentiment populaire et opposer les vœux de la nation aux récriminations d’une classe, Les manifestations qui ont accueilli le projet de loi et le maintien de la plus parfaite tranquillité publique témoignent déjà hautement en faveur des prévisions de Son Altesse.

« Cependant ce dont il y a avant tout à se préoccuper, c’est des conséquences probables du régime proposé. Ces conséquences ne pourront être que conformes aux intentions des Puissances Garantes. Elles peuvent être formulées ainsi à l’avance :

« Une répartition plus équitable des droits politiques et la substitution d’un bien-être général à un état de choses considéré, à tort ou à raison, comme étant voisin de la servitude. La participation de tous les citoyens, devenus désormais propriétaires et conséquemment électeurs, aux affaires du pays. La consolidation de l’autorité s’appuyant sur la nation et puisant ses inspirations dans les vœux et dans les intérêts de tout le monde. [412] Le développement du sentiment national, en face des tendances incurables d’empiètement de la Russie et enfin la consolidation de nos liens avec la Porte par l’homogénéité des intérêts généraux. »

« Au surplus, ajoutai-je en terminant, si les considérations qui précèdent pouvaient laisser le moindre doute, il n’y avait qu’à attendre la manifestation des sentiments du Gouvernement Russe dans ces circonstances et l’on comprendra à ces manifestations quelles sont les vues réelles du Prince Alexandre et quelles conséquences elles peuvent avoir pour l'équilibre général en Orient ».

Ces explications semblent n'être pas restées sans effet sur M. Drouyn de Lhuys, car après un nouvel échange de paroles dans lequel il me fut permis de constater une amélioration sensible de dispositions, le Ministre me laissa

espérer que le Gouvernement de l'Empereur ferait tout son possible pour la meilleure solution de nos affaires.

Permettez-moi maintenant, Monseigneur, de vous rendre compte de ma mission en Angleterre.

Arrivé à Londres le dimanche 29 mai, je dus ajourner au lendemain ma demande d’audience aux Ministres de la Reine. Je mis, toutefois, mon temps à profit en voyant le Prince de la Tour d'Auvergne et le Marquis d’Azeglio auprès desquels j'étais introduit par le Ministère des Affaires Etrangères à Paris et par le Chevalier Nigra. Je fus ainsi édifié à l’avance, grâce aux informations confidentielles de ces deux personnages, sur les sentiments du Cabinet Britannique à l’égard du Gouvernement de Votre Altesse et sur la nature abrupte du terrain où j'allais m’engager. À la vérité des renseignements antérieurs à mon arrivée à Londres ne m’avaient laissé aucune illusion sur les dispositions du gouvernement de la Reine. C’est donc très suffisamment prévenu que je me présentai le 31 mai dans le cabinet de lord John Russell à Chesham Place. Dès les premiers mots de Sa Seigneurie je fus à même de reconnaître l’exactitude de tant d’informations.

« Vous savez, Colonel, me dit le Ministre en prenant de mes mains la lettre de Votre Altesse, que je ne puis vous recevoir à titre officiel.

— Je l’apprendrai avec peine, Mylord, répondis-je, si cette réserve de la part de Votre Seigneurie devait diminuer sa bienveillance et porter préjudice à ma mission. »

Après avoir pris lecture de la lettre de Votre Altesse, lord Russel me dit :

« Ce que le prince Couza me fait l’honneur de m'écrire m'était déjà connu; mais je sais aussi qu'il faut attribuer les dispositions militaires de la Russie à sa politique sans : mesure et aux embarras qu'il à créés à la Turquie vis-à-vis de cette Puissance. :

— Votre Seigneurie fait sans doute allusion à la question des couvents dédiés et à la présence des réfugiés polonais sur notre territoire. Mais si ce sont là des griefs pour la Russie, ce doivent être pour nous des titres, non des embarras, aux yeux de la Sublime Porte. Aimerait-on mieux, Mylord, que nous agissions dans un sens inverse ?

Ce n’est pas le Gouvernement de la Grande-Bretagne qui

nous donnera jamais un pareil conseil.

— Non vraiment, reprit le Ministre. Mais ce Gouvernement ne vous conseillera jamais non plus d’adresser des provocations à la Russie et de renverser comme on vient de le faire l’ordre des choses établi par les Puissances Garantes.

— Mylord, le tems et les résultats probables des dernières mesures du Prince Alexandre vous démontreront et la nécessité et la sagesse de ces mesures basées, d’ailleurs, sur des prévisions diplomatiques et dont la consécration peut encore être laissée à la Puissance Suzeraïine. Le Prince est sur le point de se rendre à Constantinople. Je croirais volontiers que Son Altesse s’empressera de déférer au Sultan la reconnaissance des modifications apportées à notre régime et de Lui renouveler ses assurances de dévouement. Le Gouvernement de Sa Majesté la Reine peut beaucoup pour seconder et pour cimenter un accord aussi précieux à la Porte qu'aux Principautés Unies.

— Le Gouvernement de la Reine, répondit lord Russell, tient essentiellement au respect des engagements. Le Prince Couza a malheureusement violé les siens. Cependant comme la Sublime Porte est, directement, la plus intéressée au maintien des choses dans les Principautés ou à leur modification, nous serons heureux d’apprendre que la Sublime Porte est à cet égard d’accord avec le Prince Alexandre et nous considérerions d’avance que les plus

- grandes difficultés se trouveraient ainsi aplanies.

— Je vous remercie, Mylord, au nom du Prince Alexandre, des dernières paroles que vous avez bien voulu me faire entendre et je vous demande la permission de les transmettre aujourd’hui même par un télégramme chiffré à Son Altesse.

[413] — Je regrette de vous refuser cette autorisation : nous sommes très rigoureux à ce sujet. »

Sur ces mots je me levai et prenant congé définitif de Lord John Russell que je ne devais plus revoir, je sortis de son cabinet préoccupé, avant tout, de conserver aussi fidèlement que possible le souvenir d’un entretien rendu très pénible grâce à une légère surdité de mon éminent

interlocuteur et aussi à l’imperfection de ses connaissances dans la langue française.

Deux heures après je reprenais le même sujet avec M. Layard, sous-secrétaire d'Etat au Foreign Office. Ici je me trouvai en présence d’un homme beaucoup mieux renseigné que son chef, plus causeur et infiniment plus rompu avec la langue française.

Nous pûmes, dans une longue conversation, nous livrer, M. Layard et moi, à tous les développements que comportaient les nombreuses questions jetées dans la discussion et je ne manquai pas de relever aux yeux du sous-secrétaire d'Etat l’urgence des mesures adoptées et surtout les conséquences qui en résulteront par rapport à nos relations avec la Sublime Porte et avec la Russie.

« L’une et l’autre de ces Puissances, ajoutai-je, vous diront bientôt la nature de leurs sentiments à notre égard. Vous verrez la Turquie rassurée, satisfaite; la Russie mécontente et peut-être menaçante. Ce résultat sera-t-il décisif à vos yeux ? s

« Assurément, me répondit M. Layard, notre principal souci est que vous ne donniez aucune inquiétude à la Turquie. Si le Prince Alexandre parvient donc à la rassurer, je dirai, comme Lord John Russell, que les choses peuvent s’arranger. »

M. Layard m'ayant promis de rapporter à son ministre la conversation que nous venions d’avoir et qui a été trop longue pour être relatée en détail à Votre Altesse, je le quittai persuadé, non de l’avoir convaincu, mais du moins d’avoir jeté dans son esprit quelque lumière sur les véritables tendances de la politique de Votre Altesse.

Le lendemain 17 mai je me rendis auprès de l’Ambassadeur de France pour consulter son sentiment sur la sincérité des déclarations que je venais d’entendre : Lord John Russell et son sous-secrétaire d'Etat étaient-ils de bonne foi lorsqu'ils m’assuraient de vouloir subordonner l’action du Gouvernement Britannique aux impressions de la Porte ? N'étaient-ils pas tous deux, au contraire, assez édifiés sur le caractère fâcheux de ces impressions pour dissimuler sous ce que j’appellerai une espèce de bonhomie

diplomatique des résolutions déjà arrêtées contre le gou- . vernement de Votre Altesse ?

Ces craintes se dissipèrent heureusement devant les assurances du Prince de la Tour d'Auvergne. Son Excellence voulut bien me persuader que ce que je venais d'entendre devait être sincère; mais que ce qui n’était pas moins certain, c'était la préoccupation du gouvernement anglais d’écarter une intervention russe, considérée comme étant imminente, par une intervention de la Turquie : suivant l'Ambassadeur, tout le danger était là.

Quelle que fût la bizarrerie de ces terreurs du gouvernement anglais et surtout des moyens de les dissiper, je m'’expliquai sans peine le sens des embarras que nous causerions à la Porte vis-à-vis de la Russie. Je pus mesurer aussi toute l’habileté du gouvernement de Saint-Pétersbourg qui à la faveur d’une affectation de menaces sur nos frontières, était sur le point de pousser la Porte à occuper elle-même notre territoire et à provoquer par là une de. ces situations où elle peut s’immiscer d’une façon matérielle.

Le Prince de la Tour d'Auvergne me répéta que la grande difficulté était sur ce point et il me laissa entendre que . malgré les intentions si bienveillantes de la part de

M. Drouyn de Lhuys, il n’avait pas grand espoir de modifier sur ce singulier terrain de l’intervention les sentiments du Cabinet Britannique...

[Enfin grâce à Azeglio et Ashley (secrétaire de Palmerston) Alecsandri se rencontre avec Palmerston chez lady Shaftesbury et obtient une audience pour lé lendemain dimanche.]

[414] Cette entrevue, préparée sous de si excellents auspices, a été, quant aux détails, la déception la plus étrange que j'aie rencontrée dans la carrière de mes fonctions. Je veux la raconter tout au long à Votre Altesse parce que, appréciant la part que j’y ai prise, Elle daignera me dire, j'ose l’espérer, si elle veut bien approuver ma conduite. Voici, Monseigneur, ce dialogue curieux :

Lord Palmerston. — Colonel, je connais la lettre du prince Couza à lord John Russell et je suis personnellement parfaitement au courant de vos affaires. Puisque vous avez

demandé à me voir, c’est apparemment pour connaître mon sentiment sur ces affaires. Je vous l’exprimerai avec une franchise qui pourra vous paraître désagréable à entendre, mais que la vérité et les intérêts des Principautés Unies me commandent de pratiquer sans hésitation dans cette circonstance.

«Le Prince Couza n’a répondu ni à ses promesses, ni à ses devoirs. Il a pactisé clandestinement avec la Russie à laquelle il a acheté des quantités considérables d’armes qui devaient être tournées ce printemps même contre la Puissance Suzeraine. Il a spolié les patriarchats d'Orient de ses [sic] propriétés légitimes par des actes qui, en matière civile, eussent encouru la condamnation des tribunaux et qui aux yeux des Puissances Garantes ont été autant de marques d’une politique sans probité. IL à spolié les propriétaires indigènes au profit des paysans qu’il a préalablement pourvus d’armes pour un soulèvement contre leurs anciens maîtres. Le Prince Couza a enfin foulé aux pieds une Constitution qui a été jurée par Lui et à la place de laquelle Il s’érige en despote.

« Ce sont là des infractions tellement flagrantes à ses obligations que les Puissances devront y mettre un terme précisément pour empêcher que quelques-unes, moins désintéressées que d’autres, ne se chargent de les redresser. »

Ce réquisitoire de Lord Palmerston a été long, animé, soutenu. J’ai voulu l’entendre jusqu’au bout et je m’en félicite; car mes émotions ayant eu le tems de se calmer peu à peu et la raison étant venue à mon aide, il m’a été permis de répondre au premier Ministre de la Reine avec une modération qui, comme Votre Altesse pourra s’en assurer, n’est pas restée sans effet.

Moi. — Mylord, j'ai écouté jusqu’au bout les accusations portées par Votre Seigneurie contre le Prince que j'ai l'honneur de représenter ici et je n’ai pas lieu de le regretter tout à fait, car j’ai pu juger ainsi jusqu’à quel point des rapports contraires à la vérité peuvent pousser la sévérité excessive des jugements. Mais, Mylord, le respect avec lequel je vous ai écouté ne m'a point fait oublier celui que je dois à mon maître et mon émotion vous dit assez combien je me suis senti blessé pour le Prince et pour

mon pays en entendant un pareil langage dans la bouche du premier ministre de la Reine. Il me serait facile, Mylord, de vous prouver que plusieurs des faits avancés par vos agens sont faux et j’eusses [sic] considéré comme de mon devoir de vous expliquer les autres. Mais les termes blessants que vous m'avez fait entendre mettent forcément fin à ma mission et il ne me reste plus qu’à les rapporter aussi fidèlement que possible au Prince Alexandre.

Lord Palmersion. — J’apprécie parfaitement que vous ayez été affecté de mes paroles; mais je pense qu’il n’est pas nécessaire de les rapporter à la lettre au prince Couza. Il conviendrait mieux que vous lui donniez succinctement l'exposé de notre conversation. Et maintenant je ne demande pas mieux que de voir comment vous ferez pour combattre un jugement fondé dans mon esprit sur des actes.

Moi. — Mieux secondé au début de cet entretien, je vous eusses [sic] démontré, Mylord, que notre achat d'armes en Russie est une pure invention; que l’expropriation en faveur des paysans est tout simplement un projet de loi et que la corvée tant estimée ici est encore là-bas dans toute sa vigueur; qu’une demi-douzaine seule de communes sur 5.000 ont reçu quelques mauvais fusils dont l’emploi ne pourrait avoir rien d’inquiétant et qu’enfin notre bon sens n’est pas assez obscurci pour nous faire chercher notre salut à Saint-Pétersbourg et conspirer contre Constantinople. Mais je dois vous le répéter, Mylord, le caractère de vos accusations m’impose le devoir de me taire.

« Il est une chose cependant sur laquelle je me suis réservé de parler, parce qu'il serait à craindre que, mal éclairé, le Gouvernement de Sa Majesté la Reine n’adoptât une politique préjudiciable aussi bien à la Sublime Porte qu'aux Principautés Unies : je veux parler de notre prétendue entente clandestine avec la Russie. Cette accusation est de la plus profonde injustice. La. présence ‘des réfugiés polonais chez nous, ces mesures même que vous nous reprochez [415] à l'égard des Patriarchats, les menaces dont nous sommes l’objet de la part de notre prétendue complice, tant de choses enfin devraient, Mylord, prémunir votre esprit contre des soupçons qui pourraient être plus légitimement fondés à Saint-Pétersbourg. Puisqu’il

en est autrement, nous laisserons à la Sublime Porte le soin d'éclairer Votre Seigneurie sur les véritables tendances du Prince Alexandre qui ne tardera pas à offrir personnellement au Sultan le témoignage de ses loyaux sentiments. Alors vous serez plus juste, Mylord, et vous reconnaîtrez, je l'espère, que ni le Prince Alexandre, ni les Roumains ne pactiseront jamais avec l’éternel ennemi de leurs destinées.

Lord Palmerston. — Je serai heureux de voir confirmer vos déclarations et d’apprendre que la visite du Prince Couza à Constantinople a eu pour effet de resserrer vos liens avec la Sublime Porte. Resterez-vous encore quelque temps à Londres ?

Moi. — Non, Mylord. Je ne suis resté à Londres ces trois derniers jours que pour avoir l’honneur d’être reçu par Votre Seigneurie et dans l’espoir de nous assurer Sa bienveillance. Je retourne ce soir à Paris.

Lord Palmerston. — Nos sympathies n’ont jamais fait défaut aux Principautés Unies et ne leur feront pas défaut davantage pour peu qu’elles nous causent autre chose que des embarras. »

Cette conversation, Monseigneur, à été souvent entrecoupée par des digressions inévitables se rattachant, d’ailleurs, au corps principal de la discussion. En général j’écoutais plus que je ne parlais. Je sentais bien que j'avais devant moi un homme à l’emportement aussi facile que la parole et du moment que la patience était ma règle de conduite, je ne devais compter que sur elle pour calmer ce singulier vieillard, gâté par l'impunité de cinquante années de brillante carrière.

Je crois devoir me louer de mon attitude si j’en juge par le retour de Lord Palmerston sur lui-même au moment où je me disposais à me retirer pour rapporter à Votre Altesse la vivacité de son langage. Si je ne craignais d’aller trop loin dans mes impressions, je croirais volontiers aussi que cette même attitude à également radouci les dispositions violentes du célèbre ministre à l'endroit de nos propres affaires. La fin de cet étrange entretien a été visiblement marquée d’une certaine affabilité dont je suis encore disposé à bien augurer pour nos intérêts.

Ce qui m'a frappé le plus dans mes divers entretiens officiels, c’est la vivacité du grief que l’on ressent encore au sein du Gouvernement Britannique par rapport à la sécularisation des biens des couvents dédiés. Il est évident que sur aucune autre question sir Bulwer n’a plus obstinément cherché à noircir le gouvernement de Votre Altesse et à passionner le sien. La violence de Lord Palmerston se retrempait visiblement à mes yeux dans les rapports du violent ambassadeur dont les opinions sur cette affaire au sein de la Commission Européenne à Bucarest ont inutilement été rappelées par moi en riant.

Il est, Monseigneur, un autre grief qu’il m’a été donné de constater dans les entretiens que j’ai eus en dehors du cercle officiel. Ce grief, c’est l'influence française dans les Principautés Unies. J’ai eu plus d’une fois l’occasion d'entendre dire, bien avant que cela ne fût répété dans les feuilles anglaises ou autrichiennes, que le Coup d'Etat du 2 mai a été accompli sur un mot d’ordre, parti par le télégraphe, du Cabinet de l'Empereur Napoléon.

Au milieu de pareilles préventions ma mission devait nécessairement se heurter contre des impressions dénuées d’impartialité et de courtoisie.

(Acad. Roum., n° 4858, f. 411-415.)

8/20 juin 1864. — Cuza à MousrTrer (brouillon de BAzIGOT).

…Déjà nous avions de grandes obligations au Gouvernement de l'Empereur Napoléon : c’est encore à Sa Majesté Impériale et à Son digne représentant que je devrai en grande partie le suceès des négociations qui assurent à jamais l’autonomie de la Roumanie.

Du Kiosque Impérial des Eaux-Douces.

(Acad. Roum., n° 4802, f. 44)

7 juillet 1864. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

….Le gouvernement français va redoubler d'efforts pour - empêcher une exagération quelconque dans le chiffre de

l'indemnité à prononcer par la Conférence en faveur des Patriarchats.

Le passage relatif aux conseils du Gouvernement Impérial touchant le Coup d'Etat me rappelle l’obstination des Anglais à attribuer cette mesure à la baguette télégraphique de l'Empereur. J’avais beau dire : « Mais vous êtes dans l'erreur et je pourrais vous le prouver si cela m'était permis », comme il arrive toujours les convictions n’ont pas changé et il est bien convenu à Londres que c’est Napoléon III qui a fait le Coup d'Etat à Bucarest. Ma foi, il y a peut-être du bon dans ce bel entêtement britannique.

(Acad, Roum., n° 4858, f. 422.)

27 septembre 1864. — JEAN ALEOSANDRI à BALIGOT.

[449] M. Tillos et le Baron d'Avril parlent d’une taxe de 26 0/0 [sur les vins]. On se dit sans doute à Bucarest que lorsqu'on prend du galon on n’en saurait trop prendre. C’est fort bien. Mais croit-on sérieusement qu’on nous le laissera prendre ? Gratitude à part, puisque ce sentiment n’est point dans nos calculs politiques, il ne nous faudrait pas compter à ce point sur les complaisances de la France jusqu’à nous permettre de paralyser son commerce chez nous par une grosse violation de [450] ses prérogatives séculaires en Orient...

…On s’est peut-être attendu à Bucarest à produire un grand effet avec la loi rurale ? Eh bien, cela n’a pas manqué, mais quel effet! Vous avez pu juger de l’appréciation de la presse. Ecoutez maintenant celle du gouvernement français.

« Le constant ajournement de la loi rurale, nous dit-on, en avait assurément accru l’urgence. Mais il ne s’ensuivait pas que l’on dût sacrifier à cette urgence les respectables intérêts qu’il est toujours bon de ménager et la légalité plus respectable encore en pareil cas. On peut, au besoin, admettre le radicalisme de la loi décrétée; mais comment admettre certains détails de cette loi, tels que le délai accordé à son application, le choix de l’époque assignée à une trans-

formation aussi périlleuse pour la grande culture, l’uniformité par provinces et le taux (principalement pour la Moldavie) de l'indemnité attribuée aux propriétaires actuels, les restrictions si singulières apportées aux opérations des ventes éventuelles de la part des paysans, etc., etc. Tant de défauts dans une loi aussi importante trahissent un plus grand défaut de prévoyance ou de connaissances pratiques, une précipitation qui n’a tenu compte ni des intérêts généraux, ni de la légalité et un certain esprit de vengeance que tout le monde se plaît à dénoncer et qui ne devrait jamais entrer dans la confection des lois. »

Ceux qui, au sein du gouvernement français, apprécient ainsi la loi rurale n’ont point manqué d’inspirations toutes locales, je veux dire moldo-valaques. Ce jugement est, je le crains, unanime ici et il à surtout cela de malheureux que souvent il frappe juste et qu’il relègue au quinzième plan les bons côtés de la loi en question. Sans aller chercher moi-même, non les détracteurs naturels de cette loi, mais les personnes capables de représenter les idées du gouvernement français, j’ai eu plus d’une occasion de rompre avec celles-ci des lances fourbies moins par mes convictions que par mes devoirs.

(Acad. Roum., n° 4858, f. 449-450.)

21 décembre 1864. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

On annonce ici une véritable émigration de Roumains boudeurs. J’ai déjà vu Alexandre Maurocordato, on attend Théodore Ghika, etc., etc. Paris deviendra un deuxième Coblence. Coblence avec les bals de l’Opéra et la rue Joubert. Cela durera six mois après lesquels on rentrera au pays et au service. Que l’on fasse des barricades, à la bonne heure; mais qu’on ne fasse pas mine de bouder pour opérer incontinent de ces plongeons dont les Orientaux nous ont appris le secret:

(Acad. Roum., n° 4858, f, 489 v.)

10 janvier 1865. — JEAN ALEOSANDRI à BALIGOT.

[Le Siècle échappe à l'emprise, à cause de l'hostilité de Delord, qui force Léon Plée à attendre des jours meilleurs]... Un des grands griefs de M. Delord, c’est la suppression du Roménul : la liberté de la presse, la liberté de la presse! Derrière M. Delord il y a tout un cortège de grands-prêtres, parmi lesquels Michelet, Colson, etc., etc., et derrière ceux-ci Messieurs Rosetti, Bratiano et autres. Voilà les raisons, je ne dis pas la raison, du Siècle. Nous en viendrons à bout, je l’espère. En attendant, Léon Plée que j'inseris au n° 35.541 de notre Dictionnaire a (eu 5.000 fr. promis) depuis longtemps et qui (ne seront pas perdus) (1).

(Acad. Roum., n° 4858, f. 497 v.)

13/25 janvier 1865. — BARDEANU à BALIGOT.

…On parle beaucoup ici de l'intention de notre Gouvernement de proclamer pour le 24 janvier l’indépendance de la Roumanie avec le Prince Régnant comme Roi héréditaire et de créer en même temps l’Ordre de l’Union. La diplomatie en à été quelque peu alarmée, maïs on commence à ne pas ajouter foi à ces bruits.

(Acad. Roum., n° 4859, f. 373.)

8 avril 1865. — JEAN ALECSANDRI à BALIGOT.

Que diriez-vous cependant si je vous envoyais la copie de certaines correspondances qui témoignent bien autrement du chagrin qui règne dans l'esprit des plus braves gens du pays ? Ces correspondances qui me sont complaisamment montrées, non par des Roumains, ce qui pourrait être suspect, mais par des Français amis de Son Altesse,

(1) Les passages entre parenthèses sont chiffrés.

DOCUMENTS DIPLOMAMQUES 199

ces correspondances, dis-je, font du pays ün tabléau Vrai: ment navrant ét si elles étaient placées sous les Yeux du Prince, Son Altesse verrait jusqu’à quel point ños Potéfnkines s'entendent à lui peindre de beaux décors. Elle apprécierait aussi la valeur de l'assistance qui nous est donnée par une presse à laquelle nè manquent ni lés informations ni les sollicitations dans win sens hostile aux intérêts de Son Altesse.

(Acad: Roum., n° 4858, £. 530.)

29 septembre 1865. — JEAN ArposANDRI à CUZA.

[Après l’émeute du 15 août. Drouÿn de Lhuÿs :] [566 v.] .….« Les informations les plus impartiales nous ont appris . à considérer l’émeute du 15 août, malgré son caractère passager, comme l’effét d’un méconténtement général que ce triste éclat, je regrette de le dire, était d’ailléurs superflu à nous faire connaître. Il faut remarquer toutefois que, malgré lëur peu de gravité, les troubles de Bucarést ont exercé üne très fâcheuse influence sur lés Cabiriets, car en confirmant un état de choses contraire [569] à leurs prévi- Sions, ils semblent invoquer la sollicitude préssante dès Püissarites en faveur des populations foumaires.

« Vous n'êtes pas sans Connaître leurs dispositiors à l'égard du Prince Alexandre; passons, toutefôis, ün moment en revue les sentiients dés Puissances pour Son Altesse. Je ne imentionnerai que pour mémoire la Russie dont les idées vous sont connués comme aussi celles du Goüvernement Autrichien. Mais je vous rappellerai que l’'Angletétre, dont lä politique ie peut en prificipe vous être hostile, n’a cependant cessé de profésser une désapprobation presque générale de tout ce qui s’ést passé dans les Principautés Unies. La Prusse né dissimüle pas no plus un blâme qui n’épargne pas davatitabe le gouveïnement du Prince, et si l'Italie apporté ün peu plus de douceur dans ses opinions, elle ne $e sépare pas, au fond, des sentiments des autres Puüissances que j’&i nommées. Poür la Turquie, là dernière lettre de Fuad Pacha se charge de témoigher de son mécontentement Si souvent contenu par les influencés

amies de votre pays. Plus que tout autre, le Gouvernement de l'Empereur aurait à déplorer la situation intérieure faite aux Roumains, parce que plus que tout autre aussi il a eu à concourir à l'établissement de votre Etat et à lui prodiguer ses sympathies. Aujourd’hui ces -sympathies ont malheureusement été rendues stériles et ma meilleure volonté personnelle suffira, je le crains, avec peine à en assurer le maintien au milieu des circonstances actuelles.

« En effet il ne convient pas à un Gouvernement comme celui de la France de montrer de l’hésitation lorsque les autres Puissances lui demandent de formuler une opinion décisive sur vos affaires, et s’il essaie encore d’atténuer la vivacité de son jugement, il ne peut se constituer contre Elles le défenseur systématique du Gouvernement actuel. Cependant nos avis non plus que nos sympathies ne vous ont fait défaut. On n’a malheureusement voulu tenir compte de rien et la lecture d’une note assez vive, adressée par moi à M. Tillos, non par un sentiment de forfanterie, mais dans un but utile aux intérêts du Prince Alexandre, cette lecture est restée aussi infructueuse que les tentatives précédentes faites soit par notre Agent, soit par votre entremise. À l’heure qu'il est, la situation en est arrivée au point qu’en présence de l’attitude unanime des Puissances, le Gouvernement de l'Empereur pressent, à regret, qu’il sera sollicité dans le sens d’une entente collective contre le Prince Alexandre. Je ne puis déterminer d’avance ni ce que nous croirons opportun de faire, ni ce qui pourrait surgir d’une décision aussi grave des Cabinets; mais je crois qu’il peut dépendre encore de Son Altesse de prévenir une pareille démonstration en témoignant par des actes sérieux et prompts la volonté de bien gouverner. L’Europe, désireuse d'éviter des complications, à consacré comme un fait accompli, l’année dernière, l’extension de ses pouvoirs princiers ; les moyens ne manquent donc pas à Son Altesse de sauvegarder, par une administration meilleure, la responsabilité qu'Elle à ainsi assumée sur Elle. »

[567]. Il ne pouvait malheureusement être en mon pouvoir de modifier les impressions qui paraissaient fondées à la fois sur des informations directes du Gouvernement Impérial et sur les déclarations ‘unanimes des

autres Puissances. Cependant je répondis à M. Drouyn de

Lhuys que Votre Altesse n’était jamais restée indifférente à ses conseils et qu'aujourd'hui encore Elle voudra, sans doute, en tenir compte si les instances dont il était obsédé pouvaient affaiblir ses sympathies pour le Gouvernement Roumain. J’ajoutais que sans vouloir examiner la qualité de ces instances au point de vue du désintéressement, il m'était permis de contester à l’émeute du 15 août la démonstration d’un état qui n’était périlleux à aucun égard et d'assurer M. Drouyn de Lhuys que de l’aveu même de certaines personnes les partis étaient tout disposés à exploiter l’échauffourée de Bucarest, si elle n’eût été réprimée, au profit de leurs ambitions et au détriment de l’indépendance du pays et de l’Union.

« L'Union, reprit M. Drouyn de in ru l’Union n’est malheureusement pas moins décriée que les actes du Prince. On lui attribue en partie les inconvénients dont on se plaint et elle constitue ainsi la base des principaux griefs moldaves ou valaques. Les bienfaits de cette combinaison européenne se trouvent ainsi contestés ou réellement compromis et le jour où nous aurions à soutenir cette œuvre de la France nous aurions contre nous, je le crains, la majorité des Puissances et, ce qui est plus fâcheux, les manifestations si tristement évidentes de l’expérience.

.__ « Le Prince Alexandre ne saurait vraiment fermer les yeux devant une situation aussi regrettable et pour le pays et pour Son Altesse. J’aime donc à espérer qu’Elle voudra y mettre un terme en prodiguant son activité et son patriotisme au gouvernement de son pays; mais je ne saurais assez vous prier de dire à Son Altesse qu’Ælle se dépéche. »

.… Cet entretien que j’ai dû rapporter sommaiïrement à Votre Altesse ne s’est pas borné à des généralités. M. Drouyn de Lhuys a mentionné le désordre dans les Finances, l'absence de probité dans la magistrature, l’application défectueuse de la loi rurale, enfin le désaccord existant entre le Gouvernement et le Pouvoir législatif. Sur tous ces -points j'ai rappelé [568] au Ministre de précédents entretiens dans lesquels il m'avait été donné de lui expliquer les causes forcées des imperfections ou des retards apportés à notre réorganisation, et je finis en lui disant que Votre

Altéeësé, tout en étant là première à réconnaître certains fnécomptés, conservait toute sa foi dans le résultat déf-

fitif de 8es ‘efforts... é (Acid. Rouin:, h° 4858, £, 566-569.)

17 octobre 1865. — Lettre personnelle de Cuza à Napozéox IIL (brouillon de la main de BALIGOT).

[Rarppelle tout ce qu’il à fait pour le pays, et l'aide frañçäise.] [400] À chaque heure difficile de mon règne, je mé suis senti sOttbént par la mäin de la France ét je me süis habitué à croire, Sire, que j'étais l’un des modestes instruments de cette grande politique à laquelle $é rattache, je l'espère, l'amour de ion paÿs… [401] Ai-je Eté trop téméraire ? N’ai-je pas trop présümié dés forces de mon pays et de la valeur des mstruinents dônt je dispôse ? Ne suis-je ‘pas moi-même äu niveau du rôle élevé que la Providence m'a as$igné ? Je rie sais : mais il me semble ue les sympathies acquises jusqu'alors à la RouiMatie €b à ma personne se sont réfroidies. De vagues indices me révélaient déjà cette situation nouvelle lorsque le Monitéur a publié, à deux reprises, dans le cours du mois de Septembre, des lignes découfageantes, sous lesquelles j'aurais pu Vüir, dans l’ordre d'idées qui me guidé, une sorte d'avertissement patérnel de Votre Majesté Impériale, Maïs Qui devaient être et qui ont été accüeillies avec urié satisfaction peu déguisée par les Gouvernements voisins eb avéc une doulouréüse émotion par le pays.

Quelles vues ont inspiré ces lignes ? Il ñe m'est pas permis de m'arrêter un seul instant sur les combinaisons récomimarñdées ‘par la presse de l'Autriche, sur ‘ces calculs qui fônt des Principautés Uniès l’appôint d’une compensation territoriale. Jamais je ñe le croirai, jamais ün séul Réumain tiè voudra croire die l’existénce de la nätionalité toutainé indépendante puisse étre sacrifiéée tant que là Vôix de l’'Emifieretr Napoléon sera prépondérante dans le monde.

Mais il se peut, Sire, que là péhéée de Votre Majesté Tmpériale se soit fatiguée du spèctacle de ces luttès inité-

rieures qui ne cessent d’entraver le développement de notre prospérité; il se peut que, ne pouvant juger que sur les résultats, Votre Majesté Impériale apprécie que mon autorité personnelle soit insuffisante pour dominer les intrigues des partis et déjouer les convoitises du dehors. Si telle est la pensée de Votre Majesté Impériale, si Elle estime que la Roumanie doit être confiée, sans péril pour son autonomie, à des mains plus habiles que les miennes, je suis prêt, Sire, à descendre du Trône.

Que Votre Majesté Impériale soit bien convaineue de la sincérité de mon langage : je n’obéis ni au découragement, ni à la crainte; l’affection du peuple roumain et mon caractère me protègent contre ces défaillances. Je serais heureux, Sixe, d’accepter tout arrangement que Votre Majesté Impériale jugerait favorable aux intérêts de la Roumanie, de donner mon concours à toute combinaison qui serait bonorée du suffrage de Votre [402] Majesté Impériale, et qui me répondrait de l’avenir de ma patrie. Je rentrerai avec bonheur dans la vie privée en laissant un trône que je n’ai ni rêvé, ni recherché, que je n’ai dû qu’à l'estime de mes compatriotes et que je n’ai accepté dès le premier jour que comme un pénible fardeau. Il ne me restera rien à désirer, Sire, si ma retraite peut consolider lindépendance de la Roumanie, donner des garanties réelles à sa prospérité et m'assurer l'estime de Votre Majesté Impériale…

(Acad. Roum., n° 4860, f. 401-402.)

1er octobre 1865. — JEAN ALRCSANDRI à Cabinet princier (chiffré). |

… «J'ai eu vendredi un entretien important avec M. Drouyn de Lhuys, suivant lequel la position du Prince Régnant serait compromise si une prompte amélioration des affaires ne prévient pas une démarche collective des Puissances Garantes. »

(Acad. Roum., n° 4865, f. 408.)

10/22 octobre 1865. — BALIGOT à BARDEANU (officielle).

Vous n’avez pas oublié ce que je vous disais dans la dépêche d’hier, sur les encouragements que la Boyarie et les ultra-libéraux trouvaient auprès de certains agents étrangers; il semble que M. le Baron Offenberg ait tenu à justifier, en partie tout au moins, ces présomptions.

M. l’Agent de Russie est venu lire à $S. A. $. un passage d’une dépêche de M. le Ministre de Russie à Constantinople : M. [313] Offenberg à assuré au Prince Régnant qu’il n’était point autorisé à faire cette communication, mais qu'il ne consultait, dans cette circonstance, que les sympathies qu'il ressentait pour le Gouvernement Roumain, et son désir sincère d’être agréable à $. A. S., ce dont $. A. $S. s'était permis de douter. Le général Ignatieff, dans le passage lu par M. le Baron Offenberg, recommande à l’Agent de Russie de conseiller au Prince Régnant d’user de conciliation vis-à-vis des hommes qui restent écartés des affaires, depuis le coup d'Etat du 2/14 maï; de ne pas se priver du concours d’hommes expérimentés, qui peuvent rendre d’utiles services, de ne pas fermer l’oreille, dans un moment critique, à des avis désintéressés et qui ont le mérite d’être donnés par une Puissance dont les sentiments ne varient pas au gré des événements, et ont été également sympathiques, en tout temps, aux Principautés Unies.

M. Offenberg développa ensuite la pensée de M. le Général Ignatieff. Il s’étendit encore complaisamment sur cette allusion que vous venez de comprendre, et fit de son mieux pour convaincre le Prince Régnant que $S. A. $. n'avait pas été peut-être aussi prudente qu’il était désirable, en s’appuyant toujours et parfois ouvertement sur la politique de l'Empereur Napoléon; que S. A. $. avait trop sacrifié à des idées politiques et sociales qui ne sont pas faites pour le peuple roumain; que $S. A. $S. favorisait trop hautement le latinisme [314] aux dépens des croyances qui ont une racine profonde dans le pays et qui sont communes à la Russie, laquelle à ce titre a été sensiblement attristée. M. l’Agent de Russie n’a pas manqué d’invoquer le langage du Moniteur, pour démontrer au Prince Régnant qu'il y

avait imprudence à trop compter sur la politique de l'Empereur Napoléon. Il a fort habilement opposé le ton sévère du journal officiel aux encouragements sympathiques qui ont été donnés pendant six années au Gouvernement de $. A. $. par le Cabinet des Tuileries. Bref, le Prince Régnant peut encore sortir des embarras que lui crée une politique versatile, préoceupée au Mexique, à Rome, et sur laquelle $. A. $. doit être éclairée, à cette heure. Ce moyen, c’est un rapprochement sincère de la Russie; c’est une entente qui permettrait d’assoupir les graves questions religieuses qui inquiètent la grande église d'Orient et de régler la question non moins grave des monastères dédiés qui s’y rattache.

Le Prince Régnant a répondu à l’Agent de Russie qu il n'avait jamais consulté et ne consulterait jamais, dans les affaires de son gouvernement, que les vrais intérêts du pays; qu'il n’était ni Français, ni Russe, ni Autrichien, qu’il était Roumain. $. A. $S. a ajouté :

« Il y a près de deux ans, lorsque je tirais sur une troupe de Polonais qui avaient violé notre territoire et envahi la Roumanie, en corps et en armes, la Russie a loué mon attitude correcte, et la presse européenne à crié [315] sur tous les tons que j'étais le gendarme de l’Empereur Alexandre. Or, personne ne sait mieux que vous que je n'étais nullement un agent de la Russie. Le Cabinet de Saint-Pétersbourg à pris soin d’ailleurs de rectifier l’opinion de la Presse européenne, en se donnant dans la question des couvents, une attitude hostile aux intérêts des Roumains. D'un autre côté vous prétendez que, depuis mon avènement, je n’ai suivi que les conseils de la France; que je reçois invariablement mes inspirations de Paris, que je ne suis qu’un lieutenant de l’Empereur Napoléon; et cependant voici qu'aujourd'hui je suis fort malmené par le Moniteur. Que conclure de tout ceci ? C’est que je ne suis ni Russe, ni Français; c’est que j'ai été, que je suis simplement Roumain. »

M. l’Agent de Russie, relativement à la première partie des conseils du Général Ignatieff, donna l’assurance au Prince Régnant que les hommes des anciens partis étaient moins hostiles au gouvernement princier que $. A. $. ne

pouvait le croire; qu’ils se rallieraient franchement si on leur restituait la part légitime d'influence que devraient leur assurer leur expérience et leur position sociale, et qui leur a été enlevée. Le Prince Régnant répondit à M. Offenberg que ces hommes ont récolté ce qu’ils avaient semé; que pendant six ans, ils ont eu, tour à tour, boyards ou ultra-libéraux, le pouvoir dans les mains; que tous ont traversé des Ministères, [316] ont siégé, en maîtres, dans les Chambres, et qu’ils n’ont usé de leur influence que pour saper l'autorité, entraver ses efforts, lui créer des embarras et s'opposer à tout progrès matériel ou moral, dans le pays. « Beaucoup d’entre eux, a ajouté $. A. $., ont abusé de ma confiance ; presque tous, de ma longanimité. En fin de compte, le pays a fait son choix. Je ne les ai point éloignés des affaires; c’est le pays qui les a jugés et condamnés. »

M. Offenberg ayant insisté sur ce point et parlé de la valeur de certains de ces personnages, le Prince Régnant témoigna le désir de connaître ces capacités incomprises, S. À. $. ne fut pas peu surpris d'entendre citer M. Ottétélechano, dont les mérites doivent vous être connus. M. l’Agent de Russie dit encore qu’il avait reçu de fréquentes visites de M. Ottétélechano qui était venu l’entretenir d’une doléance que les principaux personnages de l’ancienne coalition se proposaient de présenter à $S. A, $. Le Prince Régnant félicita M. Offenberg de la confiance dont il jouissait auprès des ennemis du gouvernement.

« Je connaissais, dit 5. A. $., les idées et les tendances de ces Messieurs; mais je ne savais pas qu'ils fussent assez sûrs des dispositions de l’Agent de Russie pour faire de lui leur confident et leur conseiller, pour le renseigner et le consulter sur des projets incompatibles avec l’ordre de choses actuel. Eh bien, M. le baron, confidence pour confidence : dites à ces Messieurs [317] que les folies du passé n’ont plus cours à cette heure, que le Prince n’a rien à entendre d'eux, qu'ils doivent, comme tout citoyen, s'adresser au Sénat, s’ils ont quelque plainte à formuler, et qu'ils seront traités comme des séditieux, s’ils essaient d'agir en dehors des règles constitutionnelles…

(Acad. Roum., n° 4862, f, 312-317.)

3/15 novembre 1865. — De BAzIGOr à BARDEANT.

dl d'Offenberg a donc lu à M. Librecht, d’après ce que rpborte celui-ci, une dépêche du Prince Gortschakoff qui contient :

19 Le procès-verbal (sic) d’une conversation de l’exprince Styrbei avec l’ambassadeur russe à Paris;

29 Le procès-verbal d’une conversation de l’ex-prince Styrbei avec M. Drouyn de Lhuys;

30 Le procès-verbal d’une seconde conversation de l’ex-prince Styrbei avec M. de Budberg;

49 Le procès-verbal d’une conversation de M. Drouyn [328] de Lhuys avec M. de Budberg.

Voici le résumé de ces documents, tel qu’on peut le retenir d’une relation à bâtons rompus, faite sur les souvenirs plus ou moins fidèles qu’aurait conservés M. Librecht.

I. Dans le premier document, l’ex-prince Styrbei rend compte à l'ambassadeur russe de ce qu’il a pu apprendre sur les Principautés, dans le séjour qu’il venait de faire aux baïns de Mehadia, à quelques heures de la frontière roumaine. L'état du pays est désolant; désordre et ruine partout. Il n’y a qu’un salut pour les Roumains, c’est un prince étranger, et le prince qui serait le mieux accepté par le pays, ce serait le Duc de Leuchtemberg. L’ambassadeur aurait répondu à l’ex-prince que cette solution, si agréable qu’elle puisse être à son gouvernement, n’était pas sur le tapis, pour le moment; que la Russie ne voulait pas d’embarras dans les Principautés; qu’elle avait des sympathies très vives pour le pays, malgré des dissidences notoires avec le Prince; qu'il y avait des traités qui pouvaient contrarier la Russie, mais qu'il y en avait d’autres auxquels elle tenait; qu’elle voulait le maintien du Gouvernement du Prince, parce qu’elle voulait de la tranquillité en Orient. ;

IT. Dans le 2° document, l’ex-prince Styrbei fait à M. Drouyn de Lhuys le même tableau des Principautés Unies et exprime les mêmes vœux, sans nommer toutefois le duc de Leuchtemberg. $. E, lui répondit que ces idées n'étaient pas celles du gouvernement de l'Empereur, que

la France entendait aider de ses conseils et appuyer le Prince qui représentait à Bukarest l’idée d’union [3291 que la politique impériale avait fait prévaloir. L’ex-prince reprit, en disant qu’un autre prince roumain pourrait continuer et assurer cette pensée politique; que ce prince devait être un Bibesco et surtout le Prince Nicolas Bibesco. M. Drouyn de Lhuys répondit que certainement le prince N. Bibesco était sympathique au Gouvernement français, et par ses alliances de famille et par ses services militaires ; mais qu'il n’était nullement question de remplacer le prince Couza; qu’il ne fallait pas donner aux événements de cet été une importance politique qu'ils n’avaient point, et qu’il ne faudrait rien moins qu’un mouvement vraiment général, une révolution nationale, pour justifier une nécessité aussi grave que le changement du Prince.

IIT. Dans le 3° document, l’ex-prince Styrbei revient chez M. de Budberg et lui rapporte ce que lui a dit M. Drouyn de Lhuys et ce qu’il a dit au Ministre, sauf la recommandation pour le prince N. Bibesco. M. l’Ambassadeur russe se félicita de l’accord de ses vues avec celles du Ministre de l'Empereur, et ajouta que le temps où l’on destituait les princes roumains était passé.

IV. Dans le 4€ document, il est rendu compte de quelques mots échangés au sujet des communications de l’ex-prince Styrbei, avec M. Drouyn de Lhuys et le baron de Budberg, et ces quelques mots attestent une sympathie égale des gouvernements de France et de Russie pour les Principautés Unies.

Tel est le résumé des lectures que M. d’Offenberg aurait faites à M. Librecht, et que celui-ci à rapportées à $. A. S., [330] de qui je tiens ce qui précède.

M. d’Offenberg aurait dit de plus qu’il ne pouvait comprendre les inquiétudes que paraissait concevoir la France contre la Russie; qu’il n’ignorait pas que les consuls de France à Iassy et à Galatz avaient reçu l’ordre de s’informer du chiffre et des mouvements des troupes russes en Bessarabie. Il ajoute qu’il se faisait, à Galatz, des imprudences; qu’il savait parfaitement que, sur un ordre transmis par le Cabinet Princier au préfet de Galatz, celui-ci avait fait passer de la douane de cette ville dans l’in-

térieur, sans visite, sept colis renfermant des uniformes polonais.

Je vous ai déjà dit qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans cette belle histoire. Elle a seulement ceci de curieux qu’elle se produit juste au moment où M. Tillos, victime de rapports et de gens qui abusent de son état de santé et de sa crédulité, prétend que le Prince est sous l’empire d’influences russes dont je suis l’instrument. Vous comprendrez que, si profondément froissé que je sois, je me contente de déplorer les regrettables erreurs de M. l’Agent de France.

Le Prince A. Cantacuzène vous expliquera comment S. À. S. à pu être instruit des idées de M. Tillos. Toutefois, ces idées paraissaient tellement étranges à $S. A. $S. que j'ai voulu savoir moi-même ce qu’il fallait en penser.

M. Tillos, qui est en rapports très suivis avec M. Librecht, lui aurait dit qu’il voyait le Prince pencher du côté de la Russie; qu’il désirerait que Son Altesse sût bien [331] — sans qu'on le lui dît de sa part — que cette propension inquiétait à Paris et que M. de Moustier revenait muni d'instructions en prévisions [sic] d'événements qui attesteraient une entente entre Saint-Pétersbourg et Bukarest. |

« La France, aurait dit M. Tillos à M. Librecht, a toujours été sympathique à la Roumanie. Les articles du Moniteur ont été mal jugés : ils ont eu pour but d'empêcher une action collective des Puissances. Je reconnais et j’ai dit qu'ils étaient inopportuns et, si petit que je sois, je ne me suis pas gêné pour l'écrire à M. Drouyn de Lhuys. Mais enfin vous devez penser que si la France à été assez forte pour arrêter-les projets hostiles de toutes les Puissances, elle serait assez forte aussi, dans le cas où le Prince suivrait de mauvais conseils,- pour provoquer ou décider les mesures qu’elle a su empêcher. La France ne peut pas permettre que la Russie reprenne ici son ancienne prédominance et elle tient à conserver l'influence due aux services qu’elle a rendus aux Principautés Unies. »

M. Tillos avait dit à M. Librecht, dans le cours de ces confidences, que les articles du Moniteur avaient d’ailleurs leur justification dans les rapports faits à Paris sur l’admi-

140 L’ABDICATION DU PBINCE ÇUZA

nistration du Pays. À quoi M. Librecht aurait fait observer à M. Tillos que ces rapports ne devaient pas être favorables, à en juger par le langage de la feuille officielle, et que ces rapports ne pouvaient venir que de lui. M. Tillos aurait répondu que s’il avait souvent critiqué l’'administration du Prince, il avait, en même temps, fait ressortir les difficultés de sa tâche, l'impossibilité pour lui de se procurer des instruments [332] honnêtes et intelligents. « C’est un paresseux; mais c’est encore ce qu'il y a de moins mauvais dans le pays. » M. Tillos ajouta, en faisant remarquer à M. Librecht qu’il lui faisait une confidence intime, que d’autres rapports que les siens étaient envoyés à Paris, et que ces rapports étaient une critique constante et acerbe du Gouvernement du Prince; que ces rapports provenaient du chef de la mission militaire et étaient adressés au Maréchal Randon qui les lisait souvent à l'Empereur; que ces rapports avaient même été lus plus d’une fois au Conseil, et que, par ce moyen, le Maréchal Randon exerçait une certaine pression sur M. Drouyn de Lhuys, au sujet des Principautés Unies.

I] n'est malheureusement guère possible de douter de l'exactitude de cette confidence, car le chef de la mission ne fait pas de secret de la créance qu’on attache à ses rapports, de préférence à ceux de M. Tillos, et M. l’Agent, de son côté, s’est plaint, plus d’une fois, à diverses personnes, du désaccord de vues qui existait entre lui et le colonel, désaccord dont une dépêche de M. Drouyn de Lhuys lui aurait fourni la preuve. Vous devinez quel effet ces révélations ont dû faire sur l'esprit de $. A. $. On se demande sur quels renseignements pouvaient s’appuyer les intormations transmises par le chef de la mission militaire, qui ne connaît que très imparfaitement la langue roumaine, qui n’a que des relations très restreintes, dont la principale est le Prince Charles Ghika, que vous savez être l'âme damnée et l’espion de sir Henry Bulwer et l’un des hommes les plus notoirement hostiles à l’ordre de [333] choses actuel.

M. Tillos aurait fait à M. Librecht d’autres confidences encore. Il ui aurait lu plusieurs dépêches de M. Drouyn de Lhuys, une entre autres, dont je vous parlerai plus loin

et que M. Librécht à rapportée assez fidèlement à $. A. S.; - puis uné autre dans laqtüelle ce Ministre éxpose à M. Tillos que dès explications ont eu lieu récemment entre Paris eb Vienre ; que l’Aütriche regrette d’avoir appuyé les velléités dé la Russie, à la suite des événements du 3/15 août; qu'elle à compris que la Russie là jouait et voulait l’entraîner trop loin; qu’en conséquence il (M. Tillos) devait se rapprocher de son collègue d'Autriche.

T1 faut que vous sachiez que M. Tillos était fort mal avec M. Eder; qu'il le battait très froid, qu’il l’accusait de col: porter mille propos méchants Contre lui et contre Mme Tillos, et qu'il ne le désignait, en parlant avec bien des gens, avéc moi par exemple, que sous ce titre : « cétte Canaïlle d’'Eder! ».

J'ai vu, à mon tour, M. Tillos avant-hier; j'ai trouvé sa santé fort altérée : il n’était pas sorti depuis douze jours. Il avait cependant sollicité une audience et il à eu l’hônneur d’être reçu hier par S. A.S$. ,

Mon entretien avec M. l’Agent de Frahce m'a démontré qü'il est plus que jamais obsédé par cette idée que le Prince subit des influences favorables à la Russie.

« Eh bien, m'a dit M. Tillos pour débuter; il paraît que le ministre dé l'Intérieur désobéit, ose désobéir à M. Offenbérg!

Môi. — Je ne comprends pas.

M. Tillos. — Ah! bah! Comme si Vous fe saviez pas que Ghicoulesto, un ‘éspion d'Offenberg, [334] l’a engagé à quitter le Ministère, Afin de ne pas s’user, de ïle pas sé compromettre dañs lès complications que la Chambre va susciter. Mais M. Floresco trouve plus profitable de réster au Ministère et de faire ses orges.

Mbi. — Je ne sais pas le premier mot de tott ééla.

M. Tillos. — Et ces folies dont on parle partout et qui né peuvent être soufflées que par la Russie ?

Moi. — Quelles folies ?

tout le pays cela se sait. Je Suis rensétbné. On tépèle tué le Price veut finir sa Carrière politique et la clore par un coup d'éclat, qu'il va proclamer à la Chambre l’iñdéperidañce du Pays ét ün prince étranger, ce qui sera désastreux pour le pays».

M. Tillos s’échauffait beaucoup; j’avais beau lui dire que cela ne pouvait être exact, que ce serait, comme il le disait, une folie et qu’il ne fallait point accueillir comme vrais tous les bavardages qui couraient les rues et que lui rapportaient des gens intéressés à le tromper; que j'étais en position de connaître les idées du Prince, qu’il les connaissait lui-même par ses fréquents entretiens avec S. A. $., et que $. À. avait donné assez de preuves de ses sentiments envers la Porte, pour qu’il ne fût pas permis de les mettre en doute; que d’ailleurs, le Prince venait de répondre à Fuad Pacha, et que cette lettre était tout à fait propre à calmer des inquiétudes que rien ne pouvait justifier.

Toutes ces explications étaient à peu près inutiles. M. Tillos reprit, avec le même accent d’irritation :

« Mais ces officiers (il dit même : tous ces officiers) qu’on [335] envoie dans les districts, pour préparer les Co à ce coup de tête ?

Moi. — Quels officiers ? quels sont leurs noms?

M. Tillos. — Le colonel Pisotski.

Moi. — Je ne sais pas, M. l’Agent, qui peut se permettre de pareilles plaisanteries avec vous. Il n’est personne qui ignore pourquoi le Prince a envoyé un aide-de-camp, qui a sa confiance, en petite Valachie. Le colonel Pisotski est allé faire une révision administrative; elle a fait assez de bruit pour que chacun en parle publiquement, car elle fait connaître bien des abus. Ceux qui ont cherché une autre explication de cette mission, ont eu évidemment l’intention de vous tromper et de vous indisposer.

M. Tillos. — Pourquoi voudrait-on me tromper ?

Moi. — Je l’ignore : mais je vous affirme qu’on vous trompe.

M. Tillos. — Il y a cependant certaines circonstances

qui me font penser que ces rapports ne sont pas sans fondement et que ces belles choses sont conseillées par la Russie. Ces jours-ci, j'ai reçu la visite d’Offenberg et de Strambio. Je félicitais Strambio de son changement de poste et j’énumérais les misères de la vie à Bukarest. À quoi Offenberg répondit qu’on pouvait encore vivre ici, et qu'il faudrait avoir le rang de ministre pour que l’exis- -ence fût tout à fait acceptable. Je lui fis remarquer qu’il

n'était pas possible d’avoir des ministres dans un pays qui n’est pas complètement indépendant. — Mais, dit Offenberg, cela peut arriver un jour. — Comment, lui demandai-je ? — Dame, reprit-il, d’une façon [336] ou d’une autre. — Il est évident, continua M. Tillos, après ce récit, qu'Offenberg n’a pas lancé ces mots en l’air et qu’il a voulu me sonder. Nous en sommes restés là. Vous voyez que la Russie n’est pas indifférente à ces velléités d’indépendance.

Moi. — Je regrette, M. l’Agent, que vous persistiez dans ce langage et que vous ne teniez nul compte de ce que je vous dis, moi, Français avant tout. Vous aurez l’honneur de voir le Prince Régnant demain. Vous pourrez demander à S. A. $. ce qu’Elle pense des projets que vous lui attribuez. Permettez-moi de vous répéter ce que je vous ai dit, à plusieurs reprises, depuis trois années. Parmi les hommes que S. A. $. honore de sa pleine confiance, qu’Elle veut bien consulter, je n’en vois guère que trois ou quatre qui comprennent toute la valeur de la suzeraineté de la Porte et qui croient qu'il est indispensable, pour longtemps encore, de vivre en bons rapports avec le gouvernement du Sultan. Après le Prince lui-même, ce sont MM. Negry, B. Alecsandri, le prince Cantacuzène et moi. Le Prince n’a pas d’autres confidents de ses vues politiques : comment . pouvez-vous donc penser qu’on conseille à $S. A. $. les projets que vous lui reprochez d'entretenir ?

M. Tillos. — Le prince Cantacuzène! Que va-t-il faire en Grèce ? S’entendre avec les Grecs ?

Moi. — Le prince Cantacuzène qui est, sans interruption, depuis sept ans en service, avait droit à un congé de deux mois. Sa mère, âgée de 82 ans, est très souffrante à Athènes : il va voir sa mère, tout simplement. — [337] Puisque vous vous occupez de tous les bruits qui circulent, M. Tillos, je vous en citerai, moi aussi; et les bruits dont je veux vous parler sont réels, attestés par les rapports de plusieurs préfets. Vous savez que l’action des Styrbei et des Bibesco s’exercice surtout en petite Valachie. Eh bien! tous les gens connus pour tenir, à divers titres, à ces deux familles, répandent le bruit que le Prince Régnant abdique, qu'il a déjà signifié son abdication aux Puissances, et que la

France va envoÿer le pritiée N. Bibesco qui amènèra l’âge d’of ën Roumañie. Vous comprenez aisément le but de ces manœuvres; mais Vous ne vérrez ceftainément pas de bon œil le rôle aEttibué à la France.

M. Tüllos. — Mais ce serait une politique idiote! C’est viaiment stupide de supposer que là France veut faire un prince de M. N. Bibèsco, parce que ce jeune homme ëst bien vu et bien reçu à Partis.

Moi. — Vous n’ignorez cependant pas que M. le prince N. Bibesco est posé en cañdidat à Partis, par dés gens assez haut placés. Il n’ÿ à pas biën lonigtèmps que la princesse, sa femme, disait qu’elle n’irait dans les Principautés Unies | qué pour occuper la position due à Son Mari.

M. Tillos. — Je Vous répète que c’est insensé. Et si je Voÿais la princesse jé l’éngagerais à ne pas se bércer de pareilles illusions. Ce sont dés bavardages de femmié.

Moi. — Certainement. Mais le prince Bibésco, persônnéllement, ést patronné à Paris par des Hommes officiels : on grossit ici Ce patronage, On Eh tire des conséquences, ët Voila comment le nom [338] de la Fränce se trouve coinpromis dans lés intrigues dont nous parlons.

M. T'illos. — Je suis lé prémier à le regretter et je m'en suis expliqué nettement à Païis. J'en ai parlé au Maréchal Randon qui s’intérésse particulièrement au prinite Bibesco. Le Maréchal m'a dit Simplémeënt céti : que les frères Bibesco étaient des officiers très intelligents, qui pouvaient rendre d’ütiles services à léur pays, ét due riéñ n’était plus désirable, pour ces jeuñès gens, que de les voir employés par le gouvemiement du Prince CouZa ».

M. Tillos m'a répété ensuite que la politique de la France était toujours sympathique au Prince Cotiza, qu'il se féli- Citait d’avoir provoqué toût récemment étiéoré une manifestation de cès Sentiments bienveillants; que, tout petit Qu'il était, il n’avait pas craint de discutér avec le Ministre, son chef, l’attitude nouvelle qu’on Sëmblait vouloir prendre, à Paris, vis-à-vis des Prinicipautés Unies; qu'il avait fait ressortir ce que cette attitude ävait de fâchéeux pour l’inflüénce française, à Bukärest; qu'il avait envoyé copie de cétte dépêche à à Conétäntinôple, et de M. de Bohnières lui avait répondu : « Votre dépêche ést excellente;

M. de Moustier et moi, nous la signerions des deux mains, » M. l’Agent ajouta qu’il venait de recevoir de Paris la réponse à cette dépêche et qu’elle était on ne peut plus satisfaisante. Ce disant, il alla prendre cette dépêche et me la lut.

M. Drouyn de Lhuys dit à M. Tillos que s’il veut se reporter aux directions qui lui ont été données depuis trois ans, il verra que la [339] politique du Gouvernement de l'Empereur n’a pas varié et qu’elle a toujours été inspirée par les sentiments les plus bienveillants pour les Principautés et pour le Prince Couza; que c’est précisément au nom de ces sentiments que des conseils ont été donnés au Prince, et que l'insertion des notes du Moniteur n’a eu d'autre but que d’épargner à $S. A. $. les graves inconvénients d’une intervention étrangère. Le Ministre dit, en terminant, que quant au Prince Couza, personnellement, S. À. S. peut toujours compter sur les sympathies du Gouvernement Impérial; qu’il espère que l’Agent de la France saura maintenir son influence auprès du Prince, ce qui permettra à 5. À. S. d'éviter les dangers dans lesquels d’autres influences s’efforcent de l’entraîner.

Après cette lecture, j'ai quitté M. Tillos qui a été fort étonné d'apprendre de moi que M. de Moustier était rentré, depuis quinze jours, à Constantinople. Le même jour il a reçu une courte lettre de M. de Bonnières, qui lui annonce son départ.

M. Tillos a eu, le lendemain, une audience du Prince Régnant, qu’il à sollicitée par l'entremise de M. Librecht, en lui disant que j’encourageais les velléités d’indépendance de $. A. $. et que je secondais ainsi les projets de la Russie, politique contre laquelle il voulait prémunir S. A. $. Le Prince Régnant a relevé très vivement ces accusations et a pris la peine de me défendre auprès de l’Agent de France, en lui disant que mon passé très notoire de dix ans en Orient, mes idées connues, mon caractère et la confiance dont il m’honoraït [340] ne permettaient à personne de suspecter ma conduite. M. Tillos n’en à pas moins parlé de Pisotski, de Cantacuzène, etc., tout comme à moi. Le Prince lui a remis le rapport de Pisotski pour l’édifier et a dit très nettement à M. l’Agent qu’il était la dupe d’intrigues dont il devait mieux se défendre. $. A. S.

lui a également dit son mot, et vertement, à propos des velléités de proclamer l’indépendance que M. Tillos à tenu à citer et à blâmer.

M. Tillos a dit encore à M. Librecht que le prince Brancoveano lui écrivait que son frère Nicolas Bibesco, par égard pour les conseils de M. Drouyn de Lhuys, ne viendrait pas, cet hiver, à Bukarest; que le même prince, probablement en reconnaissance de l'intervention officieuse de la France dans l’affaire des biens Brancoveano, a envoyé à Mme Tillos une petite glace et que ce cadeau était aussi mesquin qu'inconvenant. Vous voyez que les Bibesco profitent de toutes les circonstances.

Agréez, etc.

| (Acad. Roum., n° 4862, f. 327-340.) 2 janvier. — Tizzos à Drouyn DE Luauys. N° 1.

J'ai reçu les dépêches que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser sous le timbre de la direction politique jusqu’au n° 10 inclusivement.

Dans cette dernière dépêche Votre Excellence m’informe que M. le Marquis de Moustier a eu à Constantinople avec mon collègue d’Angleterre, M. Green, un entretien dont il à été très satisfait. M. Green reconnaîtrait qu'aucune des personnes auxquelles on attribue le désir d’arriver à l’'Hospodarat, ne saurait remplacer utilement le Prince Couza ni maintenir l’union des Principautés. Il attribuerait en grande partie les dangers de la situation actuelle à l’audace des prétendants et à leur alliance avec le parti révolutionnaire. La conclusion de M. Green est que la Porte [4] devrait s’entendre avec les Cabinets de Paris et de Londres pour donner aux Principautés un appui efficace et une ferme direction afin de décourager sérieusement les espérances des prétendants et des révolutionnaires.

Votre Excellence m’informe également que le Chargé d’affaires d’Angleterre Lui a donné connaissance d’une dépêche adressée par Lord Clarendon à M. Green, qui charge cet Agent de rappeler au Prince Couza les obligations résultant du traité de Paris ainsi que des Capitulations, et de

recommander à S. A. d’apporter tous ses efforts à la bonne administration du pays qui lui est confié.

Ainsi que Votre Excellence me le fait remarquer, ces . instructions sont exactement les mêmes que celles que j'ai toujours reçues du Département.

J’ai toujours dit à Votre Excellence que l'identité de vues et la communauté d’action des gouvernements de France et d'Angleterre étaient seules capables de contrebalancer d’autres influences et d'obtenir du Prince Couza qu'il voulût bien se conformer à ses devoirs. [5] Cependant en ce qui touche les Capitulations, tout en admettant que les efforts réunis de mon collègue d’Angleterre et les miens puissent obtenir du Prince Couza l’observation des Capi- : tulations dans une certaine mesure pratique, je doute qu’ils puissent réussir à obtenir de Lui la reconnaissance du principe et qu'ils puissent le décider à réformer efficacement une administration déplorable. Le Prince Couza, je l’ai écrit souvent, n’a les qualités ni d’un organisateur, ni d’un administrateur, et son incurable insouciance ne lui permettra jamais d’entrer dans des détails qui lui répugnent et qui sont cependant de la plus grande importance.

L'amélioration des dispositions de la Porte ne peut manquer de diminuer les difficultés et d’être utile au point de vue de la politique générale; mais au point de vue de la politique locale, les embarras sans cesse renaiïssants et la stérilité du coup d'Etat ne pourront que continuer une situation précaire.

[6] J’ai eu l’occasion, il y a quelques jours, de voir le Prince Couza et je n’ai pas manqué de lui réitérer les assurances de la bienveillance du Gouvernement de l'Empereur. S. À. commence, je crois, à ne plus les mettre en doute; cependant Elle m'a fait observer que le Moniteur blâämait quelquefois son gouvernement, et que M. Alexandri avait sollicité depuis longtemps et vainement attendu une audience de l'Empereur. Je lui ai répondu que les articles du Moniteur ne devaient être considérés que comme des avertissemens qui n’altéraient en rien la bienveillance du Gouvernement français; que la demande de M. Alexandri étant d’ancienne date avait peut-être été oubliée et que $. A. ferait bien dene point entretenir l'Empereur de chaqueembarras qui

pourrait naître d’une situation tendue et qui réclamät plussa sollicitude journalière que l’ingérence continue d’un Gouvernement étranger dans des affaires locales que l’autonomie du pays et les pouvoirs dévolus au Prince suffisaient de détendre; [7] que le Gouvernement français était avant tout désireux de le voir prendre des initiatives fécondes plutôt que d’accepter sans cesse une responsabilité qui pouvait devenir compromettante.

Le Prince m'a dit aussi que l’Agent de Russie montrait plus d’habileté et moins d’insistance que par le passé, et qu’il lui semblait ne marcher que d’après des instructions venues de Constantinople. En effet, le Baron d’Offenberg m’a demandé dernièrement si j'avais reçu la visite de l’Evêque Scriban et sur ma réponse affirmative il m’a dit : « Vous l’aurez trouvé sans doute un peu fanatisé, mais il a été poussé à bout par des intrigues qui lui ont fait perdre la mesure. » Je lui répondis que Mgr Scriban avait été suffisamment modéré dans l'entretien qu'il avait eu avec moi, mais qu'il m'avait dit qu’il ne pouvait admettre la nomination des Evêques par le Prince ni le mariage civil, à moins que le mariage religieux ne fût également obligatoire. M. d’Offenberg est convenu avec moi qu’en Russie [8] la nomination des Evêques par l'Empereur ne résultait pas d’un Concordat, mais que les Evêques étaient nommés par un Synode et les choix approuvés par l’Em- pereur. En ce qui touche le mariage civil, sans insister sur l'obligation parallèle du mariage religieux, il m'a demandé si je ne pensais pas que le mariage étant un sacrement ne pouvait être délié que par le clergé et non par un tribunal civil. Il m’a dit enfin qu’il ne pouvait admettre que les dispenses de parenté fussent accordées par le Prince au lieu de l'être, comme en France, par l'autorité religieuse compétente. Je lui ai répondu que je ne croyais pas avoir à m'occuper de la question de la nomination des Evêques dans laquelle le Gouvernement Princier ne me paraissait pas avoir outrepassé les limites de son droit; que l’obligation du mariage religieux et la question du divorce n'étaient point de mon ressort, et que quant à la question des dispenses je ne pensais pas devoir combattre sa manière de voir. [9] M. d’Offenberg m’a paru très

satisfait de ne pas rencontrer chez moi une opposition systématique à laquelle il semblait s'attendre.

Je ne sais si cette satisfaction ne cache pas un piège, mais je n’ai pas cru devoir prendre vis à vis de lui une attitude trop accentuée.

J’ai l'honneur de transmettre ci-joint à Votre Excellence l’exposé des motifs présenté à la Chambre par M. le Ministre des Finances. Cet exposé peut donner une idée approximative de la situation financière du pays, et l'emprunt de 40 millions de piastres qui a été proposé à la Chambre rencontre une défiance générale aussi bien que tous les projets du Gouvernement. On est parvenu à persuader aux députés paysans que le Gouvernement ne dit qu’une partie de la vérité, que les 80 millions d’arriérés ne rentreront jamais, et les dispositions de la Chambre actuelle sont telles qu’on doit s’attendre à des complications pires que celles que pouvait amener la turbulence de l’Assemblée dissoute par [10] le coup d'Etat. L’inexpérience de l’Assemblée actuelle exploitée par la malveillance n’a plus pour contrepoids l’action que pouvaient exercer les Agents des Puissances garantes. En effet nous n’avons aucune relation avec les députés actuels; obéissant au système de patriotisme étroit, si commun dans ce pays-ci, les députés n’ont vu aucun Agent étranger, tandis que la culture rela- tive des députés précédents leur permettait de comprendre l'importance de certaines questions générales et nous donnaît la faculté, quand nous agissions de concert, de prévenir des extrémités fâcheuses.

Dernièrement deux députés nommés par l'influence du Prince ont été exclus sous prétexte de malversations antérieures. J’ai déjà entretenu Votre Excellence de cet incident et mes Collègues et moi sommes d’accord que la Chambre a outrepassé ses pouvoirs, attendu qu’il n’y avait point de jugement contre ces personnages ni aucune raison légale d'incapacité. La Chambre en les excluant à empiété [11] sur les droits du corps électoral, et hier cet incident a donné lieu à une rixe entre le fils d’un des députés exclus et le député qui avait provoqué l’exclusion.

Cependant le gouvernement vient d'obtenir la majorité dans les sections chargées de répondre au message

d'ouverture; maïs cette majorité sans cesse flottante peut créer de grands embarras. Quelques personnes prétendent que ces germes d'opposition sont exploités par le Prince qui voudrait se débarrasser d’une partie de son Ministère actuel par la Chambre. S'il en est ainsi c’est un jeu dangereux et qui ne ferait que confirmer cette opinion que le Prince cherche lui-même les difficultés afin d’y exercer son talent d’intrigues.

Le Ministre des Finances a présenté à la Chambre un projet de loi qui charge les communes de la perception de l'impôt en les rendant responsables. C’est l’abandon complet du système français et un retour au Règlement Organique. Le Ministre prétend que le système [12] français est impossible par suite de la difficulté de trouver un nombre suffisant d'agents en état de l’appliquer.

Veuillez, etc.

6 janvier. — Trzcos à Drouyx. N° 2.

Il y a quelques jours mon collègue d'Angleterre est venu me trouver pour me donner lecture de la dépêche qui lui a été adressée par Lord Clarendon et qui lui prescrit, ainsi que Votre Excellence me l’a mandé dans sa dépêche n° 10, de s’entendre avec moi sur les moyens de soutenir efficacement le Prince Couza et de lui faire comprendre en même temps que ce double appui lui est donné dans l’espoir qu’à l’avenir il se conformerait aux traités et capitulations et qu’il administrerait d’une manière plus satisfaisante le pays qui lui est confié.

Je dis à M. Green que l'attitude que nos Gouvernemens nous prescrivaient était exactement celle que j'avais toujours eue, et que si j’avais déclaré en toute occasion que [14] j'avais mission de soutenir énergiquement le Prince Couza contre les menées révolutionnaires et contre celles des prétendans, je ne lui avais pas caché d’autre part que sa position était très précaire, qu’il devait mettre tous ses soins à l’améliorer et à justifier par de bonnes mesures

administratives la bienveillance du Gouvernement de l’Empereur.

Je lui ai raconté la conversation que j'avais eue avec Son Altesse à son retour d’Ems et j’ajoutai que la simultanéité de nos efforts pouvait seule, s’il en était temps encore et si ses habitudes le perrnettaient, le faire sortir de son insouciance et lui faire comprendre qu’il s'agissait aussi bien de son intérêt propre, le seul au fond dont il se soucie, que de la résolution de la France et de l’Angleterre de ne pas D rouvrir prématurément la question d'Orient.

M. Green me fit observer que nous étions ee d’une mission bien délicate et que s’il voyait tous les dangers qui menaçaient le Prince, il ne voyait pas aussi clairement la possibilité [15] de le sauver, attendu que la situation s’était tellement aggravée qu’elle lui semblait sans issue; que la paresse du Prince, ses habitudes d’intrigues, son goût pour le gouvernement personnel et son détestable entourage empêchaient toute amélioration; qu'il faudrait un Ministère composé d’hommes plus intelligents, qui eût un programme avouable exécuté sincèrement et qui fût en état d’administrer le pays sous sa responsabilité.

Je lui répondis que nos Gouvernemens n’avaient pas, sans doute, exigé de nous une tâche impossible, mais qu’il me semblait de notre devoir de combiner nos efforts pour retarder la crise si elle était inévitable et pour améliorer au moins pour un temps la situation si c’était possible; que la question d’un programme se heurterait aux répugnances du Prince qui n’avait jamais voulu en subir un, et que la responsabilité ministérielle était illusoire, car pas plus dans le pays qu’en Europe on admettait d’autre responsabilité que celle du Prince, et qu’il me semblait être trop tard pour [16] le convaincre de l’utilité qu’il y auraït pour lui à redevenir un prince purement constitutionnel.

Nous convîmes de décliner toute discussion avec lui sur le choix des personnes et de nous borner aux questions de principes. J’engageai M. Green à faire la première démarche puisque j'avais déjà agi spontanément dans le sens de nos instructions communes, et je promis de l’appuyer, l’invitant à user de ménagemens et à ne pas s’exposer lorsqu'il

parlerait de la gravité de la situation à ce que le Prince lui répondît par une offre d’abdication comme il avait coutume de le faire en pareil cas.

Conformément à nos conversations, M. Green s’est rendu chez le Prince, qui, ainsi que nous l’avions prévu, s’est plaint à lui de la pénurie d’hommes capables et à qui il pût se fier; qui lui a dit qu’il voyait dans l'attitude qui nous était prescrite un avertissement très sévère, et qu’il ne pouvait que répéter ce qu’il a dit dans son message, qu’il ne voulait pas être un obstacle au bonheur [17] de son pays, et qu’il était prêt à se retirer devant toute combinaison . qui pouvait l’assurer.

Je m'attendais à ce résultat et j’ai dit à M. Green : « Je chercherai à savoir quelle est au fond la disposition d’esprit dans laquelle votre entretien aura laissé le Prince; je demanderai une audience et je m'efforcerai de lui persuader qu’il doit tenir compte sérieusement de nos observations. Ne nous décourageons pas; évitons de le jeter dans les bras qui lui sont ouverts; parlons haut et ferme aux opposans qui nous demanderont notre avis; disons-leur que nous n’entendons pas que leur turbulence fasse d’une question locale une question européenne; en un mot faisons notre devoir, advienne que pourra. »

Ce matin M. Librecht, tout ému, est venu me trouver et m'a dit que l’entretien que M. Green avait eu avec le Prince avait mis S. À. dans la plus grande perplexité; qu’elle y avait vu une menace et que le soir même Elle avait engagé son cousin, M. Docan, à voir davantage son ami M. le Baron d’'Offenberg. J’ai [18] répondu que ni mes instructions, ni celles de M. Green n'impliquaient une menace, que bien au contraire elles garantissaient au Prince un concours inespéré; que M. Green s'exprimant dans une langue qui n'était pas la sienne avait pu ne pas donner à son langage la nuance véritable. M. Librecht me demanda de lui prêter pour dix minutes la dépêche n° 10 de Votre Excellence ; n’y voyant pas d’inconvénient, je la lui confiai ; il la porta chez le Prince et revint au bout d’un quart d’heure me dire qu’elle avait beaucoup contribué à calmer les appréhensions de $. A. qui me priait de ne point envoyer mon rapport à Paris avant qu'Elle ne m'’eût vu,

et qu'Elle fixait mon audience pour lundi prochain à trois heures.

Veuillez, ete.

(PB, I, f. 13-18.)

8 janvier 1866. — Apronvr à Mensporr. No 2.

J’ai donné confidentiellement lecture à Lord Clarendon des instructions adressées à l'Ambassadeur de l'Empereur à Paris, à la suite d’une démarche française au sujet du Prince Couza et de son remplacement éventuel; et j'ai exprimé à Sa Seigneurie notre bonne volonté de nous concerter avec l'Angleterre et la France sur la ligne de conduite à suivre à l'égard de la question des Principautés.

Le Principal Secrétaire d'Etat partage entièrement l’opinion de Votre Excellence sur l'attitude blâmable et peu correcte de l’Hospodar, qu’il ne craint pas de qualifier de « brigand » qui veut usurper le pouvoir souverain et se rendre indépendant. Mais comme Vous, Monsieur le Comte, il est d’avis qu'il serait difficile et dangereux de vouloir remplacer avantageusement ce Prince, et que par conséquent ce qu’il y a de mieux à [11] faire pour le moment, c’est de chercher à le maintenir, en tâchant toutefois de lui faire observer, autant que possible, une attitude conforme aux traités qui règlent l’existence des Principautés. Lord Clarendon convient qu'aucun autre candidat indigène ne mérite de la part des Puissances une préférence marquée et pense que le plus grand danger à éviter est celui de voir poser la candidature d’un Prince Etranger, sur la personne duquel les Puissances ne parviendraient jamais à se mettre d’accord.

D'après ce que m'a dit le Ministre, le Gouvernement français n'aurait pas fait auprès du Cabinet de Saint-James une démarche pareille à celle qu’il a faite à Vienne, pour connaître ses vues. C’est au contraire Lord Clarendon qui, à la suite de la communication que lui à faite M. Musurus de la dépêche confidentielle d’Aali Pacha à Saïvet Pacha du 16 novembre, et conformément au désir du Cabinet turc, aurait pris l'initiative auprès du Gouvernement [12]

français, pour l’inviter à agir simultanément à Bucharest, afin d'obtenir du Prince Couza qu’à l’avenir il se conformât davantage à ses obligations envers son suzerain, au respect des traités, aux égards dus aux Puissances et à ses devoirs envers ses propres sujets. M. Drouyn de Lhuys ayant répondu à Lord Cowley que la France n’avait jamais cessé de tenir ce langage au Prince Couza et qu’elle ne demandait pas mieux que de réitérer ses conseils, Lord Clarendon a transmis récemment à Bucharest des instructions pressantes dans ce sens, sans toutefois en attendre de grands résultats.

Une circonstance qui cependant semble de bon augure à Sa Seigneurie, c’est que M. Green, consul général d’Angleterre dans les Principautés, et dont parle le rapport de l’Internonce du 8 décembre que Votre Excellence a eu la bonté de me communiquer, paraît, dans ses entretiens avec le Marquis de Moustier, avoir produit une certaine impression sur l'esprit de cet Ambassadeur, qui l'aurait assuré qu'il partageait entièrement ses vues et qu’il écrirait à Paris dans le sens de ses avis...

(V.-L., Berichte, I-VI, f. 10-13.)

9 janvier. — Trzcos à Drouyn. N° 3.

J’ai vu hier le Prince. Contrairement à ce qui m'avait été dit et à ce qui était vrai, comme le prouve la demande qui m'avait été faite de la communication de la dépêche de Votre Excellence n° 10, $. À. m’a assuré avoir été très contente de son entretien avec M. Green.

«Je n’ai pas cru devoir cacher, m’a-t-Elle dit, à M. l’Agent d'Angleterre que son appui ne m'était d'aucune utilité à l’intérieur, attendu que le mécontentement dont on parlait toujours n'existait point dans le pays et n’était qu’un thème de déclamation exploité par les ambitieux à Londres et à Paris; que je répondais du maintien de l’ordre n’ayant affaire qu’à des adversaires plus turbuients qu'énergiques; mais que cet appui n’impliquant pas, [20] comme je l’aurais désiré, un concours pour m'aider

LA

à résoudre la question du Prince étranger, je ne le considérais pas moins comme très précieux pour m'aider à appeler les capitaux étrangers dans mon pays; que c'était à ce point de vue que je considérais l’union de la France et de l’Angleterre comme pouvant devenir très féconde. »

[Cuza montre que les derniers votes du Sénat ne lui sont pas défavorables.] Il m’a confirmé que M. d’Offenberg était devenu plus habile et moins pressant et que bien qu'il insistât toujours sur les questions [21] religieuses, il était devenu plus coulant, mais qu’il cherchait à lui persuader que la France le trompait et que l’Angleterre voulait le turquiser.

Ces paroles me prouvent la vérité de ce que m'avait dit M. Librecht que le Prince considérait l’appui de la France et de l’Angleterre comme une tutelle, tandis que la Russie lui offrait un appui sans autre condition que celle d’être russe.

En somme, le Prince m’a paru éluder tout entretien sérieux sur les embarras de la situation intérieure comme sur l’observation des traités; seulement il ne m’a pas caché le mauvais état des finances. Je sais effectivement que les bons du trésor même ne sont pas payés depuis quinze jours et qu’un emprunt est très urgent. Les banquiers locaux refusent de prêter les 6 millions qui ont été accordés en à-compte par la Chambre, attendu qu'ils ont les mains pleines de mandats qui sont encore moins payés que les bons du trésor.

[22] J’ai vu ce matin mon Collègue d’ te auquel j'ai communiqué le résumé de l'entretien que le Prince m'avait dit avoir eu avec lui. Il l’a trouvé, à quelques nuances près, conforme à la vérité.

Il résulte pour moi de ce que j’ai appris depuis quelques jours que le Prince, cédant d’abord à ses habitudes, à cherché à nous diviser, puis que, voyant qu’il n’y réussissait pas, il cherche à nous effrayer en nous faisant croire qu’il incline vers la Russie.

Lorsqu'il m’a dit que M. d’Offenberg prétendait que la France le trompait, je lui ai demandé quel intérêt elle y aurait; je lui ai demandé également s’il supposait que l'Angleterre voulût soutenir la Turquie jusqu’à l’impos-

sible et s’il n’était pas plus probable qu’il était trompé par les Puissances qui avaient intérêt [23] à le faire. Il m'a répondu qu’il était entièrement de mon avis et qu’il voyait dans l’union des deux Puissances occidentales le but de lutter contre l'influence austro-russe qui n'avait pas été étrangère, comme il ne le savait que trop, à l’échauffourée du 3/15 août, mais qu'il ne pouvait que me répéter qu'il était en mesure de réprimer toute tentative qui pourrait servir de prétexte à une occupation soit russe soit autrichienne, et bien qu’il m’ait témoigné une grande confiance dans sa force, je crois qu’au fond il est très inquiet, et la preuve en est qu’il revient toujours à ses idées d’abdioation. Mon Collègue d'Angleterre troit que s’il y avait entente réelle entre lui et la Russie, ce ne serait qu’au profit du due de Leuchtenberg.

(P.-B., IL f. 19-23.)

15 janvier. — Trrros à Drouy—. N° 4

[26 v.] [Déclarations de Librecht] « Le premier article du Moniteur du soir que le Prince n’a considéré, Lui, que [27] comme un avertissement bienveillant a été exploité ici et lui a fait plus de mal encore que la lettre de Fuad Pacha. On l’a présenté comme une preuve qu'il était abandonné par le Gouvernement français et dès lors les partisans des Princes déchus ont repris toutes leurs espérances que ces Princes, résidant pour la plupart à Paris, n'ont pas manqué d'entretenir avec soin. Un article favorable paraissant aujourd’hui dans le Moniteur aurait le double avantage de couper court à toutes ces manœuvres et de donner à son Gouvernement un crédit bien nécessaire auprès des capitalistes étrangers qui paraissent hésitants et qui ne se rendent pas un compte assez exact de la situation et des garanties qu’ils trouveraient pour l’emploi de leurs capitaux. Si en outre les Gouvernements de France et d'Angleterre pouvaient en sous-main engager ces capitalistes à lui faciliter un emprunt, la situation serait bien détendue et les difficultés intérieures qui résultent de la pénurie d'hommes et de l'hostilité des partisans des

prétendants cesseraient, [28] car l’inanité de leurs efforts étant prouvée, un certain nombre d'hommes honnêtes et capables reviendraient au Prince, et en outre il se formerait peu à peu une génération moins préoccupée des souvenirs du passé et plus désireuse de féconder l’avenir.

« Quant aux velléités russes qu’il vous à paru laisser entrevoir, vous avez très judicieusement fait de n’en tenir aucun compte, car il sait très bien que de ce côté il se perdrait et s’il est convaincu que rien ne pourrait lui nuire davantage dans l’opinion que de passer pour l'instrument des projets futurs de la Russie, et s’il à décliné l’offre qui lui à été faite du Cordon de Saint-André, il serait, par contre, tout prêt à se compromettre au profit de la France en acceptant avec bonheur le Cordon de la Légion d’Honneur, faveur à laquelle il donnerait la plus grande solennité, solennité qui serait vraiment nationale et qui, en lui donnant une grande force à l’intérieur, lui imposerait en même temps l'obligation de ne chercher désormais ses inspirations comme son point d'appui [29] qu’en France. »

— J'accepte ce que vous me dites, objectai-je à M. Librecht, à titre confidentiel, car je ne puis vous cacher que si le Prince me parlaït ainsi, je ne verrais dans ces ouvertures qu’une sorte de marché dans lequel il dicterait, pour ainsi dire, à la France le degré d’appui qu'il en attend. En ce qui touche la Légion d'Honneur, il la veut pour faire le bien, tandis que nous pourrions lui répondre : faites le bien et vous l’aurez infailliblement. Tout ce que je puis vous promettre c’est de communiquer confidentiellement à S. E. M. le Ministre des Affaires Etrangères et à l’Ambassadeur de l'Empereur à Constantinople l'entretien que nous avons eu. Maïs en supposant qu’il fût fait droit aux vœux du Prince, il faudrait que S. A. se décidât à tenir compte sérieusement des avis du Gouvernement français, qu'il sortit de sa paresse et qu’il ne nous ilaissât plus, comme il ne l’a que trop fait, la responsabilité de tout ce qui se fait de mal comme de tout ce qui ne se fait pas de bien. Vous dites que c’est le moment de mettre la main sur lui. Je pourrais vous répondre qu'il croit que c'est le moment de nous exploiter. Mais, je vous le répète, qu’il ne se fasse pas d'illusions ; s’il nous trompait, non seulement la Russie

ne le sauverait pas, mais elle serait la première à entrer dans un accord contre un Prince qui tour à tour à trompé tout le monde et qui n’offre à celui qui le soutient qu’une responsabilité compromettante à encourir…. [Tillos croit qu’on devrait cependant faire quelque chose pour le sou-

tenir.] (P.-B., I, f. 24-31.)

5/17 janvier. — ReverTerA à Mexsporr. N° 3 B.

…Vous savez, Monsieur le Comte, que le Cabinet russe, malgré qu’il ait à se plaindre, comme les autres, du Gouvernement moldo-valaque, s’intéresse cependant au maintien du Prince Couza, parce qu’il craint que sa chute ne provoque en Orient une crise dangereuse dont la Russie ne serait pas actuellement en mesure de profiter. Il ne peut, par conséquent, qu’applaudir à l’harmonie qui s’est établie entre les cabinets de Vienne, Paris et Londres dans le but d'empêcher les écarts auxquels le Prince Couza ne se montre que trop disposé.

…Ce n’est donc pas partialité pour le Prince Couza si le Prince Gortchakof trouve qu’Aali Pacha à gratuitement provoqué les derniers différends de la Porte avec le Prince vassal de Moldo-Valachie. Il trouve les [43] lettres du Grand Vizir blessantes et intempestives et regrette que des difficultés créées de gaîté de cœur viennent ainsi augmenter à la gravité d’une situation aussi tendue.

(V.-Pét., f. 42-43.) 21 janvier. — CLARENDON à APPONYI.

Mon cher Comte Apponyi. Je vous renvoie avec bien des remerciements la dépêche du Comte Mensdorff (1). Je comprends les raisons de force majeure qui rendent nécessaires des relations irrégulières avec le Prince Couza et je suis bien sûr que le gouvernement autrichien y entre avec

(1). A propos d’une convention commerciale avec les Principautés.

regret, sachant que le Hospodar saura profiter de ces relations pour la réalisation de son rêve d'indépendance.

Je comprends aussi que les Principautés dans leur état actuel doivent être une gêne constante pour les Puissances lHimitrophes, mais je ne vois pas à quoi aboutirait une intervention européenne. Si c’est l’occupation, qui s’en chargerait ? Si c’est l'indépendance, à qui descernerait [sic] on la Couronne ? et que [33] deviendrait le Traité garantissant l'intégrité de l’Empire Ottoman ?

Nous regrettons sincèrement, ma femme et moi, de ne pas avoir le plaisir que nous nous étions proposé en vous voyant ici mercredi.

Mille amitiés. Clarendon.

(Olographe. — in extenso.) (F. 32-33.)

[Apponyi, en transmettant cette lettre à Mensdorf le 24 janvier (lettre N° 6), fait cette remarque : « Sa Seigneurie semble oublier l’alternative d’une pression sérieuse et unanime à exercer sur le prince Couza. C’est qu’apparemment il est convaincu que cette unanimité, si indispensable au succès, ne serait jamais obtenue. »]

(V. L., Ber., I, f. 34 v.)

22 janvier. — Tiros À Drouyx. N° 5.

[Boerescu a attaqué l’abus de l’art. 3 et les marchés scandaleux].

[42] ….En somme, les Russes gagnent du terrain ; M. d’Offenberg se fait le patron des honnêtes gens et de la probité publique sans négliger ses anciens adhérens, il encourage les oppositions et dit ouvertement que tout cela ne peut durer, que le Prince ira tant qu’il pourra, et qu’à la dernière extrémité il se retirera en faisant quelque coup de tête qui créera à l’Europe de graves embarras.

Je ne crois pas, pour ma part, au désir sincère du Prince de quitter le trône comme il nous en menace continuellement, et je le crois d'autant moins que presque toutes les députations qui lui ont été présentées le premier de l’an, obéissant [43] à un mot d'ordre, ont acclamé le Prince, la

160 L’ABDICATION DU PRINOE CUZA

Princesse et leurs enfants; par ordre des prières sont dites pour eux dans les églises et tout ce manège me paraît plus d'accord avec l’idée de fonder une dynastie qu'avec celle d’une abdication ou de la recherche d’un Prince étranger.

Mes collègues sont tous d’accord que la situation est mauvaise. On parle d’un mouvement pour le 24 janvier (5 février). On dit que M. Bratiano a écrit de Paris aux opposans que le Gouvernement français soutenait, il est vrai, le Prince, mais que si le pays le renversait il ne ferait rien pour le rétablir. Les journaux autrichiens disent que M. Bratiano a été reçu avec distinction par Votre Excellence et par $S. A. I. le prince Napoléon ?

Les esprits sont toujours très agités, mais je ne crois point à une révolution; il n’y à point ici de général Prim. La nouvelle banque vient de faire une avance de six millions de piastres au Gouvernement et tant qu’il aura de l’argent il n’aura à craindre ni révolution ni dissolution.

L’Agent d'Autriche m’a [44] demandé si M. Green et moi nous n’avions pas reçu l’ordre de peser sur le Prince pour obtenir une amélioration dans la condition des étrangers. Je lui ai dit que nous devions lui rappeler ses obligations, mais que, quant à moi, ayant agi spontanément en vertu d’instructions permanentes, je n’avais pas eu à faire de nouvelles démarches. M. Green a été plus explicite : il a dit que nous devions soutenir le Prince s’il observait les traités et capitulations et s’il améliorait l’administration de son pays. Sur mes observations, mon Collègue d’Angleterre m'a répondu que l’Agent d'Autriche ayant reçu des avis de Vienne et le Prince ayant tout raconté, il trouvait inutile de rien cacher de la vérité. Pour ma part, j'avais pensé qu’il valait mieux laisser connaître l’appui que nous lui prêtions sans insister sur les conditions de cet appui.

Veuillez, etc.

&0 29 janvier. — Trzcos à Drouyx. No 6.

Tandis que je pense qu'il faut avant tout ne pas laisser ignorer que le Prince est soutenu par nous afin de décourager les espérances des prétendans et des révolu-

tionnaires, et de contraindre tout ce qui est honnête et capable dans le pays à renoncer à une opposition turbulente et stérile pour se grouper autour du Prince et lui rendre sa tâche moins diffcile, mon collègue d'Angleterre paraît plus préoccupé des dangers de la situation, du désir d’en convaincre Son Altesse et à la faveur de cette conviction de La faire entrer dans une meilleure voie par une sorte d’intimidation collective [46] à laquelle il croit qu’Elle n'oserait résister. Désireux de suivre ses instructions et de se distinguer, il pense que la peur peut inspirer au Prince Couza des mesures plus sages et plus propres à le sauver de la situation déplorable où il se trouve. Je ne suis pas de son avis, car les défauts du Prince sont encore plus des défauts de caractère qu’un manque d'intelligence ou de pénétration : c’est une insouciance incurable, et comme il me l’a dit lui-même, la conviction que tout n’est que hasard. N’étant ni organisateur ni administrateur, il fera ce qu'il a toujours fait, car tout lui a réussi jusqu'ici, et il s’attribue le mérite de cette réussite qui n’est due qu’à l’appui que $. E. M. de Moustier lui a toujours prêté. Je ne trouve pas M. Green assez persuadé que le but de nos instructions est, en présentant un appui au Prince Couza, de contrebalancer l’influence russe et de lui montrer que son salut n’est pas de ce côté.

L’Agent d'Autriche voit dans ses instructions un moyen de peser sur le Gouvernement pour améliorer la [47] situation des trois cent mille Autrichiens qui sont dans les Principautés et pour obtenir une influence plus grande dans le pays. Dans notre dernière séance hebdomadaire il à encouragé M. d’Offenberg à exposer tous les dangers de la situation et à démasquer son jeu en proposant dans l'intérêt de la moralité publique des combinaisons ministérielles dans lesquelles il introduit des gens tels que MM. Docan et Plagino, qui n’ont été jusqu'ici que la personnification de la corruption et qui n’ont d’autre mérite que leur dévouement à la Russie.

Tous paraissent convaincus que l’état de choses actuel ne peut durer longtemps et chacun cherche à tirer parti dans l'intérêt de sa politique d’une [48] catastrophe qui lui paraît imminente.

Lé Prince à bientôt su Pesprit qui avait présidé à hotré réunioh. Qui à pu l'informer si ce n’est celui qui veut à tout prit s’ernparer de Son esprit ? M. d’Offeñiberg na pas manqué de lui montter düe cette tehdance n'allait à rien moins du’à le placer sous une tutelle collective à laquelle il né pouträit échapper qu’en se donnant à lui. M. d'Offenbérg est possédé du désir de former un Ministère; il sait que lé prince Cantacuzèhe, dans son voÿage à Constant: nople, s’est plaint à M. Ignatieff de sa maladressé, ét il veut mériter des éloges qu'il Croit pouvoir 8e Concilier ef imposant du Prince un Ministère russe. En outre il Croit, comme mes autres collègues, que la Situation est désespéréé, et il compte que Si le moment de là dissolution äfrive, ün Minisbère russe présent aux affaires né pourrait ägif qué conformément aux prescriptions de la Convention en revenant à la Séparation. Il $e fait illüsion, si üné révolution éclätäit, ce qui esb peu probable, si lé Prihce était victime d'un [49] attentat, ce qui est possible, la catastrophe atteindrait tout et surtout un Ministère russe qui, én faisoñ de son impopularité, pourrait même être la Ctuse déterminante de cétté catastrophe.

Cé qui ést certain c’est que les énhémis du Prince redoüblent d'efforts, que ses créätures sont découragéés et qu’il n’a trouvé, dit-on, pout détendre la sitüatiof, qu'une Combinaison qui placérait à l’intérieur M. Docan, aux Finances M. Plägiho et à la Justice M. Costin Câtargi, qui d'à pas d'autre titré que d’être le père de plusieurs des favorites passées, celui de là favorite actuelle et lé grand-père des enfants adoptés. Je né crois pas, si cêtté éombinäison &e réalise, qu’ellé déterriiné une révolution, car, je le répète, la mollesse roumaine ne là fait pas prévoir et il n’y aura dissolution que lorsqu'il n’y aüra plus d’argent, on vivra encore longtemps d'éxpédiens. Si le Goü- : verhement reçoit lés Six Millions votés par la Chämbré, &i élle vote même les quarante millions qu'il à détidHdés, rien ne sera sauvé, car ils seront gäspillés d’une façon touté orientale. Tant qu’on ne trouvera pas tih Ministère [50] qui obvie à l’éffroyable désordre dés Finances, riën He era sauvé; là banquerouté n’ést päs à éräindte parce que le pays offre encore de grandes ressources, mais il faué à bout

DOCUMENTS DIPLOMATIQUES 163 prix arriver à équilibrer les budgets. Qüant à là coïnbinaison dont on parle, ce sera un ministère russe qui durera autant que le Princé le jugera utile à ses intérêts, après quoi il sera renversé quand Son Altesse'croira nécessaire dé revenir aux Puissantces Occidentales. Elle vivra d'équilibre comme toujours. La période frätiçaise aura cessé; la période russe cessera à son tour. Il n’y äura rien de changé et lé pays sera gouverné comme pat le passé, c’est-à-dire comme il le mérite.

Votre Excellence me reprochera peut- -être d’être trop préoccupé des progrès de l’influénce russe. Je ne crois pas mériter ce reproche, les Russes veulent détruire l’œuvre de 1856; leur ägent ici, guidé par M. Ighatieff, y met une passion qui s'explique par le désir de se distinguer et de réparer les maladresses qu'on Iti reproche.

let février. — Triios à DEOUYN.

[Après le coup d’Etat la liberté des élections à été illusoire. Rien de sérieux non plus n’a été tenté pour réformer l'administration financière (68-70). L'art. 3 de l’annexe à la convention à permis au Ministère de faite l’adjudication de travaux publics et de diverses fourhitures sans observer la loi; suivant cet exemple, la municipalité à concédé à la maison Godillot « sans adjudication, des halles et des squares pour quinze millions; tandis que la ville continuait à avoir l’aspect d’un cloaque (70-71) ». L'adresse de la minorité n’est que la constatation de là gabegie génétale. D'autre part, la Russie profite de la situation] [76] Tout ce qui à été fait dans le pays est mis par le Prince et par ses adhérens sous la responsabilité de la France; tout, dit-on, n’est que la conséquence de $es conseils et particulièrement de ceux de l'Empereur (1). C’est ainsi que le Prince Couza à montré une dépêche que M. Alexandri

(1). Note marginälé de Drouyn : « En vérité il faut que M. Tillos ait bien peu d'influence pour ne pas détruire de pareilles imputations qu’il sait être aüsses. »

lui écrivait [77] avant le coup d’Etat et qui a fait dire à Son Altesse « à présent nous pouvons monter à cheval ». La Russie a compris immédiatement le parti qu’elle pouvait tirer d’un pareil langage; elle a pris le patronage des gens intelligens et honnêtes du pays et n’a adhéré au coup d'Etat qu’au dernier moment et pour ne pas rester isolée. [Toutes ces lois traduites du français sont de la poudre aux yeux, personne ne songe à les appliquer. Offenberg dirige l’opinion, et répond aux demandes d’intervention : « Nous ne pouvons rien, c’est la France qui soutient le Prince Couza » et le public se plaît à répéter : « C’est à la France que nous devons la misère où nous sommes et l’abîme où nous marchons. La France, c’est l’ami qui nous crève l’œil (78). » Et tout le monde se tourne vers la Russie.] [79] Grâce au gouvernement du Prince Couza l’Union est compromise au plus haut degré. Il a choisi ses créatures surtout parmi les Moldaves qui ont mis à profit sa protection pour commettre toutes sortes de concussions, de prévarications et se livrer à des trafics honteux. De là une haïine profonde entre les Moldaves et les Valaques, aussi bien entre les civils qu'entre les militaires. Dans tout autre pays une révolution [80] ne tarderait pas à éclater, et si une pareille catastrophe arrivait, que pourrait dire la France en faveur de l’Union quand le pays n’en voudrait plus ? Le Consulat de Russie exploite cette situation, il prêche contre les vols et se fait le patron de l’honnêteté; il tourne en ridicule toutes les réformes imitées de la France; il excite le sentiment religieux du bas peuple contre les réformes ecclésiastiques et promet une amélioration si on se livre à l'influence du Gouvernement russe. Le parti russe grossit tous les jours; il ne se compose plus seulement de boyards, mais de la jeunesse intelligente, issue des classes aisées et qui désespère de l’appui de la France. La Russie ne se contente pas de cette seule action, elle travaille l’esprit des paysans. Une foule de vendeurs de croix et d’images sacrées parcourent le pays; ce sont des bessarabiens qui se mettent en communication avec les paysans dans chaque village et dans chaque cabaret.

[81] On dit que le Prince veut se débarrasser des principaux auteurs du mal et qu’il à préparé une intrigue pour

renverser le général Floresco. N’est-il pas trop tard, et une intrigue suffrait-elle pour remettre de l’ordre dans les finances et réparer le mal causé par sa longue insouciance ?

(. B. L f. 68-81.) 7 février. — ApPponyt à MExsporr. N°12 B.

J’ai profité de mon entretien avec Lord Clarendon pour lui exprimer nos regrets du peu de succès, d’après les nouvelles arrivées à Vienne, qu’avaient eu les démarches dont les consuls d'Angleterre et de France avaient été chargés auprès du Prince Couza. La réponse faite par l’Hospodar à M. Green ne laissait guère prévoir que ce Prince eût la moindre intention de modifier la conduite insolente et arbitraire qui avait excité les plaintes des Cabinets.

Lord Clarendon me sembla ressentir vivement cet affront, sans trop voir le moyen de porter remède à ce déplorable état de choses. « Cet homme se moque de nous », me dit-il, en se servant toutefois d’une expression beaucoup plus énergique, « et tous nos efforts n’aboutissent absolument à rien. Sa conduite est scandaleuse, il ne [80] respecte aucun droit; il se rit de sa propre constitution comme des traités européens. Je vais vous en citer une preuve frappante. »

Mon interlocuteur me raconta alors l’incident suivant qui, s’il n’a pas été exagéré, dépasse tout ce qu’on peut imaginer en fait d’arbitraire et de tyrannie.

On discutait dans l’assemblée législative à Boucharest l’adresse en réponse au discours du Prince à l’ouverture de la session. Un député ayant proposé un amendement hostile au Gouvernement, sans que le Président l’ait interrompu, le Prince fit dire, séance tenante, à ce dernier, qu’il lui donnait sa démission de Président et de député ( ?) et désigna pour le remplacer à la Présidence une âme damnée du Gouvernement. Le nouveau Président étant monté au fauteuil, aurait inauguré ses fonctions en déclarant que le premier qui oserait faire un discours d’opposition ou présenter un amendement hostile [81], il le ferait arrêter et conduire sur-le-champ à la prison criminelle de

la ville!

L'histoire me paraît trop forte pour être vraie — même de la part de Couza.

Agréez….

(V. L. Ber., I, f. 79-81.)

7 février. — Mousrier à DeOUYN DE Lauys. N° 13.

Le Prince Couza se plaint que l'Ambassade de France à Constantinople ne l’appuie plus suffisamment dans la question des couvents dédiés et prétend que des ouvertures ont été faites de Paris à Pétersbourg pour le remplacer et que le consul de Russie le presse de se rapprocher de son gouvernement.

Après m'être assuré que toute la correspondance de l’Agent des Principautés à Constantinople faisait ressortir au contraire d’un bout à l’autre l’appui constant que l'Ambassade de l'Empereur lui avait prêté dans la question des couvents, j'en ai conclu comme M. Tillos que le Prince se plaignait de nous un peu au hasard pour provoquer quelque manifestation en sa faveur de la part du Gouvernement français. ;

[961 Lord Lyons a tout à fait adopté les vues de M. Green et tombait d'accord avec moi, il y à quelques jours, qu'il importait à la tranquillité de l’Europe de maintenir le statu quo dans les Principautés, qu'il fallait en conséquence prêter au Prince Couza un appui efficace contre les intrigues du dedans et contre celles que les deux pays voisins, l’Autriche et la Russie, tantôt unies, tantôt divisées, ne cessaient cependant d’ourdir.

Il était d'avis qu’un accord visible de la France et de l’Angleterre pouvait seul arriver à ce résultat. M. Tillos fait remarquer avec assez de finesse que le Prince n’est qu’à demi content de cet accord des deux grandes Puissances occidentales, parce qu’il sent — et le langage de M. Green le lui à prouvé — que l’appui ne sera pas sans conditions et qu’on exigera qu’il se donne un peu plus de peine pour administrer. Il préférerait que la France lui permît de se jeter dans [97] ses bras entièrement et lui promît en retour un appui sans réserve et sans conditions,

En un mot il n’hésiterait pas à se compromettre pour nous complètement si nous nous compromettions pour lui dans la même proportion. Pour nous pousser dans cette voie il montre la Russie prête à prendre le rôle que nous refusons et l’invitant à se livrer à elle.

On lui offre le Saint André, mais il préférerait le ad cordon de la Légion d’ honneur. Telle est sa conclusion.

Il serait un peu plus dans le vrai et dans l’exacte mesure des choses s’il se bornaït à faire ressortir d’une part que l’article du Moniteur français qui a paru au mois d’août dernier, lui à fait, si insignifiant qu'il fût, mais par la manière dont les partis l’ont exploité, un tort vraiment grave et qui n’a point encore été réparé; de l’autre que les communications de MM. Green et Tillos ont peut-être un peu moins insisté sur l'appui qu'on lui promettait que sur les conditions de cet appui, que c’est ainsi que les partis ont affecté de le comprendre et que le Gouvernement Russe s’est efforcé de présenter les choses sous cette couleur. II est certain que, comme le dit Lord Lyons, il serait temps que les [98] Gouvernements Anglais et Français affirmassent un peu plus ostensiblement leur intention de maintenir l’état de choses établi dans les Principautés. En le faisant ils ne satisferaient peut-être pas toutes les ambitions du Prince Couza, mais ils lui ôteraient tout prétexte de récriminations, toute tentation de se jeter entre les bras de la

Russie.

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