‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 31 sur 43 · REP · texte numérisé non relu

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arrivé porteur d’un plan tracé à Paris pour la consommation du fait accompli désiré par la France. Il avait été décidé que le Gouvernement provisoire, à un moment donné, convoquerait le peuple roumain pour nommer [278] un Prince étranger. Le choix du prince était arrêté, l’empereur y avait pourvu et le futur prince avait accepté :

- c'était le prince Charles de Hohenzollern, âgé de 27 ans.

Le prince Charles devait être précédé à Bukarest de M. le Baron d'Avril, employé supérieur du Ministère des Affaires Étrangères do France.

Quelles que fussent les secrètes pensées de plusieurs des membres de la lieutenance il n’y avait pas à hésiter sur l’adoption de ce plan; toutefois à la suite d’un long conseil de nuit on se décida à brusquer l’exécution du plan, les dépêches de Iassy laissaient entrevoir une levée de boucliers en faveur de la séparation et le comité électoral favorable au gouvernement venait de déclarer que dans le cas où la Moldavie nommerait un Prince étranger, ce prince devrait être de race latine. Le gouvernement décida qu’un des membres de la lieutenance se rendrait sans

retard à Iassy, on désigna M. Lascar Catardgi, moldave,

qui exigea qu’on lui adjoignît un de ses collègues et un des ministres : MM. Nicolas Golesco et Démètre Stourdza.

Le jour même, 11 au matin, on rédigea et fit imprimer secrètement une proclamation et un décret de convocation pour le plébiscite en faveur de Charles Ier, Le soir, ces messieurs partirent pour Ilassy avec des milliers d’exemplaires de la proclamation et du décret. Ils prirent pour aides-de-camp les capitaines Costesco et Pilat Vassiliu, les deux officiers qui avaient porté la main sur le prince Couza dans la nuit du 11/23 février. En même temps, des agents furent envoyés par le gouvernement dans tous les districts de façon à ce que la proclamation et le décret pour le plébiscite fussent publiés en même temps le 3/15 dimanche dans toute la Roumanie. En même temps, le gouvernement expédiait à M. le Baron d'Avril, à Vienne, la dépêche suivante : « On vous prie de venir le plus tôt possible. »

A Iassy l’agitation avait grandi, à côté des comités unioniste et séparatiste se remuaient les partisans du prince

Stourdza qui affectait cependant de se renfermer à la campagne. D'autre part, il y avait un petit parti qui songeait à M. Mavtoïeni, le Ministre des Finances du gouvernement provisoire, ét qui lui expédia un affidé pour l’engager à venir en Moldavie où il serait élu, lui assurait-on; M. Mavroïeni paraît s'être laissé convaincre un instant, puis changea d'avis : il ne partit point. À tous ces ferments il faut joindre l’action infatigable des agents russes richement pourvus. I1 se disait à Iassy que ces messieurs disposaient d’une somme de 2 millions de francs.

[279] Le samedi 2/14 on afficha dans Bukarest la proclamation et le décret pour le plébiscite. Le gouvernement atinonçait que le comte de Flandre n'avait pu accepter le trône de la Roumanie pour des raisons de famille et il proposait à la nomination du peuple roumain un nouveau candidat, le prince Charles de Hohenzollern (sous le nom de Carol Ier), allié de la famille impériale de France et de la famille royale de Prusse. Ce choix avait ceci de fort curieux, pour des personnes initiées aux plans intimes du Prince Couza, que celui-ci avaït porté ses vues sur le frère aîné du prince Charles pour l’exécution du projet de sa prochaine abdication, projet dont il avait fait part à l’empereur Napoléon par uñe lettre datée du 1e octobre 1865 et qui ne put être remise à S. A. I. [sic] que le 17 février seulement.

À la proclamation du gouvernement provisoire était joint le décret de la lieutenance qui convoquait le peuple roumain däns ses comices pour l'élection d’un nouveau prince. Lé décret était rédigé de façon à laisser croire que des influences dé Paris seul avaient décidé ce choïix : les amis du gouvernement le commentaient du reste dans ce sens. Puis venait une proclamation du ministère dont le texte est des plus curieux. J’analyse : le prince Charles Fer äppäftient à une branche cadette de la famille royale de Prusse d’où esb issu Frédéric-le-Grand qui à su, par son intelligence et sa volonté, faire d’un petit duché que li avait confié la nation l’un des plus puissants royauties de l’Europe.

« Le prince Charles Ier, coftinué là proclamation, est allié par deux branches à Napoléon LIT et ainsi il est

considéré comme faisant partie de cette famille Bonaparte marquée par la main de Dieu, qui a donné au monde étonné deux Napoléons qui, adorés comme des demi-dieux, ont attiré à eux comme l’aimant attire le fer, la démocratie, le respect des nationalités, la gloire la plus vraie et la plus impérissable. » La proclamation ajoute que le prince Charles Ter «est le fils du chef du parti hbéral chez la nation la plus libérale et la plus éclairée du monde, la nation allemande », qu’il est « le fils du seul prince du monde qui ! pour l’union, pour l’unification de l’Allemagne, à poussé le sacrifice jusqu’à descendre du trône », etc. Ces violences faites à l’histoire ont provoqué plus d’un sourire à Bukarest. La proclamation ministérielle se termine par deux rapprochements puérils qui ajoutent peu de chose aux mérites du prince Charles Ier, et qui ont paru généralement peu dignes de la gravité des circonstances. Le 20 avril le prince accomplit sa 27° année et le gouvernement à fixé ce jour pour la clôture du vote du plébiscite. « La providence, s’écrient les ministres, a voulu marquer cette journée [280] d’un signe éclatant. » Puis faisant allusion à la naissance du Daäntübe : « La providence qui à ses vues a fait que le Danube, ce fleuve auquel nous devons la protectiow de l’Europe, naisse et ait sa source sur la terre illustre où est né Charles Ier, prince de Roumanie. Votez done, Roumains! »

Le lendemain dimanche des tables installées dans les cours de toutes les églises, sur les places publiques, à chacune des portes du jardin Tchismedjiou, recevaient les votes des citoyens. Il y avait deux registres, un pour, un contre; l'immense majorité votera pour. Rien n'empêche d’ailleurs les citoyens zélés de voter plusieurs fois, puisqu'il n’y a aucune pièce à produire : il suffit de déclarer son âge (25 ans). Encore le gouvernement, soucieux dit-on d'obtenir pouf le prince Charles Ieï plus de votes que le prince Cuza n’ei obtint pour le coup d'état de 1864 (700.000), vient-il de décider, contrairement à son décret qui fixe l’âge de 25 ans pour les électeurs, qu’on recevrait les votes des éitoyens depuis l’âge de 21 ans accomplis. Le gouvernement n’ädmet guère du reste qu’on ne soit pas de son avis. Il à fait erprisonner à Fokchani, M. Boronesco ex-député

qui s'élevait contre la nomination d’un prince allemand, ici M. Macsentiano ingénieur de la municipalité qui exprimait hautement les mêmes idées. On parle cependant d’un certain nombre de protestations et de votes contre dans l’armée, surtout dans l'artillerie. En revanche, les agents envoyés dans les districts ont fait merveille. Le préfet de Boieshti [sic — Ploesti ?] télégraphie que le registre destiné à recevoir les votes contre à été brûlé comme étant une honte pour la nation. À Bukarest le parti avancé avait préparé pour le dimanche une fête populaire en plein vent dans laquelle figuraient aussi des registres de vote. Le samedi des affiches convoquaient pour le lendemain au champ de la liberté tous les Roumains qui veulent une patrie forte, unie et indépendante. L’invitation était signée par les amis intimes de M. Rosetti et de M. Bratiano. On avait élevé une tribune ornée des couleurs nationales. La foule ne fut pas aussi nombreuse que les organisateurs de la fête semblaient l’espérer; toutefois les discours furent ardents. M. Bratiano raconta sa mission à Paris et promit l’appui de l'Empereur Napoléon. Le prince Démètre Ghika, ministre de l'Intérieur, parla à son tour, fit un pompeux éloge du peuple roumain et [281] lança, comme son prédécesseur, force injures au gouvernement déchu. Le tout se termina par une réconciliation solennelle entre les deux orateurs, ennemis jusque là, et par des embrassades publiques aux cris répétés de Traïasca Romania, traïasca Carol! Vive Charles Ier. La partie moins ardente du gouvernement avait sagement consigné une partie des troupes. Pendant que le parti avancé célébraiït cette fête à Philaret, le sang coulait à Tassy. Jusqu'à cette heure nous n'avons que les renseignements que le gouvernement à publiés au Moniteur. D’après les noms cités, il est presque incontestable que la Russie a provoqué l’émeute qui a éclaté, mais il paraît certain d’autre part que l’idée du séparatisme était largement représentée dans cette triste circonstance. Le Métropolitain principalement a toujours été notoirement hostile à la Russie; s’il n’a pas été amené de force dans la rue puisque la lutte a eu lieu à la porte de son palais et de son église à l’heure où il officiait, assure-t-on, il faut penser qu'il a cru défendre la cause du séparatisme.

Quoi qu’il en soit le gouvernement avoue des pertes considérables : 15 citoyens tués et 25 blessés pour 2 soldats tués et 15 blessés.

Ces nouvelles ont consterné les Moldaves d'ici. On n’a cité jusqu'ici que deux ou trois noms parmi les victimes et chacun craint pour les siens.

Le métropolitain est déjà déféré à la haute cour de justice. Le gouvernement ne semble pas complètement rassuré car on expédie des troupes en Moldavie.

(P. C., I, f. 276-281.) 25 avril. — APPONYI à Mensporr. N° 29 A.

Sa Seigneurie m'a répété, ce que j'ai déjà été en état de mander par mon télégramme du 19, que l’Angleterre refuserait positivement son assentiment à l'élection du Prince de Hohenzollern et que Lord Cowley était chargé « de parler bien haut dans la conférence et de bien prouver aux Moldo-Valaques qu’ils ne pouvaient pas se moquer impunément de la volonté des Grandes Puissances » (sic/!). Lord Clarendon [292] ajouta que le Roi de Prusse s'était exprimé « très convenablement » sur l'élection de son parent et avait promis de lui donner son veto, à moins que ce choix ne rencontrât l’assentiment unanime des Puissances. Cette réserve semble fort superflue au Principal Secrétaire d'État, qui croit savoir que même la France se verra obligée de se prononcer contre cette élection. Mais il n’en est pas moins convaincu, à ce qu’il m’a confié, que le mot d’ordre pour la nomination du «lieutenant prussien » est venu des Tuileries et que les Moldo-Valaques ignoraient jusqu’à l’existence d’un Prince de Hohenzollern. [Il se prononcerait volontiers pour un hospodar indigène élu à terme prolongeable.] (V. L., Ber., I, f. 291 v.-292.)

26 avril. — AVRIL à DROUYN.

[Offenberg parle de la possibilité d’une union entre le

prince Charles et une duchesse de Leuchtenberg, à condition que le Prince soit installé, reconnu et indépendant.] (PB, I, f 367.)

350 L’ABDICATION DU PRINOH OUZA

[En tête de la dépêche, Drouyn à écrit au crayon : « Dans le courant du mois dernier [— avril] j'avais fait allusion dans un entretien avec M. de Budberg à la combinaison Hohenzollern marié à Grande Duchesse de Leuchtenberg ; l'ambassadeur de Russie l’a repoussée vivement comme chimérique, impossible, inacceptable pour la Russie, etc. »]

26 avril. — MousTrER à DrRoUYN. N° 45.

[Réponse à la dépêche du 24 au sujet des tractations directes]. C’est le thème qu'il y a deux jours, j'ai pris sur moi de développer à Aali Pacha comme celui qui me semblait le mieux répondre à la situation du moment. Il est du reste conforme aux conseils que, dans toutes les circonstances analogues, j’ai eu depuis quatre ans à donner à la Porte à propos de la Servie comme à propos de la Roumanie. Le Ministre des Affaires Étrangères a reconnu qu’en effet j'avais constamment combattu l'intervention exagérée de mes collègues dans les affaires des provinces danubiennes et encouragé l'initiative du gouvernement ottoman.

J’ai reproché amicalement à Aali Pacha que je voyais fort abattu et découragé de n’avoir su, dans des circonstances si graves, faire aucun usage de cette initiative; en l'absence de toute proposition de la Puissance suzeraine le gouvernement français avait dû se borner à manifester ses sympathies pour l'établissement d’un état de choses durable, c’est-à-dire pour l’Union, et d’un état de choses conforme aux vœux des populations, c’est-à-dire pour le Prince étranger.

Si la Porte, écoutant de bienveillantes suggestions, eût pris sur Elle de proposer l’union, nous aurions pu nous entendre avec Elle plus [283] intimement et écarter ce qui semblait l’inquiéter et lui déplaire.

Mais, à dit Aali Pacha, nous nous serions résignés à l’union.

J’ai répliqué que s’y résigner n’était pas la proposer et la soutenir et que pour que nous pussions agir utilement en faveur du gouvernement ottoman, il eût fallu qu’Il agît avec conviction et énergie.

« Mais c’est que notre conviction était absente! » a repris le Ministre.

En effet, ni Aali Pacha ni Fuad Pacha ne veulent envisager d'autre politique que celle de l’affaiblissement et de l'annulation de toute vie politique sur le Danube, tous deux vont jusqu'à dire qu'ils préfèreraient y voir l’Autriche sinon la Russie plutôt qu’un État indépendant. Ils semblent cependant disposés à une grande somme de résignation et comprennent qu'après tout s'ils tiennent à la garantie de l'Europe il est juste que l’Europe sache ce qu’elle garantit. Aali Pacha ne demande pas mieux que de s’entendre avec le gouvernement provisoire, mais il ne le croit guère réalisable. Il à fait venir toutefois M. Golesco pour en conférer avec lui, au moins pour l’acquit de sa conscience.

Nous n’avons encore aucun détail par la poste sur les événements de Iassy ni sur le résultat du vote sur le Prince de Hohenzollern….

Publiée avec des suppressions importantes, dans les Archives diplomatiques, 1867, I, p. 252.

27 avril. — Drouyx à MousTiEr. N° 27.

La conférence a tenu une séance le 24 de ce mois à la demande de M. l'Ambassadeur de Russie qui lui a donné lecture d’une dépêche exposant les vues de son gouvernement et concluant d’une part à écarter formellement le Prince étranger, et de l’autre à appeler les populations à se prononcer de nouveau par l'organe de deux assemblées qui seraient élues séparément, l’une en Valachie, l’autre en Moldavie.

Je ne pouvais pour mon compte, et pour les raisons que j'avais exposées précédemment à la Conférence, consentir à la séparation électorale proposée par la Russie. Cette combinaison qui offrait l’inconvénient de préjuger la solution d’une question dont l'initiative doit être laissée-aux populations elles-mêmes, avait en outre celui plus grave encore de considérer comme non avenu l'appel fait au pays par le gouvernement provisoire pour l'élection d’une

assemblée unique. Elle impliquait dès lors comme une conséquence directe le recours à une intervention armée pour le cas où la décision de la Conférence seraït méconnue.

Les plénipotentiaires, après une assez longue délibération, ont adopté le projet d’une déclaration destinée à être notifiée au gouvernement provisoire de Bucharest, par les Consuls, après qu’elle aura été approuvée par la puissance suzeraine et par les Cours garantes. Je vous transmets ci-joint à titre confidentiel une copie de ce document qui a pour objet, comme vous le verrez, de rappeler que l’assemblée qui va se réunir devra porter ses suffrages [285] sur un candidat indigène; que les députés moldaves auront la faculté de voter séparément et que l’union cesserait dans le cas où la majorité de leurs votes se prononcerait dans ce sens; enfin les consuls sont chargés de veiller à ce que l’émission des votes soit complètement libre. Dès que les plénipotentiaires auront reçu les réponses de leurs gouvernemens à qui ils en ont référé, la conférence se réunira de nouveau. Je m’empresserai de vous informer de la décision qui sera prise dans cette séance.

J’ai cru pouvoir m'associer à une déclaration qui se bornait à rappeler qu’aux termes de la convention de 1858 l'assemblée doit élire un indigène. J’ai eu soin d’ailleurs de maintenir l'opinion du gouvernement de l'Empereur en ce qui concerne le Prince étranger, et en conservant l'attitude que j'ai prise dès le principe, j'ai de nouveau déclaré que je ne saurais me prononcer formellement à cet égard avant de connaître le résultat final des combinaisons qui se préparent en ce moment dans les

Principautés moldo-valaques.

27 avril. — Drouyx à LA Tour D’AUVERGNE. N° 50.

Prince, dans la dépêche que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire le 24 de ce mois sous le n° 82, vous me rendez compte d’un entretien que vous avez eu avec Lord Clarendon au sujet des Principautés danubiennes. Le langage du Principal Secrétaire d'État, tout en conservant un carac-

tère amical, indique une appréciation peu exacte de nos intentions et de la ligne de conduite que nous avons suivie. Il est vrai que, dans notre conviction, le choix d’un Prince étranger pour gouverner la Moldo-Valachie était le plus sûr moyen non pas seulement de satisfaire les esprits, mais d’affermir l’ordre en lui donnant pour garantie un pouvoir fort et respecté; mais tout en réservant notre opinion si souvent exprimée sur ce point, nous n'avons pas oublié que nous avons signé avec les autres cours des stipulations ‘qui excluent l’hospodarat étranger, et nous nous sommes abstenus d’insister en faveur d’une solution qui ne recevrait pas l’assentiment de la majorité des Puissances. Nous n'avons pas eu un instant l’idée de nous mettre en contradiction avec les autres cabinets et d’encourager chez les Moldo-Valaques des espérances qui n'auraient pu se réaliser. Toute ma correspondance avec vous en fait foi et c'est ce qui résulte également des instructions que j'ai adressées à M. d’Avril et dont je vous ai donné communication.

[113] Quant à ce qui concerne plus particulièrement la candidature du Prince de Hohenzollern, malgré la haute estime dans laquelle nous tenons la famille illustre à laquelle il appartient, nous l’avons partout et toujours déconseillée comme ne devant obtenir la sanction ni de la Porte ni des puissances garantes. Nous n’avons dans aucune circonstance hésité à déclarer qu’elle serait contraire aux dispositions d’actes internationaux que nous voudrions, il est vrai, voir modifier, mais que nous respectons scrupuleusement tant qu'ils existent. Personne n’a combattu plus vivement que nous dans l'esprit des agens et des délégués des Principautés cette regrettable tendance à proposer successivement la couronne hospodarale à une série de princes étrangers, tous disposés plus ou moins à décliner ces offres. Je me suis attaché à leur faire comprendre combien la dignité du peuple roumain avait à souffrir de cette vaine recherche et j’ai insisté en même temps sur le danger d’entretenir à cet égard les illusions des populations. Déçues dans les espérances qu’on leur à imprudemment fait concevoir, n'ayant plus de confiance dans les chefs qui les auront trompées, elles sont expôsées aux entraf-

nements révolutionnaires et on peut redouter de provoquer ainsi des désordres et des violences qui attireraient peutêtre sur le pays des interventions étrangères. Tel est le langage que j'ai tenu aux délégués des Principautés. Dans cette affaire comme en toute autre, nous disons nettement ce que nous pensons et ce que nous voulons; et c’est pour nous une règle de conduite dont nous n’entendons pas nous départir. Nous sommes un peu étonnés, je ne saurais vous le dissimuler, que Lord Clarendon paraisse avoir conservé des doutes sur notre manière de voir. Je me suis, en effet, exprimé avec Lord Cowley de façon à dissiper toute défiance et à rectifier toute appréciation erronée. Je vous invite à saisir la plus prochaine occasion qui vous sera offerte pour vous en expliquer nettement avec le Principal Secrétaire d’État de Sa Majesté Britannique.

En ce qui concerne l’union, les événements qui viennent de se passer à Iassy ont eu pour conséquence de mettre de nouveau en lumière l’attachement du pays pour ce principe. On avait assuré que les Moldaves ne s’y montraient plus favorables au même degré et qu’il se formait un parti avec lequel serait bientôt l’opinion publique pour demander que la Moldavie fût replacée sous un gouvernement séparé. La manifestation qui a eu lieu indique au contraire [114] que les adversaires de l’Union sont isolés et sans appui. La population ne semble en effet avoir pris aucune part à cette échauffourée, qui a été réprimée par un régiment moldave commandé par un colonel moldave. Les détails que m’a transmis notre Consul à Iassy au sujet de cet incident confirme en tout point notre impression première. Je vous envoie ci-joint la dépêche de M. Tissot, et vous pouvez en donner lecture à Lord Clarendon.

28 avril. — AvrILz à DrROUYN. N° 6.

La même incertitude continue sur les intentions des Princes Prussiens; mais personne ne doute plus que la Conférence de Paris n’ait décidé ou ne doive prochainement décider l'établissement d’un hospodarat indigène pour

quelques années. À toutes les personnes que je vois, et le nombre en est grand, je m’applique à démontrer la nécessité de se préparer à cette éventualité, en m'’inspirant des idées exposées dans la dépêche ministérielle n° 9. J'essaie aussi de faire comprendre que l’un des plus grands obstacles à la réalisation des vœux du pays est cette impatience dont je vois tout le monde tourmenté comme d’une fièvre.

Parmi les Roumains sensés et éclairés (il y en a, mais ils font moins de bruit que les autres), j’ai trouvé l’idée que le futur hospodar temporaire ou Lieutenant princier (1) doit nécessairement être un Moldave, si l’on veut conserver l’union avec l’indigénat. C’est notamment l’idée fort arrêtée du Prince Georges Stirbey.

[368] Il m’a paru indispensable de signaler ce point de .vue à l’attention de Votre Excellence. Le nom qui a été mis en-avant par mes interlocuteurs, y compris celui dont je viens de parler, est le nom de M. Lascar Catargi, l’un des trois Lieutenants princiers actuellement au pouvoir. Ce personnage est de retour de la Moldavie avec son collègue le général Nicolas Golesco. Le Ministre des Travaux Publics, Démètre Stourdza, est resté à Iassy où, me dit-on, il exerce, par sa naissance et par son caractère, une influence utile.

Le prince Yon Ghika me dit que la Porte est arrêtée sur la voie de la négociation directe par la crainte de compromettre les traités existans. Nous sommes tombés d’accord que l’arrangement à deux pourrait être conclu sous la réserve du maintien des anciens traités jusqu’à ce que le nouvel état de choses ait reçu la garantie européenne. Le Ministre des Affaires Étrangères a écrit dans ce sens à son kapou-kajah.

(P. B., I, f. 367-368.) 28 avril. — AVRIL à DrRouyN. N° 7.

…Je ne crois pas, et telle est aussi l’opinion de la majorité de mes collègues, qu’il faille attacher une importance capitale à ces mouvemens, ni surtout s ’en prévaloir pour

(1) Avril a signalé le 26 avril que nn de gens préfèrent un Lieutenant princier à un Hospodar pour cinq ans (f. 359).

autoriser une occupation, Lorsqu'une révolution a été

faite par une coalition, il est naturel que les partis accidentellement rapprochés se trouvent, après le succès, dans un état de lutte intestine. L’acceptation du Prince Charles et la perspective d’une réalisation prochaine des vœux de la nation n’eussent peut-être pas empêché toute tentative de mouvement. À plus forte [370] raison doit-on prévoir une crise dans l’état actuel des choses. On peut donc se demander s’il y a de graves inconvéniens à ce que la situa-tion actuelle se dénoue par le jeu naturel des élémens divers qui la composent et si ce n’est pas le moyen d'arriver à une situation normale. Si les Agens étrangers placés au milieu de la bagarre envisagent avec autant de calme la perspective d’un mouvement qui se produirait ici de lui-même, pourquoi s’en montrerait-on plus ému à Londres, à Vienne, à Pétersbourg et même à Constantinople ?

Lorsqu'on apprend que les Serbes ou les Roumains se sont tiré quelques coups de fusil ou simplement se sont lancé des pierres, la Sublime Porte est prise d’un accès de sensibilité irrésistible.

Je n’entends pas contester la sincérité de ce sentiment, mais il serait d’une bonne politique pour la Turquie de résister à un entraînement qui a toujours pour conséquence une occupation russe ôu autrichienne, à côté, pour ne pas dire au-dessus de la sienne.

D'un autre côté, en se plaçant au point de vue du droit, celui qui doit dominer tous les autres, on peut se demander si la Puissance suzeraine est autorisée à exercer, sans y être appelée, les fonctions de la gendarmerie dans un pays jouissant de l’autonomie intérieure, alors que ne sont menacés ni les droits du sultan, [371] ni les relations de son Gouvernement avec les pays étrangers.

Votre Excellence me permettra peut-être de conclure, au point de vue local bien entendu, que, s’il éclate ici un mouvement spontané qui ne compromette ni les droits du sultan ni la sécurité des états limitrophes, il n’y aurait pas lieu d'intervenir. Ajoutons que, vu le caractère doux des Roumains, il n’y a guère à craindre que l'intervention devienne un devoir d'humanité...

29 avril. — TALLEYRAND à DRoUvYN. N° 41.

[Gorëakov accepte le hospodar à terme] [317] Comme toujours, le prince Gortchakoff a contesté nos appréciations sur les sentiments unionistes de la Moldavie en me disant que les rapports de ses agents étaient en contradiction flagrante avec ceux de nos consuls. D’après lui les opérations électorales qui ont précédé les récents désordres d'Iassy avaient prouvé par trois votes successifs qu’il n’y a plus d’unionistes dans la capitale moldave... Ce n’est pas un régiment moldave qui a réprimé l’émeute, mais un régiment valaque. Le feu à été commandé non par un Moldave mais par un officier français au service des Principautés.. Depuis, la terreur règne, et c’est sous l’impression des dernières violences que l’on fait signer les registres électoraux qui proposent la proclamation du Prince de

Hohenzollern.… (P. Pét., I, £. 315-318.)

30 avril. — LA Tour D’AUVERGNE à DROUYN. N° 89.

Ainsi que Votre Excellence m’y invitait par la dépêche qu’elle m’a fait l'honneur de m'adresser, le 27 de ce mois, . sous le n° 50, j'ai donné lecture au Principal Secrétaire

d'Etat pour les Affaires Étrangères du rapport que vous à adressé M. Tissot au sujet des événements qui viennent de se passer à Iassy et duquel il résulte qu’en Molavie même, les adversaires de l’union demeurent sans autorité et sans appui. Lord Clarendon, après avoir écouté attentivement cette lecture, m'a fait observer que bien qu'il fût convaincu que la Moldavie n’était, en réalité, favorable à l’union qu'autant qu’elle serait établie sous un Prince étranger, il n’en était pas moins résolu, conformément à l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de nous, à soutenir cette combinaison, du moment où nous mettions nousmêmes de côté la question du Pririce étranger et où nous consentions à la nomination, pour u ne durée de quatre ans, d’un Prince indigène. J’ai profité, suivant vos ordres,

Monsieur le Ministre, de l’occasion qui m'était offerte par Lord Clarendon pour établir une fois de plus, aussi nettement [131] que possible, quelle était par rapport à la question du Prince étranger notre manière de voir et comment aussi nous nous étions constamment efforcés de concilier nos convictions personnelles avec les engagements que nous avons signés d'accord avec les autres Puissances. Lord Clarendon n’a cherché à contester, je m’empresse de le dire, ni l’exactitude des faits, ni la justesse des considérations que je lui exposais. Il s’est borné à exprimer le regret que vous n’ayez pas cru pouvoir, par suite précisément des opinions que le Gouvernement de l'Empereur a toujours exprimées dans cette question, donner sur ce point à la déclaration qui doit être adressée au Gouvernement provisoire de Bucharest et dont les termes ont été récemment discutés entre Votre Excellence et Monsieur l'Ambassadeur d'Angleterre un caractère aussi précis et aussi ferme qu’il l’eût souhaité.

Veuillez, etc.

(P. L, IL, f£. 130-131.)

30 avril. — MENSDORF à METTERNICE et à APPONYI.

[Mensdorf se plaint de la tiédeur du nouveau consul français à Bucarest pour la combinaison du hospodar à terme, et de l’encouragement qu’y trouvent les partisans du gouvernement.]

(V. P., Exp. I, f. 423 et 431.)

248 he 30 avril. — Télégramme. AvRIL à DROUYN.

Les adversaires de notre influence et les eonspirateurs affirment que nous patronnons et voulons imposer une candidature indigène peu sympathique aux Valaques et inacceptable aux Moldaves. On les croit. Pour me laisser les moyens d’agir plus tard suivant vos vues, prière de me télégraphier que ces bruits sont faux.

1 mai. — Télégramme. DroUYN à AVRIL.

Des bruits répandus à dessein nous prêtent l’intention de vouloir imposer un candidat aux Moldo-Valaques. Démentez hautement cette insinuation. Ce que désire le Gouvernement de l'Empereur, c’est la libre émission des votes dans la limite des traités.

(P. B, IL f. 3.) 167 mai. — MaAuRiIN-Rié à DROUYN.

Quant au plébiscite dont j'ai eu l’honneur de signaler le résultat à Votre Excellence par ma première dépêche, le vote s’est fait d’une manière très légère et fort irrégulière, du moins à Ibraïla. Chacun était admis à voter sans aucune justification de son droit. La déclaration pour l’immense quantité de gens illettrés était inscrite par un agent de l’administration, sans aucun contrôle. Nombre d'individus, n’ayant même pas l’âge légal, se présentaient ou pour mieux dire étaient amenés bon gré mal gré par les dorobans ou des agens de police et étaient immédiatement inscrits. Je connais un individu qui a déclaré avoir voté le même jour dans cinq bureaux différens.

@. B, IL f. 5.)

2 mai. — AvrIL à DrouyN. N° 8.

[Aali Pacha aurait déclaré que la Porte n’acceptera le Prince étranger que sous une pression de la France.]

(P. B., IL f. 7-8.) 9 mai. — AvriLz à DrouUyN. N° 9.

[Avril croit remarquer qu'Offenberg est content de voir les Roumains recevoir une bonne leçon, mais qu’il semble considérer le Prince étranger comme possible.]

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