‹ L'abolition de l'esclavage (volume 4)Chapitre 12 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

OflEla SOST LES «OÏENS LÉGAUX D"*B01IR L-BSCLjITWE?

g 1. — Les poDToIrM dn Cob(t«* a'npréa l« CoiulKatioB.

Aux plus pressantes soUicitalîoDS, les hommes poliliques des Élals-UDis ont, pendant quarante ans, opposé cette unique réponse :

L'esclavage est un horrible fléau, mais il n'y a pas de remède. En effet, en Angleterre, en France, la forme du pouvoir permet de trancher la question par une loi. En Amérique, le pouvoir central n'est rien : il n'a pas le droit d'abolir l'esclavage dans les Ëtats particuliers, et l'eût-il, qu'il ne pourrait exercer ce droit, d'une part, sans le concours de la majorité du Congrès, laquelle est de plus en plus favorable à l'esclavage, cl, d'autre part, sans violer la constitution qui l'autorise.

N'est-ce pas calomnier la constitution? n'est-ce pas diminuer l'autoiité du Congrès?

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U quesUoD de lait n'est pas douteuse.

Oui, mênie araot que U msede la séparation n'eAl éclaté, la majorité du Congrès n'eût -pas été favorable à l'émancipation, et, si cette crise violente se termine i l'amiable, on retrouToa le même obstacle.

Lamentable aveu! est-il une preuve plus manifeste des ravages du fléau que cette prédominance d'une opinion monstrueuse dans un Ëtat dont les fondateurs ODt mérité devant Dieu et devant les hommes le nom de fkes de la liberté, comme od dit les Pères de l'Église? Hais sur quoi repose cette majorité contraire à l'esclavage? En grande partie, le croirait-on? sur l'esclavage lui-même. On sait que la constitution accorde aux États DB nombre de re[Mrésentanls proportionné au nombre des habitants, et dans ce dernier nombre elle compte les individus autres que les citoyens, c'est-à-dire les esclaves, dans la proportion de quatre esclaves pour trois bommes libres. Cette singulière mesure a eu, par suite de l'accroissement successif de la population esclave, ce résultat : de 1789 à 1798, le Sud a gagné 7 représentants ; de 1795 à 1815, 14; de 1813 à 1825, 19; de 1825 k 1857, 22; de 1853 à 1843, 24. Aux termes du dernier bill électoral {Âpportionmmt bill), 1 représentant a été accordé par 70,680 hommes libres, ou un nombre proportionné d'esclaves; grâce à cet arrangement, le Sud a gagné, dans une chambre de 225 membres, 20 repré-

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sentants, soit plus d'un douzième de la totalilë, à raison de ses esclaves. En 1848, le Nord avait 158 représentants pour 9,727,895 hommes libres, ou 1 sur 70,492 habitants; le Sud, 87 reprësenlants pour 4,848,105 hommes libres, ou 1 sur 55,725 habitants libres. Aux élections suivantes, le Sud avait 117 vois, soit 1 pour 41,456 hommes libres; le Nord, 166, soil 1 pour 52,576 hommes libres. Les malheureux esclaves contribuent ainsi de plus en plus à leur insu à envoyer au Congrès des représentants intéressés et dévouésau maintien de l'esclavage.

Le même calcul sert soit à la répartition des impôts généraux levés à quelques époques; grâce aux esclaves, le Sud a moins payé; soit à la répartition entre les Étals des excédants de revenus; grâce à ses esclaves, le Sud a re(;u davantage'.

Éloignés des lettres, des arts ou des sciences par l'esclavage, les hommes du Sud se sont voués avec ardeur à la politique, parce que leur intérêt dépendait de leur influence; elle est devenue, nous l'avons vu *, prépondérante, et ainsi la même contagion qui infecte le Congrès a envahi toute la hiérarchie administrative et surtout les hauts emplois.

Il est de mode aux Ëlats-Unis de dire: Si ta majorité ne peut se former dans le Congrès, si l'abolition n'est pas prononcée, c'est la faute des ahoUtionnistet. Nous sommes habitués en France à celte manière de raisonner; il est convenu que les causes valent toujours mieux que leurs

' Tliêodore Parker, letter ontheSavery.Mtë.-çAQi.idi. * Chap. 11.

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f,TATS-DNlS D'AHËRIQUE. J2I

partisans, que la République aurait duré sans les républicains, la légilimité sans les légitimistes, et que toutes les réformes sont empêchées par les révolutionnaires. Ces assertions simt toujours à la fois vraies el fausses; vraies, parce quelesexcèsdespartissontparlout blâmables; fausses, parce que la résistance à des griefs légitimes, sert de prétexteà ces eicèt. L'homme sage ne se préoccupe pasde ces obstacles extérieurs; sans subir aucune contrainte, sans partager aucune peur, il cherche ce qui esljnsie; s'il a qualité pour l'accomplir, s'il est législateur, son devoir estdevoter pour la justice, même quand elle est réclamée avec des violences injustes, même quand elle est refusée par des influences intéressées. C'est le cas pour tout homme public de se souvenir de cette belle parole (l'Hamilton, citée par M. de Tocqueville ' : « Il est arrivé plus d'une fois qu'un peuple sauvé des fatales conséquences de ses propres erreurs s'est plu h élever des monuments de sa reconnaissance aux hommes qui avalent eu le magnanime courage de s'ei^poscr à lui déplaire pour le servir. »

S'il platt à Dieu d'inspirer la conscience de la majorité des membres du Congrès, quel sera leur droit?

Avant toutes choses, le Congrès pourra défaire ce qu'il a fait. Il a dû intervenir pour permettre la poursuite des esclaves fugitifs; il peulla prohiber. 11 a admis des territoires avec l'esclavage, il peut refuser d'en admettre de nouveaux. Il a, conformément à la Constitution, prohibé la traite, il peut la punir plus sévèrement, il peut même

'), p. 247,Doie.

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i22 L'ESCLAVAGE,

l'interdire d'Ëtat à État. Ainsi les positions occupées par l'esclavage peuvent être reprises une à une; il reculera d'autant de pas qu'il avait avancé. Nul ne saurait refuser au Congrès, si la majorité change, de dire non, dans tous les cas où il avait dit oui.

Mais le Congrès ne saurait-il faire plus? Ne peut-il abolir nettement l'esclavage ? on ne le croit pas. Une majorité pût-elle se former, on afârme qu'elle serait impuissante, parce que la Gonstitntion- assure le droit des possesseurs d'esclaves.

Ouvrons la Constitution.

L'esclavage fut presque proscrit. Jefferson l'avait proposé; il s'en fallut d'une seule voix : le lien qui retenait unis les Ëtats naissants était si faible, que de peur de le rompre on n'insista pas, on s'en rapporta à la religion, à la liberté, à la prohibition prochaine de la traite, mais ne pouvant proscrire la chose, on a du moins proscrit le nom ; le rédacteur, Madison, ne l'a pas laissé passer une seule fois dans la constitution.

Voilà le texte des articles où il est indirectement question des esclaves :

Art. I, sect. Il, § 5. — Les leprésenUuits et les taxes directes seront répirtis entre les divers Étals qui pourront faire partie de l'Cniou, selon le nomln^ respectif de leurs haHtants, niHiibre qui sera déterminé en ajoutant au nombre total des personnes libres... trois ctnquièmei des autres personnes.

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ÉTATS-UNIS D'ÀHÉRIQUE. 133

*rt. IV, sect. Il, g S. — Aucune personne tenue au tervice ou su tfavail, dans un ËUt, sous les lois de cet Ëtat, et qui ee sauveniil dam un autre, ne pourra, eu conséquence d'une loi ou d'un règle' méat de l'État où elle s'est réfugiée, être dispensée de ce service ou IraTail, nuis sera livrée aur la réclamatiOD de la partie i laquelle ce smke et ce travail sont dus '. : .. .

Oa le voit, le Dom d'etclavCt le mot d'esclavage, ne sont pas une seule fois prononcés, et la Constitution ap* pelle personnei ceux que la législation du Sud appelle ies choies ou un bétail, cbaltel.

Ce silence de la Constitution est un argument cvnsidérable.

Ud fait de cette gravité ne saurait cxbter qu'en vertu d'une loi positive; il ne se suppose pas, il ne se sousentend pas, et le doute, dans toutes les législations du monde, a toujours été interprété en laveur de la liberté.

On ajoute deux textes ; 1* l'amendement ainsi conçu :

« Aucune p^xonne ne peut être privée de sa vie, de ta liberté, de sa propriété, si ce n'est conformément à une loi. » La Caroline du Nord et la Virginie avaient proposé : Aucun homme libre, No freeman : ce terme fut rejeté.

2" Le dixième amendement :

a Les pouvoirs non délégués aux États-Unis par la Constitution, ou non interdits par elle aux Ëtats, sont réservés à ces États ou au peuple. »

* Un autre article (arl, 1", sect, n, i), rdatif it la traite est derenu inutile! il éttit ainsi conçu: < La migration et Importation de telles persoimet dont l'admissioD peut paraître convenable aux États actuellement eiistantt ne sera point prohibée par le Congrès avant l'année 1808; mais une taxe n'oc^daiil point dix doUan par personne peut-être impoeée sur cette importatiwi, 1

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Les Élals n'ont donc que des pouvoirs délégués et Hmités. Or, quoique ia Constitution ne le dise pas, ont-ils le droit de faire un roi? Non; comment donc auraient-ils celui de faire un esclave? L'un n'est pas plus contraire que l'autre à l'esprit de la Constitution.

Cet esprit, il est écrit dans le préambule de la Constitution, dont voici les termes mémorables :

« Nous, le peuple des États-Unis, afin de former une union plus parfaite, d'établir la justice, d'assurer la tranquillité intérieure, de pourvoir à la défense commune, d^accroîlrc le bien-être .général et de rendre durable pour notre postérité les bienfaits de la liberté, nous faisons, nous décrétons et nous établissons cette constitution pour les États-Unis d'Amérique. »

«Établir la justice; mais l'esclavage est une injustice! s'écriait récemment on éloquent orateur ; assurer la tranquillité et la concorde; mais l'esclavage produit ta dis- . corde et la révolte! garantir la commune défense! mais l'esclavage est cause de la commune faiblesse ; accroître le bien-être général ; mais l'esclavage entraine le malaise général ! assurer à nous et à nos enfants les bienfaits de la liberté; maisTesclavagedétourneet trouble chacun de ses bienfaits I »

De bonne foi, sans prétendre apporter à l'esamen de ces textes la sûreté de doctrine d'un jurisconsulte américain, en les lisant avec simplicité et sincérité, n'est-îl pas permis d'afBrmer ce qui suit :

Le principe de l'esclavage est bautement, énergiquement réprouvé par l'esprit de la Conslitulion améri-

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ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. ISâ

cainc, ÎDScrit dans le préambule. Un fait aussi radicalement contraire & cet e^rit n'est que toléré, mais nullement consacré. Donc il peut être directement aboli.

Quant aux articles cités, si demain l'esclavage était aboli, on pourrait saos diUiculté les laisser subeisler. Car on comprendrait à merveille qu'on n'osât pas compter de suite les ancieDS esclaves sur le même pied que les hommes libres dans les élections'. D'antre part, an homme peut être tenu envers un autre homme à un service ùu à m travail sans être son esclave, en sorte qoe l'article relatif à l'extradition trouverait encore quelquefois son application.

Cet article n'interdit d'ailleurs qu'aux Éials particuliers la faculté de faire une loi qui assure aux fugitifs des Ëlals voisins un droit d'asile, il ne s'oppose pas à une loi générale faite par le Congrès; et cela est si vrai, ({D'il a fallu l'intervention du Congrès pour décréter en 1850 la loi des fugi^fs*; puisqu'il a pu mettre des forces fédérales à la disposition des maîtres , donc il pou-

< Ainsi la constitution <le l'Ivtat de New-ïork, art. 3, 5' >!., exige que loul bonune de eoirieur, pour *Toir Is droit de voter, soit citoyen depuis Iroia ans, et possesseur d'un bieo ibncier de 950 ddbn.

< La discuHion des questions robtires à rescltnge mît été interdite par l'article 9âdu règlement de la Qiambre des reprjseatuits, ainsi conçu :

t Tous HKinoires, pétitions ou antres jn&CM reblifes i Pesebirage, b la traite des aom, ou à ce qui concerne ces deux questions, seront repus par b Chambre et déposées sur ie bureau sans donner lieu 1 aucuns d^ts. *

Le il fetrier 1844, on membre propon la radbtton de cet arlide; ellt.fut adoptée i la nnJMÎté de 30 Ttni ; mais k lendeaiain la (^hanbre rerial sur ce Tole et l'annula k la majorité d'une \ù.t. Le 3 décembre 1844, H. John Quincj Adams i-enouTela la proportion de supprima- l'article 35, ( I cette motion Tut adoptée par 108 voix contre 30. (Reme eotomale, jan- *iert8i5,p. 65.)

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12ft L'ESCLAVAGE.

Tait, il pmt encore les leur refuser, et laisser aux malheureux esclaTCS le bénéfice de la fuite.

Est-ce donc le seul exemple de Taulorilé du Congrès sur les États en cette uiatièreT

Il a le pouvoir aux termes de l'art. I, f^ect. vm, de la Constitulion :

V De' pourvoir au bien générai des États-Unis; or, l'esclavage ne nuit-il pas à ce bien général 7

4° D'établir une règle générale pour ht naturaiita- Uont; n'en résulte-t-il pas le droit d'exclure la naturalisation des noirs?

10" De définir et punir les pirateries et les félonies commises en haute mer, et les offenses œnlre les lois des nations; donc il peut prohiber absolument la traite esférieure, mais aussi la traite intérieure d'État à État.

Enfin, art. IV, sect. m :

1° Le Congrès peut admettre de nouveaux États, et aucuu nouvel État ne sera formé sans son consentement.

2" Le Congrès a le pouvoir de disposer du territoire ut des autres propriétés appartenant aux Ëtals-Unis, et d'adopter à ce sujet tous les règlements et mesures convenables.

Donc si le Congrès avait déclaré, s'il déclarait encore qu'aucun État ne serait à l'avenir admis dans l'Union sans proscrire l'esclavage, il serait pleinement dans son droit comme dans son devoir.

Si le Congrès, se fondant sur l'article de la Constitution qui prohibe la traite, prenait des mesures sérieuses pour en empêcher la pratique éhonlée, et même, allant plus

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loin, déclarait infâme et illicite la traite pratiquée d'État à Ëtat, le Congrès serait encore pleinement dans son droit comme dans son devoir.

Attend-ondes occasions? Elles sont continuelles. L'excitation à la traite, dans plusieurs Ëtats du Sud, est flagrante. La formation et l'admission d'Ëtats nouveaux se présente presque à chaque session. On a déjà laissé faire trop de chemin à la doctrine de l'indépendance souveraine des populations qui demandent  devenir un État distinct. Quoi ! des Allemands indigents, débarqués de la veille, des bandits expulsés des Élats voisins, des cltercheurs de fortune et des coureurs d'aventure, réunis sur un territoire inculte et ramassés de tous les coins du monde dans des villes de bois et de paille, auront le droit d'écrire dans une constitution bâclée par les' plus intrigants d'entre eux des principes que les fils de Washington seront forcés de subir? Que dira-t-on si les Mormons se présentent ayant la communauté des biens pour loi et la communauté des femmes pour morale? On leur répondra : Soyez des hommes avant d'être des citoyens. Les possesseurs d'esclaves méritent la même réponse.

On pourrait se laisser aller i dire : Violes la Constitution, si elle viole la justice. Hab ses illustres anteurs ont prévu la nécessité et la manière de la modiÛer; déjà pinceurs aviendementsy ont été introduits aux termes de l'art. V, qui permet ces amendements, sur le vceu des deux tiers du Congrès ou des deux tiers des législatures des divers Élats.

Ainsi, de deux choses l'une : ou bien la Constitution

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m L'ESCLAVAGE.

ne consacre pas Tesclavage, dans ce cas, le Congrès peut l'abolir, s'il nuit au bien général; ou bien la constitution consacre l'esclavage; dans ce cas, la constitution peut être changée.

C'est une question de majorité, par conséqaent d'opinion publique.

En Europe, l'opinion sur ce triste sujet est sifortc, elle est si unanime, qu'à peine peut-on se figurerpanni nous qu'il y ait en Amérique une philosophie, une théologie, une physiologie, une économie politique, une littérature, favorables à l'esclavage'. Des hommes diversement fameux n'ont pas craint d'appeler l'esclavage ' « la base la plus sûre et la plus soliiJe qui soit ati monde des institutions libres... la pierre angulaire de l'édifice républicain... la meilleure forme de société... la forme de gou vernement naturelle pour ceux qui sont incapables de se gouverner eux-mêmes.. . une bénédiction morale, sociale, politique, pour l'esclave et pour le maître... la condition normale de l'humanité... le moyen d'établir une aristocratie régulière... le bloc de marbre noir qui sert de clef de voûte à tout l'édifice de la société américaine... une institution appuyée sur les lois divines et naturelles, etc. » On a dit que « supprimer l'esclavage ce serait faire reculer de deux cents ans la civilisation américaine. » Ces paroles ont été prononcées au Sénat, dans les temples; onleslitdansles journaux, les livres; on les

> V. les écrits de Hirper, Kunmond, docteur Siiniiw, Fletcher, Carey, Bninlow and Prj^e, Dew, etc., etc.

* Toute* ces citalitHi* i«mt de 1859. Speéefa of bon. Oi. Sunnier. 4 juin .1S60.

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ÉTATS-UNIS D'AMÉIÏlQUE. 129

enlend dans les meetings, dans les académies, dans les salons. L'énergie et l'éloquence de quelques hommes est parvenue cnSn à faire retentir plus haut la voix du vrai christianisme et la parole des pères de l'indépendance et de la religion aux États-Unis, depuis Washington, JefTerson, Franklin, Wesley, jusqu'à Channing et à Cheverus. L'opinion européenne a traversé les mers. Pitt, fiurke, Wilberforce, Adam Smith, Lafayette, Tocquevillc, pour De parler que des morts, sont devenus classiques aux Etals-Unis. Dans tous les écrits de quelque valeur dus à la pensée humaine en toutes les langues de l'Europe, depuis un demi-siècle, pas une ligne n'a été écrite pour la défense de l'esclavage. Contre ce fléau, tous nos écrivains ont été des avocats, tous nos voyageurs ont été des missionnaires.

La presse a servi admirablement ce mouvement que le commerce et l'émigration favorisent sans le vouloir. Egaux de la plus sublime égalité, celle de la conscience, le grand penseur et le pauvre ouvrier, l'écrivain universel et le dernier touriste, un Alexandre de Humboldt et l'honnête émigrant allemand venu de la même patrie, professent la même opinion; le courant de l'émigration se détourne de l'esclavage, comme le courant de la pensée, et les maîtres de l'Amérique ne voient pas débarquer d'Europe un livre ou un homme sans compter contre leur institution favorite un argument ou un adversaire de plus.

On peut donc l'aflirmer, si l'opinion favorable à l'esclavage, en Amérique, n'est pas découragée, elle est déshonorée; si elle n'est pas désarmée, elle est vaincue.

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Il faudrail douter de la raison et de la justice si l'opinion du genre humain ne finissait pas par prévaloir dans un pays où la Constitution elle-même', souvent violée, il est vrai, par tes lois des Ëtals, interdit au Congrès de restreindre la liberté de la parole ou de la presse, ou d'attaquer le droit qu'a le peuple de s'asten^ler librement et d'adresser des pétitions au gouv&'tiemmt pour obtenir le redressenwnt de ses griefs.

Ion de* ËMU «1 !«• mnr»mt^imm*iBÈtm

Les Américains, qui refusent au Congru le droit de proscrire l'escIaYage", conviennent du moins que les États particuliers ont cette puissance, chacun en ce qui le concerne; l'exemple donné parles États du Nord 'en est la preuve. C'est une antre voie ouverte aux hommes de cœur, plus sûre, parce qu'elle n'est entravée par aucune objection légale; plus courte, puisqu'il ne faut pas persuader le Congrès entier; plus pacifique, puisqu'elle ne troublerait pas à la fois toute la nation.

Ajoutons que l'intérêt de plusieurs États, à défaut de la morale, conduira là. Dans les colères et dans les plaintes despossesseursd'esclavesjplusra renient dans leurs aveux, on découvre que cette propriété si hooteuse est déjà trèssouvent onéreuse; excepté dans trois ou quatre États, dont les produits sont un monopole opulent, l'esclavage n'est

' Amendements, srl. 1",

' Rhode Idand, Massachussetts, Nem-Hampshire, yew-York, Pensylvania, Neio-]ersey .

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pas rémunérateur, don't pay, et les maîtres donneraient pour rien tous leurs esclaves. Dans quelques Etats, le nombre des possesseurs d'esclaves est très-petit; ainsi le Delaware n'en compte que 809; la Floride, que 5,520; le Texas, que 7,747; l'Àrkansas, que 5,999. Espérons qu'un jour, dans plusieurs Ëtats, l'intérêt secondant la morale, on voudra se débarrasser à la fois d'un fardeau et d'un crime.

Reste enlin la voie des alTraDchissements individuels; un homme a toujours le droit d'obéir à sa conscience, et c'est en frappant là que le christianisme naissant a brisé le lien de la servitude. La loi romaine, la loi germaine, toutes les lois traversées par un soufQe de justice ou de religion, ont encouragé l'affranchissement volontaire. Hais, en Amérique, ta loi a pris ses précautions contre ta vertu, et il existe, dans la plupart des États à esclaves, des lois qui opposent des prohibitions ou imposent au moins des taxes à l'affranchissement!

Dans la Caroline du Sud, la Géorgie, l'Alabama, le Hississipi, il faut le consentement de la législature. Dans d'autres Ëtats, on n'atTranchit personne au-dessous de trente ans. En (îéorgie, amende de 1,000 livres contre tout homme qui met à exécution un affranchissement testamentaire'.

Enâtt, nous citerons dans toute leur étendue {Appendice} les lois de la Louisiane, pour montrer les procès dans le mal accomplis par la législation.

' Th. Parker, p. 95.

T. le boa résumé du régime légal de la servitude dans les divers Etals, (Éludes, etc., parVao Bienliel, p. It-fll.)

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D'après le code civil de la Louisiane, article J 84, lout maîlre pouvait affranchir son esclave; depuis 1852 (loi du 18 mars), aucun esclave ne peut être affranchi que sous la condition d'être transporté, et après payement de 1 50 piastres pour ses frais de voyage en A frique.

Le statu-libre, c'est-à-dire l'esclave qui doit devenir libre après un certain temps, dès qu'il devient libre, est transporté (loi du 16 mars 1842).

Que la servitude soit licite et l'affranchissement défendu, c'est un renversement de la morale qu'on ose à peine décorer du nom de loi ! Sans doute, si des exemples fréquents d'émancipation volontaire étaient donnés, si un Ëtal entier votait l'abolition, un tel fait exciterait dans le reste des États, parmi les propriétaires et au milieu des esclaves, un trouble et uoe agitation faciles à comprendre; un glagon rom|iu commencerait la débâcle. C'est là ce qu'on redoute, et c'est là ce que j'espère.

Honte sur les Ëlats-Unis si de pareilles lois, inconnues dans l'ancienne Borne, pouvaient durer longtemps, et si l'historien de la première république des temps modernes était condamné à reproduire ces questions et ces réponses : La loi générale peut-elle aliolirresclavage? Non. Le maître peut-il, selon sa conscience, affranchir son esclave el en faire son ami ou son servileurî Non. Y a-l-il espoir que la liberlé naisse un jour de la vertu? Aucun espoir.

Du droir, passons à la pratique.

Qui peut affranchir? Je viens de l'examiner. Mais comment affranchir? Si le Congrès ou la législature d'un Ëtat particulier abordait cette grande question de l'expropriation pour cause de moralité publique, comment devrait-il s'y prendre?

Il est clair qu'on ne peut répondre à ces difficultés de loin, et sans entrer dans les détails et dans les circon* stances. Mais l'exemple des résultats de l'émancipation <jraduelle par l'Angleterre, subite par la France, prouve que les deux modes sont également praticables. Ce qui importe, c'est la proclamation immédiate du principe de la liberté; le reste n'est qu'une série de tempéraments dans l'intérêt soit du maUre, soit de la production, soit surtout de l'esclave et de sa famille. Des deux modes, le meilleur ce sera le plus prompt.

Est-il dû une indemnité î A qui? 11 semble que ce devrait être aux esclaves, en retour de leur travail gratuit. Au moins est-il destrictejusticed'imposer aux maîtres la charge des esclaves vieux ou malades, usés à leur service, etd'exiger d'eux une subvention momentanée aux familles que l'esclavage a empêchées de se créer des épargnes. Est-il dû une indemnité aux maîtres? Aux yeux de la sévère justice, aucune ; ils restituent ce qu'ils détenaient indûment. Mais l'équilé est plus accommodante; elle considère la bonne foi, valable excuse de la plupart de

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15i L'ESCLAVAGE,

ceux qui sont nés sur une terre infectée par une coutume dont ils ont profité, mais qu'ils n'ont point faite. L'intérêt du (ravail national, qui se confond aussi avec l'intérêt même des anciens esclaves, s'ajoute puissamment à ce motif. Si les maîtres sont ruinés, avec quelle ressource cultiveront-ils les terres? Comment emploierontils et payeront-ils les travailleurs libres? Une indemnité parait donc, sinon juste, au moins nécessaire, comme une subvention destinée à payer la transition. Prise sur l'impôt et en partie aussi payée par les anciens esclaves, obligés à un certain nombre de journées, cette subvention, tout entière destinée à alimenter le travail, servirait à la richesse publique, bien loin d'être improductive.

On calcule qu'il y a dans les Ëtats-Uais 547,525 possesseurs d'esclaves' sur une population totale de 25,047,898 habitants. Ces 547,525 maîtres possèdent 5,200,504 esclaves à peu près, ainsi répartis :

Possesseurs d'un seul esclave 69,820

— de là .«). 103,685

— de 5 â 10 80,765

— de iO à 20 54,595

— de 20 à 50 29,735

— de 50 S 100 6,196

— de 100 à 200 1,47»

— de 200 à 500 187

~ Ae 300 â 500 56

— de 500 à 1,000 9

— au-des.de 1,000 2

*Ce chinie est [de 1S50. Il faut déduire les 1,477 possesseurs de la Co-

Utnbie-.

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Si l'oD estime à 400 dollars par tète la valeur des esclaves, c'est une propriété de 1,280,121,600 dollars, maisqui correspond à une charge énorme pour les possesseurs. L'mdemnité serait donc d'une somme bien moindre à répartir sur de nombreuses annuités. Elle o'eicède pas assurément les forces d'une nation comme les États-Unis, dont le gouvernement possède encore, outre le produit des impôts, d'immenses richesses territoriales.

yr*h«hl«a, ■! l'on n'abaUt p«>.

Quelles seraient les conséquences de l'abolition de l'esclavage en Amérique? On ne les envisage qu'avec une terreur exagérée; l'exemple de la France et celui de l'Angleterre sont là, nous l'avons vu, pour rassurer. Il est vrai, le nombre des esclaves à affranchir est plus considérable, les terres où ils peuvent s'enfuir sont plus étendues, l'autorité qui peut leur imposer la U^nquillité est moins concentrée.

Je ne nie pas ces dinîcuUés, mais les conséquences effrayantes qu'on en fait sortir sont excessives.

Tous les esclaves fuiront la terre et le travail, dit-on, ils iront peupler les solitudes avec les débris des peuplades indiennes.

SoitI la place ne manque pas, mais la crainte de mourir de faim est un motif qui rassure contre ce danger d'une fuite générale; elle serait d'ailleurs un moyen

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triste, mais sûr, de voir bientôt celte pauvre population se diminuer et s'éteindre, ou plutôt se séparer en deui parts, les vagabonds qui périraient et les industrieux qui se tireraient d'affaire sur des terres nouvelles ou reviendraient au travail.

On ne doit pas oublier qu'il y a déjà dans les États libres 196,116 noirs libres, et 228,138 noirs libres' dans les Étals à esclaves, en tout 424,254 noirs libres qui travaillent sans contrainte, quand on n'a pas la cruauté de les bannir.

Pendant ce temps, les maîtres seraient ruinés.

Assurément une perte passagère, que l'indemnité, j'en conviens, compenserait insuflisamment, pèserait sur les États à esclaves. Mais dans quel pays les bras entrent-ils en plus grand nombre qu'en Amérique? Près de400, 000 émigranls y abordent chaque année. Le courant de l'émigration, presque complètement détourné du Sud par l'esclavage, y descendrait avec abondance, et s'il est quelques régions limitées dont le climat soit réellement intolérable aux blancs , le prix de la main-d'œuvre y deviendrait assez élevé pour attirer et fixer des noirs libres,

' D'après le Journal de HaskviUe,

0,000 habilent le NarjUnd,

la Virginie,

la Caroline du Word,

le Deiaware,

la Louisiane,

il, 500

le Kentuckj.

la Caroline du Sud,

le Tennessee,

le reste,

les autres Etats en plus petit nombre.

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qui jouiraient justement de ce monopole que le soleil leur réserïe. Peut-être se formerait-il même aiasî un ou plusieurs États entièrement habités pan des noirs'- Pourquoi pas? Qui sait si quelques-unes des Ânlilles ne sont pas destinées par la Providence à appartenir exclusivemeDi aux noirs, sous les latitudes où le noir, ei non pas leblanc, est l'homme nécessaire.

Cette sorte de répartition naturelle des deux races sur ksoi, selon le climat, qui peut être aidée par l'idée si ciière à Jefferson, de la réexportation, soit volontaire, soit par suite de condamnatioD, des noirs sur la côte d'Afrique*, serait la meilleure manière de rassurer ceux qui redoutent avant tout le mélange des deux races.

Si d'ailleurs ce mélange se produit et qu'il soit un mal, à qui la faute? h. l'esclavage, qui conduisit en Amérique des hommes que le Créateur avait destinés à vivre en Afrique. Mais cette destination originelle et l'instinct de conservation de l'espèce qui défend chaque être contre les mésalliances, ont suscité une répugnance invincible entre les deux couleurs; elle ne rassure que trop contre le mélange que l'on redoute. Ce mélange n'a pas lieu au nord; il n'aura pas lieu au sud. S'il s'opérait, d'ailleurs, la prédominance de ta race blanche serait certaine après quelques générations, et des mariages légitimes prendraient, du moins, jusque-là, la place des

' C'élail ropinion de H. do TotqueriUe.

' On snil que Libéria a élà fondée dans ce but; mail celle idée généreuse, trê»-séduisante, est loin d'avoir réalisé , malgré des résultats notables, les Mpérances de ceui qui l'ont conçue. De 1847 îi 1859, VAmerican colottiialion Society n'a envoyé h Libéria que 4,81 3 émigruits, i peine 400 par année.

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unions illicites qui mêlent déjà criminellement les deui

sangs.

Il est un autre jnélange dont le triomphe légilime doit vaincre toutes les répugnances, c'est l'égalité sociale et civile; il faut l'écrire dans la loi. Le nègre doit être l'égal du blanc à l'église, à l'école, sur sa propriété, devant la justice, devant l'impôt. Sera-t-il électeur ou juré? Rien que d'équitable et de prudent à lui imposer, avant d'y parvenir, des conditions convenables de domicile, (te capacité, de fortune. On nait homme, on devient citoyen.

Il a été tant de fois répondu à toutes ces difficultés dont la solution, difGcile sans doute, est cependant réalisable aux yeux de tout homme de bonne foi, que les partisans de l'esclavage n'acceptent plus le débat sur ce terrain, ils le prennent sur un autre ton, ils profèrent des menaces, jettent l'épouvante, suprêmes raisons de ceux qui n'en ont plus.

Si l'on touche à cette question, le Sud se .séparera du Nord : le plan de séparation est tout préparé.

Si on la résout, la race noire exterminera la race blanche. Séparation! extermination! voilà les prophéties des hommes du Sud '.

S'il était vrai que l'aflranchissement conduirait à une guerre d'extermination entre les blancs et les noirs, ce serait une démonstration sinistre des traitements que les noirs subissentet des haines accumulées dans leurs âmes. Elle aboutirait pour les noirs, comme pour les Indiens,

' V. chap. I, g i.

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après d'effrayantes misères, à la disparition et au refoulemeot de la race inférieure.

. Hais n'est-il pas évident que l'extermination est plus à craindre si l'esdarage dure que s'il disparaît? Nous exaffliaons patiemment les conséquences poulies de t'affranchissement, signalées, grossies par les adversaires intéressés de cette mesure équitable. N'est-il pas plus nisoanable de revenir à l'examen des conséquences pmt]ue néeesaaires dn maintien de l'esclavage?

Oui, si l'on abolit l'esclavage, les terres seront dépréciées, les bras manqueront, l'ordre sera dilBcile à maintenir, l'indemnité ne compensera pas la perte ; mais ce sont là des maux passagers, douteux et mcrilés.

Voici les suites positives et déjà commencées de l'esclalage, s'il est maintenu : La religion profanée, anéantie; la première république du monde déshonorée; au sein d'un grand peuple libre, la décadence certaine, la sepralion imminente, l'extermination possible.

Justice, religion, patriotisme, saintes et divines armes, votre victoire est assurée au fond de toutes les consciences mantes! Mais il est des consciences mortes que le mal domine, que l'intérêt aveugle, que l'habitude engourdit. A quoi bon les raisonnements? Que. peuvent les prières snr des marchands qui se disent tout bas : « Peu m'importe! je m'enrichis, je suis le maître, je suis le plus fort : après moi le déluge ! »

De tous les arguments c'est le meilleur, ou plutôt il est la raison unique, maîtresse, sans réplique, et toute la discussion avec le possesseur d'esclaves se réduit à ce

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UO L'ESCLAVAGK.

dialogue italien que l'un des adversaires les plus généreux de l'esclavage' a pris pour épigraphe de son livre :

RiCARDO. — lo non posso, je ne puis pas.

Giorgio. — Tu non vuoi, tu neveux pas.

Oui, les maîtres peuvent émanciper, mais ils ne veur lenl pas; que di5-je?.i1s préfèrent renoncer à leur patrie qu'à leur propriété, et briser le lien qui unit les Ëtats que rompre la chaîne qui retient tes esclaves.

L'année 1860 était destinée à voir éclater ce conflit honteux et redoutable, et il ne nous reste plus qu'à terminer, en le l'acontant, l'histoire des ravages de la servitude au sein d'un grand peuple chrétien et libre.

' AgcnordeGaspriii, Esclavage et traite, 1838.

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