LA TRAITE , L'IMMIGRATION, L'AFRIQUE
John Wesley a appelé l'esclavage V abrégé de toutes les infamies. Canning a défini un navire négrier, la plus grande réunion de crimes sous le plus petit espace. Robert Peel a dit que ce trafic excite à plus de crimes qu'aucun acte public qui ait jamais été commis par aucune nation, quelque fût son mépris pour les lois dit w es et humaines. Je crois qu'on peut appeler aussi l'histoire de la traite des esclaves et de l'abolition de la traite un résumé de la honte et de la grandeur du genre humain.
I. — Au dix-septième et au dix-huitième siôcle, aux siècles de Louis XIV et de Voltaire, à la veille de la Révolution française et encore au lendemain, l'Europe entière
se livre ouvertement à la traite des noirs. Quelques hommes gémissent, et, disons-le à l'honneur de la foi catholique, l'Église ne cesse de protester1. Mais les rois signent des traités, au nom de la sainle Trinité, pour organiser la traite. Elle est l'une des ressources financières principales d'une grande monarchie catholique, l'Espagne.
Les asimtos, Irailés ou contrats du gouvernement espagnol avec divers particuliers ou diverses compagnies étrangères pour fournir d'esclaves noirs ses possessions (]'outre-mer, furenl très-fréquents depuis le commencement du seizième siècle. Comme ce trafic était entouré de beaucoup de garanties, cl qu'au monopole de la vente des nègres s'ajoutait le bénéfice d'introduire en fraude beaucoup d'autres objels de commerce, les gouvernements de l'Europe tâchaient par tous les moyens imaginables d'assurer ce privilège à leurs sujets. Charles V 1 octroya en 1517 à ses compatriotes les Flamands. Ils en tirèrent de tels bénéfices et se multiplièrent à un tel point en Amérique, qu'ils en vinrent aux mains avec les Espagnols à Saint-Domingue, tuèrent, en 1522, le gouverneur àe cette île, et assiégèrent le fort. Depuis lors, le gouvernement se résolut à limiter considérablement les
1 A la suite de Robertson. Hist. £ Amérique, liv. 111, tous les écrivains ont redit, et le savant Mémoire de M. Charles' Giraud répète (Comptes rendus de l'Académie des sciences morales. Avril 1801, p. 178) que la traite est due à Las-Casas, dont la charité inconséquente, afin de décharger (es Indiens qu il défendit si énergiquement, aurait proposé d'asservir les Africains. Mais Dochlinger {Hist.eccL, t. 111, § 160, p. 397) démontre que cette imputation est calomnieuse, ainsi que nous l'avons déjà établi, 1" partie. In Religion dans les coloni-s , p. 586. m
miento*1. Ils cessèrent en 1580, mais les besoins du trésor, la nécessité de rembourser aux Génevois les sommes énormes qu'ils avaient fourni pour l'expédition de /'mmncible Armada, portèrent Philippe II à conférer de nouveau le privilège de Vasiento. Gomez Reinel en fut gratifié de 1595 à 1600. En cette année, on traita pour neuf ans, avec le Portugais Jean Rodriguez Conlinho, gouverneur d'Angola. Il s'engagea à fournir aux colonies 4,250 esclaves par an et à payer au roi une rente de 1 62,000 ducats. Sa mort, en 1605, fit passer le contrat à son frère Gonzalez Vaez Continho.
Le 26 septembre 1615, nouvelle concession à un autre Portugais nommé Antonio Fernande/ Del vas, pour huit ans. Il s'oblige à introduire 5,500 esclaves et à payer 115,000 ducats par an. Encore un Portugais, Manuel Rodriguez Lamego, traite pour huit autres années, en 1625, et s'engage à fournir 5,500 esclaves et à payer 120,000 ducats, 2,500 esclaves et 95,000 ducats sont les conditions stipulées, en 1 651 , pour huit nouvelles années, avec les Portugais Cristobal Mendez de Sossa et Melchior Gomez Anjel.
La guerre entre la France et l'Espagne et d'autres motifs ignorés interrompent les axtentos jusqu'en 1662. Domingo Fullo et Ambrosio Lomelin en jouissent alors pour neuf ans, pendant lesquels ils doivent fournir 24,500 nègres et payer au roi 2,100,000 piastres. La
1 Tratudos, eonventos y dcclaraciotus de paz y de comercio que liun hecho con las potenlùts estrangcras los monarcos espanoles de la casa de Borbon desde cl ano de 1700 hastaeldia, fueslosenorden, etc., por don Al.jan<lt o(lelCantillo. Madrid. 1843, pp. 3?, 55, 58, 72, 78, 800, 857.
ferme passe pour cinq ans, en 1674, à Antonio Garcia et don Sébastien de Siliccos, moyennant 4,000 esclaves et 450,000 piastres. Le contrai est rompu, faute d'exécution, et un autre est conclu en 4 676, pour cinq ans, avec le consulat de Séville, offrant de payer 1,125,000 piastres et 1 ,200,000 de prime, puis le 27 janvier 1 682, avec don Juan Barrozzo del Pazoet don Nicolas Porcio, de Cadix, pour 1,125,000 piastres. Il est transféré après eux aux Hollandais don Ballhazar Coimans, puis en 1692, à don Bcrnardo Francisco Marin de Guzman, résidant au Venezuela. moyennant2, 125,000 écus [escudo* de plata) , pour cinq ans, enfin à la compagnie portugaise de Guinée, de 1696 à 1701 .
Ce contrat, par lequel la compagnie s'obligeait, en propres termes, à fournir dix mille tonnes de nègres (diez mil ton dadas de vegros), donna lieu à tant de scandales et de difficultés, qu'une transaction pour le metlre à néant dut intervenir, le 18 juillet 1701, à Lisbonne, entre les deux rois d'Ksp igne et de Portugal, Philippe V et don Pedro 11, traitant, comme d'usage, au nom de la sainte Trinité (el nombre del santisima Trinidad1).
Au traité avec le Portugal succède un traité avec la France. Le 27 août 1701 , le roi très-catholique et le roi trh-chreticn stipulent pour dix ans (1702-1712), que le monopole du transport des nègres dans les colonies de l'Amériqueappartiendraà la compagnie royale deGuinée, représentée parM. du Casse, chef d'escadron, gouverneur de Saint-Domingue. Elle se charge de «Yasiento »»
* * V. le texte dans le recueil -'e Cantillo, p. 32.
c'est-à-dire de l'introduction des esclaves nègres dans les Indes occidentales de l'Amérique appartenant à Sa Majesté catholique, afin de procurer par ce moyen un louable, pur, mutuel et réciproque avantageant faable, pura, muta a y rvciprocadutilidad), à leurs Majestés et à leurs sujets ; elle fournira en dix ans 4,800 pièces d'Inde (piezas de Induis), des deux sexes et de tous Ages, tirés d'une partie quelconque de l'Afrique, excepté de Minas et du cap Vert, attendu que les nègres de ces pays ne sont pas propres pour lesdites Indes, soit 4,800 nègres par an (art. 1er).
Pour chaque nègre, la Compagnie payera 33 écus 1 3 (chaque écu valant 3 livres tournois (art. 11).
A cause des besoins pressants de la couronne d'Espagne, la compagnie avancera 600,000 livres tournois (art. 111), sur les 4,755,000 qu'elle doit, et en retour, il lui est fait remise des droits sur 800 nègres par an. Les navires doivent être français ou espagnols, les équipages de toute nation, mais exclusivement catholiques (art. VIII). L'introduction pourra avoir lieu dans tous les ports où il y aura des officiers de l'Espagne. Dans les îles du Vent, Sainte-Marthe, Cumana, Maracaybo, les noirs ne pourront être vendus au delà de 300 piastres, mais partout ailleurs, le plus cher que-, la compagnie le pourra (art IX). Sa Majesté catholique place le traité et les opérations de la compagnie sous la protection de tous les fonctionnaires des possessions espagnoles. Elle engage sa foy et sa parole royale à ladite compagnie, regardant le traité comme son propre bie el se réservant à elle seule la connoissance de tous les cas qui peuvent survenir
dans l'exécution (art. XIX, XX). Mais si les capitaines débarquent d'autres marchandises que les nègres, ne fu$$enl-il$ coupables que de négligence pour n'avoir pas veillé soigneusement à empêcher le débarquement de ces objets de contrebande, ils seront condamnés à mort et la sentence exécutée sans délai ni appel (art. XXII). Le droit sera de même pour les nègres morts avant d'être vendus (art. XXIV). Les navires de YÂsiento pourront faire des prises sur ceux qui feraient illicilement le même commerce qu'eux (art. XXVII). Les deux rois sont intéressés pour moitié dans l'affaire, chacun pour un quart. Sa Majesté catholique a pour sa part à verser un million de livres tournois, mais on Ten dispense, moyennant un intérêt de 8 0/0 et la compagnie comptera dès à présent à ladite Majesté des profita qui lui appartiendront (art. XXVli).
Lorsque ce traité prit fin, l'Angleterre obtint que le monopole lui fût concédé pour trente ans (1 71 5-1 754). Ce fut l'objet du traité connu proprement sous le nom de traité de l' Asiento, en date du 26 mars i 7 1 5. Sa Ma jesté britannique se chargeait d'introduire dans l'Amérique espagnole 144,000 pièces d'Inde des deux sexes de tout âge, soit 4,800 par an, moyennant 55 piastres écus et 1/5 d<; piastre par tête (1,11). Les conditions étaient à peu près les mêmes que celles du traité avec la France. Même obligation d'avancer à cause des besoins de la couronne, deux cent mille piastres escudos ( 111) moyennant remise annuelle du droit sur 800 nègres (IV ). Même droit d'importer dans tous les ports du nord et Buenos-Ayres (Vil). Mais lesAnglais, plus habiles, ob-
tinrent de plus grands avantages commerciaux. Ils po u vaient introduire plus de 4,800 esclaves par an, pendant lesvingt-cinq premières années, en ne payant pour ce supplément que 16 2/5 piastres (VI). Ils recevaient des terrain» pour établir leurs factoreries aux lieux d'embarquement et de débarquement ( IV). Ils firent changer la peine de mort pour contrebande en une peine et une amende (XXII), se lirent accorder quinze jours de répit avant de payer pour les nègres débarqués en étal de maladie, et dispense si le nègre mourait dans ce délai (XXIV ). Les deux rois étaient intéressés poui moitié, chacun pour un quart, dans le trafic, elle roi d'Espagne dispensé de payer sa part en capital , à condition de servi r un intérêt de 8 pour 1 00, comme dans le précédent traité (XXVlll). Enfin, par un article additionnel, pour témoigner à Sa Majesté britannique l'envie quelle a de lui faire plaisir, Sa Majesté catholique accordait la faculté d'envoyer annuellement un vaisseau de 500 tonneaux pour commercer avec l'Amérique, à condition de ne vendre les marchandises qu'au temps des foires, pas avant l'arrivée des flottilles et galions, Sa .Majesté se réservant d'ailleurs encore dans cette opéralion 1 4 des profits et 5 pour 1 00 sur les trois autres quarts (art. 45) '.
Toutes ces stipulations furent consacrées de nouveau dans le traité de paix préliminaire, signé à Madrid le
1 I>ès le 12 juin 1716, par un traité interprétatif, l'Angleterre obtenait que les 500 tonneaux fussent portés a 650, pendant dix ans, que l'époque des foires de Carthagène, Porto-Bello et la Vcra-Cruz fussent à jour fixe, qu'on permit de porter à Buénos-Ayres le reste des marchandises contre lesquelles étaient troqués les nègres en Afrique, enfin que le payement des droits ne fût compté qu'à partir de 1717.
27 mars 1715 (art. 9), et par l'art. 12 du traité d'Utrecht (15 juillet 1 705), le même traité qui fixe la succession d'Espagne, et cède à l'Angleterre la possession de Gibraltar et de Minorque.
En 1745, l'Angleterre faillit rallumer la guerre en Europe, parce que l'Espagne refusa le renouvellement de ce traité1.
L'âme est remplie d'horreur lorsqu'on se condamne à parcourir ces tristes détails. Un seul gouvernement, l'Espagne, qui prend le nom de catholique, a conclu en moins de deux siècles, plus de dix traités pour autoriser, protéger, exploiter, le transport de plus de 500,000 esclaves. 11 a prélevé sur chacune de ces têtes humaines, comptées par pièce ou par tonne, un impôt dont le total dépasse 50,000,000 livres. Dans tous ces traités, pas une disposition, pas une syllabe destinée à défendre ces malheureux contre les abus et les souffrances. Mais des rois stipulent sans pudeur leur part de profit, et Tune des plus puissantes nations, l'Angleterre, alors gouvernée par une femme, la reine Anne, s'assure par un traité fameux dont l'un des négociateurs fut un évèque*, l'autre, un lordStrafford, un monopole lucratif et honteux, dont elle jouit encore jusqu'à la moitié du dix-huitième
1 Discours de M. Dudon, Moniteur du 18 mai 1825.
En France, jusqu'en 1791, la traite a été encouragée par des primes. Entre autres documents, j'ai sous les veux une lettre du ministre de la marine (8 septembre 1783) écrivant à MM. de Bellecombe et de Bongars à Saint-Domingue. < Il est très-intéressant de maintenir la conâance du commerce pour ne pas ralentir les spéculations pour la traite. »
(Archives des colonies.)
* Jean, évêque de Bristol, doyen de Windsor, gardien du sceau privé.
siècle, qu elle partage avec les autres nations jusqu'à la fin.
J'ose dire à l'honneur du dix-neuvième siècle qu'il ne se trouverait plus en Angleterre, en France, à peine en Espagne, un roi, un ministre, un commis, prêt à mettre son nom au bas de pareilles infamies.
II. — Ce n'est pas à la Révolution qu'est due l'abolition delà traite. On trouve les nègres au nombre des denrées coloniales, dans la Balance du commerce, en 1789, en I 790, en 1 791 . Dans le rapport sur les résullats du commerce extérieur de la République fait à la Convention, le 17 septembre 1792, imprimé par son ordre en 1795, Je ministre Roland s'excuse, attendu l'état des colonies, de ne pouvoir faire connaître exactement le nombre des cultivateurs africains transportés par nos armateurs dans les îles de l'Amérique *. Au tableau des primes et encouragements, il indique que les gratifications relatives à la traite des noirs n'ont pas été payées postérieurement à la loi du 25 janvier 1 791 , vu le silence que les Assemblées constituante et législative ont gardé depuis sur cet objet 2. A la fin de ce rapport, emphatique et ridicule, Roland s'écrie à propos des colonies : « Puisse le génie de la liberté purifier sans les anéantir, des relations qui , sous plus d'un rapport, n'honorent pas l'humanité...» Il conclut en monlrant « le territoire de la République, fermé par un double mont, baigné par l'une et l'aulre mer, devenu le club central où les hommes de toutes les na-
1 Note, au bas du tableau n° 25, p. 150. * Observations sur le tableau 25, p. 156.
lions se rendront pour puiser des leçons de fraternité1.»
Ce que l'Europe enlière avait fait, ce que la Révolution française n'avait pas défait, ce que le pouvoir absolu refît, l'honneur de le détruire appartenait à l'Évangile, servi par la liberté. Une poignée de chrétiens, en agissant sur l'opinion, a agi sur le monde; ils ont obtenu, spectacle presqu'inouï sur la terre, un triomphe pacifique de la justice.
Ces hommes, on le sait, étaient Wilberforce,Clarkson, Grenville, Sharp, Buxton, quelques pasteurs ou chrétiens, obscurs et persévérants.
Sept fois ils proposèrent lebill d'abolition et sept fois il échoua. Lorsqu'ils réussirent enfin, ils avaient à lutter contre les plus puissants personnages de lêur pays, lord Eldon, qui affirmait encore en 1807 au Parlement que « la traite avait été sanctionnée par des parlements ou siégeaient les jurisconsultes^ plus sages, les théologiens les plus éclairés, les hommes d'Etat les plus éminenls;» lord Hawkesbury, depuis le comte deLiverpool, qui proposait de rayer dans le préambule de la loi les mots: « incompatible avec les principes de justice et d'humanité »; le comte de Westmoreland qui déclarait que « lors même qu'il verrait tous les presbytériens et les prélats, les méthodistes et prédicateurs, les jacobins et les assassins, réunis en faveur de l'abolition de la traite, il n'en élèverait pas moins sa voix dans le Parlement contre cette mesure *. »
1 P. 13. On sait qu'en 1802 le Consulat plaça de nouveau la traite sous la protection de la loi.
* Cités dans la protestation du ministre du Brésil, M. de Abreu, 22 octobre 18i.\ Heoue col., 1840, VIN, 62.
Grâce à Dieu, la passion généreuse qui inspirait la loi de 1807, anima désormais tous les ministres qui eurent à l'appliquer et, depuis plus d'un demi siècle, celte flamme ne s'est pas étcinle un seul jour.
On a accusé l'Angleterre d'avoir agi par intérêt, on a même imaginé qu'elle avait pour but de ruiner toutes les colonies à travailleurs africains, y compris les siennes, afin d'assurer le monopole agricole et commercial de ses immenses possessions des Indes1. On a prétendu qu'elle avait voulu conquérir, sous prétexte d'humanité, la surveillance de toutes les marines du monde, la haute police des mers.
Ses efforts, ses dépenses, les difficultés auxquelles elle s'est exposée, le langage de ses hommes d'État, mettent hors de doute le complet désintéressement de l'Angleterre. Il est possible qu'elle ait trouvé son intérêt dans son devoir, et que, parmi ses hommes d'Étal, les uns aient élé plus sensibles à l'utilité , les autres à l'humanité. Sachons féliciter la nation dont les intérêts sont si bien d'accord avec ceux du genre humain, sans chercher toujours de petits motifs aux grandes actions. L'abolition de la traite dans l'univers entier est devenue comme un article de foi de la politique anglaise.
Au Congrès de Vienne, le 8 février 1815, une déclaration contre la traite fut signée au nom de l'Angleterre, l'Autriche, la France, le Portugal, la Prusse, la Russie, l'Espagne et la Suède. Déjà, l'Angleterre avait obtenu de
1 Opinion de M. Dejean delaBàlie, Précis de l'abolition de Veschnwje.
2t>2 L'ESCLAVAGE.
la France, dans le Traité àt Paris du 50 mai 1814, un
article ayant ce but1.
En 1818, au congrès d'Aix-la-Chapelle; en 1822, au congrès de Vérone, les cinq grandes puissances répètent les mêmes déclarations.
L'Angleterre employa sans relâche tous les efforts de sa diplomatie, depuis 1814, pour obtenir des diverses puissances des traités particuliers*.
Elle eut besoin de vingt-sept années pour persuader le Portugal.
Par une convention du 21 janvier 1815, suivie d'un traité signé le 22, l'Angleterre avait promis la remise d'une ancienne dette et 500,000 livres sterling pour indemniser les propriétaires des bâtiments portugais capturés avant cette époque par les croiseurs anglais, et le Portugal avait interdit la traite sous pavillon portugais, excepté pour alimenter ses propres possessions. Par une autre convention du 28 juillet 1817, les deux nations s'accordèrent le droit réciproque de recherche, de détention des négriers, de jugement par des commissions mixtes. Le Portugal promit une pénalité spéciale contre les sujets portugais qui se livreraient à la traite. En dépit de ces f conventions, près de 60,000 esclaves5 étaient transportés au Brésil en 1822, dans l'année où ce vaste empire se sépara de la métropole. Notes, remontrances, menaces, demeurèrent sans effet jusqu'en décembre 1856. Un dé-
« Articles additionnels. Art. 1".
* Someaccount ofthe trade in slaves, by James Bandinel, 1 8 42, lièv. col., 1844, 11, p. 154 à 214. — On the Slave Trade, by sir J. Fowell Bitxton, 1849.
5 Hev. col,, loc. cit., 160.
cret défendit alors aux sujets portugais d'opérer la traite, mais il ne fut exécuté nulle part, et pas même publié au Mozambique. La traite continua à se faire sous pavillon portugais, avec la connivence des fonctionnaires portugais au profit de l'Amérique et de tous les aventuriers des colonies de l'Europe. Le 24 août 1859, les deux chambres anglaises votèrent un bill qui autorisait les croiseurs britanniques à arrêter les négriers portugais et les cours de vice-amirauté à les juger.
C'était punir une violation du droit des gens par une autre violation. Vaincu, le Portugal concéda par un traité du 3 juillet 1842 le droit de visite et de recherche, le jugement par des commissions mixtes, l'obligation de démolir ou de vendre les navires condamnés, l'assimilation de la traite à la piraterie, l'application aux condamnés de la peine inférieure à la peine de mort, la liberté des esclaves saisis.
Il fallut user du même procédé, en 1845, avec le Brésil, bien que le traité de 1817 avec le Portugal eût été suivi d'une convention nouvelle du 23 novembre 1826. Plus de 50,000 esclaves étaient encore importés en 1849. V Une loi du 1 7 juillet 1850 réprima enfin cet odieux trafic.
Avec l'Espagne, la lutte dura vingt et un ans. Le traité du 28 août 1814, celui du 25 septembre 1817 par lequel l'Angleterre avait promis 400,000 livres sterling, le décret du 19 décembre 1819, la convention additionnelle du 10 décembre 1822, demeurèrent sans effet. A Madrid, le gouvernement prohibait la traite; à la Havane ses agents l'encourageaient et la mettaient à profit. Toutes les représentations les plus énergiques furent inutiles
jusqu'au 28 juin 1835. A cette date, après la mort du roi Ferdinand, le gouvernement constitutionnel conclut avec l'Angleterre un traité efficace, au moins pour la traite sous pavillon espagnol.
Nous l'avons dit, la France avait promis, au traité de Paris (1814), l'abolition de la traite. Le 29 mars 1815, à son retour de l'île d'Elbe, Napoléon la déclara abolie. Une ordonnance du 8 janvier 1817 répéta cette interdiction. Cependant le gouvernement de la Restauration refusa d'entrer dans une ligue proposée aux grandes puissances par l'Angleterre pour assimiler la traite à la piraterie, relirer aux trafiquants la protection de leur pavillon national, interdire l'accès aux produits des colonies à esclaves. On se borna à prononcer, par une loi du 25 avril 1825, la peine de l'amende, de l'emprisonnement et de la déportation contre les Français engagés dans le commerce de traite. On connaît assez les traités du 30 novembre 1831 et du 22 mars 1833, qui concédèrent le droit réciproque de visite, les débats auxquels ils donnèrent lieu, le refus de ratification du traité du 20 novembre 1841, entre les grandes puissances, enfin la convention du 28 mai 1845, dont le terme est maintenant expiré sans qu'elle ait été renouvelée. C'est d'ailleurs à la fin de 1850 que remonte la constatation du dernier fait de traite sous pavillon français.
L'abolition de la traite est un des articles de la constitution des États-Unis, mais cet articleen ajourna j::sqn'en 1 807 la cessâlion. Toutes les propositions de traité, adressées au gouvernement de Wasbington par l'Angleterre, en 1819, 1820, 1823, 1824, 1831, 1834, 1839, 1841, les
résolutions du congrès en 18:21 et 182:2 n'ont pas abouti à une convention. Les Étals-Unis se sont toujours refusés au droit de visite. Seulement, par un traité du 9 août 1842, les deux puissances se sont obligées (art. 8) à entretenir séparément en surveillance à la cote d'Afrique une force navale d'au moins 80 canons.
L'Angleterre a traité plus aisément avec la Hollande1, la Suède*, le Danemark5, le premier État qui aitaboli la traite, la Russie, l'Autriche, dont les bâtiments transportaient des noirs de Barbarie en Turquie, la Prusse \ le royaume de Naples*, la Toscane6, la Sardaigne ', les villes anséaliques8, Haïti9, le Texas10, le Mexique11, la Colombie11, la Nouvelle-Grenade1*, Venezuela14, l'Équaleur15, l'Uruguay10, Buenos-Ayres1', le Chili1', le Pérou et la Bolivie19.
* A mars 1818, 31 décembre 1822, 25 janvier 1825. 7 février 1857. 2 6 novembre 1824, 15 juin 1835.
26 juillet 1835.
* 19 février 1812, Russie, Autricbe, Prusse. 5 li février 1858.
0 24 novembre 1837.
7 8 août 1834.
* 9 juin 1837.
* 23 décembre 1839.
10 18 juin 1842.
«» 20 décembre 1820, 29 juillet 1841.
** 18 avril 1825.
" 15 mars 1839.
'« 13 juin 1839.
" Février 1825, 24 mai 1859.
» 19 janvier 1859, 7 août 1841.
,,J 5 juin 1837, 25 septembre 1840. V. la liste de ces traités, Itev. col., 1814, IV, 253.
29(ï L'ESCLAVAGE.
Par vingt-trois traités, obtenus en moins de trente ans, l'Angleterre est ainsi parvenue à décider presque toutes les nations chrétiennes, selon la belle expression de lord Àberdeen, « à prendre place parmi les grandes puissances de la chrétienté, qu'unit entre elles un sentiment commun de commisération et de justice1. »
La plupart de ces peuples et quelques autres, comme la Grèce (1840), avant ou après ces traités, consacrèrent des lois spéciales à l'interdiction du trafic des esclaves, tandis que par une bulle mémorable du 3 décembre 1 839, le souverain pontife Grégoire XVI faisait retentir d'une senlence solennelle de condamnation contre cette odieuse coutume la catholicité tout entière, au nom de la loi des lois, l'Évangile, au nom du législateur des législateurs, Dieu.
L'œuvre eût été incomplète si l'on n'eût agi que sur les acheteurs d'esclaves, sans influer sur les vendeurs. Aux traités avec les grandes puissances de l'Europe ou del'Amérique, succédèrent les traités avec les petites puissances de l'Afrique. On aurait pu être tenté de malmener par la force ces infimes monarques régnant par la brutalité sur des territoires mal définis, et sur des sujets misérables; l'Angleterre crutdigned'elle de les traiter selon le droit des gens, science où elle les trouvait peu avancés. C'est dans toutes les meilleures formes des chancelleries que Sa Majesté britannique signa des conventions avec Nama-Comba, chef de Cartabar, en Gambie1 ; avec Obi-Osai, chef du
* Dépêche de 1841 aux États-Unis.
8 Ibid., 1840, p. 250.
pays d'Abok, sur les bords du Niger , avec Eyamba, chef du Calebar, ou avec Radama, roi de Madagascar, en 1 841 ; puis, en 1847, avec presque tous les chefs des côtes des Bissagos, de Sierra-Leone, des Graines, d'Ivoire, de Congo, du Gabon, de Loango. Pour donner une idée de ces sortes de conventions, nous citerons la plus courte, faite le 7 mars 1841'.
William Simpson Blount, lieutenant commandant le bâtiment à vapeur de Sa Majesté, lePluton, au nom de Sa Majesté la Reine d'An- ♦ï'eterre, et le roi Bell, du village Bell, a Cameroons.
Sont convenus les articles et conditions qui suivent : Art. Ier. Les deux parties contractantes arrêtent qu'à partir de la date de ce traité, cesseront entièrement sur le territoire du roi Bell , et partout où son influence pourra s'étendre, la vente et le transport des esclaves ou autres personnes, quelles qu'elles soient; et que ces personnes ne pourront être transférées d'un point quelconque du territoire du roi Bell dans une antre contrée, île ou possession d'aucun prince ou potentat. Le roi Bell fera une proclamation et une loi défendant à ses sujets ou à toute personne dépendant de lui, soit de vendre aucun esclave, pour le transporter hors du territoire, soit d'aider ou d'encourager aucune vente de cette espèce, sous peine de punition sévère.
Art. H. Le roi Bell s'engage à avertir les croiseurs de Sa Majesté Britannique de l'arrivée de tous les navires négriers qui pourraient entrer dans la'rivière.
Art. III. En considération de cette concession du roi Bell, et pour remédier à la perte de revenus qu'elle doit lui occasionner, le lieutenant W. S. Blount s'oblige, au nom de Sa Majesté Britannique, à remettre, chaque année, pendant cinq ans, audit roi Bell les articles suivan ts :
Soixante fusils, cent pièces de drap, deux barils de poudre, deux «/Md.,1844, IH, 550.
juincheons de rhum, un habil écarta le avec épauleltes, une épée.
Lesdits cadeaux seront délivrés en échange d'un certificat signé <lu roi Bell, constatant que les conditions ci-dessus ont été mises à exécution.
Dans d'au très traités, des conditions plus sérieuses ont été introduites. Ainsi dans le traité avec les chefs de Malimba (1847), il est convenu que nulle maison, magasin, baracoon quelconque, ne peut être élevé pour la traite, que les chefs doivent détruire colles qui seraient ou sont déjà construites, et que, s'ils ne le font pas, les Anglais peuvent les démolir eux-mêmes, de même que saisir les embarcations, et prouver, d'une manière sérieuse aux chefs de Malimba, le déplaisir de la reine d'Angleterre. Il est convenu encore que les nègres déjà détenus pour être exportés, seront remis aux Anglais pour être conduits dans leurs colonies et libérés. Enfin, il est accordé aux Anglais une entière liberté de commerce1.
Des conventions furent signées, en 1822, en 1859, puis renouvelées en 1845, avec un roi plus puissant, l'iman de Mascate*, qui domine une grande partie de la côte orientale d'Afrique depuis le golfe Persique, jusqu'aux possessions portugaises, y compris les îles de Zanzibar, Pemba, Monfia. Ses états sont le théâtre de la traite odieuse faite par les Arabes, il en reçoit de la côte et de Madagascar. Des nègres chargés de denrées, sont conduits à la côte, puis vendus par-dessus le marché,
1 Ibid, 18if>, VIII, 387.
*lbid., 1847, XIII, 198.
avec leur fardeau ; Fini an tire de ce commerce plus de 20,000 livres sterlings par an ; on vendait, en 1844, au dire du capitaineHamm erton, un enfant de 30à 80 francs, un homme de 80 à 160 francs, une femme jusqu'à 190 francs; sauf à la revendre, Dieu sait dans quel état, sur les côtes d'Arabie ou de Perse, de 15 à 50 francs; on jetait aux chiens les esclaves morts. L'iman Seïd-Saïd promit de renoncer à la traite, et de l'interdire à ses sujets. Un consul fut établi à Zanzibar, et les croiseurs anglais furent autorisés à saisir les navires et les sujets de Sa Hautesse.
Un certain nombre de traités fut conclu avec des cheiks . arabes sur la côte occidentale du golfe Persique.
La France, depuis la convention de 1845, fut associée à plusieurs de ces traités et en conclut directement quelques autres.
Un comité d'enquête, nommé en 1 853 par la Chambre des communes, constata qu'il y avait à cette époque entre la Grande-Bretagne et les autres puissances civilisées, vingt six traités en vigueur pour la suppression de la traite, et soixante-cinq traités conclus avec les chefs africains1.
On a vu les stipulations contenues dans ces derniers. Parmi les premiers, dix traités ont établi le droit réciproque de visite et la juridiction de commissions mixtes, quatorze le droit de visite, mais avec la juridiction des tribunaux nationaux; deux (avec la France et les États-Unis) sans garantir le droit de visite, contiennent l'obligation
« Hev. col., 1853, XI, p. 517.
réciproque d'entretenir des escadres sur la côle d'Afrique.
L'Angleterre n'a rien négligé pour assurer le succès de tous ces moyens compliqués. Pendant que le gouvernement établissait des croisières, des consulats, des commissions, des correspondances qui remplissent chaque année deux volumes in-folio1, soumis aux deux Chambres, l'opinion abolitionniste organisait des missions, des voyages, des enquêtes, des sociétés, des meetings, des journaux *.
En France, une agitation moindre, notable cependant, fut entretenue pendant toute la durée du gouvernement constitutionnel, et ce gouvernement, avec le zèle le plus sincère, exécuta les traités, demanda des crédits, négocia des conventions, multiplia les instructions et, enfin, ordonna la traduction de tous les documents dans la Revue coloniale, dont les trente- trois volumes (1843-1857), contiennent l'histoire, jour par jour, de cet immense effort de deux grandes nations au service des membres les plus intimes de l'espèce humaine.
111. — Quel a été, en résumé, le résultat de tant de peine et de persévérance?
On l'a beaucoup contesté. En Angleterre, le premier organe de l'opinion publique, le Times, a pris à lâche de nier les effets de la politique suivie pour la répression de la traite. Nous avons dépensé, a-t-il souvent répété, des sommes énormes, 4 ou 500 millions, pour arriver à quoi? à faire payer plus cher le sucre et les nègres.
1 Correspondances relating to the Slave Irade. * Anti-Slavery Reporter, etc.
La société pour l'abolition de l'esclavage, contrairement à l'opinion de ses fondateurs les plus anciens et les plus illustres, a vivement attaqué le système des croisières l, et quelques membres du parlement ont, par des motions successives, demandé leur suppression, en prétendant qu'on dépensait 20 millions 1 par an pour compromettre la vie des marins, et rendre plus cruel le sort des noirs, à cause de l'embarras de les cacher et de les transporter clandestinement.
Enfin, on sait les susceptibilités et les violents débats auxquels a donné lieu le droit de visite.
Que l'abolition de la traite ait aggravé les souffrances des noirs, c'est ce qu'on admettra difficilement. Avant la traite, les rois indigènes sacrifiaient leurs prisonniers ; grâce à la traite, ils les vendaient à de charitables Européens; depuis l'abolition delà traite, ils sont de nouveau conduits à les tuer. Les négriers, obligés de les cacher, les ren- < dent plus malheureux*. Voilà ce qu'on affirme, mais comment le prouver? comment savoir au juste ce que les petits souverains font de leurs prisonniers? comment, pour diminuer le crime douteux de ces souverains, tolérer le crime certain des négriers? Si ceux-ci sont obligés à se cacher, c'est que la croisière est efficace. On assure qu'ils traitent leurs noirs plus mal qu'avant; cela est impossible. Il faut lire les horribles descriptions des témoins de l'ancienne traite, et notamment les rapports anglais qui nous dépeignent, par de si fortes expressions, les souf-
1 ïhe Slave trade, b\ sir Fowell Buxton. * 650.000 ï.v. st. ou 16,250,000 fr.
3 Celait l'opinion du voyageur Raffcnel (Rev. col, 1846, VIII, p. 196).
frances de ces malheureux, places comme des coins , (wedfjed them in), serrés comme des cuillers, spoonways, en langage technique, pressés comme des figues et des raisins, stowedin bulk like fiys or raisin.
Je prends à tâche de ne rien exagérer, je me fais violence pour bannir les tableaux qui peuvent sembler trop dramatiques, et, cependant, on me permettra de citer deux témoignages imposants, l'un sur la traite par les chrétiens, l'autre sur la traite par les mahométans.
Je laisse d'abord la parole à lord Palmerslon devant la Chambre des lords, le 26 juillet J 844 {Rev. Col, 1844, p. 557) :
« Au rapport de MM. Venderwelt et Buxton, on débarque, chaque année, en Amérique, de 120 à 150,000 esclaves. On calcule que, sur trois nègres saisis dans l'intérieur de l'Afrique pour être envoyés eu esclavage, un seul arrive à destination, deux autres meurent dans le cours des opérations de la traite. Ainsi quelque soit le nombre de ceux qu'on transporte, il faut le multiplier par trois pour avoir le chiffre des créatures humaines que ce détestable trafic enlève chaque année à l'Afrique.
« En effet les nègres destinés à la traite ne sont pas pris dans le voisinage du lieu de leur embarquement. Un grand nombre d'entre eux viennent de l'intérieur. Beaucoup bont des captifs faits dans des guerres excitées par la soif du gain que procure la vente des prisonniers. Mais le plus grand nombre provient des chasses qui se font pour prendre les esclaves, et du système organisé dans l'intérieur de l'Afrique pour voler des hommes. Quand approche l'époque de faire partir pour la cote des caravanes d'esclaves, des hommes entourent au milieu de la nuit, un village paisible, l'incendient, et s'emparent des habitants, tuant tous ceux qui résistent. Lorsque le village attaqué est situé sur une montagne, qui offre plus de facilités pour la fuite, les habitants se réfugient quelquefois dans des cavernes : alors les chasseurs allument
LA TKÀITE. 305
de grands feux à l'entrée de ces caverne?, et ceux qui y ont cherché refuge, placés entre la mort par la suffocation et l'esclavage, sont forcés de se livrer; lorsque les fuyards se réfugient sur les hauteurs, les assaillants se rendent maîtres de toutes les sources et des puits, et les malheureux dévorés par la soif, reviennent troquer leur liberté contre la vie. Les prisonniers étant faits, on procède au choix. Les individus robustes des deux sexes, et les enfants de six à sept ans, sont mis de côté pour faire partie de la caravane, qui doit se diriger vers la côte. On se débarrasse des enfants au-dessous de six ans en les tuant sur le champ. On abandonne les vieillards et les inlirmes, les condamnant ainsi à mourir de faim. La caravane se met en route ; hommes, femmes et enfants traversent les sables brûlants et les défilés rocailleux des montagnes de l'Afrique, presque nus et sans chaussure. On stimule les faibles à coups de louet; on s'assure des plus forts en les attachant ensemble avec des chaînes, ou en leur mettant un joug Beaucoup tombent d'épuisement en route, et meurent ou deviennent la proie de* bètes sauvages. Arrivés sur la côte on les parque dans les établissements appelés barracoonsy où ils sont entassés de manière à devenir la proie d'épidémies. Souvent la mort à déjà cruellement éclairci leurs rangs avant l'arrivée d'un négrier. Le premier qui se présente fait son choix, laissant de coté les malades et les faibles, et ayant soin de prendre toujours le quart ou même le tiers d'hommes de plus que son navire ne peut en contenir, et cela d'après un calcul mathématique, et par une raison semblable à celle qui fait qu'on embarque sur un navire chargé de vin des barriques destinées à compenser la perte qui résulte de l'évaporation ou du coulage; car lecapitaine sait parfaitement qu'un grand nombre des nègres formant sa cargaison périra, les uns succombant au chagrin, les autres mourant par la suite du changement de régime, et beaucoup par l'asphyxie.
« On n'attend pas toujours que les mourants aient expiré pour les jeter à la mer; quelquefois on y lance ceux qu'on désespère de sauver. L'orateui cite un événement de ce genre arrivé en 1785. Un nommé (iOllingwood transportait une cargaison d'esclaves à la Jamaïque : le navire fil fausse route; on manquait d'eau et de vivres. Sachant que si les nègres mouraient d'inanition, les armateurs perdraient la ptime
d'assurance, tandis qu'ils auraient droit à cette primo, s'il était prouvé qu'on avait été contraint, par fortune de mer, à sacrifier la cargaison, le capitaine n'hésita pas à précipiter dans les flots 1 32 personnes vi- . vantes. »
Lord Palmerston fait ensuite la description d'un négrier, et il rap- ]H)rtc ce mot d'un homme qui avait vu un de ces navires : « Un nègre « n'y a pas autant d'espace qu'un corps couché dans un cercueil. » Par toutes ces causes, le noble lord pense que si 150,000 esclaves abordent en Amérique, tous les ans, la traite enlève à l'Afrique 300,000 ou 400,000 âmes. Selon lui, tous les crimes du genre humain, depuis la création du monde jusqu'à nos jours, ne surpassent pas ceux que la traite a causés.
Voici maintenant un épisode de la traite mahométane, raconté par un témoin oculaire :
u Le 10 février 1843, je quittai Farrec, dernière ville du royaume de Slioa. Notre caravane se composait des employés de l'ambassade et des domestiques, et d'environ 150 ou 140 esclaves, dont une partie appartenait aux conducteurs des chameaux destinés au service de l'ambassade, et le reste à des traitants qui profitaient de l'escorte de l'ambassadeur pour échapper au brigandage des bédouins du pays d'Adal.
« Plus des deux tiers de ces esclaves étaient des jeunes filles audessous de quatoize ans. Plusieurs d'entre elles n'avaient pas encore atteint leur huitième année. Le reste était composé de jeunes garçons âgés de dix à quatorze ans. L'un d'eux avait été récemment victime de l'usage barbare d'après lequel les Abyssiniens mutilent tous les liommes tués dans les combats, et tous les enfants de leurs ennemis qui, étant âgés de moins de six ans, sont ordinairement épargnés, tandis qu'on égorge sans miséricorde ceux qui ont dépassé cet âge. Indépendamment de Y opération cruelle qu'il avait subie, cet enfant, nommé Aflrano, avait été grièvement blessé à la cuisse d'un coup de sabre. Il avait à peine sept ans, et c'est à cet âge et dans un tel état qu'on lui faisait commencer un voyage de 550 milles, à grandes journées. 11 devait être dirigé, en effet, sur les marchés de Moka, du Cairj
ou même île Conslanlinople, pour être vendu comme eunuque à quelque riche mahométan.
« Sa situation misérable nous remplit de compassion. Le capitaine Harris obtint l'autorisation de le placer sur une de ses mules. A défaut de ce secours il ne serait jamais parvenu vivant au terme du voyage.
« Je remarquai, pendant le cours du voyage, que les jeunes filles dont la beauté promettait des profits plus considérables recevaient la permission de monter, de deux jours l'un, sur les chameaux ou sur le* mules de leurs maîtres. Cette humanité intéressée n'était d'ailleurs exercée qu'à l'égard de 5 ou 6 jeunes filles. Les autres, à l'exception d'une s nie, qui, étant tombée malade, fut placée sur un chameau, marchèrent avec une gaieté étonnante jusqu'au dernier jour de notre route.
a Les garçons, au contraire, arrosaient littéralement la route de leurs larmes ; ils se traînaient le long du chemin, pressés par leur conducteur, jeune garçon qui, par sa brutalité, avait mérité le surnom de Sheitan (démon), titre dont il était très-fier et qu'il s'efforçait de justifier par un redoublement de rigueur.
« Il faut attribuer la différence de situation d'esprit des deux sexes à l'état différent de leur moral et de leur physique au commencement du voyage. Les jeunes filles sont achetées en considération de leur beauté et de leur bonne constitution. Dans l'achat des garçons, au contraire, les marchands ne sont guidés que par le bon marché.
« Je ne parle pas des violences commises publiquement sur les plus jeunes filles par les traitanls ou leurs amis, dans le trajet de l'Abyssinie à Tadjourah. C'est une des circonstances les plus infâmes de cet infâme trafic.
« Plus de la moitié de ces esclaves étaient chrétiens. Quelques-uns portaient le matab, sorte de pagne en soie bleue ou blanche qui, dans ces contrées, est la marque distiuctive du christianisme.
« Nous atteignîmes la côte le 15 mars, après avoir traversé, en 56 jours, une distance de 350 milles, ce qui fait une moyenne de 10 milles par jour. Mais nos journées avaient souvent été plus longues. On a peine à comprendre que des enfants aient pu accomplir une route aussi longue et aussi pénible. Les jeunes filles étaient excédées ii. 20
de fatigue ; les garçons, à demi-morts ; et pourtant pas un 11 avait succombé. Ce fut un grand sujet de joie pour les traitants et leurs amis. Ils ne se rappelaient pas avoir jamais accompli de voyage amsi heureux. Us déclarèrent en conséquence que nous leur avions porté bonheur, et que nous possédions à un trè-haut degré la faveur céleste. »
Comment peut-on affirmer, en présence de pareils tableaux, qu'il soit possible de dépasser encore ces horreurs, et que les mesures prises pour l'abolition de la traite aient pu les aggraver? Je défie qu'on aille plus loi n dans le mépris de l'homme, et dans l'excès de la brutalité !
Cependant le voyageur Vogel, ce héros de vingt ans, tué lui-même depuis par le sultan Wadaï , a raconté qu'en 1 854 le scheik de Bornou , ayant pris 4,000 noirs, tua tous les hommes et ne garda que 500 femmes et enfants. Le docteur Barth pense aussi que les massacres ont augmenté depuis que les chefs n'ont plus le débouché de leur marchandise.
Mais, au contraire, Livingstone écrit à lord Clarendon, le 19 mars 1856, de la rivière Zambesi : «Uncertain docteur Brysson a écrit que les mesures prises pour réprimer la traite n'en avaient fait qu 'accroître les horreurs. On m'a gravement affirmé aussi que les Maravi tuaient maintenant leurs captifs, qu'autrefois ils gardaient pour les vendre aux hommes blancs. Je puis affirmer à Votre Seigneurie qu'une pareille assertion ne peut venir d'un homme mêlé, comme je le suis, aux marchands d'esclaves dans le pays même où se fait le commerce; elle est répandue par ceux qui ont intérêt au trafic. Dans la par-
tie étendue de l'Afrique que je connais, les guerres sont maintenant très-rares ; elles étaient provoquées évidemment par la traite. II est rare de voir à présent une cafilah d'esclaves se diriger vers la côte , et les trafiquants savent qu'ils risquent plus qu'en aventurant leur argent au jeu. Le commerce des esclaves, en enlevant toute possibilité d'industrie, est la cause de l'état complet de ruine de l'est et de l'ouest de l'Afrique.»
L'abolition delà traite fût-elle l'occasion de quelques crimes nouveaux, n'est-ce pas l'effet de toute loi pénale qui pousse quelquefois le criminel à un second crime pour cacher le premier? On peut dire aussi que les voleurs ne tueraient jamais ceux qu'ils détroussent, si le vol était permis.
Laissons ce raisonnement, et ne souffrons pas qu'on accuse la répression de la traite d'avoir aggravé ses horreurs.
Seulement, il faut convenir que de tous les moyens employés, il n'en est pas un qu'on ne puisse contester, pas un qu'on ne puisse éluder.
Le droit de visite réciproque, l'assimilation de la traite à la piraterie, la surveillance des côtes par des croisières, l'établissement de commissions mixtes, voilà les moyens vraiment efficaces.
Or, le droit de visite répugne k l'honneur des nations. En pleine mer, en temps de paix, les nations sont indépendantes les unes à l'égard des autres. Il y a cependant une police internationale qui dérive du droit des gens ; tout navire a le droit de vérifier l'identité du pavillon du navire qu'il rencontre. Il y a d'autres droits, résultant
708 f/KSCLAVAGE.
de traités. Tel est le droit de visite pour cause de traite des nègres, auquel l'Angleterre ajoutait le droit de recherche, droit de demander les papiers, droit déplorer les navires. On comprend que vis-à-vis d'un faible, ce droit est oppressif, que vis-à-vis d'un fort, il est humiliant.
Aussi lorsque le gouvernement de Juillet crut devoir accepter les traités de 1851 et 1833, dont le gouvernement de 1815 avait repoussé le projet1, la marine et l'opinion publique protestèrent. Lorsqu'en 1842, un nouveau traité fut signe, la ratification fut refusée. Enfin lorsque M. de Broglie et M. Lushington eurent signé la très-raisonnable convention du 29 mai 1845, aux termes de laquelle la France ei l'Angleterre se sont engagées à entretenir, chacune pendant dix ans, 26 croiseurs au moins sur la côte occidentale d'Afrique, et l'Angleterre une autre croisière sur la côte orientale, sans aucun droit de visiter les papiers ou la cargaison, si ce n'est quand le navire était suspect, on s'écria que ce droit était exorbitant, on demanda, dans des adresses fameuses, que le commerce français fût replacé sous la surveillance exclusive du pavillon français*. Enfin, lorsque le terme de la convention arriva, en 1855, on l'a laissée silencieusement tomber. Qui oserait proposer de la reprendre?
Les États-Unis se sont toujours absolument refusés au droit de visite, et les débats avec l'Angleterre à ce sujet se sont terminés seulement en 1858.
1 Dépêches de M. de Polignac et de M. de Laval.
2 Discussions des deux chambres, janvier 1816, discours de MM. do la Kedorie et Billault. {Rev. col, 1846, VIII, 136.)
On a opposé la même résistance à l'établissement do commissions mixtes. La France s'est toujours refusée à soumettre ses nationaux à une autre juridiction que celle des tribunaux nationaux. L'Angleterre entretient des commissions anglo-espagnoles à Sierra-Leone, à Saint- Paul de Loanda, au Cap, et à la Havane.
La France s'est également refusée à assimiler dans ses lois la traite à la piraterie. Deux conditions réunies constituent le pirate, n'avoir pas de papiers réguliers, être armé1. Un navire négrier, s'il n'est pas armé, quand même il n'aurait pas de papiers, n'est pas un pirate, à moins de lois spéciales. L'Angleterre, le Portugal, l'Espagne, les États-Unis, enfin le Brésil ont déclaré que la traite était piraterie. C'est une assimilation parfaitement juste, mais, en 1825, la traile continuait, et on n'osa pas la frapper de peines aussi graves. On y viendra, je le crois, le progrès de la morale en celte question est lent mais continu. 11 y a cent ans, on encourageait la traite; \\ y a cinquante ans, on la tolérait; il y a quarante ans qu'elle est un délit, il est temps qu'elle passe au rang de crime.
La surveillance des côtes par des croisières est assurément un moyen coûteux et incomplet; on ne fait pas la police de l'Océan comme celle d'un village. Mais les croi-
» Loi du 1*2 avril 1825, Moniteur du 25. Le rapporteur fut M. le baron Portai.
La piraterie simple est punie des travaux forcés : quand elle est accompagnée de déprédation, elle est punie de mort.
La baraterie est le crime commis par un capitaine ou pilote sur le navire même qu'il est charge de conduire, lorsqu'il le vole, le perd, ou \c vend.
V sières ont beaucoup fait pour le service de l'humanité; elles ont délivré un nombre énorme de victimes; en même temps qu'elles préviennent la traite, elles protègent le commerce, elles étendent sur les missions l'ombre tutélaire du drapeau de la France. Ajoutons qu'elles ont beau coup fait aussi pour l'honneur de l'humanité. Qui refuserait le tribut d'une admiration reconnaissante à ces nobles officiers, à ces matelots courageux qui affrontent l'exil, la mer, le soleil, la mort, passent sans gloire et sans repos deux années en sentinelle pour courir sus aux oppresseurs, et mettre en liberté d'obscures victimes!
Quels que soient les inconvénients, quelles que soient les imperfections de tous ces moyens, leurs résultats ont été très-considérables, on n'en saurait douter. Les hommes les plus expérimentés et les mieux informés, lord Palmerston, lord Aberdeen, lord Clarendon, sir Robert Peel, lord John Russell, n'ont pas cessé d'affirmer en Angleterre, et M. Guizot, M. deBroglie, M. l'amiral Duperré, M. de Mackau, en France, que le nombre des esclaves enlevés à l'Afrique par la traite avait considérablement diminué. Les calculs produits devant le Comité d'enquête de 1848 portent de 100,000 à 140,000 par an le nombre des esclaves exportés de 4788 à 1840, et de 50 à 80,000 le nombre des esclaves exportés de 1840 à 1848*. Ce serait donc une diminution d'environ moitié.
11 y a des pavillons sous lesquels la traite ne paraît plus, comme les pavillons français, anglais, hollandais,
• Hev. col., 1848, 148.
suédois, autrichiens. De toutes les terres chrétiennes, ^'Amérique seule, et, en Amérique, les États-Unis du Sud -Cuba et le Brésil seuls, reçoivent des esclaves.
Depuis lors, des lois spéciales ont été obtenues de ces pays : de l'Espagne, en 1855, du Portugal, en 1842, du Brésil, en 1850. Il a suffi d'un gouverneur honnête à Cuba, le général Valdès, pour y arrêter presque complètement la traite, pendant quelques années. La loi de 1 850, an Brésil, a fait descendre à 7 ou 800 le nombre des esclaves importés, qui était de plus de 50,000 par an, quelques années auparavant1.
La croisière anglaise* captura, de 1857 à 1847, 634 ^ négriers, en destination du Brésil et de Cuba. Si les croiseurs français firent moins de prises, c'est que n'ayant pas de traités spéciaux avec les différentes nations, ils ne pouvaient saisir les négriers qu'en cas de piraterie.
La destruction de nombreuses factoreries d'esclaves par le système du blocus près de terre (in shore blockade) a frappé de terreur les marchands, et substitué le trafic de l'ivoire et de la gomme à celui des esclaves. On a été jusqu'à faire le siège de villes, comme Lagos, en 1852, et à y substituer un chef à un autre5.
« Quand on compare ce qui avait lieu il y a quelques années, a dit lord John Russell le 8 juin 1860% quand on se rappelle que 140,000 esclaves par an étaient en-
*VEscadre africaine vengée, par le lieutenant Henry Vule, Colonial Magazine, mars 1850; Hev. col., 1850, IV, 277. -lieu, cof.,1852, VIII, 270, 560.
♦ Papers relating to the Slave trade, London, 1801 , Barclay.
levés par la traite à l'Afrique, tandis que cette année le nombre n'a pas atteint 30,000, on ne doit pas nier le progrès ni abandonner l'espoir d'une complète suppression de ce trafic. »
En résumé, ce commerce qui était l'apanage des rois est considéré comme un crime; toutes les nations de l'Europe sans exception en ont, par des traités, promis la suppression à leurs alliés, interdit par des lois la pratique à leurs sujets; cet odieux trafic a été traqué, circonscrit, puni, diminué, à une époque où l'immense accroissement de la consommation des produits coloniaux l'eût infailliblement augmenté. Les colonies ont-elles été ruinées? Leur production a-t-elle baissé? Nullement1. L'esclave est seulement devenu plus cher, et par suite il a été mieux traité; le travail servile augmentant de prix, l'émancipation a rencontré moins d'obstacles. Le mal déshonoré, la traite plus rare, l'esclave plus heureux, la liberté plus facile, voilà d'immenses et satisfaisants résultats.
J'appelle un autre résultat très-considérable cette conviction que l'entière abolition de la traile ne sera réellement opérée que par l'entière abolition de l'esclavage.
Tant qu'on est sûr en effet de vendre très-cher une marchandise, on trouve toujours moyen de se la procurer. Le risque augmente le bénéfice2.
1 Exportation du sucre îles colonies anglaises des Indes occidentales : 1° Avant l'abolition de Ui traite, 1801-1806. . . 1,138,590,736 kil. 2° Après l'abolition de la traite, 1817-1822. . . 1,141,197,028
{Hev. col., mars 1845, p. 262.)
* Ainsi la surveillance de Cnlm est facile. Les passes navigables n\ sont
L'IMMIGKATIO.N. T.15
Or l'esclavage n'est pas partout aboli, et les nations qui l'ont aboli se livrent, pour procurer à leurs colonies un supplément de travailleurs, au recrutement d'Africains libres connu sous le nom d'immûjration, que l'on accuse d'être un retour à la traite. Qu'en faut-il penser?
l'immigration, ou l'enrôlement des noirs libres
SUR LA COTE d' AFRIQUE.
Depuis que les Français se permeltent d'enrôler des nègres sur les côtes de l'Afrique, à destination de leurs colonies, de tout poste où flotte un drapeau anglais sur une maison consulaire, sont parties des dépêches qui semblent calquées les unes sur les autres.
Ainsi M. Sunley, consul à l'île Maurice, écrit en 1857 au commodore Trotter, commandant la station de la côte orientale d'Afrique, pour signaler l'arrivée aux Comores, à Oïbo, à Johanna, de navires venant de l'île de la Réunion, avec des permissions et des agents du gouvernement français, pour engager des nègres rachetés et affranchis. II ne signale aucun abus. Il déclare même que le capi-
pas larges. Le vent souffle presque toujours dans la même direction, et, pendant quatre heures environ le matin, il y a un calme plat qui donne aux Steamers une grande supériorité sur les vaisseaux à voiles, et cependant on importe au moins 30,000 esclaves à Cuba chaque année.
(Discours de M. Cave, Chambre des communes, 8 juin 1800.)
oH L'ESCLAVAGE.
taine Durand, de YAuréiie, a refusé de stationner à Maroni (îles Comores) et de donner le temps au sultan, qui le lui proposait, de former sur la côte des dépôts d'esclaves, parce que les instructions du gouvernement le lui défendaient expressément. Cependant il ajoute qu'il ne pourra empêcher les sultans indigènes, malgré les traités qui les lient envers l'Ànglelerre, de chercher à profiler des rachats de nègres opérés par la France. Aussitôt le Commodore Trotter écrit à l'amirauté1 : « Il n'y a aucune tentative de transport d'esclaves autour du cap de Bonne- Espérance. Mais il est fort à regretter que le gouvernement français persiste dans son système d'émigration des noirs de la côte est d'Afrique vers l'île de la Réunion, système qui porte naturellement les chefs, pour approvisionner sur la côte le marché des travailleurs, à tirer de l'intérieur des esclaves au lieu des productions du sol. »
Nous trouvons les mêmes doléances partant de la côte occidentale de l'Afrique. On connaît la singulière petite république de Liberia, fondée, en 1822, sur l'ancienne Côte des Graines entre le cap Pal mas et Sierra-Leone, par les abolilionnistes américains pour y réexporter des noirs libres sur leur terre natale. Cette république, où les noirs seuls sont citoyens, est loin d'être un modèle 2.
1 Journal de commerce de New-York, 6 avril 1858.
* Comme essai pour abolir graduellement l'esclavage aux Etats-Unis, et éloigner la race noire, selon les espérances de M. Clay, la république de Liberia n'est qu'une illusion. On s'y débarrasse des noirs les plus paresseux ou les plus turbulents, quand le coton est en baisse; on envoie ainsi en Afrique dos hommes nés en Amérique. Liberia est aussi chère à ceux qui veulent l'abolition qu'à ceux qui la repoussent, et ne sont pas fâches d'éloigner de leurs esclaves la vue de noirs libres. Enfin il n'est pas douteux que l'ex-président Roberts était payé pour second» r la traite, ainsi que plusieurs hauts
Cependant elle dure, elle grandit ; elle a une constitution, un président^ un sénat, un parlement électifs, un cens d'éligibilité, un corps judiciaire inamovible ; elle compte onze villes, près de 400,000 âmes, 50 églises, 50 écoles, un collège. Elle traite avec les nations de l'Europe qui entretiennent l'amitié par de petits cadeaux ; ainsi l'Angleterre lui a fait présent d'un schooner, et la France lui a, dit-on, donné mille uniformes de zouaves. Enfin elle cherche à s'agrandir, et envoie des explorateurs à l'intérieur. Or c'est dans une lettre, datée de février 1858, d'un de ces explorateurs1, M. George Seymour, envoyé à l'est dans le territoire de Pessay, que je lis ces lignes : « Le système français de chercher des émigrants sur cette côte pour ses colonies indiennes, porte les chefs indigènes, voisins du cap Mount, à recommencer leur vieille pratique de la chasse aux nègres (kidnapping), et à se faire entre eux des guerres de pillage pour s'approvisionner d'émigrants. »
Il n'en fallait pas tant pour que la France fût hautement accusée en Angleterre de ressusciter la traite des esclaves et pour réveiller tous les échos des meetings d'Exeter-Hall, toutes les ardeurs des vieux abolitionnistes du parlement et de la Chambre des lords.
Le 17 juillet 1857, lord Brougham interpella le gouvernement sur l'importation des nègres dans les colonies françaises. « Il croit que l'Empereur est trompé; il espère que les influences religieuses qui l'entourent lui
fonctionnaires. Liberia n'est intéressant que comme expérience de ce que peuvent les nègres pour se gouverner et travailler, même dans de détestables conditions. V. la Revue d'Êdimbourg 1859, p. 550-565.
oUÎ L'ESCLAVAGE.
démontreront que cette importation ressuscite la traite, que les nègres sont incapables de comprendre le contrat qu'on leur propose, que les chefs se livrent, pour les amener à la cote, à toutes les horreurs imaginables. II propose une adresse à la reine. » Lord Malmesbury, lor.l Harrowby, l'appuient. Lord Clarendon répond qu'il est très- occupé de ces faits, qu'il a écrit au gouvernement français, qu'il veille. L'adresse est adoptée.
Cependant l'opinion n'était pas encore fort émue ; car le Times du 18 juillet, en rendant compte de la séance, allègue quelques arguments pour et contre, et finit par déclarer que chaque pays doit agir en cette matière comme il l'entend.
Mais deux incidents, survenus en 1858, ont animé l'opinion et ravivé le débat.
lie premier est la révolle des noirs émigrants et le massacre de l'équipage de la Regiw-Cœli, de Nantes, capturée ensuite par un navire anglais et menée à Monrovia. Les journaux de juin 1858 ont tous reproduit les émouvants détails écrits par un témoin du massacre, M. des Brûlais, chirurgien du navire, qui a vu couper en morceaux le maître d'équipage, tuer tous les matelots, et n'a survécu qu'à force de courage et comme par miracle, après avoir passé deux jours et deux nuits au milieu de ces noirs révoltés, véritables bêtes fauves.
Le second incident est celui du Charles-Georges, capturé sur la côte du Mozambique, en dehors de la zone légale, et malgré la régularité de ses papiers, par les autorités portugaises, incident qui a forcé le gouvernement français à envoyer devant Lisbonne deux vaisseaux
de guerre, et s'est enfin termine par une juste satisfaction rendue à notre droit et à notre pavillon, niais après bien des difficultés, et à travers un déchaînement de clameurs et d'insultes des journaux anglais et portugais, qui ont accuse de nouveau la France de se livrer à la iraite.
En est-il ainsi ? Le système d'importation des noirs libres est-il un retour involontaire à la traite?
Si cela est faux, on doit persévérer dans ce système, malgré les apparences. Si cela est vrai, il convient d'y renoncer, malgré ses avantages. Nous avons assez parlé de l'immigration ailleurs, pour être ici très-bref l.
Nous avons établi que la nécessité de l'immigration n'était pas née de l'émancipation des esclaves. C'est le moyen de peupler des terres insuffisamment habitées, de cultiver des terres insuffisamment cultivées. Mais l'abolition de l'esclavage augmente cette nécessité de deux façons : 1° parce qu'une partie des anciens esclaves étant devenus propriétaires, artisans ou vagabonds, la classe agricole a diminué ; w2° parce qu'une partie des anciens maîtres étant devenus plus actifs, plus indusirieux, la commande de travail a augmenté.
Nous avons encore établi qu'après avoir essayé de toutes les races, on n'avait rien trouvé de mieux pour remplacer les Africains que d'autres Africains.
Nous «avons enfin montré qu'aux Antilles comme à Bourbon, à la Jamaïque comme à Cuba, à Charleston comme à Surinam, à Rio de Janeiro comme à la Nouvelle-
1 Liv. I, cliaj). \ ; liv. Il, ch. m.
Orléans, le cri unanime de tous les propriétaires appelait, comme le moyen unique du salut ou du progrès, une large immigration de travailleurs, et que tous les gouvernements, anglais, français , espagnol, hollandais, américain, brésilien, autorisaient, encourageaient et réglaient cette opération .
Est-il vrai que ce besoin impérieux entraîne forcément à ressusciter la traite?
On a dit au contraire1, que l'enrôlement des noirs libres était un moyen d'éteindre la traite, parce que les chefs indigènes, ayant le choix, préféreraient livrer leurs esclaves à des négociants honnêtes pour être affranchis qu'à des négriers cruels. C'est supposer bien de la délicatesse à ces affreux petits souverains. C'est oublier surtout que les négriers payent plus cher un esclave pour le revendre que les agents de l'émigration ne peuvent payer un engagé dont le contrat sera très-court. S'il en est ainsi , l'émigration ne prévaudra jamais sur la traite. Elle offre d'ailleurs, en plusieurs points, les mêmes dangers.
Qu'est-ce que la traite?
Un drame en cinq actes : la capture, la caravane, la vente, la traversée, l'esclavage. Or l'immigration est un drame qui finit autrement, mais qui commence de même. On prend, on amène, on vend, on emporte le noir; seulement, au lieu d'aller à l'esclavage, il va à la liberté, à la liberté qui débute par un exil et par un engagement de travail.
1 V. le très-remarquable article de M. J. Delarbre, L'immigration africaine et la traite des noirs.
Comme la traite, l'immigration amène des acheteurs à d'horribles vendeurs qui se livrent, pour les satisfaire, à lâchasse et à la guerre, poussent par le fouet leurs captifs en troupeaux, tuent les bouches inutiles, et troquent ce qui leur reste contre des denrées ou de For. Elle conduit à la liberté sur une terre étrangère des malheureux qui ne savent pas bien ce qu'on leur demande, et qui ont en général horreur de quitter le sol où ils ont pourtant toujours souffert. Enfin, confiée à des mains honnêtes sous des regards vigilants pendant quelques années, peu à peu elle deviendra l'affaire de commerçants suspects ou d'agents inûdèles, et retombera bientôt, à mesure que la surveillance et l'opinion s'endormiront, dans les anciens procédés de la traite. Pas de règlement assez minutieux, pas de protection assez forte, pas d'intervention de l'Etat assez sure, lorsqu'il s'agit d'un contrat passé sous l'équateur, loin de la justice et des notaires, contrat qui consiste dans quelques mots adressés pendant quelques minutes par un interprète intéressé à un captif ignorant et terrifié, lesquels décident de la vie d'un malheureux qui change de mains sans se douter seulement qu'il change de sort.
En résumé:
1° L'engagement des noirs en état de liberté préalable me semble parfaitement légitime ; seulement cette voie est lente et insuffisante.
2° L'engagement par rachat préalable est à l'abri de tout reproche de la part de ceux qui engagent après avoir affranchi, mais de la part de ceux qui prennent et qui vendent, il ressemble absolument à la traite ; le noir est
engagé librement, mais il n'est pas amené librement à la côte.
3° La surveillance, organisée pour réprimer les abus, est loyale et pénible, mais inefficace. Des faits nombreux et horribles le prouvent.
J'ai confiance dans ceux qui rachètent, j'honore, j'admire ceux qui surveillent ; mais je me défie de ceux qui transportent ; je suis convaincu de la barbarie de ceux qui vendent; j'ai des doutes sur le consentemenl de ceux qu'on vend ; je crois peu au rapatriement.
Ces motifs sérieux et ces scrupules trop fondés ont inspiré la lettre adressée par l'Empereur, en 1858, au prince chargé de la direction des colonies :
« SaiiU-Cloud, le 30 octobre 1858.
« Mon cher Cousin, je désire vivement qu'au moment même ou le différend avec le Portugal, à propos du Charles-Georges, vient de se terminer, la question de l'engngement des travailleurs libres pris sur la côte d'Afrique soit définitivement examinée et résolue d'après les véritables principes du droit et de l'humanité. J'ai reclamé énergiqucment auprès du Portugal la restitution du Charles-Georges , parce que je maintiendrai toujours intacte l'indépendance du drapeau national ; et il m'a fallu, dans cette circonstance, la conviction profonde de son bon droit pour risquer de rompre avec le roi de Portugal les relations amicales que je me plais à entretenir avec lui.
« Mais, quant au principe de l'engagement des noirs, mes idées sont loin d'être fixées. Si, en effet, des travailleurs recrutés sur la cote d'Afrique, n'ont pas de libre arbitre, et si cet enrôlement n'est autre chose qu'une traite déguisée, je n'en veux à aucun prix. Car ce n'est pas moi qui protégerai nulle part des entreprises contraires au progrès, à l'humanité et à la civilisation.
« Je vous prie donc de rechercher la vérité avec le zèle et l'intelli-
gence que vous apportez à toutes les affaires dont vous vous oceupez; et, comme la meilleure manière de mettre un terme à des causes continuelles de conilit serait de substituer le travail libre des coolies de l'Inde à celui des nègres, je vous invite à vous entendre avec le ministre des alfaires étrangères pour reprendre, avec le gouvernement anglais, les négociations qui avaient été ci t.;mées il y a quelques mois. Sur ce, mon cher Cousin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainle garde.