NAPOLÉON
Une commission a été nommée, et, à la fin de ses travaux, l'enrôlement sur la côte occidentale d'Afrique a été suspendu, mais sans que les traités antérieurs aient cessé de s'exécuter. Les négociations ont été reprises avec l'Angleterre pour l'enrôlement des coolies, et, grâce à l'habileté d'un des délégués de l'île de la Réunion1, un traité conclu à Londres le 25 juillet 1860, malgré d'ardentes et injustes critiques', assure à cette colonie 6,000 Indiens. L'une des stipulations du traité de 1360 avec la Chine assure la liberté de recruter des Chinois.
La Chine, l'Inde, voilà deux terres immenses où les colonies peuvent trouver des travailleurs libres, offteina genthim, et ces réservoirs sont assez vastes pour qu'on n'aif pas le droit de se plaindre s'il est interdit de puiser ailleurs. Cependant, aucun travailleur ne vaut l'Africain. Comment se le procurer? Comment rendre licite une opération très naturelle?
1 M. Iiuhaus.
* V. la discussion de la Chambre des communes le 8 mars 1860, et le di>cours de M. Cave : • Las-Casas a livré les noirs po.ir épargner les Indiens ; c'était du moins livrer les forts pour épargner les faibles ; vous faites le contraire. La loyauté de nos sujets sera-t-ellc assurée par leur séjour dans une nation étrangère, et qui peut devenir hostile, etc. »
322 l/ESCLAVÀGE.
Elle est criminelle par deux cotés: l'esclavage aux colonies, la barbarie en Afrique; l'esclavage aux colonies est détruit, il ne reste plus qu'à détruire la barbarie en Afrique. Telle est la réponse de l'illustre voyageur David Livingstone, et ce grand nom arrête aussitôt le sourire défiant ou le soupir attristé de ceux qui accuseraient celle réponse d'être chimérique.
Dieu soit loué ! Après tant de siècles d'iniquité sans remords, après une lamentable série d'opérations coupables qui ont enfoncé l'Afrique dans l'abrutissement sans porter aux possessions de l'Europe ni des richesses durables, ni même une population suffisante, l'humanité est ramenée par l'expérience à la justice, l'intérêt luimême prêche le devoir : ce que l'exploitation de l'Afrique n'a pas produit, on peut l'attendre de l'exploration et de l'évangélisation de l'Afrique.
Ce point mérite de nous arrêter.
L'EXPLORATION ET l/ÉV X.NGÉUSATlON DE L AFRIQUE.
La civilisation africaine!
Je le répèle, ce mot provoque sur bien des lèvres un sourire plein de tristesse et d'incrédulité. Si l'Afrique n'est pas civilisée, dit-on, ce n'est pas l'Europe, qu'il convient d'accuser, c'est le Créateur, c'est celui qui
I/AFItIQLfc
plaça sur une terre inhabitable une population imperfectible. Est-ce notre faute si le climat de l'Afrique tue les blancs, si les noirs, avec leurs grands yeux doux et niais, leur visage ridicule, leurs grossiers instincts, n'ont pas grandi, n'ont pas changé depuis le commencement du monde? N'avez-vous point remarqué, dans la distribution des dons de Dieu sur la terre, comme une ironie mystérieuse? Voyez les Hollandais, voyez ces hommes, intelligents, fiers, qui font honneur à notre espèce et à son auteur, leur sol est un las de boue. L'Africain, au contraire, de tous les êtres celui sur le front duquel l'empreinte du céleste ouvrier semble le plus effacée, il est l'hôte d'une demeure où tout est grandiose, colossal ; de grands animaux, le lion, l'éléphant, le tigre ; les plus grands poissons qui existent ; les plus grands végétaux, le baobab, le mimosa ; de grands fleuves, de grandes montagnes et de grands lacs; l'homme seul est infime et diminué. Quatre mille ans ont passé, quatre mille ans passeront encore sur cette espèce qui a le nom de l'homme avec le rang de la bête. Que pouvons-nous devant ce mystère? à peine le comprendre, nullement le modifier.
Nous le voudrions, nous, Français, que nous ne le pourrions pas1.
Comment arriver au cœur de l'Afrique?
Par l'Algérie?
1 Note sur le commerce du Soudan avec le nord de l'Afrique, par M. Jules de Lasteyrie, à la suite du rapport de M. le général de Bellonet sur les crédits supplémentaires de l'Algérie, 26 mai 1844, Moniteur, p. 4525. V. en sens contraire, le discours de M. deCorcelle, Ilrid., p. 1635.
7M 1/ESC4,AVÀGE.
Les qualre contrées qui^occupcnt, avec des civilisations moins imparfaites, le nord de l'Afrique, composent comme une île entre l'Océan, la Méditerranée, la mer Rouge et cet autre océan qu'on nomme le désert. Les rares marchandises de l'Europe qui se dirigent vers le Soudan et la Nigritie abordent à Mogador ou à Tripoli. De Tripoli, elles arrivent à Mourzouk ou à Ghadamès, et de Mourzouk au Bornou, sur les bords du. lac Tsad, il faut encore quarante jours de marche pénible ; il faut cinquante jours de Mogador à Tombouclou, et si les caravanes ont pour les aider des animaux doués, comme les noirs, de douloureuse facilité de toujours souffrir, elles s'avancent sous des rayons meurtriers, à travers le vent et le sable, aspirant à rencontrer de loin en loin un peu d'eau dans le fond d'un puits quelquefois tari, et menacées à chaque pas de la rencontre d'animaux dangereux, ou des hommes plus dangereux que la nature. Ghadamès est, du moins, rapprochée de la Méditerranée, mais Constantine ou Tuggurt, sont bien loin au nord, séparées du Soudan par les Maures et les Touaregs, non moins que par le désert.
Veut-on pénétrer par les côtes orientales et occidentales?
11 n'est presque pas un point de ces côtes où, attirés d'abord par un beau ciel, de riants ombrages ou de sévères aspects, les Européens ne rencontrent la fièvre, la dyssenterie, l'épuisement, lu mort.
Pourquoi s'exposer à tant de fatigues ? pour échanger non plus comme autrefois des esclaves, mais un peu de gomme ou d'ivoire, de mauvais coton, des arachides, de
l'indigo, des plumes d'autruches, de la poudre d'or, contre des étoffes, des fusils, des verroteries et des cadenas.
Est-ce la peine de donner pour ces résultats douteux ou mesquins la vie d'un Européen, plus précieuse que la vie de cent nègres?
A ces paroles décourageantes, j'oppose les instincts de la foi et les leçons de l'expérience.
Que Dieu ait fait sans dessein des populations si nombreuses sur une terre si belle, je ne puis le croire sans l'outrager. Nous sommes habitués à un idéal élevé de civilisation, nous avons entendu les admirables définitions de M. Guizot sur le double mouvement individuel et social qui constitue le progrès des nations, et, placés si haut, portant nos idées encore bien au-dessus de nos usages, nous laissons tomber sur les habitants du Darfour ou du Congo un regard de pitié dédaigneuse. Mais, dans l'humble réalité des faits, est-ce que tous les plus petits de la famille humaine ne se ressemblent pas beaucoup? Un paysan de la Sologne, un bûcheron des Alpes, le Lapon dans ses glaces, le mineur de la Sibérie, le Baskir de l'Oural , le coolie des montagnes de l'Inde, le batelier chinois, l'Indien du Mexique , le chercheur de diamants du Brésil , en quoi donc diffère leur condition de celle du Malokolo visité par Livingstone, ou du Toukouleur du Sénégal ! Avezvous quelquefois pensé à la condition de l'immense majorité des humains? Sur les vingt-quatre heures du jour, la moitié se passe pour tous les hommes à se reposer, à se nourrir, à se vêtir, c'est-à-dire à s'empêcher de mou-
rir. Sur un million d'hommes, neuf cent mille au moins s1 occupent de préparer la nourriture ou le vêtement, ou la demeure d'eux-mêmes et des autres, et le lourd travail que le besoin de ne pas mourir impose ainsi sur presque tous les hommes les tient courbés de la même façon sous le poids d'une même destinée. La condition des habitants du continent africain n'est ni plus haute ni plus basse, et leur origine fut la même ; les antiquités de l'Éthiopie valent bien les antiquités péruviennes, et au commencement, toutes les races semblent parties du même degré. Il est vrai, presque tous les peuples se sont élevés, ne fût-ce que pour un moment, au-dessus de leur misère native ; quelques-uns étaient plus intelligents, ils ont aidé les autres, ils se sont perfectionnés eux-mêmes ; sur le sol de l'Afrique, au contraire, on rencontre une population, on ne rencontre pas des sociétés.
Or, l' avantage incomparable du paysan de la Sologne sur ses pareils en misère à travers le genre humain, c'est qu'il appartient à une société régulière. Dans le plus misérable village de l'Europe, je trouve (encore n'est-ce point partout, n'est-ce point depuis longtemps) une église, une école, une route, un marché ou des marchands. A qui l'habitant doit-il tout cela? A la civilisation ; et de qui procède la civilisation ? de trois causes fondamentales, la raison, l'éducation, la révélation.
Je conviens que l'Européen l'emporte sur toutes les races par la raison, et j'en conclus aussitôt qu'il rst destiné par Dieu à être le précepteur des autres. Je vois des climats qui ne peuvent être habités ni par les blancs seuls, car ils n'y travaillent pas ; ni par les noirs seuls,
car ils n'y progressent pas , et j'aperçois une race métisse, sortie du mélange de leur sang, qui, plus vigoureuse que Tune, plus intelligente que l'autre, aurait pu peupler et civiliser les terres tropicales. J'en conclus que le rapprochement et le mélange de ces races était dans les vues de la Providence. Je vois enfin que Dieu a confié le flambeau de la foi chrétienne à la race qu'il avait chargée <lc civiliser les autres, et j'en conclus encore que la propagation de l'Évangile est la mission de l'Europe, médiatrice de la civilisation entre le Créateur et ses créatures ici-bas. Ce que les classes supérieures sont aux classes inférieures dans une société réglée, l'Europe l'est au genre humain dans le monde.
Or, lequel de ses devoirs l'Europe a-t-elle jamais rempli envers l'Afrique? Quel bien lui a-t-elle porté? Quel mal ne lui a-t-elle pas fait? Quel intérêt l'Europe prendelle à l'Afrique?
A part les annales des contrées qui font face à l'Europe, que savons-nous de l'histoire de l'Afrique? Rien. Hérodote en a dit un mot. C'est vingt-trois siècles après lui que nous en avons appris un peu davantage; dans cet immense intervalle, quelques relations à moitié fabuleuses, quelques correspondances de navigateurs portugais, quelques tentatives abandonnées démissions ou de comptoirs, ne nous ont apporté que des détails inexacts ou incomplets , qui se résument toujours ainsi : misère, pillage, esclavage, férocité, fétichisme, abrutissement.
Que savons-nous de sa géographie? Jusqu'à ces derniers temps, les cartes d'Afrique étaient remplies par ces deux mots: Vaste désert, contrées inconnues, et beaucoup
d'honnêtes gens demeurent persuadés avecSalluste1, que cette partie du monde est une région mauditeoù la terre est un sable stérile, le soleil un brasier dévastateur, où le règne animal est représenté par des tigres et des serpents, et l'espèce humaine par une variété féroce ou stupide de l'espèce des singes.
Qu'avons-nous fait pour cette population? Nous en avons fait un article de commerce. Pendant plusieurs siècles, nous avons tiré ces masses noires de leurs retraites inconnues pour les consacrer à fournir à nos déjeuners du café et du sucre, comme on tire le charbon des entrailles de la mine pour l'entasser, le vendre et le consommer.
Qu'avons-nous fait pour porter dans ces ténèbres le flambeau de Jésus-Christ? Voici la réponse d'un savant et religieux écrivain * :
« L'Afrique semble ne rappeler à la religion que des souvenirs funèbres : Cinq siècles d'elforts pour que la croix s'y plante sur un petit nombre de points, la rapidité avec laquelle des chrétientés florissantes ont disparu par des catastrophes inouïes, les ruines amoncelées partout depuis les Thébaîdes de l'Égypte jusqu'à la dernière des cinq cents r»lises de l'Afrique chrétienne, tant de fléaux que la barbarie fait peser sur ces peuples, et que la civilisation n'a l'ait qu'augmenter de toutes les misères de l'esclavage. On dirait, à cet aspect général, qu'une prédestination de malheur plane mystérieusement sur ce vaste continent...
* Après quelques mots sur les établissements des Gétules, des Numides, des Perses, desMèdes et des Phéniciens, en Afrique. Salluste ajoute : « Super Numidiam Gietulos accepimus partim in tuguriis, alios incultitis vagos, agilare ; post eos .Ethiopos esse, ilein loca exusta solis ardoribus. (Jugurtha, XVIII, 10.)
5 Vie du P. Libermatm, parDom Pitra, 1855, p. 432, chap. vu.
« Sur la côte occidentale, pendant plus de quinze siècles, on ne voit arriver aucun de ces apôtres qui ont suivi toutes les routes des anciens navigateurs, aucun de ces missionnaires irlandais qui ont fouillé les * îles et les mers, et abordé sur tous les rivages. Il paraît que de bonne heure les Normands y ouvrent des comptoirs sans que la bonne nouvelle y soit annoncée, avant l'arrivée des Portugais, à la fin du quinzième siècle... Les Franciscains et les Dominicains se partagent ce champ nouveau avec une grande émulation de zèle; on voit des églises nombreuses, un évêché du Congo, une dynastie de rois chrétiens; puis tout disparaît dans une guerre civile, sous une invasion de Iribus féroces. En 1547, quatre Jésuites tentent, sans succès, de relever cette Eglise. A diverses reprises, la Compagnie de Jésus, les Capucins français et les Franciscains espagnols font de uouvaux efforts. La désolation se consomme par le fanatisme des Hollandais, à (in du dixseptième siècle, et par les conquêtes des Anglais, au siècle dernier. »
Comment le christianisme aurait-il pu s'établir?
« La traite enlevait par 100,000, chaque année, précisément les tribus évangélisées par les missionnaires. Quatorze millions d'âmes n'ont pu disparaître de ces côtes sans exaspérer toutes les tribus intérieures, sans fomenter parmi elles d'abominables guerres, sans attacher au nom chrétien un odieux ineffaçable. 11 n'est pas nécessaire d'ajouter à ce fléau le spectacle scandaleux des mœurs européennes, la cupidité et l'ambition des nations chrétiennes... »
Voici ce qu'écrivait à la Propagande, en 1819, un évêque à la suite d'une visite à la mission d'Angola :
« Mam aspexi, mœrorem concepi, lacrymas effudi, quia ornnia, si fas est dicere, sine duce, sine luce, sine cruce inverti. Omnia désuni : desunt sacerdotes, ob defeclum illos instruendi, et qui existant sunt omnino ignari; desunt ecdesiœ, quia omnes vel
330 l/ESCLÀVAGK.
dirntx sunt, vel q\uin dirtdx apparent. Religio est pene extincta » . »
Pendant que le christianisme s'éteint, l'islamisme s'est allumé. L'Afrique avait des races blanches; elles ont reçu de l'Europe l'islamisme qui les stérilise; l'Afrique avait des races noires ; elles ont reçu de l'Europe la traite qui les voue à la guerre et à l'abrutissement. Far un odieux échange entre les habitants des deux continents, ils nous donnent des maladies, nous leur portons des vices, et l'Afrique n'a pas cessé de recevoir de l'Europe l'horreur de tout ce qui pouvait la civiliser, la religion, le travail, le commerce, le contact avec la race blanche.
Ah ! si nous ne pouvions lui faire du bien, du moins pourquoi lui avoir fait tant de mal !
Mais est-il vrai que le bien soit impossible ?
Grâce au ciel, l'aurore de jours meilleurs semblés être levée. Partout, en effet, où quelque tentative sérieuse a été essayée, elle a réussi.
Lorsqu'on regarde la carte, qu'il faut toujours avoir sous les yeux dans toutes ces questions, car c'est Dieu qui a dessiné la carte du monde, on ne peut s'empêcher de prévoir que, si un nouveau partage de la terre entre les enfants du Christ se prépare, comme l'antique partage des fils de Noé, l'Asie paraît désignée 5 l'influence de la Russie, l'Amérique et l'Australie à l'activité envahissante delà race anglo-saxonne, l'Afrique au génie civilisateur des races latines ayant à leur tête la France.
1 Je l'ai vue, J*ai gémi, j'ai pleuré, trouvant lout à peu près sans loi, sans foi, sans croix. Tout manque : les prêtres, parce qu'on ne peut les instruire, et que ceux qui existent sont tout à fait ignorants; les églises, détruites ou ruine. La religion est presque éteinte.
Ce grand mouvement esl commencé.
Des expéditions hardies de nos officiers ont prouvé que les communications pouvaient être établies entre l'Algérie et le Soudan". En 1845, on niait que ces communications fussent pratiques ou désirables. En \ 851 , une autre commission officielle craignait que les incursions des populations mahométanes n'y missent un obslacle insurmontable1. En 1860, le ministre des colonies demande à l'Empereur d'abaisser une troisième barrière qui n'est ni l'Arabe, ni le désert, qui est la douane, et la frontière du sud de l'Algérie est ouverte à l'importation en franchise de droils aux produits naturels et fabriqués du Sahara et du Soudan. Le rapport qui précède le décret du 25 juin 1 860 est ainsi conçu 5 :
Avant la conquête de l'Algérie par la France, les caravanes qui apportaient les produits du Sahara et du Soudan sur les marchés du nord de; l'Afrique se dirigeaient, selon leurs besoins ou leurs sympathies, vers Alger, Tunis ou le Maroc.
Sans doute, lorsque nous avions à combattre les Arabes pour étendre et faire accepter notre domination, lorsque le pays ne pouvait
1 Le Sahara, par le général Daumas. — Le Sahara et le Soudan, documents arabes, traduits par M. l'abbé Barges, Revue de l'Orient, février et juin 1853. — Voyage «lu commandant Bonnemain à R'damês, 1856-1857. — Explorations de M. de Colomb, 1858, 1860. — Route de Tuggurt à Tombouctou, par M. Cherbonneau, 1860. — Du commerce de l'Algérie avec l'Afrique centrale, par M. Carette, 1843. — Rapport à la Chambre de commerce (V Alger sur le même sujet, 1860, etc.
Je dois à M. Jules Delarbre la connaissance de ces documents.
2 Rapport de M. Benoisl-d'Azy, p. 5.
s Bulletin officiel des colonies, n° 85, p. 440. décret n° 1023.
présenter la sécurité indispensable au commerce, lorsque, enfin, nous avions devant nous des populations qui ne comprenaient ni nos desseins ni les avantages de notre civilisation, le courant commercial qui existait jadis entre le centre de l'Afrique et les contrées que nous occupions dut s'en détourner et s'écouler vers la Tunisie, Tripoli ou le royaume de Fez.
Mais aujourd'hui que la paix est rétablie, que les routes les plus sûres sont celles qui traversent le territoire soumis à notre autorité, enfin que la renommée de nos amies et des bienfaits de notre puissance a pénétré au delà du désert, rien ne s'opposerait à ce que les caravanes chargées des productions du Soudan vinssent, comme autrefois, enrichir les marchés algériens et leur demander en échange tout ce que notre industrie saurait leur offrir, si la législation douanière rie 1845 n'y avait opposé un obstacle infranchissable, en frappant d'une prohibition absolue tout ce qu'elles pourraient nous apporter.
(!'c>t cette barrière, Sire, que je viens demander à Votre Majesté de vouloir bien détruire.
Le moment est arrivé de nouer des relations commerciales avec ces contrées, dont quelques-uns de nos intrépides voyageurs ont plus d'une Ibis cherché à pénétrer le mystère. Déjà les chefs des Touaregs sont venus jusqu'à Alger, où ils ont pu se faire une idée de notre civilisation; ils ont compris de quelle protection, de quelle justice, le commerce était entouré; ils ont exprimé hautement leur admiration pour l'abondance et la variété des marchandises que nos magasins étalaient à leurs yeux; enfin ces Touaregs, dont l'industrie consiste surtout à servir d'intermédiaires entre les négociants du nord de l'Afrique et les producteurs du Soudan, et à transporter les objets d'échange, se sont montrés tout disposés à ramener vers l'Algérie une partie de leurs caravanes.
Pour seconder un mouvement qui ne peut être que profitable à tous nous intérêts, la première chose à faire, Sire, c'est d'autoriser sur la frontière du sud de l'Algérie la libre introduction en franch sc de toutes les productions du Soudan et du Sahara.
Mes collègues des départements des finances et du commerce ont pciké avec moi que rien ne s'opposait à ce qu'il en fût ainsi, et ils ont
donné leur entière adhésion à un projet de décret qui, tout en maintenant les dispositions de la législation antérieure, quant à l'introduction, sous ceitains droits, des produits arrivant par les frontières de l est et de l'ouest, et destinés à rencontrer les similaires en Algérie, lève toutes les prohibitions qui frappent les produits du centre de l'Afrique et les affranchit de toute taxe.
Inspiré par les vues libérales de l'Empereur, ce décret que j'ai l'honneur de soumettre à l'approbation de Voire Majesté, a pour but de pi-ocurer de nouveaux débouchés à notre industrie, d'étendre ses rel;;tions avec des contrées presque inconnues jusqu'à ce jour, et d'ouvrir ainsi de vastes horizons à la bienfaisante influence de notre civilisation.
a Malgré la supériorité non contestable des populations mahométanes sur celles qui sont encore soumises aux superstitions du fétichisme, ce n'est probablement pas par cette voie que la civilisation peut pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique...
« La religion mahométane immobilise tout ce qu'elle touche; elle est ennemie de tout progrès, de toute action des populations chrétiennes plus éclairées... Les relations sont plus faciles avec les côtes. »
Dans le rapport qui contient ces paroles, rapport qui est un véritable chef-d'œuvre de précision, de savoir et d'humanité, le président de la commission du commerce et des comptoirs d'Afrique1, M. Benoist d'Azy, a parfaitement établi que presque tous nos établissements un peu sérieux sur ces côtes avaient réussi ou pouvaient réussir.
Il attachait déjà une haute importance à la possession du Sénégal, possession plus précieuse que la Guyane, qui
1 Sur toute la côte occidentale, nous avons autrefois possédé 21 forts ou comptoirs. (Notices, par M. Roy, p. 77.)
il. 21 *
nous assure, avec le monopole du commerce de la gomme, la navigation exclusive d'un grand fleuve qu'on peut remonter jusqu'à 240 lieues de son embouchure et bordé de populations actives et nombreuses. Cependant à cetle époque les Français établis à Saint-Louis, près de l'embouchure du Sénégal, avec un comptoir à Bakel, dans le haut du fleuve, et une succursale à Sénoudébou, dans le Falémé, étaient des commerçants plutôt que des possesseurs, et les Maures de la rive droite les inquiétaient sans cesse. A partir de 1854, après les luttes glorieuses dirigées par le colonel Faidherbe, nous sommes devenus les maîtres du Sénégal, depuis les cataractes du Félou jusqu'à Saint-Louis, c'est-à-dire sur une longueur de plus de 1 ,000 kilomèlrcs. Le gouvernement ne paye plus de tribut, a signé des traités, et possède en paix de vastes territoires. Le commerce augmente, l'agriculture se développe. Il n'y a plus d'esclaves.
A la pointe du cap Vert, l'île de Gonce devient un entrepôt libre de plus en plus important, duquel relèvent les comptoirs de Porlcndicky Sedhiouy l'île de Caravane1*
Sur la grande côte de 800 lieues qui s'étend au-dessous de la Sénégambie, Grand-Bassam et Àssinie se soutiennent l'un l'autre et commercent avec la côte d'Or*, presque entièrement occupée par les Anglais et les Hollandais, et le pays des Ashantis, dont la capitale, Comassi, n'a pas moins de 60 à 80,000 habitants ; plus au sud, le
1 Là est le principal établissement de M. Bocandé, qui a bien voulu me donner des renseignements qui continuent pleinement tout ce que j'affirme sur les progrès du commerce et du travail libre.
* Commerce et mœurs de la côte d'Or, par Peuchgaric ainé, capitaine au long cours. — Paris, Rouvier, 1857.
Gabon1 est un posle militaire indispensable à noire croisière, et un comptoir d'avenir avec un port admirable au sein d'un pays fertile et peuplé. Ces comptoirs dépensent peu, la petite culture s'y développe ainsi que le commerce. Le commerce seul des arachides représentait, dès 1851, 50,000 tonneaux, employant 150 navires et 1,500 matelots, moitié de la production de sucre des colonies.
Sur la côte orientale, à peu près partagée, depuis la mer Rouge jusqu'au Cap, entre les possessions de l'iman de Mascate et les magniliques régions que délient nominalement et inutilement le Portugal, nous ne possédons rien, si ce n'est la petite île de Mayolle, où nous avons aboli l'esclavage depuis 1846, et dont les progrès rapides le seront plus encore lorsqu'une communication régulière avec Bourbon aura été établie.
Nous ne parlons que des établissements de la France, c'est-à-dire de la nation quia le moins de goût des établissements lointains. Ce serait faire parade d'une érudition stérile, car l'érudition n'est pas l'expérience, que d'énumérer les comptoirs de l'Angleterre, dont le drapeau flolte, non-seulement au Cap et à Sierra-Leone, mais sur presque toutes les cotes occidentales5, en même lempsquesos capitaines obtiennent de chefs nombreux des traités que la diplomatie anglaise serre avec soin dans ses portefeuilles
* Bev. col., nouvelle série, XI, p. 582; XII, p. 120; XIII, p. 468; XIV, p. 245.
8 Description nautique des côtes de l'Afrique occidentale, par M E. Bouet-WiUaumez, 1849. — Voyage du capitaine Guillain. — Carte de M. Brossard de Corbigny, 1861.
Depuis le cap Vert jusqu'au golfe de Biafra, l'Angleterre a douze comptoirs, la France deux.
comme autant de créances à faire un jour valoir sur cette portion encore sans prix du patrimoine des hommes. Les comptoirs réussissent à peu de frais, le commerce avec lescôieset aussi avec l'intérieur, est déjà énorme.
La Hollande, l'Amérique, le Danemark, 1 Espagne, le Portugal, sont représentés sur ces mêmes côtes, et l'Afrique connaît tous les pavillons de l'Europe. Le commerce augmente précisément en proportion de la diminution de la traite. En 1848, M. l'amiral Bouet1 a dressé une carte ingénieuse sur laquelle des lignes, qui suivent les côtes occidentales de l'Afrique, indiquent par la différence de leurs couleurs et de leurs largeurs l'importance sur chaque point du commerce de l'or (jaune, côte d'Or et côte des Bissagots), de la gomme (jaune-pâle, Sénégal), de l'huile de palme (vert, côtes des Graines, de Sierra-Leonc, d'ivoire, de Calebar),du cuir (vert-pâle, cote deSénégambie), du riz, du mais, des arachides (bleu, côte des Graines), des bois (rouge, côte du Gabon), de la cire (rose, côte du Congo, côte d'Angola), de l'ivoire (blanc, côtes de Bénin, du Gabon, etc.), enfin du commerce des hommes (noir, côtes des Bissagots, des Graines, de Bénin, de Loango, du Congo, d'Angola, de Benguela). Si l'on refaisait aujourd'hui cette carte, on verrait le noir diminuer, et le rose ou le bleu augmenter dans une proportion réciproque. Dès cette époque, le Sénégal qui avait, en 1857, un mouvement commercial de 12,000,000 fr., le voyait s'élever à 25,000,000 en 1847, à 19,805,677 en 1856, et Gorée, qui n'avait vécu que par et pour la
* Commerce et traite des noirs aux côtes occidentales d'Afrique, par M. Bouet-Wïllaumez, 1" janvier 1848.
traite pendant deux siècles, et jusqu'à notre reprise de possession en 1818, avait, en dix ans, plus que triplé son commerce1, et figurait dans les chiffres précédents pour 5,788,704 fr. en 1845, pour 8,597,497 en 1856.
Avant les comptoirs, j'aurais dû nommer les missions.
Les populations de l'Afrique sont partagées entre un fétichisme stupideet un mahométisme brutal.
Le mahométisme, qui agonise en Europe, grandit en Afrique; il s'y montre, comme aux jours de sa naissance, envahissant, guerrier, implacable. Avant un siècle, si l'Afrique n'est pas à Jésus-Christ, elle sera à Mahomet, et l'Europe comptera pendant de nouveaux siècles avec ce rude ennemi, facile encore à devancer ou à supplanter.
Animée du zèle apostolique, soutenue par les aumônes de Y Œuvre de la propagation de la foi> la religion a établi, sur cette terre infortunée, des missions courageuses, phares de ces ténèbres, oasis de ce désert moral.
Dans quelques maisons bâties en planches, aidés par des subsides mesquins, sous un ciel malsain, au milieu d'indigènes qui ignorent la foi, et d'Européens qui la déshonorent, quelques prêtres se relayent tout le long de la côte, et, malgré ces conditions ingrates, ils bâtissent des chapelles, ils ouvrent des écoles, ils forment des forgerons, des tailleurs, des tisserands , des jardiniers ; ils évangélisent en six langues, ils empêchent les sacrifices
* Notices, par M. Roy, p. 73, 79. Goréc et ses dépendances ont été séparées adminislrativement du Sénégal par décret du 1" novembre 1854.
338 L'ESC LAVAGK.
humains, et tous ils répètent que la race noire est trèsaccessible au christianisme, quand les chrétiens ne l'en détournent pas1.
Il va sans dire que, partout où l'Angleterre et l'Amérique ont abordé, le protestantisme a débarqué à leur suite. Les catholiques peuvent s'en affliger; mais sachons reconnaître loyalement que c'est pour ces nations un grand honneur de porter toujours ainsi leur religion avec elles. Tâchons que les catholiques plantent aussi la croix dans tous les lieux où ils posent le pied. Ajoutons que le prolestanlisme est assurément un grand progrès pour des peuples voués au culte du serpent, aux sacrifices sanglants ou au mahométisme ; il les prend en plein paganisme et les laisse à moitié chemin de la vérité com plète.
À des peuples qui attendent le Fils de Dieu depuis six mille ans, nous portons, hélas! une vérité divisée, et je ne connais pas de plus douloureux obstacle à la propagation de l'Évangile. Mais les hommes qui ont le courage de le répandre au centre de l'Afrique, quelle que soit leur communion, sont des hommes qui honorent l'humanité et qui la servent. On ne saurait lire sans émotion leurs récits*. Livingstone remarque à merveille que les que-
1 V. à Y Appendice la nomenclature des missions catholiques françaises.
Dans la plupart des églises portugaises, la religion n'est pas seulement morte, elle est pourrie, ce qui est bien pis. Livingstone remarque (Missionary traveU, p. 644) qu'il n'y a pas une seule boutique de libraire sur les côtes, soit orientales, soit occidentales de l'Afrique. A Loanda, ville de 12 ou 14,000 âmes, pas un libraire.
* Les Bassoutos, par M. Cazalis, Paris, 4860. — Vingt-trois ans de séjour dans le sud de l'Afrique, par Robert Moffat, 1846, etc.
relies de secte expirent bientôt quand on se voit en présence et au milieu du pur paganisme1.
C'est d'ailleurs le zèle des missions protestantes qui a attiré les missions catholiques. Alarmés pour le salut des noirs réexportés d'Amérique on Afrique, les évêques américains appelèrent énergiquement l'attention de la Propagande, et un vicaire apostolique fut envoyé en 1840. Depuis, en 1843, les deux Guinées ont reçu les héroïques missionnaires de ce saint père Libermann, qui, interrogé sur l'état de ses établissements par une commission parlementaire, répondait humblement : « Nous ne pouvons qu'une chose, c'est mourir! » Et, en effet, des sept premiers missionnaires, après deux mois, un seul survivait; il passa deux ans pour mort, luttant à la fois contre les noirs et contre les méthodistes; on apprit, en 1845, qu'il vivait; c'était M. Bessieux, depuis évêque et fondateur de la mission des deux Guinées. Soixante-quinze missionnaires se sont succédé sur ce champ de bataille; vingt sont morts, dixneuf ont dû renoncer, vingt-six persévèrent, au milieu de 3,500 catholiques et de 50,000,000 de païens disséminés dans la Nigritie et sur 1,500 lieues de côtes.
Le même zèle anime les missionnaires qui évangélisent Tripoli, Tunis, la haute et la basse Égypte, les Gallas, l'Abyssinie, les Séchelles, Je Cap, Madagascar. Il anime également les prêtres de l'Algérie et du Sénégal, malheureusement gênés par les habitudes d'une légalité qui se contente de laisser vivre en paix les divers cultes,
« AU classes of Christian* find that sectarian rancour soon dies out when they are working togethcr amongand for the realheathcn (p. 676).
croyant éviter leurs disputes en arrêtant leurs progrès, comme si, pour la vérité , c'était vivre que ne pas grandir.
En 1859, le saint- siège a fondé un évêché nouveau à Sierra-Leone. En 1860, un vicaire général de la Réunion, M. l'abbé Fava, est allé dans l'île de Zanzibar établir des Sœurs, puis fonder sur la côte orientale une mission pleine d'avenir, seul point où un autel s'élève à Jésus- Christ sur mille lieues de côtes habitées par de nombreux êtres humains et enrichie de tous les dons de Dieu.
Émules, précurseurs des missionnaires, ou missionnaires eux-mêmes, ambassadeurs de la civilisation, courriers qui annoncent au monde la visite de la vérité et préparent en quelque sorte ses logements , d'héroïques voyageurs, Barth, Yogel, Richardson, Owerweg, Baikie, Livingstone, Burlon, Speke,Guillain, les frères d'Abbadie, Raffenel, successeurs intrépides de Mungo-Park, d'Anderson, de Caillé, de Denham, de Clapperlon, explorent dans tous les sens le centre de l'Afrique, le Soudan, l'Abyssinie, le cours du Niger, les rives du lac Tsad, et de Benghazi au cap de Bonne-Espérance, d'une côte à la côte opposée, ils marchent, apprenant à l'Afrique ce que valent les Européens, et à l'Europe ce que contient l'Afrique1.
Pendant que nous lisons les journaux, que nous allons à la Bourse ou au théâtre, huit ou dix hommes intrépides, différents de nation, hardis représentants du genre humain tout entier, vont ainsi un à un au-devant de la
* Je ne connais rien de plus intéressant que les Résumés courts, complets et saisissants, de M. Malle-Brun, sur la plupart de ces voyages.
mort par amour de la science. Les uns sont les martyrs, les autres les héros de la science et de l'humanité.
Itichardson part en 1850, aborde à Tripoli, gagne Moursouk, puis s'avance jusqu'au pays du Bornou, explore le lac Tchad, et meurt, le 4 mars 1851, à quarante et un ans, seul, à six jours de Kouka. Quelques jours avant il avait rêvé qu'un oiseau descendu du ciel s'était posé sur une branche d'arbre, et que la branche s'étant brisés, l'oiseau était tombé à terre il avait eu le pressentiment de sa mort. Son compagnon Owerwech, succombe le 2 7 septembre 1852, à trente ans. Barth leur survit, entreprend seul le voyage de Tombouctou, y entre le 7 septembre 1855, vingt-cinq ans après René Caillé (20 avril 1828), y séjourne six mois, et, retournant à Kouka, il a le bonheur de rencontrer au milieu d'une immense foret le docteur Vogel (1 "décembre 1854), qui devait, après d'admirables travaux, mourir dans le Wadaï, pendant que Barth, plus heureux, rapportait à l'Europe les trophées scientifiques de leur commune entreprise.
C'est du Cap que part Livingstone, dans un premitr voyage qui le conduit en 1849 à Kolobeng, à 300 kilomètres au nord de la mission de Kuruman, à 1 ,609 kilomètres du Cap, puis du lacN'gami, à 901 kilomètres au nord de Kolobeng; il y retourne, en 1850, avec madame Livingstone; il y retourne, une troisième fois, en 1851, atteint Linyanli, puis le Zambcze, magnifique fleuve qui, poursuivant son cours jusqu'au canal Mozambique, est
« Lettre du docteur Bartli, Bev. coi, 1855, p. 109.
destiné à devenir le grand chemin des voyageurs et des missionnaires au centre inconnu de l'Afrique. Il part, le 8 juin 1852, pour son quatrième voyage, traverse toute l'Afrique du Cap àLoanda, à la côte occidentale, où il arrive le 31 mai 1854, après avoir mille fois touché de près la mort, puis il se remet en route vers l'est, s'abandonne au cours du Zambèze, ce beau fleuve qu'il nomme son compagnon de voyage, the compamon of Iris travel, et touche, le 26 mai 1855, Quilimane, à la côte orientale, ayant pour la première fois exploré d'une rive à l'autre l'Afrique australe. Le 11 décembre 1856, il embrassait à Londres sa femme et ses enfants. Que fait-il en ce moment? Une nouvelle exploration en Afrique.
Ces martyrs, ces héros, ces grands hommes, ils ont rapporté de leurs voyages une triple moisson, que recueillent la géographie, le commerce, l'humanité.
La carte, à la place des pays visités par Livingstone, portait ces mots : Grands plateaux élevés et déserts; il faut lire maintenant : Grandes vallées profondes et peuplées. L'histoire, à propos des régions explorées par Barth, donnait cette définition : Tribus nomades sauvages et dispersées ; il faut lire maintenant : Popidations agglomérées dans des miles assez avancées en civilisation. Au-dessous et au-dessus de l'équateur, Livingstone et Barth, selon la juste expression de M. Malte-Brun, ont découvert une Afrique nouvelle. Dans l'une, des commerçants; dans l'autre, d'admirables produits. La botanique est une science trop humble; elle pourrait, comme l'ethnographie le fait pour les bassins ou pour les climats, fonder une théorie de l'influence des végétaux sur
l'homme ; il y aurait les peuples de l'herbe, changeant de place avec leurs troupeaux, ou plantant et levant lepiquetde leur tente selon que tombe le grain dans le sillon ou l'épi dans la gerbe; le peuple du palmier et de l'olivier, obligé de devenir sédentaire puisque l'arbuste qui le domine demande des années de soins; le peuple du froment, le peuple du coton, le peuple du tabac, le peuple des bois. L'Afrique présenterait mille arguments à cette théorie ; Dieu a semé sur son territoire la plus admirable variété de végétaux, ses peuples sont nomades ou sédentaires, pasteurs, agriculteurs, ou même industriels, selon la plante qui naît au milieu d'eux; les peuples suivent en quelque sorte les mœurs des plantes, mais il est besoin que le commerce leur apprenne à multiplier la culture par l'échange. Or les grands voyageurs ont apporté la preuve que les produits à échanger étaient innombrables; le coton, pour n'en signaler qu'un, est presque dans toute l'Afrique centrale à l'état natif, et de meilleures semences en amélioreraient aisément la qualité. Déjà une société intelligente, fondée à Manchester, Cotton mpply society, en prévision de la crise qui menace le coton des États-Unis, a soigneusement indiqué plusieurs points de l'Afrique, et notamment notre Sénégal, comme aussi propres que l'Egypte à la culture de ce précieux arbuste1. C'est tout un avenir de richesse
1 V. un résumé très-exact du rapport fait à cette Société (mars 1801) dans Tutile Journal d'agriculture coloniale, rédigé par M. Paul Madinier. V. aussi la Crise américaine au point de vue de l'industrie du colon, par M. John Ninet (Revue des Deux-Mondes, (mars 1861), et par M. Justin Amcro (Correspondant, mai 1861).
mais aussi de liberté, car tous les voyageurs attestent que l'on ne vendra plus les hommes quand on aura intérêt à vendre les choses.
La découverte de grands fleuves qui sont les routes naturelles vers le centre, est rendue plus précieuse par la constatation de ce fait important que les régions centrales sont plus salubres que les côtes1.
Les expéditions maritimes, les explorations scientifiques, les missions religieuses, nous apportent ainsi à l'envi le témoignage que l'Afrique n'est pas inaccessible à l'Européen, que l'Africain ne se refuse ni à la religion, ni à l'agriculture, ni au commerce.
D'une commune voix, les savants, les marins, les missionnaires nous répètent que l'esclavage et la traite ont tué la religion, l'agriculture, le commerce; mais que le commerce, l'agriculture, la religion, tueront la traite et l'esclavage 5.
D'une commune voix, ils nous affirment que pour allumer enfin le flambeau dans ces ténèbres, il suffit de deux ou trois établissements européens étendus, solides, pourvus de moyens de navigation, comprenant un vaste territoire bien défini, sortes de lieux d'asile où l'on verra affluer la population5, prospérer la culture et grandir peu à peu la civilisation.
1 M. le gouverneur Faidherbe atteste aussi la grande diminution de la mortalité des Européens dans le haut Sénégal, à Bakel. (Le Sénégal en 1859, Correspondant, 4860, p. 310.)
* Richardson a eu pour but de son voyage l'abolition de l'esclavage. Elle fut aussi la passion de Livingstone, et souvent il fut protégé dans sa route parce que Ton apprit qu'il était de la nation amie des noirs.
* On sait que depuis que l'esclavage a disparu de la régence de Tunis, de nombreux esclaves font venus s'y réfugier pour être libres,
L'AFRIQUE. 5i5
A ces centres de civilisation, vivement recommandés par Livingstone, on pourra sans danger, après quelques années, venir demander pour nos colonies, des émigrants libres, qui se seraient déjà engagés facilement si, depuis trois siècles, l'Europe avait fait autant de bien à l'Afrique qu'elle lui a fait de mal. On s'aper<;oit bien lard que le mal est toujours un mauvais calcul, et l'on revient par de longs détours à chercher, même par intérêt, le bien qu'on méprisa.
Je termine par ces lointaines, mais consolantes perspectives, ce chapitre incomplet.
Le 31 janvier 1848, le P. Libermann écrivait à Eliman , roi de Dakar :
« Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu des chrétiens, Dieu de lout l'univers aime tous les hommes également; noirs comme blancs, tous
sont ses frères bien-aimcs Je suis serviteur de Jésus-Christ; il veut
que j'aime tous les hommes comme il les aime ; mais il m'inspire un amour beaucoup plus vif et plus tendre pour ses chers frères les hommes noirs. *
Le 15 février 1856, David Livingstone écrivait à M. Maclear :
« Je ne suis pas aussi enorgueilli qu'on pourrait l'attendre d'avoir accompli la traversée du continent. La fin de l'exploration du géographe n'est que le commencement de l'entreprise du missionnaire. Que je puisse avoir l'honneur défaire un peu de bien à celte pauvre Afrique si dégradée, si opprimée, c'est un vœu auquel, je n'en doute pas, vous vous associerez cordialement. »
On lit dans une autre lettre :
« J'espère vivre assez pour voir la double influence de l'effih
<Iu christianisme et du commerce tarir la source amère de la misère africaine. »
Il ne faut plus désespérer de la transformation de l'Afrique, puisque Dieu lui a donné de lelstmiis.