SCÈNE VI
GEORGES, *enl.
Drôle d’être que ce Karl ! Et ce qu’il y a de plus étrange en lui, c'estce doute éternel de son origine mêlé à cette incroyable répugnance qu’il a d’en parler. Jamais cependant, cela ne m’avait frappé aussi vivement qu'aujourd’hui. Serait-il bien possible que nous fussions passé aussi souvent près de la vérité, et que le vrai Richard, l’héritier enfin de la fortune que j’ai à restituer eût vécu avec nous, côte à côte, sans que nous l’ayons jamais soupçonné. Tout nous*i’indiquait cependant, et c’est peut-être là ce qui le fit appeler par Richard à son lit de mort. Comment tous cés rapprochements ne m’ont-ils pas
L’ABIME
frappé plus tôl! L’enfant adopté fut amené en Suisse. Karl a juste Page de Richard ; Karl parle notre langue de façon à faire croire que c’est la première qu’il ait bégayée. Puis ce doute anti-naturel, si ses parents reconnus étaient réellement ses parents ! Est-ce que l’homme si longtemps cherché serait là près de moi, dormant sous le même toit?... si je lui disais... si j’essayais avec lui... Voyons, pas de demi-mesure, je veux à l’instant... (il quitte la table de droite sor laquelle il était à moitié assis et s’élaDce vers la porte. Tout-à-coup il s’arrête comme saisi d’un éblouis* sement subit.) Eh bien, que me prend-il donc? (il cherche un appui pour ne pas tomber et se trouve à la table h gauche.) Quel étrange engourdissement!... le froid sans doute, (il passe à la che* minée.) Je ferais bien mieux de suivre le conseil de Karl; me coucher, placer ce papier sous mon chevet, et dormir dessus au plus vite. (U a tiré le reçu do sa poche et se dirige vers le lit, mais il trébuche près de la table, sur laquelle il s’assied.) Karl ! Est-CO que j’aimerais qu’il fût reconnu pour l’héritier de Richard? Est-ce que je le voudrais riche ? Non ! nous nous entendons à merveille de*
f uis quelque temps, mais je n’en voudrais pas pour associé, e n’aimerais pas qu’il devint riche. Sa puissance n’est déjà que trop grande sur Marguerite, et la fortune... (Remettant le reçu dans sa poche et boutonnant sa redingote.) Ah çà, est-ce que je perds la tète, moi ? De quel droit mon personnel et mesquin intérêt viendrait-il entraver l'accomplissement d’un devoir sacré! (Repoussant l’eau-de-vie.) C’est cette drogue qui m’empoisonne l’esprit, je crois. J’ai eu tort d’en prendre, même le peu que j'en ai bu. Demain, quand mes idées seront éclaircies, je confierai tout à Karl. D’ici là, reposons-nous. Je n’ai ni le courage ni la force de me déshabiller. Bah ! Je vais me jeter dans ce fauteuil... Une heure de sommeil me remettra d’aplomb, (il s’installe dans le fauteuil près de la cheminée.) Maudite eau- 06 -vie, va ! (Il souffle la bougie dont la flamme gène ses yeux et s’accote pour dormir. Le théâtre n’est plus éclairé que par la double clarté du grand feu de la cheminée et d’un rayon de lune filtrant par la fenêtre.) Marguerite, ange aimé, veille sur moif...
Un moment de silence, puis le large pêne de la porte est soulevé lentement; puis, lentement h son tour, la porte est ouverte et Riscbenbach se glisse sans bruit par Penlre-bâilloment. Après avoir refermé la porte avec précaution, il s'avance à pas de loup vers le lit dont il soulève le rideau. Au moment où il se penche sur l’oreiller, Georges qui, dans son demi-sommeil, suit les mouvements de cette ombre qni s’agite devant lui, se lève subitement.