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gouvernement impossible, n’avait laissé que ce moyen au prince d’en sortir; mais c'était là une arme à deux tranchants, qui interdisait à jamais l’espérance d’une trêve avec les Rouges. Le coup d'Etat de 1864, comme le fait observer très justement Xenopol (1), a, dans l’histoire roumaine, deux grands mérites : il a permis d'élever au rang de propriétaires des milliers de paysans, qui n’eussent jamais obtenu cette, réforme avec l’ancienne Assemblée; et en deuxième lieu Cuza, en le faisant accepter par l’Europe, avait conquis par là de haute lutte le droit pour les Principautés de changer leurs lois. C’est sur ce droit que s’appuyèrent les Roumains en 1866 et c’est en somme à l’action d'Alexandre Cuza qu’ils sont redevables d’avoir pu faire monter sur le trône le prince Charles. Mais sur le moment, ces conséquences demeurèrent, comme il est naturel, cachées aux yeux de l’opinion; le coup d'Etat
fut flétri comme un grave attentat aux libertés constitu-
tionnelles, et ne fit que confirmer le parti avancé dans sa résolution de renverser Cuza, avant que celui-ci n’ait supprimé les dernières apparences de constitution.
Des arrière-pensées personnelles ne s’y sont-elles pas mêlées ? Il est peu probable que Brätianu, ni Golescu, ni
.Rosetti aient pensé à autre chose qu’à être les ministres
du nouvel hospodar, quoi qu’aient pu croire certains contemporains (2); il est moins assuré que Ion Ghica ait été aussi désintéressé, au moins à l’origine, et il faut qu’on ait parlé de lui pour qu’Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Londres, ait éprouvé le besoin de s’assurer que Ghica n’était pas le candidat de l’Angleterre (3) et que Prokesch l'ait considéré comme un hospodar acceptable pour la Porte (4) ; de même pour Grigore Brâncoveanu, que l’Autriche paraît avoir été disposée à soutenir à Constantinople, si la combinaison Bibescu ne réussissait pas (5). Les libéraux semblent cependant avoir fait de bonne heure le sacrifice de leurs ambitions personnelles, s’ils en ont eu,
(1) Zstoria partidelor politice, pp. 457 sqq. (2) Cf. doc. n° 237.
F (3) Cf. doc. n° 148.
(4) Cf, doc. n° 198.
(5) Cf, doc. n°5 96 et 128.
et cela dès avant la révolution, puisqu’en juin 1865 déjà, lorsque le complot prenait corps, Brâncoveanu, Brätianu, Bräiloi, D. Ghica, Anastasie Pancu, C. A. Rosetti et G. Stirbei s'étaient engagés sur l'honneur à ne donner leur suffrage qu'à un prince étranger et à lutter jusqu’à ce qu’ils aient obtenu satisfaction sur ce point (1). Cet engagement fut renouvelé par tous les conjurés après l’abdication de Cuza (2).
Ce serment, à dire vrai, ainsi que la hôte avec laquelle le Gouvernement provisoire fit proclamer le comte de Flandre, avaient pour but principal d'assurer l’avenir moins contre une défaillance éventuelle de tel membre influent du parti libéral que contre une surprise possible des conservateurs. Les Rouges ne pouvaient ignorer les menées si souvent signalées par la diplomatie du prince Cuza elle-même (3), du prince Bibescu, fort bien vu par la France (4); ils savaient qu’en Moldavie existait un courant séparatiste qui favorisait les illusions des princes indigènes, lesquels n’avaient point perdu tout espoir. Il fallait donc couper tous les ponts en faisant accepter le principe du Prince Etranger, seul capable de sortir le pays de l’ornière où il se trouvait enlisé, et de résister aux efforts déployés par les boyards contre les réformes déjà acquises sous le règne de Cuza. Le ralliement des conservateurs à la formule du Prince Étranger était-elle sincère ? n’étaitelle qu’une machine de guerre contre Cuza, quitte à la remiser aux accessoires après la chute de l’ennemi commun, en qui beaucoup ne voyaient qu’un rival ? Les mouvements séparatistes de 1866 et les ambitions personnelles manifestées par quelques hospodars en espérance ou leurs partisans, au temps de l’interrègne, semblent donner raison à la circulaire du prince Cuza que nous citions plus haut, lorsqu'elle parle de la destruction de l’union et des aspirations au trône. Au petit groupe des prétendants venaient se joindre nombre de boyards qui ne partageaient
(1) Texte publié, - TX LV dans D. A. SrurpzA, Trei zeci de ani de domnie ai Regelui Carol va XIV.
(2) Cf. doc. n° ve (3) Cf. doc. n° 31, et passim, Correspondance de Cuza (Acad. Roum.). (4) Cf. doc. n° 31.
Ps ne one.
point leurs espoirs, mais qui étaient aigris contre le gouvernement de Cuza : Moldaves regrettant la déchéance de Tassy, à la suite de l'Union, grands propriétaires atteints par la loi agraire, boyards dont la loi électorale avait diminué l’autorité, ete. Les conjurés exploitaient toutes les causes de mécontentement, la misère de certains districts moldaves, le désordre des finances (1), l’incurie des campagnes après la loi agraire (2), et jusqu'aux économies projetées dans le budget de l’armée (3). À ces causes générales de désaffection il faut ajouter l’atmosphère viciée où depuis quelque temps la vie du prince était plongée par une camarilla aussi puissante que peu recommandable (les Librecht, les Docan, ete.) et à cause de laquelle, en grande partie, les meilleurs amis de Cuza commençaient à se détacher de lui. Cuza, à la fin de 1865, n’était plus populaire.
Le roi Charles, dans ses Mémoires, a très bien résumé la situation telle qu’elle se présentait dans les deux années qui ont suivi le coup d'Etat. « Ayant ainsi, dit-il, acquis un peu plus d’aisance dans ses mouvements, le prince en profita pour réaliser une série de réformes nécessaires et bienfaisantes: mais il ne réussit pas à rétablir l'équilibre du budget; la situation économique resta, comme par le
passé, très mauvaise; d'autre part, les mesures qu’il avait
prises étaient allées à l’encontre des intérêts de certains groupements et de certaines classes; à cela vinrent s’ajouter certains scandales, auxquels sa vie désordonnée ne prêétait que trop. Aussi son règne ne pouvait-il prendre racine. Un complot se forma contre Lui... » (4).
Des ennemis aussi divers par leurs origines et leurs griefs ne pouvaient guère réaliser une unité de vues bien étroite; rapprochés pour la perte de l'ennemi commun, ils devaient fatalement laisser éclater les divergences qui les séparaient lorsqu'ils se trouveraient en face de leur victoire. Aussi les libéraux, les plus résolus des adversaires de Cuza, se promirent-ils, tout en acceptant tous les concours dont
(1) Cf. doc. n° 26 et 27. Jamais un budget n'avait réussi à être équilibré
et nombre de dépenses restaient impayées.
(2) Cf. Lettre de Jean Alecsandri à Baligot, 10 mai 1865, Acad. Roum, 4858, f. 540 |
(3) Rapport de Tillos, cf. doc. n° 48..
(4) Mémoires, p. 4.
ils avaient besoin, de diriger l’entreprise et d’en canaliser les résultats. Une association secrète se forma pour préparer la révolution (1); ses décisions furent fermement
poursuivies et lorsque l’abdication fut obtenue, rien n'avait
été laissé au hasard; tout se déroula suivant le plan fixé. Quant à l’opinion, elle était préparée par la violence des campagnes contre le gouvernement princier, et par l’annonce d’une révolution pour la Fête Nationale du 24 janvier (5 février). Des placards avaient été même apposés sur le palais avec l'indication : « A louer le 24 janvier prochain » (2). Des révolutions aussi ouvertement annoncées n’éclatent généralement pas, et le 24 janvier fut d’une tranquillité absolue. Le prince fut même acclamé. Mais l'agitation était dans l’air et les esprits préparés (3).