L'ESCLAVAGE DEVANT LE CHRISTIANISME
l'kvaagile.
En général, ceux qui contestent au christianisme la gloire d'avoir aboli l'esclavage, passent vite sur l'Évangile.
11 y est, j'en conviens, peu question de l'esclavage, au moins directement.
De savants commentateurs ont essayé de démontrer, à l'aide de preuves assez graves, que Notre-Seigneur était venu, à une époqueoùil n'y avaitplus d'esclavesen Judée; ils affirment que jamais il n'a eu en face de lui un seul propriétaire d'esclaves*; ils font observer que, choisissant toujours des exemples placés sous les yeux de ceux qui
1 Ai-je besoin Je déclarer que, peu confiant en mes propres lumières, j'ai consulté sur tous les textes de savants théologiens? Je désavoue d'avance tout ce qui serait, à mon insu, inexact ou téméraire.
- On sait que le serviteur du Centurion est appelé par S. Luc iraiç, puer, et que rien ne prouve que ce serviteur fut un esclave.
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l'écoutent, il n'a pas parlé du temple de Delphes, de la forêt de Dodone ou de Bacchus ; de même il n'aurait pas fait allusion à l'esclavage qui ne souillait pas sa vue, e! n'aurait employé le mot serviteur que dans le sens de domestique1.
* Le mot servit, introduit dans tous les arguments tirés des textes une déplorable confusion dont il importe d'être prévenu. Serviis signifie aussi bien serviteur qu'esclave. Toutes les paroles de l'Évangile et des Épîtres s'appliquent exactement dans les pays où on est servi par des domestiques; cependant elles ont été prononcées dans des contrées et à une époque où l'esclavage était universel ; il est manifeste qu'elles s'appliquent non moins exactement aux esclaves. Quand servus veut-il dire esclave, et quand Mgnifie-t-il domestique?
La langue grecque, plus riche, a aulant de termes divers que l'expression comporte de nuances; le terme général, indistinct, est £gû/.g;, &,u>xjm; Xa-pcûw, Xxrpiç, servir comme soldat ou servir Dieu; oixerstio, cuitt,;, domestique; u.to(kîci>, jaîgôicç, salarié; ûirxxcjd), ujtïïxgg;, suivant, attaché; — àv£pâirc£-v , esclave proprement dit. Dans tous les cas où £gjXo; est employé, auquel do ses synonymes correspond-il?
L'hébreu ne distingue pas, il emploie toujours les expressions générales ebedh, abodha, abudda, serviteur, service, servir, qui viennent de abadlitravaillcr, — et quelquefois seulement sakir, salarié. Les deux mots se trouvent dans un même verset de Job, vu, 2, 3.
La seule conclusion à tirer de ces difficultés de linguistique, c'est qu'il ne suffit pas que les mots ebedh, £gûXg;, servus, servant, knecht, serviteur, soient employés dans les diverses traductions des livres saints pour qu'on en conclue qu'il y est question d'esclaves. C'est par les faits qu'il faut contrôler le sens. Ainsi, on a calculé (Burncs, p. 04 et suiv.) que le mot doulos ou servus se rencontre cejilvingt-deux fois dans tout le Nouveau Testament; sur ce nombre, il signifie :
Serviteur de Dieu cl du Christ 29 fois
Serviteurs du péché ou du monde 6 —
Se servir les uns les autres par la charité. . 2 —
Serviteurs des juifs 47 —
Serviteurs quelconques 38 —
Est-il possible d'affirmer que dans ces derniers exemples, il soit une seule fois question de véritables esclaves? Non; la traduction grecque ne contient
Je crois cette preuve contestable et d'ailleurs superflue. La parole et le regard du Seigneur sortent des étroites catégories inventées par les hommes aussi bien que des petites frontières de la Judée, s'élança nt aux extrémités du temps, de l'espace et du monde créé. Il est dans l'Évangile des textes précis qui concernent l'esclavage.
Ce qui est vrai, c'est que le divin Maître, attaquant le mal à sa racine comme un chimiste (qu'on me pardonne cette comparaison) qui, sans tenir compte des composés, aurait la puissance d'agir directement sur les corps simples, ne qualifie pas par leur nom les résultats variés de la corruption humaine, il va droit aux péchés capitaux, à l'orgueil, à la paresse, au vol, à l'homicide, et, les condamnant, il condamne du même mot le joug homicide que l'orgueil et la paresse imposent à un être privé de son premier bien qui est la liberté. Ne diles donc pas que l'Évangile renferme peu de textes contre l'esclavage, car il renferme des textes nombreux et foudroyants contre les vices qui en sont la cause et la suite. Mais vous pouvez affirmer qu'il ne contient pas une phrase, pas un mol en faveur de l'esclavage.
Voici cependant un texte qui est allégué :
Saint Luc, chap. xu :
« 47. Ille autem servus qui cognovit voluntatem Domini suiet non praeparavit, et non fecit secundum voluntatem ejus, vapulabit multn.
pas une seule fois le mot andrapodon, bien que le mot corrélatif andrapodistès, marchand d'hommes, plagiarius, se lise dans S. Paul (I Tim. i, 10).
Ne nous attachons donc pas aux mots, mais seulement au sens et aux circonstances dans lesquelles ces mots sont employés.
« 48. Qui autem non cognovit el fccit digna plagia, vapulabit paucis... »
« Le serviteur ou Y esclave qui a connu ia volonté de son maître et ne s'est pas tenu prêt, et n'a pas agi selon ses ordres, sera frappé de plusieurs coups.
« Celui qui ne l'a pas connue, mais a fait des choses qui méritent des coups, en recevra moins. »
On conclut de ce texte que Notre-Seigneur lui-même autorise l'esclavage et les peines corporelles.
Je pourrais me borner à remarquer que le divin Maître tire un exemple de la vie usuelle des Juifs; qu'il en agit ainsi dans toutes ses paraboles sans qu'on transforme en lois les exemples allégués.
Mais qu'on lise la parabole tout entière el qu'on la relise dans saint Matthieu (chap. xxiv, 42-51). Elle recommande de se tenir prêt en vue des récompenses et des peines de la vie éternelle. Elle parle de châtiments appliqués à un économe, dispensator (Saint Luc, 42), qui a autorité sur tous les autres serviteurs (Saint Matthieu, 45), économe méchant, qui s'enivre et bat les autres serviteurs el les servantes (Saint Luc, 45; Saint Matthieu, 49), ou bien fait des choses dignes de coups, digna plagis (48). Ces coups, il les recevra, ou, comme le dit saint Matthieu :
« 51 . Il sera séparé et aura pour partage d'être puni avec les hypocrites, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand le maître arrivera au jour qu'il n'attend pas. »
Qu'on le remarque, ce n'est pas aux esclaves seuls que s'adresse ce sermon sur la vigilance, c'est à tous les hommes. Cela est évident, en outre cela est textuel. « Vous
êtes semblables à des hommes qui attendent leur maître; hominibus expectantibus dominum (36), » voilà le début. Au milieu de la parabole, saint Pierre interrompt et demande (41) : « Seigneur, est-ce à nous seuls que vous dites cetteparaboîe ou à tous ? » Or le Seigneur continue de manière à ne pas laisser en douler, et il conclut ainsi (48) : « Car, à tout homme à qui il a été donné beaucoup, il sera demandé beaucoup, et plus il lui aura été confié, plus il lui sera demandé. »
Mais, quel est donc cet homme à qui il a été conlié beaucoup, cet homme qui a été établi sur les autres serviteurs? Est-ce le maître? Est-ce l'esclave? Les saintes cl terrifiantes paroles de Jésus-Christ tombent sur le possesseur d'esclaves ; c'est lui qui mange, boit, s'enivre, bat les serviteurs et les servantes, oublie le jour du jugement. C'est à lui qu'il sera redemandé beaucoup, et non pas au pauvre noir qui a si peu reçu. Ici donc, le maître c'est Dieu, l'esclave, c'est le planteur !
Voilà, en vérité, un texte heureusement choisi!
Continuons.
A quel chapitre emprunte-t-on cette parabole, pour en faire la consécration de la propriété des esclaves? Précisément au chapitre où Noire-Seigneur refuse de trancher les questions de propriété, 14 : « Quis me conslituit judicem aut divimrem super vos?» — où il pose celte admirable règle, 31 : a Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice; » — où il exhorte au renoncement, 53 : « Vendite qux possidetis et date eleemosynam ; » — où il reproche aux hommes de n'être pas justes, 57 : « Quid autein et a vobis ipsis non judicatis
quod juslum est? » — où il recommande la réconciliation, sous peine d'enfer, 58, 59 \
Que reste-t-il de celle citation malencontreuse? choisie pour justifier l'esclavage, elle le condamne énergiquement.
Veut-on d'ailleurs des textes précis contre l'esclavage? Qu'on ouvre le même évangile selon saint Luc. Dès les premiers chapitres, saint Jean-Baptiste annonce Nolrc- Seigneur en ces termes :
« Chap. m, 16. // en viendra un autre plus puissant que moi,..
« 17. Il prendra le van en main, et nettoiera son aire... »
Au ch. iv, Jésus baptisé commence son ministère en triomphant du démon, puis, revenu à Nazareth, quelle est sa première parole?
« 16. // entra, selon sa coutume, le jour du Sabbat dans la synagogue, et il se leva pour lire.
« 17. On lui présenta le livre du prophète Isaïe, et rayant ouverty il trouva le lieu où ces paroles étaient écrites :
«18. V Esprit du Seigneur s'est reposé sur moi; il m'a consacré par son onction ; il m'a envoyé pour annoncer