‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 36 sur 43 · PAS · texte numérisé non relu

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nisée par la Turquie, la Russie et l'Autriche, la conférence n’a rien décidé et Budberg a laissé prévoir que la Russie

__ se retirerait].

(P. ©, I, f. 16-17.) Lettre publiée dans les Archives diplomatiques, 1867, I, pp. 260 sq.

9 juin. — Télégramme. Drouyn à MousTIER.

Les correspondances venues des principautés de Moldavie et de Valachie présentent comme imminente l’entrée des troupes turques et comme certaine la résistance armée des Roumains. Redoublez vos efforts pour prévenir cette extrémité. ;

Lord Clarendon suggère à la Porte la reconnaissance du Prince Charles de Hohenzollern moyennant une nouvelle et formelle affirmation de la suzeraineté du Sultan. Il désire que nous recommandions à Constantinople cette combinaison. Je l’ai depuis longtemps déjà conseillée par l'intermédiaire de Safvet Pacha, aussi vous n’hésiterez [pas] à seconder les démarches que pourra faire l’Ambassade britannique pour en assurer le succès.

| (P. C., IL f. 27.)

9 juin. — Avrir à DROUYN.

[Le prince Charles songe avant tout à mettre son pays en état de défense. Il harangue les troupes qui partent. Il reçoit beaucoup de monde, sans distinction d’opinion.]

…. Que l’union sous un Prince étranger soit la seule solution normale pour les Principautés et que le choix du Prince de Hohenzollern soit heureux, c’est ce dont on ne doute plus ici. La difficulté est de faire accepter cette combinaïson au dehors. Le bésiadé Démètre Ghika, dernier Ministre de l'Intérieur, qui a été envoyé à Vienne, se félicite de l’accueil que lui ont fait l'Empereur d'Autriche et le Comte de Mensdorf. De Pétersbourg, MM. Boeresco et Costaforo écrivent qu’ils n’ont encore été reçus que par le Prince Gortchakoff.

Je crois les Roumains décidés à faire bonne contenance si la guerre éclate; mais, pour me servir d’une expression vulgaire, ils en ont plus de peur que d'envie. Aussi [160] a-t-on été vivement étonné, presque flatté, quand on a appris ici qu'Aali Pacha reprochait aux Roumains d’avoir commencé eux-mêmes les hostilités. IL s'agissait de coups de fusil tirés par des gardes-frontière sur une barque turque qui s’était approchée de la rive gauche sans répondre aux signaux d'usage. C’ést éñ touté Siñcérité que lé Souvernement des Principautés Unies a fait déclater à la Porte que non seulement il n'avait pas ouvert les hostilités, mais qu'il n’avait pas la moindre idée de ce genre.

10 juin. 3 h. 58 soir. — Télégramme.

LA Tour D’AUVERGNE à DRoUY—.

Lord Clarendon, ainsi que vous en êtes déjà informé, à chargé avant hier l’Ambässadeur d'Angleterre à Oohstantinople de pressentir confidentiellement les dispositions de la Turquie par rappoït à la reconnaissance du Prince de Hoheñzollern cotime hospodar des Principautés Unies. Il pense que ses insinuations et les nôtres auraient peut-être plus de chances de n'être pas repoussées à Constantinople si la France était é mesure de donner l’assurance que la suzeraineté de la Turquie serait respectée par le Prince de Hohenzollern. TR NET

| (P. L, IIL f. 49.)

10 juin. — La Tour p’AUVERGNE à DRouyN. N° 126.

… Ainsi Que jé 16 Constätais datis th de miës détniéfs räppôtts, 16 Cabinét de Londres tend aujourd'hui À 8e placer, dans la question des Principautés, au point dé vüuë auquel nous nous sommes noûs-mêmes placés dès le principe. Votre Excellence sait déjà que l'Ambassadeur d’Añgletérre à Constantinople à été chärgé de pressentit les dispositions de la Turquie par rapport à là reconnaissance

DOOUMENTS DIPAOMATIQUES 418

du Prince de Hohenzollern comme hospodar des Principautés Unies de Moldavie et de Valachie. Lord Lyons doit donner à entendre qu’une pareille résolution, si elle pouvait se concilier avec les droits de la Porte, aurait l'avantage de mettre fin à [51] une situation pleine d’incertrtudes et de dangers. Le Principal Secrétaire d'Etat pense que les insinuations de l’Angleterre dans ce sens auraient, de même que les nôtres, beaucoup plus de poids, si nous pouvions transmettre à Constantinople l'assurance que la suzeraineté de la Porte serait respectée par le Prince de Hohenzollern. La France, s'étant toujours montrée favorable à lPidée du Prince étranger, serait, suivant lui, plus en mesure qu'aucune autre Puissance d’obtenir, du Prince de Hohenzollern, une déclaration de cette nature. Lord Clarendon a informé les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg de la nouvelle attitude que l’Angleterre était disposée à adopter à Constantinople. Le Comte de Mensdorf n’a pas dissimulé à Lord Bloomfeld qu'il craignait que la reconnaissance du prince de Hohenzollern ne fût considérée, par les autres provinces chrétiennes de l’Empire ottoman et notamment par la Servie, comme un encouragement à demander à être aussi gouvernées par un Prince étranger. Il ne s’est pas cru, toutefois, autorisé à repousser formellement les ouvertures confidentielles de l’Ambassadeur d'Angleterre, sans en avoir préalablement référé

à l'Empereur, dont il [52 s’est réservé de prendre l'avis. Quant à la Russie, elle n’a pas encore répondu. Lord Clarendon paraît croire, d’ ailleurs, que les relations de cette Puissance avec la Turquie prennent un caractère ini décidait, nonobstant les conseils des Pa représentées dans la conférence, à recourir à l'emploi des moyens coercitifs, les troupes Russes pourraient bien entrer, en même temps que celles de la Turquie, dans les Principautés. Il m'a dit avoir fait de vives instances à Pétersbourg pour empêcher la Russie de mettre à exécution l’intention qu’elle a manifestée, après l’insuccès de la proposition faite par le Baron de Budberg dans là séance du 4, de se retirer de la conférence.

Veuillez, ete. (P. LE, IEE, & 50-52)

11 juin. — Drouyx à La Tour D'AUVERGNE. N° 70.

[A reçu les Nos 331 et 332] [54] Je ne suis pas plus en mesure que Lord Clarendon de transmettre cette assurance à Constantinople, mais la Porte est parfaitement fondée à réclamer comme condition de la reconnaissance du nouvel hospodar le maintien de la suzeraineté du Sultan. Si donc il entrait dans les vues du gouvernement ottoman d'accepter la négociation avec les Principautés, c’est un point sur lequel il lui appartiendrait très légitimement . d’insister pour faire prévaloir une solution conforme à ce principe.

12 juin. — Télégramme. MousTIER à DROUYN.

Je n'ai cessé de faire tout ce qui était possible pour détourner le gouvernement ottoman d’entrer dans les Principautés. Jusqu'ici rien n’est décidé malgré les efforts de la Légation russe. J’ai fait hier avec l’ambassadeur d'Angleterre une visite à Aali Pacha et au nouveau Grand Vizir pour lui demander des renseignements sur la situation financière; j'ai dit quelques mots assez accentués sur le danger des résolutions violentes à l’égard des Principautés. L’ambassadeur d’Angleterre sans entrer dans la discussion m’a cependant appuyé suffisamment pour constater la parité de points de vue de nos gouvernements. Je lui ai donné connaissance de votre télégramme du 9. Il a en effet reçu des instructions dans le sens que vous indiquez mais un peu molles; on lui recommande de ne pas trop

engager le gouvernement britannique.

12 juin. — Prokescx à Mensporr. N° 33. A.

La position n’a pas changé malgré les changements dans lo Ministère. Les envois de troupes vers le Danube continuent, mais le Grand Conseil ne s’est pas encore défini-

tivement prononcé. Il y a eu des revues et des fêtes qui en ont retardé la réunion. Aali Pacha fait circuler parmi les membres de ce Conseil un mémoire rédigé de sa main qui soutient la nécessité de l’occupation des Principautés, mais il m'a dit hier que la terreur qu’inspire la France et le découragement que produit l’attitude de l'Angleterre énervent une partie des membres.

Fuad Pacha dépeint cette terreur par la fascination « égale à celle d’un serpent » que l'Empereur Napoléon exerce sur le monde. « Il est l'inconnu, dit-il, d’où peut sortir tout d’un coup une monstruosité quelconque. »

Quant à l’Angleterre, elle seconde ici avec zèle le langage de la France. Lord Lyons ne dispute pas à la Porte le droit d'entrer dans les Principautés, mais il lui conseille « d’annoncer aux Puissances que, vu le désaccord entre elles, elle n’usera pas de son droit et se bornera à ne pas reconnaître le Prince Charles, ajournant sa résolution finale à l’époque où elle sera plus à même d’en apprécier les intentions. »

Le langage de M. de Moustier est le même que celui de M. Benedetti à Berlin qui, d’après un télégramme du * Ministre ottoman du 6, renvoie la Porte à l’article 27 du traité de Paris où il est dit « qu’une intervention armée ne pourra avoir lieu sans un accord préalable entre les Puissances. »

Les envoyés de Prusse et d'Italie citent et commentent ce même article. Liés par la logique de leurs gouvernements, ils accordent bien au parti révolutionnaire le droit de violer les traités, mais ils refusent au Suzerain celui de les faire respecter. Par le même télégramme de Berlin la Porte apprend que le Roi convient aujourd’hui d’avoir accordé au Prince de Hohenzollern un congé « pour ne pas être obligé de le traiter en déserteur ». M. de Bismarck a dit à M. Aristarchi « qu’il ne dépensera pas une goutte d’encre pour soutenir ce Prince ». Je n’ai pas besoin de dire que ni la parole du Roi, ni celle de son Ministre ne sont prises au sérieux ici.

M. Ion Ghika, envoyé par le prince Charles pour plaider sa cause auprès de la Porte, s’est présenté à moi comme [610] aux autres Représentants des Puissances. Il m’a parlé du

Prince comme d’une nécessité absolue pour le pays, comme d’une garantie de paix pour les États voisins et a excusé le mépris des décisions de la Conférence et des stipulations internationales par l'impossibilité d’arriver au Prince étranger et de sauver ainsi le pays autrement que par un acte révolutionnaire.

Veuillez agréer.

(Copie : V. P., Exp., E, f. 607 et 610.) (Original : V, C., Ber. I, f. 423-429.)

336 À 12 juin. — Prokesox à Mexsporr. N° 83 B.

….Fuäd Pacha que je suis allé voir hier dans sa retraite au Bosphore, m’a dit confidentiellement que peu de jours avant sa démission, des banquiers de Paris lui ont offert de venir au secours des finances turques avec 300 millions de franes si la Porte voulait mettre à la disposition de l'Italie, pour le cas éventuel, la Bosnie et l’Herzégovine, offre qui, malgré la pénurie financière, fut repoussée par lui.

Avec cette manœuvre s'accorde le langage de M. Crémieux qui se trouve ici pour affaires depuis une quinzaine | de jours. Il à dit à Fuad Pacha : « Derrière l'Italie est l'Empereur. Ses efforts apparents pour le maïntien de la paix n’ont d’autre but que de donner le change à Fopinion publique en France tournée contre la guerre. Il veut la guerre et il en profitera. »

Revenant au jeu de la France vis-à-vis de la Turquie, il est inadmissible d'admettre que FEmpereur ne sache pas où il mène. On est donc forcé de supposer qu'il travaille sciemment à la ruine de l’Empire ottoman. Tant que PAngleterre suivait une politique opposée, il y avait de la possibilité de soutenir cet Empire. Aujourd’hui où l Angleterre, d’après le dire de M. de Moustier, s’est faite Puissance purement marchande et abandonne la politique à la France, il est à prévoir que les efforts isolés de lAutriehe ne suffiront plus pour empêcher le morcellement de FEmpire. ottoman.

Peut-être un acte de courage au moment de la venue du Prince de Hohenzollern en Valachie aurait-il rehaussé

la considération du Gouvernement ottoman, qui ne s’'aveugle pas sur les intentions de la France; mais l’opinion gagne qu'il faut en retarder l’accomplissement en se montrant docile à ses conseils et protestations.

On lui a dit : « Vous encourez la désapprobation de l'Europe si vous envoyez vos troupes dans une province chrétienne. » Elle aurait pu répondre : « Alors un plébiscite organisé par quelques intrigants en Bulgarie, en Servie, en Thessalie, etc., etc., suffit pour détacher ces provinces de l’Empire. »

On lui a dit : « Ne chassez pas l’usurpateur, l’Europe veut que vous restiez les mains croisées. » Elle aurait pu répondre : « La Conférence qui représente l’Europe a déclaré l’usurpation illégale ; c’est mon devoir de le chasser pour en faire respecter les décisions et pour maintenir l'intégrité de l’Empire garantie par le traité de Paris. »

On lui à dit : « Vous provoquerez par votre entrée les Russes à entrer avec vous. » Elle aurait pu répondre : « En entrant moi, j'enlève aux Russes tout prétexte d’entrer eux».

Elle aurait fait acte de vitalité et détruit l’échafaudage déjà érigé par la France pour arriver à une Roumanie

“indépendante. Les populations étaient prêtes pour accepter .

un caïmacam nommé par la Porte et pour élire des hospodars indigènes. La séparation se serait faite d’elle-même.

Aujourd’hui, je crains, nous avons à nous attendre à cette Roumanie indépendante. Elle sera prise sous les aïles de la France qui, à cette occasion comme dans les précédentes, conseillera de ne pas s’en fâcher, de ne pas troubler la paix de l’Europe, etc. La Servie, le Monténégro suivront. Ces petits Etats sauront devoir leur existence à la France. Ce sera une série de Piémonts à nos frontières.

(Copie : V. P., Exp., I, f. 608.) Original : V. C., Ber.,, I, f. 441 sq.

13 juin. — La Tour D’AUVERGNE à DRouyN. N° 128.

[64] Le Prince Gortchakoff aurait dit qu’à deux reprises différentes la conférence de Paris avait [65] été

appelée à se prononcer sur les événements dont les Principautés sont le théâtre, que par une première délibération elle avait maintenu les principes établis par la convention de 1858, en ce qui concerne l'élection de l’hospodar, qu’en second lieu elle avait déclaré illégale l'élection du Prince Charles de Hohenzollern et qu’aussi longtemps que la Russie ferait partie de la conférence elle ne saurait s’écarter

du respect de ses propres décisions.

(P. L, IL, f. 63-65.)

13 juin. — Drouvx à TALLEYRAND. N° 52.

[Jusqu'ici Budberg n’a rien laissé voir d’un changement d’attitude de son gouvernement. Il s’est toujours prononcé contre l’idée d’un mariage prince Charles-duchesse Eugénie de Leuchtenberg. L'ambassade russe à Constantinople paraît pousser aux mesures coercitives.]

(P. Pét., II, f. 28-20.)

18 juin. — Movwsrrer à DroUyN. N° 70.

La question des Principautés tient le Sultan et ses ministres dans une grande perplexité. Malgré la répugnance qu’on à pour un prince étranger, nul doute que si le Prince de Hohenzollern eût pu passer par Constantinople avant d'aller à Bucarest, il ne se fût fait accepter. S'il arrivait ici brusquement, il est probable encore qu’il pourrait arracher son firman d’investiture malgré l’irritation que son apparition dans les Principautés a causée à Corse tantinople.

I] y a eu un moment où le Sultan, poussé peut-être par des influences étrangères, eût été disposé à brusquer les choses et à passer même par-dessus les considérations diplomatiques. Mais à ce moment rien n'était prêt, il n'y avait pas huit mille hommes en état de franchir le Danube et c’est là un des griefs du Sultan contre Fuad Pacha et une des choses qu'il lui a le plus reprochées le jour qui a précédé sa destitution.

Ce n’est pas qu’en somme le Sultan soit très belliqueux. Il [42] reconnaît que si humiliante que soit pour lui la situation actuelle, ce n’est pas au moment où les plus grandes puissances de l’Europe hésitent à se lancer dans les hasards qu’il lui conviendrait de le faire. Il est donc plutôt revenu à des sentiments de prudence et de modération. Cependant ses ministres semblent hésiter à lui donner un conseil décisif dans ce sens. Ils poursuivent leurs armemens, ils parlent avec une amertume croissante du ridicule qu’une longanimité plus prolongée ferait rejaillir sur eux et des encouragemens funestes qu’elle donnerait à tous les essais du même genre. M. Ion Ghika, que j’ai vu, et auquel j'ai donné toutes les indications qui pouvaient lui faciliter sa tâche, n’a reçu qu’un accueil médiocrement rassurant.

Cependant je ne crois pas que la Porte se décide en dernière analyse à courir toutes les mauvaises chances présentes et à en venir à une occupation militaire. La volonté des ministres de régler avant tout la question financière leur interdit toute dépense extraordinaire. Ils ont à peine 12.000 hommes sur le Danube. On veut envoyer à Schoumla les 8.000 Égyptiens qui sont ici. Le vice-roi ne s’en soucie guère et voudrait qu’on les employât [43] à tout autre chose.

Je n’ai pas cessé de faire les plus grands efforts pour détourner la Porte d’une occupation et pour la préparer

‘ peu à peu à accepter les faits accomplis. Ce que j'ai dit a paru à plusieurs reprises faire une sérieuse impression, sans que j'ose croire que j’aie produit une conviction entière. J’ai profité de la démarche commune que j'ai faite auprès de Ruchdi Pacha et auprès d’Aali Pacha, et dont vous entretient ma précédente dépêche, pour parler à ces deux ministres en termes assez incisifs sur le même sujet. Lord Lyons sans se mêler très activement à la discussion, à dit cependant quelques mots qui indiquaient suffisamment la communauté de vues et j'espère que cette visite collective, qui a beaucoup impressionné les Turcs, aura aidé à la solution de la question politique aussi bien que de la question financière.

Je ne voudrais pas cependant vous donner des assu-

rances trop positives dans une affaire où je vois le gouvernement si hésitant et qui est l’objet de conseils des ministres presque quotidiens.

C’est pour moi un grand renfort que celui de Lord Lyons, je lui ai fait connaître la substance de votre dépêche télégraphique. Il lui a semblé que ses instructions conformes aux [44] indications de votre dépêche n'étaient pas cependant aussi accentuées. En tous cas il est parfaitement d'accord avec moi que la Porte ferait bien d’accepter le Prince de Hohenzollern et aurait le plus . tort de tenter une occupation.

Il y a quelque temps il m'avait ele: sous forme de pure conversation, de l’hypothèse d’un échange de la Vénétie contre les Principautés; il y entrevoyait une solution séduisante qui plaisait assez en Angleterre, mais il faisait ressortir la difficulté d’une part de démembrer l’Empire turc, de l’autre d’amener l’Autriche à une combinaison qui, si avantageuse qu'elle fût pour elle à certains égards, la mettrait en contact avec la Russie plus qu’il ne lui conviendrait de l’être.

Votre Excellence a dû remarquer qu’Aali Pacha dans ses conversations avec moi semblait admettre la cession des Principautés à l’Autriche comme une combinaison qui après tout serait pour la Turquie préférable à l’état de choses actuel. Le Baron de Prokesch me disait hier qu'il avait lieu de croire que le gouvernement ottoman préférerait aujourd’hui le voisinage de l’Autriche à tout autre et se prêterait assez facilement à une combinaison de cette nature. Mais l’Internonce se hâtait d'ajouter qu’il ne pouvait être question pour [45] son gouvernement de céder à aucun prix la Vénétie et que d’ailleurs la prise de possession des Principautés le mettrait vis-à-vis de la Russie dans une situation qu’il ne voulait nullement affronter.

Sans attacher trop d'importance à ces divers propos, j'ai pensé que Votre Excellence serait cependant bien aise d’en être informée.

Veuillez, etc.

(P. C, IL f. 41-45.)

Letire reproduite, avec de nombreuses coupures, dans les Archives diplomatiques, 1867, I, pp. 261 sq.

13 juin. — Avriz à DROUYN.

. [on Ghica, très familiarisé avec les Turcs, a été envoyé à Constantinople. Il a déclaré, le 8, que si les Turcs n’avaient pas attaqué, c’est qu'ils n'étaient pas prêts; mais l’arrivée de troupes égyptiennes peut aggraver la situation. [168] D’après Ghica] M. le Marquis de Moustier est le seul ambassadeur qui essaie franchement et nettement de dissuader la Porte d’attaquer les Principautés. Jusqu'à présent Lord Lyons, observant une nuance qui est tout à fait dans son caractère, se contente de conseiller aux Turcs de ne pas intervenir contrairement aux traités. Cette différence dans le langage des deux Ambassadeurs empêche que leur action constitue une pression, cette pression indispensable (c’est toujours M. Ion Ghika qui parle) pour empêcher la Porte d'intervenir. [Mais [169] Ion Ghica ajoute] que l’attitude que va prendre la Russie dans les affaires générales de l’Europe déterminera les Turcs à intervenir ou à rester tranquilles. [Bäläceanu laisse] entrevoir du côté de la Russie des éventualités plus éloignées et tout à fait nouvelles. Le gouvernement local ne comprend pas très bien ce dont il s’agit, ni moi non plus.

[Les préparatifs continuent. La Chambre à repoussé le papier-monnaie, mais ne sait que mettre à la place. Des troupes sont envoyées sur le Danube; les Roumains ‘cherchent à s'entendre avec les Serbes, qui restent très réservés ; il semble pourtant que le prince Charles leur inspire confiance, et l’insignifiant agent à Belgrade a été

remplacé par Dimitrie Brätianu.] (P.B,, IL, f. 167-171.)

14 juin. — Dépêche confidentielle de Drouyx à Mousrrer.

[Safvet annonce que les Turcs vont franchir le Danube]... J’ai répondu à Safvet Pacha : « La Sublime Porte sait que la mesure qu’elle annonce est contraire à l’avis des Puissances signataires du traité de Paris et particulièrement à celui de l'Empereur Napoléon.

Je proteste hautement contre cette détermination, que la Porte prend sans l’accord préalable exigé par le traité de 1856, la convention de 1858 et le protocole même qu’elle invoque.

Le Gouvernement de l'Empereur laisse à la Porte ottomare toute la responsabilité des conséquences d’une pareiïlle résolution. »

(P. CO. II, f, 46.)

[En marge, de la main de l'Empereur : « Approuvé. Napoléon »].

15 juin. — Drouyxn à Mousrier. N° 39.

[Développement de la dépêche précédente].

(P. CO, IL, f. 49-51.)

15 juin. — La Tour D’AUVERGNE à Drouyx. N° 129.

[Les ministres anglais insistent vivement pour détourner la Turquie d’occuper les Principautés.]

(P. L., IL, f. 68-69.)

16 juin. Télégramme. MousrierR à DRouyn.

L’ambassadeur d'Angleterre vient de recevoir des instructions qui lui prescrivent de conseiller officiellement à la Porte la reconnaissance du Prince Charles. Je me suis mis d'accord avec lui pour tenir sur cette question et sur celle de l’occupation un langage identique et conforme aux vues du Gouvernement de l'Empereur.

Je vais demander à Aali Pacha des explications sur l'étrange communication que Safvet Pacha a faite à Votre Excellence et dont il avait fait un profond mystère aux deux ambassadeurs. La date de cette communication est du lendemain de la chute de Fuad Pacha. En tous cas, une marche offensive de l’armée turque ne serait guère possible matériellement avant deux ou trois semaines.

te, C, In 4102)

16 juin. Télégramme. Mousrier à Drouyn.

La communication de l'ambassadeur ottoman ou du moins le sens que Votro Excellence y attache est le résultat d’une erreur dont Aali Pacha va rechercher la cause. Il déclare formellement que l'occupation des Principautés n’a jamais été décidée en conseil des Ministres ni approuvée par le Sultan et que jusqu’à ce jour la question reste réservée tout entière. Le Ministre de Russie en faisant part des réserves un peu menaçantes qui effraient assez la Porte a déclaré qu’il avait ordre de s’abstenir désormais de tout conseil et de garder une attitude d’observation.

Très confidentiel. Aali Pacha traite en secret avec M. Ion Ghika. Lé succès de cette négociation dépend suivant Aali Pacha du mystère qui l'entoure, de l’absence de toute immixtion entre les parties contractantes et d’une certaine pression morale résultant des armements de la Porte; armements qui n’ont pas quant à présent d'autre objet. Le Ministre des Affaires Etrangères désire vivement que Votre Excellence comprenne ses intentions et y entre en évitant tout ce qui pourrait encourager à Bukarest

des prétentions trop exagérées.

(P. C, Il, £ 53.54)

16 juin. — TazLeyRAND à Drouyx. N° 56.

Je me suis entretenu avec le Prince Gortchakoff de la communication que vous a faite Safvet Pacha sur l’entrée imminente des troupes turques dans les Principautés danubiennes, et je l’ai informé de la protestation par laquelle Votre Excellence y a répondu. Le Baron de Budberg n’avait pas prévenu le Vice-chancelier de la démarche de l’Ambassadeur ottoman, et, jusqu’à présent, le Chargé d’affaires de Turquie à Saint-Pétersbourg n'avait reçu aucun ordre de faire semblable communication au Gouvernement de l'Empereur. Le Prince Gortchakoff ne pouvait donc, m’a-t-il dit, que répéter l’opinion qu'il avait si souvent émise : la Russie n’a pas poussé la Turquie aux

mesures violentes; elle lui a dit que c'était à elle, Turquie, à prendre conseil de ses intérêts; que si ses intérêts lui commandaient d'intervenir dans les Principautés, la Russie ne s’y opposerait pas, mais qu’elle laissait à la Porte la pleine responsabilité de Son action.

Le Vice-chancelier a relevé qu’à la Chambre des 37] Communes, M. Layard, en répondant à une interpellation sur ce sujet, s’était un peu éloigné du point de vue adopté par Votre Excellence pour motiver sa protestation, le Sous-secrétaire d'État anglais reconnaissant au Sultan le droit d'intervention, mais lui conseillant de n’en pas user. Le Prince Gortchakoff m’a donné à entendre que, malgré la communication de Safvet Pacha, il doutait fort que la Porte persistâät dans sa résolution, car les ordres et les contre-ordres se croisaient journellement et rien ne lui paraissait moins arrêté que les dispositions du Divan à l'égard des Principautés. Il a tenu le même langage au ministre de Prusse et lui a dit : « Il m'est impossible de pousser des Musulmans contre mes coreligionnaires. »

Veuillez, etc.

(P. Pét., IL, f. 36-37.) 19 juin. — Télégramme. AVRIL à DRoUYN.

Ton Ghika écrit de Constantinople que les Turcs poursuivent principalement une satisfaction d’amour-propre. Il vient d’être autorisé à proposer une augmentation de tribut et à promettre un voyage du prince à Constantinople même avant la reconnaissance officielle, mais sur une assurance positive. Je suis prié de solliciter votre appui

à Constantinople sur ces bases.

(2. B. IL f. 179.)

20 juin. — Avriz à DrouyN=.

…Aali Pacha aurait dit à Ion Ghika que si la reconnaissance de ce qui s’est fait à Bucharest est nécessaire pour assurer la tranquillité et la prospérité des Principautés, la Porte est disposée à y consentir, mais à la condition

d'obtenir des garanties pour l’avenir. Interpellé sur la nature de ces garanties, le ministre des Affaires Etrangères du Sultan aurait répondu qu'il les ferait connaître jeudi prochain, c’est-à-dire demain 21. Ion Ghika ajoute que la France lui prête un appui énergique auquel il attribue la chance qu'il à eue depuis quelques jours de réussir dans sa négociation directe avec la Porte. L’envoyé moldo-valaque se loue aussi, mais à un moindre degré, du concours de Lord Lyons... [Golescu est autorisé à promettre une augmentation du tribut et le voyage du Prince. Les rapports sont bons entre Giurgiu et Rusèuk, et le préfet de Giurgiu a rapporté de la rive bulgare l'impression, comme M. Gradowicz, drogman du consulat général de France, « que les Turcs étaient moins préoccupés d’envahir les Principautés que de se défendre sur le Danube contre une agression russe. » Le Prince s’est rendu à Giurgiu et à Oltenita. Il est plein d’allant mais mal secondé.]

(2. B., IL, f. 181-182.)

20 juin. — Movsrier à Drouy—. N° 71.

[Développement de la dépêche du 16, reproduite sous le n° 345.] (f. 58-59.) [Aali Pacha a ajouté :] « Il est évident que quelle que soit la manière dont nous interpréterons nos droits et dont nous croirons devoir les maintenir, nous ne ferons rien sans avoir averti les puissances garantes. » Une discussion s’est établie entre nous et j’ai soutenu que c'était mal comprendre l'esprit des traités que de dire que la conférence était tenue légalement et moralement d'appuyer ses décisions par la force. La conférence se bornaïit à examiner les faits et à constater les infractions aux traités, mais chaque puissance, en vertu de ces mêmes traités, s'était réservé le droit de s’opposer à une intervention armée si elle la considérait comme inopportune. C’est ce droit que nous avions exercé et si la Porte le méconnaissait, c’est elle qui violerait le traité de Paris et le déchirerait de ses propres mains.

‘« Alors, à repris Aali Pacha, il faut donc accepter les faits accomplis ? »

J'ai demandé à Son Altesse pourquoi lorsque l’ordre légal [60] avait été violé par l'expulsion violente du Prince Couza la Porte n’avait pas demandé à replacer ce Prince sur son trône, ce qui à ce moment eût été la seule solution légale.

« Mais vous savez bien, a répliqué le Ministre, que cela n'était pas praticable.

— Alors vous. reconnaissez donc, Altesse, qu'il y a des faits accomplis qui s'imposent comme des nécessités et avec lesquels il faut savoir compter. »

Je suis parti de là pour l’engager de nouveau à traiter directement avec les Roumains sur la base de la reconnaissance du Prince de Hohenzollern. Tout en repoussant assez vivement cette solution, Aali Pacha m'a semblé cependant d’une raideur moins accentuée et il insistait surtout sur la difficulté pour le Sultan, s’il se résignait à prendre ce parti, de trouver dés garanties suffisantes. A le bien prendre il résultait de son langage, comme je vous l’ai mandé par le télégraphe, que la question semblait faire un pas en avant.

Les Turcs, du reste, ne seraient pas encore en mesure de franchir le Danube : ils n’avaient pas la semaine dernière plus de 12.000 hommes de troupes régulières tant à Schumla qu’à Routschouk. [61] Les égyptiennes qui sont ici s'élèvent à cinq ou six mille hommes...

…[61 v.] Lord Lyons, dont j’ai beaucoup à me louer, à reçu enfin des instructions qui l’autorisent à conseiller officiellement à la Porte la reconnaissance du Prince de Hohenzollern. Nous sommes en parfait accord.

[En tête, au crayon, de la main de Drouyn de Lhuys : « Je maintiens tout ce que j'ai dit au sujet de la dépêche turque en date du 6. La dénégation d’Aali est inconcevable.]

21 juin. — BoTmIcTAN à DROUYN.

[Gara$anin, après de bonnes paroles, a attiré l’attention de Dimitrie Brätianu sur la gravité de la situation à la

suite de la chute de Cuza et l’a engagé à s’appliquer surtout à persuader la Porte qu’il n’y a pas lieu d'intervenir. La levée de 150.000 hommes est inopportune. La politique de

Garaëanin est très prudente.] (P.B., IL, f. 188-184.)

22 juin. — Drouyx à Mousrier. N° 41.

[Confirme la dépêche d’Aali Pacha, qu'il a vue, lue et dont il a recopié la fin, annonçant l'intervention. Se félicite des négociations avec Ion Ghika. Les nouvelles de Bucarest sont encourageantes. On envisage une augmentation du tribut comme compensation; le gouvernement roumain préférerait un don de premier avènement. Une entrevue des délégués roumains avec Goréakov semblerait indiquer chez celui-ci une évolution favorable.]

25 juin. — DRoUYN à TALLEYRAND.

[Budberg propose la clôture de la conférence.] (P. Pét., II, f. 45-46.)

26 juin. — ApronyI à MEnsporr. N° 46.

[D'après les rapports que reçoit Clarendon], l’occupation turque serait infailliblement le signal d’un soulèvement général de toutes les provinces chrétiennes. La Servie, la Bosnie, le Monténégro s’insurgeraient immédiatement, sous prétexte de venger le sang chrétien qui était répandu, et la Porte serait tout à fait incapable de faire face à tant de dangers réunis. Si encore les Puissances étaient d'accord pour sauvegarder l'intégrité de l’Empire ottoman, ce danger pourrait être conjuré, mais il devient chaque jour plus évident que l’Autriche et l’Angleterre sont seules à désirer le maintien de ce principe, que la France, l’Italie et la Prusse, par des motifs à elles connus,

sont décidément hostiles et que la Russie joue un double . jeu et favorise sous main l'émancipation complète des Principautés, en vue d’un mariage du Prince de Hohenzollern avec une Princesse russe. Dans ces circonstances ne vaut-il pas mieux choisir le moindre des deux maux et obtenir, s’il [503] est possible, la reconnaissance du Prince Charles comme Hospodar, à la condition que celui-ci reconnaisse formellement la suzeraineté de la Porte et se rende à Constantinople pour obtenir l’investiture ? Ce sera le seul moyen d'éviter une guérre civile, une guerre de religion qui prendrait des dimensions considérables, car toutes les populations chrétiennes sont travaillées depuis longtemps par des émissaires et n’attendent qu’un signal pour se révolter. La Turquie n’est guère populaire parmi les Cabinets; elle l’est encore moins parmi le grand public européen, eb un soulèvement des chrétiens exciterait des sympathies auxquelles il sera difficile de résister et qui influenceraient nécessairement la conduite des Gouvernements. [504] [L’intégrité de la Turquie] serait perdue irrévocablement, pour la forme et le fond, dès que la Turquie, par une occupation militaire, provoquerait une insurrection qui serait le signal de son démembrement.

(V. L, Ber., I, f. 502-504.)

27 juin. — Mousrtier à Drouyn. N° 76.

[Aali Pacha confirme les négociations avec Ion Ghika; s'efforce de calmer les appréhensions nées des préparatifs d'occupation; s'inquiète des paroles de Budberg sur la liberté d'action reprise par la Russie et craint une dénonciation du traité de Paris.]

(P. C., I, f. 78 sq.) (Cf. Archives diplomatiques, 1867, I, pp. 262-263.)

29 juin. — ProKkescx à Mexsporr. N° 37.

[Bruit d’une attaque du prince de Hohenzollern sur la Transylvanie. Ce serait une occasion de le chasser de

Bucarest, s’il n’est pas reconnu avant, et c’est pourquoi il ne faut pas le laisser reconnaître. Lord Lyons ne croit pas à cette idée absurde d'attaquer et est certain de la

reconnaissance. | (V. C., Ber., I, f. 487-491.)

30 juin. — Dépêche « très confidentielle » de MousTIER à DROUYN.

. Le projet d’Aali Pacha pour un arrangement avec les * Principautés est prêt et approuvé par le Sultan. Ce que j'en sais me paraît acceptable et même très modéré et tout pourrait être conclu très rapidement sans les perplexités que cause à la Porte l’attitude que vient de prendre la Russie à la conférence de Paris. La portée de cet acte paraît très grave aux Turcs qui y voient une véritable dénonciation du Traité de Paris. Ils. craignent que le cabinet de Vienne ne se joigne à celui de Pétersbourg. Le Baron de Prokesch, qui a eu vent de l’arrangement, proteste d’avance, prétendant que le Prince Charles ne veut que faire une opinion [sic; sans doute diversion] en faveur de la Prusse, qu’il reçoit des armes de ce dernier pays et se prépare à envahir la Transylvanie. La nouvelle des succès des Autrichiens au nord et au midi jointe à la crise ministérielle en Angleterre intimide Aali Pacha et paralyse dans une certaine mesure les efforts jusqu'ici efficaces que j’avais tentés pour arriver à faire reconnaître le Prince.

(P. C., IT, f. 83.)

- 2 juillet. Télégramme. Drouyx à Mousrier.

La communication de M. de Budberg ne nie pas le principe de l’entente commune; elle demande seulement la clôture de la conférence actuelle. Dans ma réponse approuvée par tous les plénipotentiaires j’admets l'interruption des travaux de la conférence, mais je maintiens absolument le

principe de l’entente.

(P. CO. IL, f. 84.) :

21 juin/3 juillet 1866. — DE Ion GHIcA AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Hier dimanche je me suis rendu à Bebek chez $. A. Aali Pacha. Le Ministre a ouvert la conversation sur les affaires des Principautés par un long exposé des difficultés de toute nature au milieu desquelles il se trouvait placé, à commencer par le bruit que nous faisions avec nos armements et l’appel à des légions étrangères, mesures qui irritaient ici les esprits et lui rendait la tâche de conciliation difficile. « Après l’assurance, m’a-t-il dit, du désire [sic] que nous avons d’en venir à un arrangement direct avec vous, la concentration des troupes et les préparatifs de guerre que vous faites ressemblent à un défit, et cela n’est pas de nature à calmer l'opinion publique chez vous, ni à ménager les susceptibilités, car nous aurions l’air de céder à une menace. » Ensuite Son Altesse m'a parlé de la circulaire de M. Mavrogeny dans laquelle le Gouvernement ottoman était accusé de vouloir susciter des troubles ainsi que de la proclamation de la municipalité de Bucarest qui traitait les Turcs d’ennemis, puis il a ajouté que l’organisation de légions étrangères et l’envoi de troupes sur la frontière d'Autriche font que le Gouvernement de Vienne voit dans le Prince Charles un général prussien destiné à entrer en [396] Transylvanie, Je dois vous dire, Monsieur le Ministre, qu’il m'est revenu d’ailleurs que le Baron de Prokesch aurait parlé d'arrivée d'officiers et généraux prussiens et même d'envoi d'armes et de poudre de Berlin.

Sur la question de nos préparatifs militaires, j’ai répondu à Son Altesse le Ministre que nous ne faisions point un mystère de notre détermination de résister par les armes si les Turcs entraient dans notre pays, que nous ne pouvions pas faire différemment, tout en sachant que notre résistance ne serait pas de longue durée; que d’ailleurs nous serions très reconnaissants à la Sublime Porte si elle voulait nous mettre en mesure de mieux employer notre argent; que c'était là un mal que nous subissions, que nous n'avions pas créé nous-mêmes, car nous ne cherchions

DOCUMENTS DIPLOMATIQUES 43i

pas à aller chez les autres et que nous nous bornions à désirer et à demander que personne ne vienne chez nous. Pour la circulaire de M. Mavrogeny je lui ai dit qu'il se pouvait fort bien qu’elle fût injuste, que les faibles et les jaloux de leurs droits l’étaient souvent; mais qu’il se pouvait aussi que sans la volonté ni l’ordre de la Porte, quelque fonctionnaire trop zélé ait eru servir la politique ottomane en encourageant les fauteurs de troubles.

Quant à la formation de légions étrangères et à des troupes envoyées sur la frontière d'Autriche, je lui ai dit que comme c'était pour la première fois que j’en entendais parler, j'avais plus d’une raison de croire que c'était là une pure invention et que j'étais persuadé que si Son Altesse voulait se rendre un peu compte de notre position géographique, [394] des forces et des moyens dont nous disposions et des intérêts qui doivent nous guider, Elle verrait Elle-même que c'étaient là des accusations gratuites et que l’Internonciature aurait pu, avec tout autant de raison, nous accuser de vouloir marcher sur Saint-Pétersbourg, Constantinople et Pékin.

[Aali Pacha ajouta qu’il avait rédigé un projet d’arrangement mais que la dernière déclaration du ministre de Russie à Drouyn de Lhuys l’obligeait à attendre, pour en parler, l’opinion des gouvernements français et anglais.]

.… Le Ministre de la Porte est revenu à plusieurs reprises sur les accusations et les soupçons de l’Autriche, et il m’a suggéré l’idée d’une proclamation du Prince qui aurait pour but de calmer les susceptibilités de l’opinion publique en Turquie et d’apaiser les appréhensions de l'Autriche.

[Aali semble envisager une convention militaire].

.…[Moustier dit] qu’il avait aussi écrit à M. d’Avril pour l’engager à conseiller à notre gouvernement de faire une circulaire de nature à calmer l’Autriche. $. E. l’Ambassadeur de France m’a dit que les conditions rédigées par Aali Pacha lui avaient paru très modérées et très acceptables. J'avoue que lorsque $. E. m'en a cité le sens, je n’ai pas pu partager la même quiétude. Elles consisteraient [392] principalement à :

Reconnaître la suzeraineté et recevoir l'investiture à Constantinople.

Augmentation du tribut, sans pouvoir me dire le quantum.

Limitation de notre armée au chiffre indiqué par les traités. |

Ne pas permettre des attaques et des menées contre les puissances voisines.

Respecter les traités existant entre la Porte et les Puissances.

S. E. l'ambassadeur d'Angleterre est venu hier me voir, il sortait de chez Aali Pacha, il avait été pour le presser de finir le plutôt [sic] avec la reconnaissance du Prince. Il m’a dit qu’il tenait beaucoup à ce que cela soit terminé et que Aali Pacha lui en avait donné l'assurance.

Je lui ai parlé des conditions et il m’a dit qu'il les connaissait et que cela ne signifiait rien, qu’elles n’avaient

aucune importance.

(Acad. Roum., n° 4862, f. 395 et 392.)

4 juillet. — MousTier à Drouyn. N° 77.

J’ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous le n° 41.

Le changement de ministère a tellement multiplié les incidens divers auxquels ont donné lieu dans les Conseils du Sultan et de ses ministres les affaires des Principautés, il y a tant de résolutions prises et modifiées que j’essaierais en vain de mettre de la logique dans ce qui n’en comporte pas. È

Ce qui est clair c’est que les ministres ont tous crié bien haut devant le Sultan (le plus modéré de tous peut-être) que l’honneur de l’empire réclamait des mesures énergiques; mais chacun d’eux, tout en faisant montre de patriotisme, n’en comprenait pas moins la gravité des résolutions à prendre, et, la lenteur turque aidant, toutes les mesures sérieuses traînaient en longueur. Aali Pacha avait fait préparer, à tout événement, le mémoire dont l'Ambassadeur de Turquie [86] vous a donné lecture. Le lendemain de la chute de Fuad Pacha il s’est hâté de : l’envoyer à Paris pour être en règle vis-à-vis du Sultan;

mais il croyait que Safvet Pacha en ferait usage avec plus de lenteur et de prudence. Safvet Pacha voulant aussi, probablement, être en règle, s’est empressé de vous faire sa communication, en vous donnant lecture et copie, ce. qui a beaucoup mécontenté Aali Pacha qui voulait seulement, m’a-t-il dit, que son Ambassadeur s’inspirât, dans ses conversations avec vous, des idées développées dans son mémoire, laissât les choses dans un certain vague et mît les verbes au conditionnel et non au futur.

Tout cela, du reste, est de l’histoire ancienne. Comme je vous l’ai mandé par le télégraphe, Aali Pacha m’a donné de vive voix et sommairement un aperçu des conditions que la Porte mettrait à la reconnaissance du Prince de Hohenzollern. Cet exposé rapide m'a laissé une assez bonne impression et je n’ai rien entrevu au premier abord d’inacceptable.

J’espérais que le ministre des Affaires Etrangères en ferait l’objet d’une communication sérieuse [87] à M. Ion Ghika, mais il s’en est abstenu quant à présent, sous prétexte de difficultés qui survenaient du côté de l’Autriche et du côté de la Russie.

Cette dernière puissance, disait-il, avait déclaré qu’elle se retirait de la Conférence et reprenait sa liberté d’action, ce qui, suivant lui, n’allaït à rien moins qu’à dénoncer le Traité de Paris.

L’Autriche prétendait que le Prince de Hohenzollern ne pouvait être pris au sérieux et n'avait été envoyé là que pour tenter une diversion en faveur de la Prusse, qu'il préparait une invasion en Transylvanie et que des armes accompagnées par un officier prussien lui avaient été envoyées de Berlin.

J’ai averti M. Ion Ghika et M. d'Avril. Ce dernier m’a déjà donné des explications satisfaisantes que j'ai fait connaître à Aali Pacha.

Votre message télégraphique me mettra à même de replacer sous son vrai jour l’attitude de la Russie et je compte demain presser le Ministre des Affaires Etrangères de hâter la solution d’une question si importante pour la Turquie.

La crise ministérielle anglaise rend Aali Pacha aussi

bien que Lord Lyons plus circonspects et paralyse un peu mes efforts en [88] ce moment. La Porte désire peut-être aussi, avant de s'arrêter à un parti définitif, voir quelle tournure prendra la guerre, qui avait semblé, d’après les premières nouvelles arrivées ici, mais modifiées depuis, constater une supériorité tout à fait écrasante de l’Autriche au nord comme au midi.

Veuillez, etc.

5 juillet. — Télégramme. Moustier à DRoUY=.

Aali Pacha avait reçu du général Ignatieff communication des instructions envoyées à M. de Budberg qui avaient, assure-t-il, le caractère d’une véritable dénonciation du traité de Paris. Il est fort surpris mais très satisfait des explications que je lui ai données d’après votre dépêche télégraphique et il se montre disposé à reprendre la négociation avec M. Ion Ghika; il s'étonne seulement de n’avoir rien reçu de Safvet Pacha. Il semble fort ému de la défaite des Autrichiens. La nomination de Lord Stanley l’inquiète parce qu’il le regarde comme aussi radical à l’extérieur que tory à l’intérieur.

(P. C, IL £ 89.) 6 juillet. — Drouyx à Movwsrier. N° 44.

[Drouyn a reçu de Budberg, par lettre, une proposition qui] tendait à faire déclarer par la conférence elle-même l’inefficacité de ses délibérations et à substituer au principe de l’entente commune, sans le nier formellement, celui de l’action isolée des puissances limitrophes des Principautés. Vous n’aurez pas manqué de remarquer, Monsieur le Ministre, en prenant connaissance du dernier protocole de la conférence, que M. le plénipotentiaire d'Autriche avait déjà, dans cette séance, exprimé quelques réserves quant à la faculté que son gouvernement entendait exercer, en certains cas, d'agir isolément en sa qualité de puissance limitrophe; vous aurez vu également qu’en répon-

dant à M. le Prince de Metternich, j’avais eu soin de maintenir le droit qui appartient à toutes les puissances garantes de participer au règlement des questions [92] prévues par le traité de Paris.

La proposition de M. l’ambassadeur de Russie m’a fourni l’occasion de m'expliquer plus formellement encore sur ce point, et dans la réponse que je lui ai adressée, et qui a reçu l'adhésion des plénipotentiaires des autres cours garantes, je me suis appliqué à maintenir le principe et la nécessité de l'entente commune tels que le droit international les a consacrés. Je vous transmets ci-joint copie de ma réponse. Je dois ajouter pour votre plus complète information que Messieurs les plénipotentiaires d'Angleterre, de Prusse et d'Italie y ont adhéré sans aucune restriction; quant à M. le plénipotentiaire d'Autriche il a cru devoir accompagner son approbation d’une note dans laquelle il réserve la liberté d’action de son gouvernement pour le cas où les délibérations ultérieures des puissances ne pourraient amener entre elles aucune entente. [Le plénipotentiaire de Turquie s’est prononcé pour l'entente commune].

(P. ©. IL, f. 91-92.)

7 juillet. — Avriz à Drouyn. N° 42. Extrait.

…Le même agent [lon Ghica] écrit que le Marquis de Moustier a été autorisé à déclarer que ni la négociation directe ni la déclaration faite à Paris par la Russie ne

rendait caduque la garantie européenne.

(P. B, IL, f. 231 v.)

9 juillet. — Télégramme. DIMITRIE STURDZA à BALACEANU.

Le prince Ion Ghika nous écrit que les garanties que la Turquie demandera pour reconnaître le Prince sont les

suivantes :

1° Engagement de nous fortifier sur le Pruth pendant

la guerre actuelle;

20 Occupation par les Turcs d’'Ismaïl (Bas Danube) et de Calafat (Haut Danube);

© 30 Engagement d'empêcher les réfugiés hongrois d’entrer

en Transylvanie et de ne rien entreprendre de ce côté

contre l’Autriche; |

49 Voyage du Prince à Constantinople;

5° Prestation du serment (formalité à laquelle les princes moldo-valaques ne se sont jamais prêtés. Les Turcs prétendent que l’idée du serment leur a été suggérée par le gouvernement français).

M. Prokesch-Osten travaille énergiquement à rendre tout arrangement entre la Porte et nous impossible. II a fait croire aux Turcs que nous nous proposions d’envahir la Transylvanie et autres fables de cette nature. M. Ion Ghika pense que le but de l’Autriche est d’appeler les Russes en Transylvanie, par conséquent dans les Principautés Unies.

(P. B. IL f. 236.)

11 juillet, 9 h. du matin. — Télégramme. MousTiER à DRrouUYN.

Le Sultan mieux disposé que le Ministre des Affaires Etrangères à intervenir lui-même pour hâter la reconnaissance du Prince. M. Ghika part pour Bukarest afin de soumettre le projet d’arrangement à Son Altesse. Il est | donc possible que le Prince vienne immédiatement à Constantinople et s’il comprend son intérêt, il ne perdra pas une minute. On lui accordera l’hérédité pour sa descendance. L’arrangement se termine sur un article équivoque - sur lequel Aali Pacha insiste avec opiniâtreté, malgré les réserves sérieuses que j'ai faites. La rédaction de cet article semblait indiquer la volonté de maintenir, en cas de violation du nouvel acte, le droit à une liberté absolue d’action qu’Aali Pacha à revendiquée dernièrement pour la Porte, en dehors de l’opinion des Puissances garantes.

(P. C., II, f. 93.)

11 juillet, 7 h. du soir. — Télégramme. DRoUY=N à MousTrER

La liberté d’action que se réserve Aali Pacha n’est pas autre chose que le droit de violer le traité de 1856. Nous ne

saurions tolérer cette prétention.

(P. C, IL, f. 94)

11 juillet. — Mousrier à Drouyx. N° 78.

L'affaire des Principautés a fait un grand pas : le Sultan s’est impatienté des lenteurs d’Aali Pacha et de ses ménagements vis-à-vis de l’Autriche et de la Russie. Sa Majesté ne prend pas la peine de dissimuler, et dit même assez nettement qu'Elle n’a en ce moment confiance que dans les conseils de l'Ambassade de France et qu’Elle veut qu’on ne prenne aucune détermination contraire aux vœux des gouvernements de France et d'Angleterre.

Le Ministre des Affaires Etrangères a donc donné à M. Ghika connaissance de son projet d’arrangement. J’ai l’honneur de vous en adresser copie.

Malgré l’article IV il est entendu que le Sultan accordera, de son propre mouvement, au Prince l’hérédité pour sa descendance seulement. M. Ghika a fait quelques observations sur l’article VII, au moins en ce qui concerne la

forme (1).

(I) Les quatorze points auxquels il esb fait allusion iai étaient les suivants :

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