‹ L'abolition de l'esclavage (volume 2)Chapitre 32 sur 59 · A côté du tableau de la vie patriarcale, la Bible nous · texte numérisé non relu

A côté du tableau de la vie patriarcale, la Bible nous

présente un autre tableau, celui delà caplivité en Egypte. Voilà bien le véritable esclavage, et le Nil a contemplé les souffrances dont le Mississipi est aujourd'hui le témoin!

Sans doute la nation était tout entière asservie à une au- Ire nation, sans qu'aucun individu paraisse avoir été possédé séparément par un autre; il y a lieu de croire que les Hébreux, élablis dans la terre fertile de Gesse n, et presque exclusivement voués à la garde de trou peaux, jouissaient d'un certain bien-être; ils avaient conservé leur division en tribus, leur vie de famille, leur culte ; à beaucoup d'égards, leur captivité était plus douce que celle des Africains. Mais, comme eux étrangers, soumis 5 la race de Cliam sans en descendre eux-mêmes , pris et vendus, retenus de force, après ce Joseph, vendu par ses frères à des traitants qui portaient sur leurs chameaux des parfums et des épices (Gen. xxxvu, 25), soumis à de rudes travaux, sans salaire, se multipliant malgré les plus cruelles mesures, les Israélites étaient de véritables esclaves. Par leur nombre, trois millions (Jér., xi, 4), ils étaient presque égaux aux trois millions d'esclaves recensés en Amérique. On peut donc à la rigueur, malgré des différences, comparer ces deux servitudes, celle des Africains aux Etats-Unis, celle des Hébreux en Egypte. Or celte oppression a été abominable aux yeux de Dieu ; aucune expression ne semble assez forte pour la flétrir, la stigmatiser, la vouer à l'exécration perpétuelle. Les souvenirs mélancoliques de la patrie absente se mêlent dans la poésie sublime des psaumes aux ana thèmes tombés du ciel sur les oppresseurs, et au chant de délivrance des Hébreux. La servitudeetla liberté demeureront à jamais dans

la mémoire du peu pie de Dieu, comme lemalheursuprème et comme le premier des biens. Dieu est intervenu.

Le Seigneur a regardé du haut de son sanctuaire , dit ciel il a considéré la terre , pour écouter les gémissements des captifs, pour tirer des liens ceux qui étaient condamnés à mort. (Ps. eu, 20.)

A cause du gémissement des affligés, à cause de Voppression des pauvres, voilà que je me lèv>e,dit le Seigneur; je les sauverai de celui qui les écrase. (Ps. xu, 6.)

Dieu a délivré son peuple, et ce bienfait est si grand qu'il est désormais le grand objet de la reconnaissance publique. « Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai tiré de l'Egypte et de la maison de servitude/» (Exod. vin, 14; xx, 2 ; Deut., v, 6, etc.)

A ceux qui demandent à l'Ancien Testament ce que Dieu pense de l'esclavage, voilà la vraie réponse!

IV. Mais, dit-on, comment se peut-il que Moïse, fils lui-même d'un esclave, sauvé par miracle de la mort , Moïse, le libérateur du peuple de Dieu, ait inscrit l'esclavage dans ses institutions?

Analysons sur ce point la loi mosaïque.

D'Hébreu à Hébreu, il n'existait aucun esclavage proprement dit. On pouvait cependant être lié par un service forcé dans quatre cas : 1° en cas de rachat d'un Juif captif de l'étranger (Exode, xu, 43, 44, 45), rachat qui pouvait toujours être accompli (Lévit., xxv, 47, 48, 40, 53) par le captif ou ses parents ; celui qui l'avait racheté n'avait pas le droit de le vendre (lbid.y 42); le prix était considéré comme une sorte de payement à l'avance, en échange duquel le racheté devait un certain nombre

d'années de travail; mais l'esclavage de l'Hébreu était temporaire; tous les sept ans, à l'année sabbatique ou de la remise (Deut., xv, 12), il était libre, et de même à l'année du Jubilé, année en laquelle « chacun rentre dans son héritage et chaque esclave dans sa famille (Lévit., xxv, 10); » racheté avant, on comptait avec lui d'après le nombre d'années de service (Ibid. 50);

2° En cas de vente volontaire, soit pour cause de pauvreté1 (Exod., xxi, 2, Lev. xxv, 59), soit pour cause de dette. (Lév. , xxv, 10.) Mêmes clauses de rachat et de liberté de droit et sans rançon au moment de la remise et du Jubilé; même défense de vendre;

5° En cas de condamnation par le juge pour vol ou autre méfait (Exod.,xxn, 3); le coupable devenait l'esclave de celui qui avait été lésé; c'était la prison à domicile, comme en Égypte, en Grèce jusqu'à Solon, à Rome selon la loi des douze Tables. Même terme que dans les deux cas précédents.

Le Deutéronome (xv, 12-18) prescrit de renvoyer la septième année l'esclave hébreu, non-seulement libre, mais pourvu de troupeaux, de blé, de vin. Si l'esclave se trouve bien chez son maître, s'il l'aime, si, marié pendant le cours du servage, il a fini son temps avant sa femme et ses enfanls, et s'il ne consent pas à en être séparé par la liberté, il a le droit de se présenter devant le juge, on lui perce l'oreille avec une alêne et le maître est obligé de le garder esclave pour toujours. (Exode, xxi, 2, 3, 4, 5, 6 ; Deutér., loc. cil.)

1 De même à Rome, en Grèce, en Germanie, en Gaule. (V. Grotiu.% Dion, Tacite, César.)

4° Une fille peut être vendue comme esclave par son père, à condition d'être épousée ; en ce cas, elle ne devient paslibre au Jubilé, comme un homme, parce qu'elle ne doit pas être abandonnée avant d'être épousée. Que, si le- maître manque à l'épouser ou à la mariera son fils et à la mettre ainsi en liberté, il ne peut la vendre à aucun étranger ; si elle épouse le fils, elle est libre ; si elle est remplacée par une autre femme, elle a droit à la nourriture, aux vêlements, à de bons traitements ; ne les reçoit-elle pas, elle est libre sans rançon. (Exod., xxi, 7, 8,9, 10, il.)

Ainsi, dans aucun cas, esclavage perpétuel et forcé d'Israélite à Israélile ; dans un seul cas, esclavage perpétuel, mais volontaire.

Il n'en était pas de même des étrangers. Ils pouvaient devenir esclaves perpétuels et héréditaires. (Lévit., xxv, 44, 45, 46.) Mais, même en ce cas :

1° Contrairement a l'usage universel de tous les peuples, il était interdit aux Hébreux de réduire en esclavage les prisonniers de guerre. Moïse ne le dit pas expressément; cependant les versets du Lévitique que nous venons de citer parlent toujours d'esclaves étrangers achetés. En outre, on lit au deuxième livre des Paralipomènes, chap. xxvni, 8-15, que, dans une guerre contre le roi Achaz, les enfants d'Israël firent prisonniers deux cent mille de leurs frères, hommes, femmes et enfants, dont ils voulurent faire des esclaves et des servan tes t Mais un prophète, Oded, leur représenta qu'ils ne le devaient point, que ce serait pécher contre le Seigneur, que ce péché est grand, et que le Seigneur ferait tomber sa fureur

sur Israël. El ils renvoyèrent les captifs, après les avoir vêtus, nourris, soignés.

Un étranger ne pouvait donc devenir esclave que par voie d'achat.

2° L'achat devait être de gré à gré. L'Exode (xxi, 16) punit de mort celui qui a vendu, volé, ou recélé un homme; ainsi pas de traite, mais contrat que Tacheté n'acceptait assurément pas sans condition.

II était défendu non-seulement d'acheter, mais même de commter\eserviteuroiihservante àeson prochain. (Deut., v, 21.) Une fois acheté, l'étranger ne peut être revendu.

3* Si l'étranger devenait Hébreu en se faisant circoncire (Esther, vin, 7), les règles et les bornes de l'esclavage entre Israélites lui devenaient applicables; s'il restait étranger, il devenait du moins libre à l'année du Jubilé1. (Lev.,xxv, 10.)

4° L'esclave en fuite ne pouvait être poursuivi. (Deut., xxui, 15, 16.)

Enfin, aussi bien en faveur des esclaves étrangers que des esclaves israélites, de nombreuses règles tutélaires étaient écrites dans la loi :

1° L'esclave était libre, si le maître brisait sa dent ou blessait son œil. (Exod., xxi,26, 27.)

2° Si un maître abuse de son esclave païenne, il sera fouetté, et il fera une pénitence publique. (Lévit., xix, 20,22.)

3° L'esclave peut recourir à la loi pour toute injure; son témoignage est reçu ; il peut posséder et se racheter ;

1 Ce point important, mais pourtant controversé, est attesté par plusieurs savants commentateurs Israélites de la Bible. (V. Barnes, p. 447.)

il est instruit; ses droits sont respectés. S'il est tué, le maître est sévèrement puni ; si la survie de l'esclave prouve que le maître a agi sans intention de tuer (ce qui était d'ailleurs perdre son argent), il n'est pas puni de la même façon. (Exod., xxi, 20, 21 *.)

4° Il ne travaillera pas le jour du Sabbat (Exod. , xx, 10, 17; Deutér., v, 14) et participera aux trois grandes fêtes annuelles, la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tabernacles (Exod., xxxiv, 2, 3), et à toutes les fêtes de famille. (Exod., xn, 44; Deut., xii, 11, 12.)

5° Enfin, partout Moïse répèle aux Hébreux que les hommes sont frères, et il redit souvent : Respectez V étranger comme vous-mêmes, car vous-mêmes vovs avez été étrangers dans la terre d'Egypte. (Lév., xix, 34; Exod., xxi, 21.)

Voilà l'esclavage israélile. Qu'il est loin sans doute de la liberté chrétienne ! Mais combien surtout il diffère de la servitude grecque ou romaine ! Combien il est supérieur à l'esclavage américain ! Pas de traite, pas de loi des fugitifs, nul esclavage entre nationaux, liberté jubilaire; la pureté de la femme, la faiblesse de l'enfant, les droits de l'homme, placés sous la protection prévoyante de la loi ; l'égalité professée, la fraternité prêchée. Que les partisans de l'esclavage moderne cessent de chercher là des arguments ; qu'ils y prennent plutôt des exemples. Le jour où la loi des Juifs deviendrait la loi d'un des Etats soi-disant chrétiens du sud de l'Union américaine, un progrès immense serait accompli, et les pauvres escla-

1 Ce texte semble dire qu'il ne Test pas du tout, mais les versets 26, 27 28, 30, ne laissent pas douter du sens.

ves pourraient attendre et entrevoir l'heure de la pleine liberté.

La manière dont on lit dans la Bible tout ce que l'intérêt désire me remplit d'étonnement, et je remercie Dieu une fois de plusde m'avoir fait naître au sein d'une Église qui n'abandonne pas les saints livres aux interprétations du caprice et de l'égoïsme. Quoi ! sept ou huit phrases extraites, rapprochées, retournées, en faveur de l'esclavage, font transformer l'Ancien Testament tout entier en une loi de servitude. Pour moi, toutes les pages de ce texte vénérable exhalent comme un parfum de liberté.

Je vois, aux premiers jours du monde, Dieu bénir l'homme et lui donner la domination sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui se meuvent sur la terre, les herbes, les arbres et les semences (Gen., i,28, 29); je ne lis pas qu'il doive dominer sur d'autres êtres. Le déluge inonde la création ; c'est parce que les hommes avaient rempli toute la terre d'iniquité. (Ibid., vi, 13). Pourquoi la captivité de Juda, cclled'Égypte, celle de Babylonc ont-elles été infligées aux Hébreux? En châtiment de l'oppression de leurs frères. Toutes les malédictions, toutes les colères de Dieu, toutes les foudres du ciel tombent sur des oppresseurs, etDieu montre ainsi aux plus forts qu'il est le plus fort.

Ouvrez les prophéties, prêtez l'oreille à ces étonnantes paroles qui retentissent encore après quatre mille ans comme les éclats du tonnerre. Le Seigneur dit : « Vous ne m'avez pas écouté pour donner la liberté chacun à son frère et à son prochain, mais moi, je vous déclare que je donne la liberté contre vous au glaive, à la famine

et à la peste, et que je vous rendrai errants et vagabonds

par tous les royaumes de la terre1. »

« Fouler aux pieds tous ceux qui, sur la terre, sont dans les liens, violer le droit de l'homme devant le Seigneur, condamner injustement un homme, le Seigneur n'approuve pas tous ces crimes2.

« Vous avez vendu les enfants de Juda et de Jérusalem aux enfants des Grecs pour les transporter loin de leur pays. Mais je les retirerai du lieu où ils ont été transportés, et je ferai relomber sur votre tête le mal que vous leur avez fait5. »

Au moment même où je relisais ces grandes paroles, l'Église catholique célébrait les solennités du temps qui précède la nativité du Seigneur. Comme un écho lointain qui devient peu à peu plus intense, comme une lumière qui de l'aurore s'élève au midi, la merveilleuse liturgie nous reporte, à travers les siècles, aux impressions et aux paroles de l'Ancien Testament. A l'attente du Messie va succéder sa venue, les jours s'abrègent, les réalités vont combler les promesses. Qu'attend l'humanité? qu'apporte le Sauveur? Ecoutez :

c< Seigneur, regardez-nous du ciel et jetez les yeux sur nous de votre demeure sainte; car vous êtes notre Père, notre Rédempteur... Puissiez-vous rompre le ciel et en descendre ! Où est votre zèle, où est votre force, où est la tendresse de vos entrailles et de vos miséricordes? Déployez votre puissance et venez pour nous sauver ''. »

1 Jcrémie, xxxiv, 17.

* Jér., Lament., m, 34, 35, 36.

» Joël, ni ,6,7. V. encore Jérémie, xxn,1 3.— Amos, vu, 7-1 7 . Prov., xiv,3 1 .

* I*r dimanche de l'A vent, procession; Isaïe, ixm.

« Levez la lêle et regardez, car votre rédemption est proche »

« Le Seigneur m'a envoyé pour prêcher l'Évangile aux captifs, pour annoncer aux captifs la liberté *. »

« Cieux, envoyez votre rosée et que les nuées donnent passage au Juste, que la terre s'ouvre et qu'elle germe le Sauveur, et la justice naîtra en même temps \ »

« Dites à ceux qui ont le cœur abattu : prenez courage et ne craignez pas; Dieu lui-môme va venir, et il vous sauvera'. »

« Je ne vous affligerai plus, elje vais rompre vos chaînes ; voilà sur les montagnes les pieds de Celui qui apporte la bonne nouvelle et qui annonce la paix \ »

« Ne crains plus, ô Jacob, mon serviteur, n'aies pas peur, ô Israël, voilà que je viens te sauver*. »>

« Le Seigneur relève ceux qui sont brisés, et il renverse les desseins des méchants7. »

« Gardez mes jugements et pratiquez la justice; car le salut est proche et ma justice va se manifester8.

«Je briserai votre captivité, réjouissez-vous, je suis avec vous, et je vous sauverai.

« Seigneur, brisez notre captivité \ »

♦ I,r dimanche de l'Avait, évang. selon S. Luc, xxi.

* H* dimanche de l'Avcnt, à Tierce ; S. Luc, iv.

* Ibid., procession; Isaïe, xxxv.

* III* d.'inauche, Communion ; Isaïe, xlv.

5 Mercredi des Quatre-Temps, Introït; Nahum, 1.

• Vendredi des Quatre-Temps, Communion; Jcrémie, m. 7 Samedi des Quatre-Temps, Graduel; Ps. cxlv.

• IV* dimanche, Inlr.; Isaïe, lvi.

9 Ibid. y aux Vêpres.

« Seigneur, que faut-il faire? N'écrasa- personne, ne pas calomnier et se contenter de son salaire *. »

« 0 clef de David, ouvrez au captif laporte de sa prison! Soleil de justice, venez! venez pour que l'iniquité soit anéantie et que la justice règne* ! »

« J effacerai l'iniquité de la terre*. »

« Le Seigneur a dit : Vous êtes mon fils. Je vous ai engendré aujourd'hui.

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

« Car le Fils de Dieu a pris la nature humaine pour la réconcilier avec son auteur. Celui qui a la nature de Dieu s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'un esclave, et se rendant semblable aux hommes4. »

C'est par ce portique merveilleux, au souvenir de ces prédictions antiques, auson de ces chants sublimes, entre les strophes douces à l'âme de ce dialogue des prophètes et des apôtres, à travers ces promesses solennelles d'affranchissement et de salut, que l'Ancien Testament nous prépare au Nouveau, que l'Église nous conduit au berceau de Jésus-Christ.

Il est temps d'ouvrir l'Évangile, afin d'assister au triomphe de la paix, de la justice et de la liberté, et de montrer une fois de plus que les esclaves comme les bergers ont reçu la bonne nouvelle annoncée par les Anges.

1 Lundi après le iv* dira, de l'Avent; S. Luc, m. » Grandes antiennes, le 18, le 19, le 20. 5 Veille de Noël, off. ; Zach., m.

4 Jour de Noël, messe de la nuit, Intr.; Ps. n. — Évang. selon S.Luc, ». — Sermon de S. Léon. — Grad.; S. Paul aux Philip., u.

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