Projet* d'émancipation
De 1855 à 1855, aussitôt que le gouvernement eut nommé une commission pour préparer l'abolition de l'esclavage dans les colonies de la Hollande, il reçut 32 projets pour Surinam, 7 projets pour les Antilles1.
Une enquête et un examen approfondi, parfaitement résumés dans les deux rapports du 26 août 1855 pour Surinam, et du 26 mai 1856 pour les Antilles, ont abouti à un projet, proposé le 25 septembre 1857*. Il est curieux de voir comment un gouvernement si prudent, éclairé par l'expérience des autres nations, entend résoudre celle grande question.
Voici les bases du projet de 1857 :
1° L'abolition sera immédiate; on a reconnu que les délais troublent toulet ne préparent rien.
2° Les maîtres seront indemnisés. Le tarif de l'indemnité ne sera pas uniforme.
A Surinam, on évalue les esclaves, mâles ou femelles :
Plantations de canne à sucre a 500 florins
— de café, cacao 325
— de forêts 240
Coton, riz 200
Domestiques, suivant l'âge, de 50 à 500 et
même 700
« Nous remarquons au nombre de ces projets ceux de Mgr Mewindl, vicaire apostolique de Curaçao, et de M. Putnian, ancien curé de cette île.
s Nous devons tous ces renseignements à l'obligeance de M. de Frezals, secrétaire de la légation de France en Hollande, el à une excellente Not«rédigée par M. lux, l'un des hommes les plus distingués et les plus honoré, bles de la Have.
Dans les Antilles, on estime l'esclave mâle ou femelle, selon son âge, de 50 à 500 florins; de 50 à 405 11. pour la petite île de Saba.
5° Les esclaves s'engageront pour douze mois au moins, à travailler pour leur ancien maître ou pour un autre à leur choix. Ceux qui n'auront pas pu ou pas voulu s'engager seront groupés, au nombre de 1,500 au plus, en communes rurales.sous la direction d'officiers du gouvernement, sur des terres achetées ou expropriées dans ce but.
Tout membre d'une commune, âgé de 20 à 60 ans, doit à la commune cinq jours de 9 heures, par semaine, de travail.
Les esclaves domestiques sont groupés en sociétés ou yihlen, dirigées par des officiers du gouvernement e) dont le siège est à Paramaribo. Ils doivent au gilde un travail analogue, selon leur métier.
4° Les esclaves doivent prendre un nom de famille, élire un domicile et en justifier.
5° Les enfants nés après la loi sont libres, mais jusqu'à l'âge de douze ans, ils demeurent sous la puissance des parents.
6° Tous les émancipés doivent contribuer à la création d'un fonds destiné à rembourser l'État des frais de leur émancipation.
7° On a préparé, en outre, de nombreux règlements de détail.
La Commission avait proposé d'exproprier les plantations et les esclaves à la fois, par ce motif que le sol sans les esclaves n'a pas de valeur. Plus généreux, le gouver-
nement laisse aux propriétaires la terre et les constructions, et leur promet une indemnité, dont le total s'élève à
Surinam 14,096,760 florins
Curaçao et les îles 2,292,950
Saint-Martin 250,000
On évalue les recettes des communes et des gilden à 3,000,000 florins, et leurs charges à 1,288,475 fl.
Ce serait donc un excédant annuel de 1 ,711,525 fl. servant à rembourser l'État.
Ces projets, présentés à la deuxième Chambre des États généraux le 24 septembre 1857, ont été relirés, étudiés, modifiés et transformés en un second projet déposé le 25 octobre 1858'. On avait trouvé dure l'obligation imposée à l'esclave de payer sa liberté, pendant de longues années, »et de rester ainsi indéfiniment esclave d'une dette ; on se borne à le soumettre à un impôt de capitation et à un droit de réquisition pour les travaux publics. On avait jugé dangereux le payement d'une indemnité toute en argent qui, une fois payée, irait aux créanciers, sortirait de la colonie et n'alimenterait pas Je travail; la fondation d'une banque à Paramaribo et le payement en actions de celle banque d'une partie de l'indemnité, parent à ce danger. On accorde aux propriétaires le droit d'opter entre l'indemnité et une expropriation totale qui rendrait l'État propriétaire de leur plantage, sauf à l'affermer pour un prix convenable. Les
1 V. le texte de ce projet à V Appendice.
LA HOLLANDE. 277 mesures les plus minutieuses sont prises pour que l'esclave soit rendu libre avec ses vêlements, ses outils et tout ce qui est censé lui appartenir, mais en même lemps les mesures les plus sévères sont proposées pour que la liberté ne le dispense pas du travail ; il doit être engagé, au moins pour douze mois; il est puni pour vagabondage ou simple oisiveté ; c'est encore un esclave, mais un esclave qui peut choisir son maître et sa résidence; il a toutes les libertés, excepté celle de ne pas travailler.
Après des diseussions, des amendements et trois années de retards, ce projet, pourtant si prudent, n'a pas été encore adopté, malgré de solennelles promesses, qui, après avoir apaisé l'opinion, finiront par la lasser.
Il arrive ce qui est arrivé en France. A une vive agitation par la presse, les livres, les pétitions, qui s'est manifestée surtout de 1840 à 1844, a succédé le silence. Puis c'est des colonies elles-mêmes qu'est venue la demande de l'abolition l. Après l'émancipation française, précédée de l'émancipation anglaise, on s'est écrié que Surinam placé entre Demcrary el Cayenne, allait perdre tous ses esclaves par l'insurrection ou par la désertion; inquiets d'une propriété si menacée, au moins les colons voulaient-ils s'assurer de 1 indemnité.
Les projets ont été entassés sur les projets, les promesses ont été ajoutées aux promesses; mais on s'est aperçu que les pauvres noirs restaient tranquilles; demêmeque leurs défauts servent à justifier l'esclavage, leurs vertus servent à retarder l'affranchissement. On a calculé l'in-
1 Étal de la question coloniale, par M Ackersriyck, Utrecht, 1861, chez T. de Bruyn.
demnité, et elle a paru aux propriétaires très-maigre, aux financiers très-lourde. Les budgets ne s'ouvrent pas aisément aux actes de vertu qui coûtent cher.
Il est vrai, l'incertitude fera plus de mal aux colons que ne leur en pourrait faire l'émancipation; mais il ne faut pas attendre ni que les nègres se révoltent ni que les blancs se repentent; c'est au gouvernement à se résoudre. Le roi qui Ta promis ne tardera pas, espérons-le, à ajouter ce lustre à l'honneur de son règne et à la gloire de la Hollande. Riche, commerçante, libre, chrétienne, cette noble nation voit sa richesse et son commerce, sa liberté et sa religion, souillés par la servitude. Quelques-uns des palais du lleerengracht ou du Keizersgracht ont été payés par le labeur des nègres. La France, l'Angleterre, le Danemark, la Suède, la Russie, la régence de Tunis n'ont plus d'esclaves, et la Hollande est, avec la Turquie et l'Espagne, la seule nation de l'Europe qui en possède encore. L'opinion est décidée, l'expérience est faite, la loi est préparée, le gouvernement est engagé, la colonie est résignée; on attend, on ajourne, on hésite.
Dans son généreux écrit, M. Van Hoevell1, rappelle la grande fête qui eut lieu dans l'église neuve d'Amsterdam , le 12 mai 1849, à l'occasion de l'avènement du roi Guillaume HI. Autour d'un écusson dont les allégories rappelaient la gloire et la fortune de la Hollande, resplendissait cette belle devise : Justitia, Pfetas, Fides, mais une main inconnue se sentait tentée d'écrire au-dessous de ces mots : Surinam ! Sur cette terre hollandaise où sévit l'esclavage, la devise est fausse et l'écusson est taché.
' Slave» en vrijett, Tweede Dcel, p. 24G, et aussi Emte Ik-el, p. \, 2, 5.
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