Voilà que le juge est à votre porte
P Epître de saint Jean :
Ch III, 18. Mes petits enfants, n'aimons pas de parole, ni de hngue, mais par œuvre et en vérité.
Je n'ai pas craint de citer ces textes si nombreux. Qui donc se fatiguerait en lisant TÉvangile et les Épîlres? Ne se sent-on pas au contraire édifié, fortifié, rafraîchi, en écoutant toutes ces paroles si tendres, mais si sages, ces doctrines positives de liberté, d'égalité et de fraternité, mêlées à ces conseils de soumission et de patience, paroles, doctrines, conseils, également éloignés de TÉvangile défiguré des révolutionnaires, et de TÉvangilc non moins faux des absolutistes? Dans ces mots cent fois relus, on découvre à chaque nouvelle lecture, des surprises et des richesses nouvelles, et on se prend à répéter avec enthousiasme ce verset d'un psaume*: Seigneur ^ vos paroles sont réjouissantes^ comme la découverte d'un abondant butin^.
Ira-t-on épiloguer et tenter des interprétations subtiles? Non, non, ces textes doivent être pris respectueusement à la lettre. Partisans de Témancipation , n'alléguons pas que tous les textes qui prêchent la soumission s'adressent aux serviteurs, aux domestiques, servie et non aux escla-
* Lietabor ego super eloquia tua, sicut qui invenit spolia mulla. Ps. cxvnu v. 162.
ves. Il est parfaitement vrai qu'applicables aux uns et aux autres, ils sont employés sans modification, dans nos sociétés modernes, comme le code des devoirs de tous les gens de service. Mais il n'est pas moins certain que les apôtres, entourés d'esclaves, ont parlé pour les esclaves. Les textes: sive servus sive liber, autant que la tradition n'en laissent pas douter et ne permettent pas de se réfugier derrière cet argument d'ailleurs inutile.
Ce serait une autre subtilité que de prétendre, d'autre part, que toutes les paroles favorables à la liberté sont figurées, et ne doivent être entendues que de l'affranchissement moral des âmes, non de l'émancipation réelle des individus.
Ah ! je n'ignore point que le vrai chrétien est libre dans les fers, libre entre les mains du bourreau; la violence est impuissante à forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur qui croit en Dieu ; liberté sublime qui fait les martyrs, et soutient aussi l'héroïsme obscur de tant de victimes patientes d'une pénible vie. Mais n'abusons de rien, pas même de la vertu. Sans la liberté matérielle, la liberté morale, souvent défaillante, est toujours incomplète. Le martyr est libre de détester le supplice , mais non de ne pas le subir. Pendant cinquante ans, l'esclave abhorre intérieurement ce qu'on le contraint à faire, mais il l'aura fait pourtant pendant cinquante ans. Dites qu'il est un martyr, mais ne dites pas qu'il est un homme libre. Seulement, cela est vrai, plus il sera moralement libre, plus la servitude lui pèsera, plus il voudra, plus on voudra avec lui la voir rompre ; l'esclavage d'une âme basse et servile scandalise à peine;
l'esclavage d'une âme libre est un spectacle intolérable pour une âme juste. Élever, transformer, affranchir raine de l'esclave et celle du maître, c'était donc déjà briser la servitude. Les liens qui enchaînaient les âmes devaient tomber les premiers, mais Jésus-Christ a affranchi rhommeentier, Tâme et aussi le corps. Ses paroles, les actes qu'elles ont aussitôt inspirés à ses premiers disciples, puis à l'Église, le démontrent clairement.
Si Ton demande à voir un esclave réellement affranchi de la main d'un apôtre, qu'on soit satisfait! Ce mémorable exemple nous a été conservé dans l'Ëpitre de saint Paul à Philémon, que nous avons voulu analyser à part et la dernière, parce que, sans cesse présentée comme une objection, elle nous paraît au contraire une preuve aussi touchante que décisive.
Philémon était un riche citoyen de la ville de Colosses; converti par saint Paul avec sa femme Appie, il était devenu le modèle et l'appui des chrétiens de la contrée. Un de ses esclaves, Onésyme, ayant volé son maître, prit la fuile, et, arrivé à Rome où saint Paul était prisonnier, il alla le trouver. Saint Paul le reçut avec charité, le convertit et voulut se servir de lui pour prêcher la foi. Mais, avant tout, il le renvoie à Philémon, et le charge de porter à son ancien maître, justement irrité, une Épitre qu'il convient de citer tout entière:
Paul, prisonniei' de Jésus-Christ, et Timothée, son frère, à notre cher Philémon, notre coopérateur.
A notre très-chère sœur Appie à Archippe, le compagnon de nos combats, et à V Église qui est en votre maison.
Que Dieu noire Père, Jésus^lirist notre Seigneur, vous donnent la grâce et la paix.
He souvenant sans cesse de vous dans mes prières, je rends grâces à mon Dieu.
Apprenant quelle est votre foi envers le Seigneur Jésus, et votre charité envers tous les saints^
Et de quelle sorte la libéralité qui naît de votre foi éclate aux yeux de tout le monde, se faisant connaître par tant de bonnes œuvres qui se pratiquent dans votre maison pour l'amoiu* de Jésus-Christ.
Car votre charité, mon cher frère, nous a comblés de joie et de consolation voyant que les cœurs des saints ont reçu tant de soulagement de votre bonté.
C'est pourquoi, encore que je puisse prendre en Jésus-Christ une entière liberté de vous ordonner une chose qui est de votre devoir.
Néanmoins l'amour que j'ai pour vous fait que j'aime mieux vous supplier j quoique je sois tel que je suis à votre égard, c'est-à-dhe quoique je sois Paul, et déjà vieux et déplus maintenant prisonnier deJéms-Christ,
Or la prière que je vous fais est pour mon fils OnésymCj que j'ai engendré dans mes liens.
Qui vous a été autrefois inulile, mais qui vous sera maintenant trèsutile aussi bien qu'à moi.
Je vous le renvoie et je vous prie de le recevoir comme mes entrailles.
J*avais pensé de le retenir auprès de moi, afin qu'il me rendît quelque service en votre place dans les chaînes que je porte pour l'Êrangile.
Mais je ri ai rien voulu faire sans votre consentement, désirant que le bien que je vous propose riait rien de forcé, mais soit entièrement volontaire.
Car peut-être qu'il a été séparé de vous pour un temps, afin que vous le recouvriez pour jamais.
Von plus comme un simple esclave, mais comme celui qui à esdave est devenu l'un de nos frères bien-aimés, qui m'est très-
cher à moi en particulier, et qui vous le doit être encore beaucoup plus étant à vous selon le monde et selon le Seigneur.
Si donc vous me considérez comme étroitement uni à vous, recevezle comme moi-même.
Que s'il vous a fait tort ou sit vous est redevable de quelcpie chose, mettez cela sur mon compte.
C'est moi, Paul, qui vous écris de ma main; c'est moi qui vous le rendrai pour ne vous pas dire que vous vous devez vous-même à moi.
Oui, mon frère, que je reçoive de vous cette joie dans le Seigneur, donnez-moi au nom du Seigneur cette sensible consolation.
Je vous écris ceci dans la confiance que votre soumission me donne, sachant que vou^ en ferez encore plus que je ne dis.
Je vous prie aussi de me préparer un logement, car j'espère que Dieu me redonnera à vous encore une fois par le mérite de vos prières.
Epapliras, qui est comme moi prisonnier pour Jésus-Christ, vous sahie avec Marc, Aristarque, Démas el Luc, qui sont mes aides et me» compagnons.
Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit.
Amen .
Saint Jérôme nous apprend qu*on a cru celte Épîlrc indigne d'être placée au nombre des écrits canoniques, comme trop familière, et consacrée à un objet trop spécial et trop minime. Mais TÉglise Ta toujours maintenue et nous devons Ten bénir, des millions de pauvres esclaves l'en bénissent avec nous, c'est une lettre adressée de la main de saint Paul, au nom de Jésus-Christ, à tous leurs maîtres chrétiens. On a osé dire que cette lettre consacrait l'esclavage, puisque saintPaul renvoyait un esclave fugitif à son maître. Sans doute, il le renvoie, mais d'abord le docteur des nations a eu la bonté d'enseigner e "^ de convertir cet esclave, ce fugitif, ce voleur; devenu 1^
trère d'Onésymc, mais se souvenant aussi qu'il est le frère
de Philémon, en quels termes, avec quel art charmant
dans sa tendresse, avec quel tempérament d'autorité et de
prière, il recommandeson nouvel ami! Il appelle Philémon
son coopérateur, Appie sa très-chère sœur, leur maison une
église^; il les loue et remercie Dieu de leur foi etsurtoutde
leur charité, de leur libéralité, de leurs bonnes œuvres.
11 associe à sa demande Timothée, Epaphras, Marc, Aris-
larque, Démas, Luc, lous ses compagnons, tous les saints
de l'Église naissante. C'est lui, Paul, déjà vieux, il le
répèle deux fois, prisonnier de Jésus-Christ , qui écrit de .sa
propre main pour Onésyme, son fils, qu'il a engendré
dans ses liens. Mais surtout c'est au nom de oiDieu notre
Père et de Jésus-Christ notre Seigneur » qu'il les salue,
les prie et les bénit. Et que demande-t-il ?
ce Encore que je puisse prendre en Jésus-Christ une entière liberté de vous ordonner une chose qui est de votre devoir. ...je n'ai rienvoulu faire sans votre consentement ^ désirant que le bien que je vous propose n'ait rien de forcé mais soit entièrement volontaire. » Quel esicebien^ quelle est cette chose qui est de son devoir?... a que vous recouvriez ONÉSYME POUR JAMAIS, NON PLUS GOMME UN SIMPLE ESCLAVE MAIS COMME CELUI QUI d' ESCLAVE EST DEVENU l'uN DE NOS
> S. Jean Chrysostome (l" Se^^mon sur Vép. à Philémon, 1) dit que sous ce nom d'église S. Paul comprend aussi les autres esclaves de Philémon, et il ajoute : « Ce mot d'église ne doit point faire de peine aux maîtres, s'ils se voient ainsi confondus avec leurs domestiques. L'Eglise ne connaît point de didérence entre les maîtres et les serviteurs. Ce n'est que par les bonnes ou les mauvaises actions qu'elle fait quelque discernement... car en J. C. il n'y a pas do différence entre le maître et Tesclave. »
FRÈRES BiEN-AiMÉs... Rccevez-l 6 comiw^? moi-même \ S'il vous doit quelque chose, je le payerai. Oui, mon frère, que je reçoive de vous, au nom du Seigneur, celte sensible consolation. Je vous écris ceci dans la confiance que votre soumission me donne, sachant que vous en ferez encore plus que je ne dis, »
Est-ce assez de tendresse, et que faut-il de plus? On préférerait ces cinq mots : Je vous commande de Taffranchir !
Saint Paul pourrait, comme il dit, ordonner à Philémon une chose qui est de son devoir, il ne le veut pas; comme son divin Maître, il ne gouverne pas les affaires des hommes, il touche intérieurement leur âme, siège de leur volonté. 11 agit comme une mère; elle pourrait dire: Mon fils, je vous ordonne; mais sa voix est-elle moins irrésistible, lorsqu'elle dit: mon fils, je vous aime et je vous supplie !
Philémon comprit. Onésyme fut affranchi ; saint Ignace d'Anlioche nous apprend qu'il mourut évoque d'Éphèse, L'Eglise l'honore le 16 février comme martyr.
* s. Jean Chrysostome, loc. cit, : Il ne dit pas simplement : « Ne le querellez pas, ne vous fâchez pas contre lui, ou laissez-le revenir seulement chez vous, mais recevez-le avec Vhonneur qiCil méritey puisqu'il est devenu U fils de Paul »