‹ L'abolition de l'esclavage (volume 3)Chapitre 16 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

Je consens à ne pas parler des lois. Que Ton ouvre le recueil de ces lois odieuses ^ ! On y lit avec horreur des dispositions inconnues des législateurs païens, on y voit Tesclave, privé de droits, comme une chose, accablé de plus de devoirs qu'un homme; dans la Louisiane, dans la Caroline du Sud, dans la Floride, presque partout, Taf. franchissement entravé, le mariage impossible, Tinstruction interdite; au Maryland, Fauteur ou le propagateur d'un écrit favorable à la liberté puni d'un emprisonnement de vingt ans; dans l'Arkansas, le Missouri, et lant d'autres États, le noir libre banni.

S'il y a des lois qui protègent les droits des maîtres, il y en a aussi, sans doute, qui empêchent l'abus de leur pouvoir. Mais, comme l'a très-bien dit Bentham, « sous l'empire des plus belles lois, on ne punira jamais que les infractions les plus criantes, tandis que le cours ordinaire des rigueurs domestiques bravera tous les tribunaux. » Est-il établi d'ailleurs que les juges n'auront pas d'esclaves eux-mêmes?

Je consens à ne pas citer les chiffres qui prouvent Textrême mortalité parmi les nègres, l'excès des décès sur les naissances, fait d'ailleurs général partout où il y a eu des esclaves, même dans les colonies où ils ont été le mieux traités. On me répondrait que les statistiques ne prouvent rien, et se contredisent les unes les autres ; on pourrait ajouter que la naissance ou la mort d'un nègre n'est pas considérée comme un événement assez

* Stroud, laws of Slavery, -— V. à V Appendice, un extrait du Code civil de la Louisiane.

important pour qu'on en tienne soigneusement note, ce que je crois vrai, surtout pour les décès.

Je consens enfin à ne pas parler des cruautés des maîtres ou de leurs agents. Ne croyez pas un mot des récits de madame Stowe, dit-on; juger TAmérique diaprés ses récits, c'est juger la France d'après la Gazette des Tribunaux ou le recueil des causes criminelles. A l'entendre, tous les maîtres sont des démons^ et tous les esclaves sont des anges, comme, sur vos théâtres, tous les bourgeois sont des coupables, et tous les pauvres des saints. Comment ne pas voir qu'à défaut des sentiments, rintérêt seul porte le maître à ménager son esclave !

J'accepte tout ceci ; ne jugeons pas l'esclavage sur ses abnSj jugeons-le exclusivement sur ses conséquences.

Commençons même, au lieu de citations fâcheuses, par reproduire d'agréables tableaux :

c< Sans doute, s'écrie M. de Vaublanc dans ses Mémoires^ il est parmi les nègres des malheureux; mais combien n'en voyez-vous pas en France?... Les hommes qui écument les chaudières où se fait le sucre respirent une odeur balsamique, aussi saine qu'agréable. J'ai vu un médecin ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux. Sans doute quelques Français ont abusé de leur autorité et ont ordonné des châtiments cruels ; c'était un crime, mais combien rare !

c< Tout est ouvert, ouverte la maison, ouvertes les fenêtres. Si les nègres étaient maltraités, ils répandraient le sang de maîtres abhorrés, mais ces maîtres dorment tranquilles... Dites-nous donc, philosophes si éclairés,

quel est le résultat de la comparaison que vous faites entre cette extrême confiance et ces jportes, ces serrures, ces verrous, ces murs garnis de verre, ces dogues, etc.?» Puis il s'écrie de nouveau : a On a pu remarquer des exceptions, mais combien rares ! »

L'auteur du Voyage aux Antilles a consacré son pinceau à la même scène attendrissante des créoles dormant tranquilles au milieu des nègres, puis il s'échauffait de même : c< Voilà les créatures que les philanthropes européens représentent comme chargées de chaînes , déchirées par le fouet, le cœur plein de vengeance et de haine contre le maître. Nous voudrions savoir quels hommes en Europe oseraient faire coucher des domestiques armés dans leur chambre à côté d'eux et de leur ai*gent\ » Il dit ailleurs :

« Ceux qui ont vu l'agriculture européenne et Tagriculture tropicale, et comparé les fatigues du travailleur qai récolte le blé ou le vin à celles du travailleur qui récolte le sucre, le café et les épices, sont forcés de reconnaître que Dieu a presque tout fait pour ceux-ci, et presque tout fait contre ceux-là, prenant peut-être en pitié l'insuffisance de la race noire qui amasse d'immenses richesses avec de petits efforts *. »

Ces arguments paraissent et reparaissent dans tous les livres américains. Sans les contester, comment les mettre d'accord? Pour prouver qu'on a besoin de noirs, on affirme que les blancs succomberaient à ragricullure

* Voyage aux Antilles, p. 93; 95.

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ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUR. \0\

tropicale; pour prouver que les nègres sont heureux, on déclare que ce travail est bien moins fatigant que celui des blancs; quand on veut démontrer Tinfénorité du nègre, on le charge de vices ; pour établir qu'il est content, on exalte son bon caractère, etc.. etc.

Comment se laisser attendrir par cette scène des nuits paisibles du nouveau monde? comment voulez-vous que le nègre ne dorme pas très-bien ? il est fatigué, et le sommeil n'est-il pas son bon moment? Walter Scott a dit : « Ne réveillez pas Tesclave qui dort, il rêve peut-être qu'il est libre ! » Si le noir laisse dormir son maître tranquille, cela ne fait pas l'éloge du maître, mais celui du noir.

Mais ne contestons pas; faisons de l'esclave le portrait qu'il se fait volontiers du riche; le nègre est heureux, il mange bien, il dort bien, et, toute sa vie, il n'a rien à prévoir, rien à souffrir ; presque toujours il chante, il boit, danse de tout son cœur, pendant que son maîlre vit en paix.

C'est précisément ce bonheur qui révolte !

Je leur en veux, à l'un et à l'autre, de dormir si tranquilles et de vivre si heureux ! Oui, ce qui m*indigne le plus, ce n'est pas le maîtrecruel châtiant injustement l'esclave innocent, c'est un maître sans remords et un esclave sans souci; c'est une jeune élégante, vendant un noir pour avoir un bracelet, innocemment criminelle et ingénument atroce; c'est un noir grossier, s'enivrant, chaulant, dansant, prêt à troquer toutes les libertés contre une seule, la liberté du vice; c'est un vertueux père de famille, qui se croit aussi le père de ses noirs, prêt à s'écrier naïvement, avec M. de Vaublanc : « Si ces nègres

avaient été malheureux, je serais un bien méchant bomme^ car j'étais très-heureux alors. J*aurais donc goûté ce bonheur au milieu de deux cents malheareuxîS>

Oui ^ voilà ce qui m'indigne, parce que cet aveuglement réciproque est le dernier degré où puissent descendre le malheureux et le coupable, par la funeste habitude du mal que l'on subit et du mal que Ton inflige.

Quel sentiment de la liberté dois-je attendre du citoyen habitué à ce métier de despote absolu? Quel respect de la loi trouverais-je dans la sentence du juge qui viole sans scrupule le droit de Fhommeî Quelle armée se formera au sein d'une telle population? quelle énergie^ quelle activité peut animer le caractère de cet homme servi dans tous ses caprices? Quelle sensibilité reste-t-il dans le cœur de cette femme molle jusqu'à l'excès pour elle-même, dont les lèvres roses ordonnent de fouetter un esclave, ou babillent sur le prix et les inconvénients de cette sorte de bête domestique, comme il est de mode en France de parler de ses moutons et de ses poulets?

De jolies créoles murmurent nonchalamment cette phrase banale : Un nègre n'est pas un homme. Oui! en passant devant un nègre abruti, on se prend à répéter : Cet homme n'est plus un homme. Mais devant le maître indifférent , je dis de même : Cet homme n'est plus un homme ! L'esclavage ne produit le bonheur qu'en anéantissant dans le maître et dans l'esclave la dignité humaine.

La dégradation de celui qui sert et de celui qui est

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servi, au sein même de Tétat le plus ordinaire, le plus supportable, le plus vanté, voilà non pas un abus de la servitude, mais sa première conséquence.

Voici la seconde et la plus grave :

La servitude détruit radicalement la famille, et de deux façons, par Timmoralité et par la séparation, toutes deux inévitables.

Dans les pays à esclaves, l'immoralité corrompt la famille du blanc et celle du noir.

Gomment le nier? Les preuves sont vivantes. Les noirs et les blancs ont horreur de se marier entre eux. Or, d'où viennent les mulâtres? On est bien forcé apparemment de répondre : De la débauche.

Comment Téviter? En ce genre, Thomme qui peut tout ce qu'il veut est fort tenté de vouloir tout ce qu'il peut. S'il a des enfants, il augmente sa richesse. S'il abuse de son pouvoir, qui le retient, qui le punit?

Puis les maîtres sont si jolis garçons! assurait autrefois l'auteur du Voyage aux Antilles.

c< Les blancs, écrivait-il, ont manqué pour leur compte, j'en conviens, à leurs devoirs de morale et de continence comme chrétiens, mais il n'est pas juste de faire leur faute plus grande qu'elle ne l'est; et si Dieu leur pardonnait, cène sont pas les négresses qui leur eu garderaient rancune... Elles se considèrent fort naturellement comme les épouses de qui les nourrit et de qui

fallait tous les matins nous demander : mon enfant est-il vendu ? ma femme est-elle enlevée? Les récits de madame Stowe ne sont qu^ rhabilc et émouvante mise en scène de ces séparations, dont la menace, toujours suspendue, pèse sur toutes les joies du malheureux nègre. Écoutez ce simple récit d'un témoin oculaire^ , plus touchant dans sa réalité que tout ce que l'imagination peut inventer de plus pathétique :

«... Les chariots descendaient de la campagne à la ville; j'étais assis près de la fenêtre, causant avec un propriétaire d'esclaves, homme riche et bien élevé : notre train s'arrêta. Con^me je me penchais en dehors pour regarder, je vis près du v^agon un groupe de 24 esclaves : les uns gémissaient, les autres pleuraient en silence, d'autres couraient çà et là et semblaient en proie à cette agitation qui précède la folie ou le délire. Un seul était assis, muet dans son désespoir. Toute cette scène était si étrange, si contre nature, que je demandai au propriétaire d'esclaves ce qui se passait là.

— Rien; quelques nègres vendus sans doute! et c'est ce qui fait faire tout ce tapage aux autres.

Ceci fut dit d un ton froid et composé, le menton levé, avec un regard stoïque, obstiné, presque brutal. Puis le propriétaire d'esclave;> chercha à repiendre avec moi la conversation interrompue.

Trois générations d'esclaves étaient là. Cette famille se composait du vieux couple des grands-parents avec leurs six enfants et dix-huit petits-enfants. Nul ne leur avait été enlevé par la mort. Jusque-là ttul n'avait été vendu, et si je les avais visités à une époque antérieure de leur vie, si je leur avais offert le don de la liberté, ils l'auraient refusé sans doute, s'ils avaient dû quitter leur bon maître, qu'ils avaient toujours aimé, disait le vieux couple en larmes, conune ils avaient aimé avant lui son père, dans la maison duquel ils étaient nés. Mais leur

* Inside view ofShivery, by C, G. Parsons. Boston, 1855. — The parting Scène, chap. vi.

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jeune maître s était abandonné à rintempérance et au jeu. Après avoir perdu tout son argent quelques nuits avant cette triste journée, il avait mis pour enjeu d'une partie de billard six esclaves, deux jeunes gens et quatre filles; ils avaient été gagnés par un joueur de la Nouvelle- Orléans ; c'était celui-ci qui les mettait dans notre train pour les conduire à S***, à 40 milles au sud, où ils devaient, d'après ce que j'appris, être embarqués pour sa résidence.

Je remarquai d'abord la vieille grand'mère, assise près du wagon sur un tronc de pin court et arrondi. Son corps était amaigri, son dos voûté, ses cheveux blancs comme la neige. Sa tête, penchée en avant et courbée vers la terre, se levait et retombait chaque fois qu'elle tirait du fond de sa poitrine une respiration lente et oppressée ou qu'elle exhalait un long soupir que ne suivaient ni paroles ni larmes. Je la comparai aussitôt à une mère âgée veillant auprès du lit de douleur oi^ sa fille bien-aimée va mourir !

Sa fille était là, répétant les dernières paroles d'adieu si tendres, si déchirantes, à cette mère à jamais vouée à la douleur; mais elle ne semblait pas entendre les derniers mots de son enfant. Elle était au delà des larmes^ comme disent les médecins ; elîe était muette dans son désespoir; sa douleur était trop profonde, trop écrasante, pour se montrer au dehoi-s. La main de fer de l'esclavage avait saisi son cœur et semblait le tordre pour exprimer à la source même de la vie la dernière goutte de son sang.

Après elle venait l'aïeul, un vieillard courbé par le travail et ployé sous les années. H était debout, la main gauche appuyée sur un long bâton qui dépassait sa tète, et le bras droit sur l'épaule d'un de ses fils, qui allait être éloigné de sa vue pour toujours. C'était l'image vivante d'un vieux père au lit de mort d'un fils unique, son idole, sur lequel il s'était appuyé pour assister et consoler sa vieillesse, sur lequel il avait compté pour soutenir un jour sa tête à l'heure de la mort. Un jeune esclave du voisinage avait, par une inspiration de son bon cœur, entraîné les petits enfants à quelque distance des wagons et jouait avec eux sur l'herbe. C'est ainsi que j'ai vu quelquefois une voisine compatissante visiter la demeure de parents malades ou mourants, et enunener les enfants chez elle ou dans une chambre éloignée, les consoler,

les caresser, et distraire ainsi leur attention de l'agonie de leur mère ou de la scène de mort qu'ils ne pouvaient comprendre.

Les pères et mères infortunés étaient là, les bras enlacés au cou de leurs femmes, de leurs maris, auxquels, un instant plus tard, on allait les an*acher ! Ces mères devaient peut-être un jour devenir à la Nouvelle-Orléans les mères d'autres enfants plus infortunés encore. Le.^ femmes et les maris des esclaves qui allaient partir appartenaient à d'autres plantations et à difiérents maîtres qui leur avaient charitablement permis de venir dire un adieu éternel aux compagnons de leur vie !

Les esclaves ont habituellement leurs femmes sur d'autres plantations; si vous en demandez la cause, resclave répondra : — Si j'épouse chez nous une fille appartenant à mon maître, peut-être ne me permettra-t-ou pas de quitter la plantation une seule fois dans toute ma vie. — Mais si je prends une femme à 40 ou 15 milles d'ici, mon maîtie me permettra tous les samedis d'aller la voir et de passer le dimanche avec elle. En y allant, je passerai devant d'autres plantations, je ferai connaissance avec d'autres esclaves, et cela me fera un peu de nouveauté, un peu de variété dans la vie. — Voilà déjà une bonne raison, c'est d'ailleurs la seule que l'esclave ose donner de ce qu'il n'a pas préféré avoir sa femme sous le même toit que lui, où il pouvait vivre constamment près d'elle et de ses enfants, les consoler dans leurs afflictions et leurs souffrances.

Mais la vraie raison de ce fait général, à peu d'exceptions près, c'est que les maîtres trouvent impolitique de laisser vivre ensemble les familles d'esclaves, oà chacun d'eux peut être témoin des châtiments infligés à ses proches; cela tend à éviter le mécontentement parmi eux. Et la même raison conduit les esclaves à se conformer à cet usage. Leurs affections sont très-vives, et s'il faut que leurs fenunes et leurs filles soient châtiées, ils reculent devant un tel spectacle. Ils craignent d'ailleurs, s'il leur arrivait d'être présents en pareil cas, de se jeter entre les coups et la victime, et de s'exposer ainsi au même sort. Bien peu d'esclaves peuvent rester immobiles et regarder passivement une mèrcy une femmcj une fille, une sœur brutalement maltraitée, par une misérable fouetteuse de femmes !

Mais la clocbe sonne, et Tordre est donné aux esclaves de s*en(asser sur les wagons. Au son du fouet, ils s'arrachent à leurs femmes, à leurs maris, et partent pour le wagon aux nègres. L'un d'eux (il s'appelait Vendredi), fit un bond en arrière et accourut à sa femme pour lui donner le dernier baiser d'affection. Puis le mari fut poussé sur le chariot et la femme laissée en arrière. La femme de Vendredi avait un petit présent attaché dans un vieux mouchoir de coton, qu'elle avait gardé pour le donner à son mari comme dernier gage de sa tendresse. Mais, dans l'agonie plus que mortelle du départ, elle avait oublié son présent... Les wagons roulaient quand elle s'en souvint, elle se mita courir en criant : « 0 Vendredi ! tiens, je voulais te donner cela ! j» Et elle lança le paquet vers le wagon, mais, au lieu d'y alteindre, le paifuet tomba entre les chariots : je n'ai jamais entendu voix humaine jeter un cri pareil à celui de cette femme quand elle vit cet emblème solitaire de sa fidélité, du vœu sacré de sa jeunesse, de sa constante affection pour son mari infortuné, tomber par terre au lieu de lui parvenir. Ce cri fit vibrer mon âme et y laissa des impi essions qui ne seront jamais eiïacées avant mon dernier jour. Son cœur se brisait ! Elle ne put réprimer plus longtemps la douleur; les chariots étaient déjà loin que l'air était encore déchiré des lamentations qui s'échappaient de cette pauvre âme avec les cris les plus frénétiques qu'ait jamais poussé le désespoir.

Il y avait trente- cinq voyageurs dans ce train ; mais pas un n'exprima de sympathie pour les malheureuses victimes d'un coup de billard. De jeunes ladies, filles de propriétaires d'esclaves, bien élevées, alliées à des familles distinguées, étaient dans ce train, mais elles ne semblaient nullement plaindre les pauvres esclaves désespérées! elles riaient et tournaient en ridicule des expressions de leur douleur.

« Regardez donc, disait une de ces jeunes filles à une compagne de pension assise en face d'elle, regardez donc ces noirs ! Quel tapage; Comme si des nègres se souciaient de leurs enfants ! Mais voyez donc Cuffie embrasser Dinah ! Que de bruit ! La semaine se passcra-t elle sans qu'il ait une autre femme et elle un autre mari? f.a chance est égale. »

Ces jeunes filles revenaient d'une pension de la province à leurs de-

i\0 L'ESCLAVAGE.

meures de la ville. Mais la sympathie pour l'esclavage n'est pas enseignée dans ces pensions de jeunes filles. Je me sentis indigné ; j'éprouvais pour ces esclaves une telle pitié, mes sentiments étaient irrités, montés à un si haut point, que j'aurais sacrifié ma vie si j'avais pu empêcher ainsi la séparation de ces maris et de ces femmes, de ces parents et de ces enfants. J'étais resté silencieux quelque temps après le départ du train, quand le propriétaire d'esclaves me dit : « A quoi pensez- vous? A ces nègres?

— Je vous serai très-obligé si vous voulez bien ne pas parler de celte scène, répondis-je ; je pourrais bien dire quelque chose qui mettrait en danger ma propre liberté !

Nous voici bien loin de tous les témoignages qui louaient le bonheur des esclaves.

Accordons -le cependant, beaucoup d'esclaves sont heureux, Thabitude est si puissante et Dieu est si bon ! La pauvre fille a dans son grenier une image sainte ou Tanneau de sa mère; l'orphelin qui garde seul, au versant de la montagne, des chèvres ou des pourceaux, sait des sources ignorées, des nids d'oiseaux cachés dans le rocher, qui sont à lui, à lui tout seul , et même au fond d'un cachot, le prisonnier se fait à la longue un petit monde à part, peuplé d'un insecte , d'une fleurette, d'un rayon de soleil, d'un nom gravé sur la muraille. Dieu ne permet pas qu'un brin d'herbe manque d'un peu d'eau, ni qu'une créature humaine manque d'un peu de bonheur. Le pauvre esclave, s'il ne s'étourdit pas, finit aussi par s'habituer, par se consoler de la vie; il pense à la mort, puis au ciel ! Mais il est heureux malgré l'esclavage, et non pas à cause de l'esclavage ; son bonheur, il le trouve dans le peu de liberté qu'il rêve ou qu'il se donne. Le maître le sait bien. Quelle récom-

pense promet-il à Tesclave au bout d'une vie de dévouement? La liberté.

Au surplus, n'y a-t-îl pas dans toute celte discussion une confusion véritable ? Nous comprenons-nous bien et parlons-nous des mêmes choses? Être heureux ^ être libre y est-ce que ces mots sont synonymes? Je vous dis que l'esclave doit être libre, et vous me répondez qu'il mange, qu'il dort, qu'il boit, qu'il danse, qu'il est heureux. Je vous parle de la liberté qui est le bonheur de Tâme, et vous me parlez de la jouissance qui est la servitude des sens. Je vous parle droit d'aînesse, et vous me répondez plat de lentilles !

Cessons ce malentendu. Ah! que l'esclave ne s'attende pas, s'il devient libre, à être riche, à être oisif; la liberté, c'est l'effort, la peine, la lutte; s'il aime mieux être pansé toute sa vie comme un bœuf, qu'il reste à l'étable. Ou plutôt ne dégradons pas ce beau nom, le bonheur. Tous les paysans de la France ne sont pas nourris comme les esclaves; beaucoup d'entre eux souffrent et se plaignent: sont-ils dpnc moins heureux? Comparons : . . I '

Pauvre Jacques va au sillon ; il se courbe, il sue, il s'épuise, il gagnera quarante sous ; demain le travail manquera^ l'impôt sera exigible; la maladie menace, la vieillesse approche. Oui; mais le travail revient, le voisin donne un peu d'aide; puis, pauvre Jacques a une chaumière à lui, il pense à l'agrandir pour ses enfants, car il a des enfants qu'il aime, une femme qu'il a le droit d'aimer et le bonheur de respecter; s'il se plaint, on le console; ses fatigues ne sont pas stériles, ses sueurs sont

fécondes, et à ses larmes de peine se joignent des larmes de joie.

Oncle Ned va au sillon; il se courbe, il sue, il s'épuise, il n'est pas payé ; mais il mange, il boit, il est soigné, il ne craint pas l'avenir. Oui! mais tous les jours mémepilance, même sort; si le ciel est sans nuage, il est sans rayons, morne, impitoyable. Ned a des enfants : on les vendra; une femme : est-elle à lui seul ? Comment serait-il heureux, il ne peut rendre heureux personne l S'il se plaint, on le fouette; s'il danse, c'est qu'il a perdu le secret des larmes; s'il croit au ciel, c'est avec l'espoir de n'y pas rencontrer les blancs; s'il n'y croit pas, quelle est sa vie ! Sa seule ressource est d'être un saint ou un ivrogne; sort horrible, s'il y pense; abject, s'il parvient à n'y plus penser.

La sultane du harem est aussi plus heureuse que la femme du village; elle dort, elle est servie, elle repose nonchalante et doucement couchée. La pauvre femme souffre, travaille, enfante sur une crèche, veille, pleure bien souvent. Quelle distance! couche honteuse! nobles entrailles ! repos ignoble ! saintes fatigues !

Le bonheur, c'est le devoir, l'amour pur et la liberté; il est tout en notre âme, et le bonheur de bien dîner n'est que la félicité du ventre et la volupté des pourceaux.

AUéguera-t-on que tous ces raisonnements sont bons pour un citoyen français qui va à l'école et lit les journaux, nullement pour un misérable noir? qu'il est ridicule de plaindre celui qui ne se plaint pas?

Il ne se plaint pas! Êtes-vous bien sûr d'écouter ses doléances avec une bonne volonté fort attentive? Ce que

l'oreille de Thomme n'entend pas, celle de Pieu le recueille. Servons un instant d*écho à ce que les noirs euxmêmes pensent de leur sort.

Tout prisonnier songe à s'évader, tout esclave pense à s'enfuir : un certain nombre y réussit, et le Canada contient ainsi 40,000 à 50,000 noirs, presque tous échappés des États-Unis ; ils s'établissent à Sainte-Catherine, à Toronto et dans d'autres villes.

On a composé un livre infiniment curieux de récits écrits sous la dictée des noirs réfugiés au Canada \ Je traduirai quelques-yns de ces récits :

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