‹ L'abolition de l'esclavage (volume 4)Chapitre 32 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ESatTAGB DEWM LE CHRKTItMSME'.

En géoérat, ceux qui coDlestent au christianisme la gloire d'avoir aboli l'esclavage, passent vite sur l'ÉvaDgile.

Il y est, j'en conviens, peu question de l'esclavage, au moins dlredemeol.

De savants commentaleui's ont essayé de démontrer, à l'aide de preuves assez graves, que Notre-Seignenr était venu, à uneépoqucoùil n'yavailplusd'esclavesen Judée; ils affirment que jamais il n'a eu en face de lui un seul propriétaire d'esclaves* ; ils hnl observer que, choisissant toujours des exemples placés sous les yeux de ceui qui

■ Ai-je besoin de déclarer que, peu c«n6ant en mes proprec lumiËreg, j'ai coasullé sur tous ht telles de satanU tbéologieiiB? Je détiioiie d'avance lont ce quiseraîl, à mon insu.ineiact ou lâméraîra.

* On sait qne le serriteur du Centurion est appelé pir S. Luc icaîç, puer, et que rien ne prouve que ce serriteiir fût un esclaTe.

ir. 24 •

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l'écoutent, il n'a pas parlé du temple de Delphes» de )a

for£t de Dodone ou de Bacchus ; de même il n'aurait pa»

fait allusion à l'esclavage qui ne souillait pas sa vue, et

n'aurait employé le mot servileur que dans le sens de

domentiqueK

' Le mot servu^ introduit Jaiis tous les arguments tirés des textes une déplorable confusion dont jl importe d'élre prévenu. Servus «îgnifie aussi bien serviteur <{u'esclave. Toutes les paroles de rÉrangile el des Ëpi- Ires s'appliquent eiaclement dans les pajs où on est servi par des domestiques; cependant elles ont été prononcées dans des contrées et à une époque où l'esclavage était universel ; il est manifeste qu'elles s'appliquent non moins exactement aux esclaves. Quand servas Teul-il dire esclave, et quand ùgnifie-l-ll domesliqiie?

t» langue greci]ue, plus riche, n autant de ternies divers que l'expression coK^porte de nuances; le terme gcnérul, indistinct, est SàH.a, J'.uIevu; "ka^ftiia, XÎTpic, servir comme soldat ou servir Dieu; «Uiriûu, eùtim;, domestique; p.ia(lt'ia, jiiaflic;, salarié; ùnaitcOu, iirrnxco;, suivant, attache; — iiSfiinS'i , esclave proprement dit. Dans tous les cas où JojXû; est employé, auquel de ses sjnonymes correspond -il?

L'hébreu ne distingue pas, il emploie toujours les expressions générales fbedh, abodka, abndda, servileur, service, servir, qui viennent de abadiitravailler, — et quelquefois seulement sakir, salarié. Les deux mois se trouvent dans un même verset de Job, vn. S, 3.

La seule conclusion à tirer de ces difUcullés de linguistique, c'est qu'il ne suffit pas que les mots ebe(Vi, *651oî. servus, servant, knecht, servileur, soient employés dans les diverses traductions des livres saints pour qn'on en conclue qu'il y est question d'esclaves. C'est pur les faits qu'il faut contrôler le sens. Ainsi, on a calculé (Burnes, p. Cl et suiv.} que le mot doutas ou servus se rencontre cent vingt-deux fois dans loul le Nouveau Testament: sur ce nombre, il signiHe :

Serviteur de Dieu el du Christ 39 fois

Serviteurs du péché ou du monde 6 —

Se servir les uns les autres par la charité. . 2 —

Serviteurs des juifs 47 —

Serviteurs quelconques 58 —

Esl-il possible d'affirmer que dans ces derniers exemples, il soit une seule

fois question de véritables esclaves? Non ; la traduction grecque ne contient

Je crois cette preuve coDtes(ableet d'ailleurs superflue. La parole et le regard du Seigneur sortent des étroites catégories inrentées par les hommes aussi bien que des petites frontières de la Judée, s'étançant aux exlrémltés du temps, de l'espace et du monde créé. Il est dans l'Ë* vangile des textes précis qui concernent l'esclavage.

Ce qui est vrai, c'est que le divin Maître, attaquant te mal à sa racine comme un chimiste (qu'on me pardonne cette comparaison) qui, sans tenir compte des composés, aurait la puissance d'agir directement sur tes corps simples, ne qualifie pas par leur nom les résultats variés de la corruption humaine, il va droit aui péchés capitaux, à l'orgueil, à la paresse, au vol, à l'homicide, el, les condamnant, il condamne du même mot le joug homicide que l'orgueil el ta paresse imposent à un être privé de son premier bien qui est la liberté. Ne dites donc pas que l'Evangile renferme peu de textes contre l'esclavage, car il renferme des textes nombreux et foudroyants contre les vices qui en sont la cause et la suite. Mais vous pouvez allirmerqu'il ne contient pas une phrase, pas un mot en faveur de l'esclavage.

Voici cependant un texte qui est allégué :

Saint Luc.-chap. xu :

8 47. Ille Sialcm sei-vm qui cognovit voiuntalem Domini suiet non prteparavit, el non fecit secundum volonlatemejus, vapulabil multis.

pas une seule fois le mot andrapodon, bien que le mot corrélïlif iiiidrapodâtès , marcbind d'boiiunes , ptagtarius, se lise dans S. Paul (ITim. I. 10).

Ke Dous alUcbops donc pas aux mots, mais seulement au sens èl aux circonslaiices àan^ lesquelles ces mots <ian[ emplojrà.

57S lË CHRISriAMSME

«4'8. Qui 3utem non cognovil et îccil digna plagn, vapulabil paiici»... »

« Le$eriiteur ou Veictave qui a connu la volonlé de son maître et ne s'est pas tenu prêt, et n'a pas agi selon ses ordres, sera frappé de [ilusieurs coups.

« Celui qui ne l'a pas connue, mais a fait des choses qui méritt-nt des coups, en recevra moins. »

On conclut de ce texte que Noire-Seigneur lui-même autorise Tesclavage et les peines corporelles.

Je pourrais me borner à remarquer que lu divin Maître tire un exemple de la vie usuelle des Juifs ; qu'il en agit ainsi dans toutes ses paraboles sans qu'on transforme en lois les exemples allégués.

Mais qu'on lise la parabole tout entière et qu'on la relise dans saint Matthieu (chap. xxiv, 42-51). Elle recommande de se tenir prêt en vue des récompenses et des peines de la vie étemelle. Elle parle de châtiments apphqués à un économe, dispensator (Saint Luc, 42), qui a autorilémr(oMï/eîatriressenjt(eMrï (Saint Matthieu, 45), économe méchant, qui s'enivre et bat les autres serviteurs et les servantes (Saint Luc, 45; Saint Mallhieu^ 49), ou bien fait des choses dignes de coups, digna plagis (48). Ces coups, il les recevra, ou.commeleditsainlMatthieu:

« 51 . V/ sera séparé et aura pour partage d'être pont ar.ec tes hypocrites, là où il y aura des pleurs et des grincemeiils de dents, quand le maître arrivera au jour qu'il n'attend pas. »

Qu'on le remarque, ce n'est pas aux esclaves seuls que s'adresse ce sermon sur la vigilance, c'est h tous tes hommes. Cela est évident, en outre cela est textuel. « Vous

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êtes semblables à des hommes qui attendant leur maître; hominihus expeclanlibus dominum (36), » voilà le début. Au milieu de la parabole, saint Pierre interrompt et demande (41) : «Seigneur, esf-ccdnout «eu/s gue vous ditet ce(le;)ara{iofeoi(àfou<?»Or le Seigneur continue de manière à ne pas laisser en douler, et il conclut ainsi (48) : « Car, à tout homme à (]ui il a été donné beaucoup, il sera demandé beaucoup, et plus il lui aura été confié, plus il lui sera demandé. »

Mais, quel est donc cet homme à qui il a été contié beaucoup, cet homme qui a été établi sur les autres serviteurs? Est-ce le maître? Est-ce l'esclave? Les saintes et terrifiantes paroles de Jésus-Ghrisl tombent sur le possesseur d'esclaves ; c'est lui qui mange, boit, s'enivre, bat les serviteurs et les servantes, oublie le jour du jugement. C'est à lui qu'il sera redemandé beaucoup, et no n pas au pauvre noir qui a si peu reçu. Ici donc, le maître c'est Dieu, l'esdave, c'est le planteur ! Voilà, en vérité, un texte heureusement choisi ! Continnons.

A quel chapitre emprunle-t-on cette parabole, pour en faire la consécration de la propriété des esclaves? Précisément an chapitre où Notre-Seigneur refuse de trancher les questions de propriété, i4 : « Qun me constituit judicem aut divisorem $uper vot?» — où il pose celte admirable règle, 51 : a Cherchez d'abord le royaufne delHeu et sa justice; » — où il exhorte au renoncement, 55 : « Vendite quse potsidetis et date eleemosynam ; » — où il reproche aushommes de n'être pas justes, 57 : « Qaid autem et a vobis ipsis non judicatit

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tjuod jitslum e$l? » — où il recommande ia réconciliation, sous peine d'enfer, 58, 59'.

Que reste-t-il de cette citation malencontreuse ? choisie pour justiûer l'esclavage, elle le condamne énergiquement.

Veut-on d'ailleurs des textes pcécis contre l'esclavage? Qu'on ouvre le même évangile selon saint Luc. Dès les premiers chapitres, saint Jean-Baptiste annonce Nofre- Seigneur en ces termes :

« Cbap. m, 16. Il en tiendra un mttre plus pui$tant que moi...

« 17. 7/ prendra le van en main, et neUoiera son aire... »

Au ch. IV, Jésus baptisé commence son ministère en triomphant du démon, puis, revenu à Nazareth, quelle est sa première parole?

« 16. // entra, selon sa couiumCy le jour du Salbat dam la synagogue, et il se leva pour lire.

« 17. On lui présenta le livre du prophète baie, et l'ayant ouvert, il trouva le lieu oit ces paroles élaient écrites :

ft IS. L'Esprit du Seigneur s'eU reposé sur moi; J/m'a œnsacré par son onction ; il m'a envoyé pour annoncer

LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES, POUR GUÉRIR CEUX QUI ONT LB CœUB BRISÉ.

« 19. Pour annoncer aux captifs ledb délivrance (la Vulgate et l'hébreu disent : captivts libertatem et clausis apertionem), podr renvoyer libres ceux qui sont brisés

■ V. aum s. Matthieu, vt, 3S et biut., tu, 35, 26.

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sous LËUltS FERS, POUR PUBLIER l'aKNÉB FAVORABLE DU SEI- GNEUR (selon tous les iotcrprètes, l'anDée du Jubilé où les esclaves étaient libres}, et le jour oà, il se vengera de ses ennemis.

« 21. Cest aujourd'hui que cette Ecriture que vous venez d'entendre est accomplie. »

Ce texte me parait décisif. Impossible de soutenir qu'il est figuré; car le v. 18 est cerlainement sans figure, et te V. 21 ne laisse aucun doute. Ainsi pourquoi Notrc- Seigneur a-t-il été envoyé ? l'our annoncer aux captifs leur délivrance, renvoyer libres ceux qvi sont brisés lom leurs fers et ptiblier le Jubilé qui affranchit tes esclaves ? On n'a pas, selon moi, assez remarqué, d'autre part, combien Notre-Seigneur se sert souvent du mot esclave, dans un sens assurément bien nouveau. Lui qui était venu, prenant la forme d'un esclave, format» servi accipiens', et devait mourir du supplice des esclaves, et emmener captive la captivilé, captimm duxit captivitalem', il transfigure ce mot : servus devient le nom de ceux qui sedonnent àDieu, sem />ei; la sainte Vierge l'emploie la première : lUcce ancilla Domini. Bien plus, ce mot exprime le devoif de ceux qui commandent :

« Matth., XX, 27 ... Que celuiqui voudra être le premier d'entre vous soit votre esclave.

Matth., X, 24 ... « I^e disciple n'est point au-dessus du maitre, ni l'esc/aoe au-dessus de son seigneur.

« C'est assez au disciple d'être comme son maître et à l'esclave d'être comme son seigneur.

' s. Paul, Philip-, II, 5.

* OISce du dioiandie dans rOclave de l'AscensioD.

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Saint Luc, XII, 57. « Heureux ces esclaves quelematlre à son arrivée trouvera veillants ! Je vous dis en vérîtéqae s'étant ceint, U les fera mettre à table et qt^itiraet viendra pour le$ servir. »

Ce mot transfiguré passe dans la langue de la foi et de l'honneur. On lit sur les lombes des chrétiens : « IngenUus natu, servus autem Chriiti. » On lit sur l'écusson des chevaliers : « Je sers. » La race abandonnée des serviteurs forcés sera affranchie. I^a grande famille des serviteurs volontairesde la charité va paraître sur la terre.

Mais cessons de chercher avec une minuUe un peu trop étroite des textes où figure le mot esclave. C'est l'Évangile tout entier qu'il faut lire. J'ai horreur de ceux qui le divisent, de ceux qui, attentifs à répéter aux hommes ce qu'il leur ôte, ne leur redisent jamais tout ce qu'il leur apporte, parlent de soumission, jamais de liberté; de crainte, jamais d'amour; de pénitence, jamais d'allégresse. J'aime l'Évangile tout entier, et je ne sépare pas ses rigueurs de ses tendresses.

Suivons doncJésussur cette montagne bénie d'où sont tombées ces paroles adorables et étonnantes : « Heureux les pauvres! Heureux ceux qui pleurent I Malheur à vous, riches ! » Prêtons une oreille attentive à ces suaves paroles que le Maître, après de justes reproches à sa patrie, adresse au reste des hommes :

« Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » (Matth., xi, 28).

Écoutons en tremblant la sentence du jugement dernier:»... J'étais captif et .vous êtes venu à moi.. ..Autant de fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits d'entre

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ET L'ESCLAVAGL;. 383

mes frères, c'est à moi-même que tous l'avez fait. » {Matlh., XXV, 34, 40).

Becueillonsde la bouche même du Roi du monde cette doctrine nouvelle de l'autorité sur la terre :

Matthieu XX, 26 :« Que celui qui voudra devenir grand parmi vous soit votre serviteur.

« 2â. Le Fila de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir » {Ibid.; Saint Marc, x, 42-45.)

Luc, xxii, 25, 26 et

« 27. Lequel est le plus grand de celui qui est à table eu de celui qui sert? n'est-ce pas celui qui est à table? El néanmoins je suis au milieu de vous comme celui qui sert. »

Matthieu, kxui, 8 : «Qu'on ne vous appelle point maîircs', parce que vous n'avez qu'un seul maître, qui est le Christ, et vous ête$ tota frères.

« 11. Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

« 25, Malheur à vous, hypocrites, qui payez la dîme après avoir abandonné cequ'il y a de plus important dans la loi, c'est-à-dire la justice, la miséricorde et la bonne foi! Celaient là les choses qu'il fallait pratiquer sans omettre les autres. »

Souvenons-nous de toutes ces divines et fortes paroles qui ont fondé la dignité et la liberté morale de la conscience humaine, préparé l'homme nouveau et la société moderne, réhabilité le travail et la pauvreté, condamné

' Qu'on ne dise point que maître signiâe docteur, car ce sens Tient i son tour dans le Terset suit., 8: • Qu'on ne voua appelle point doctevis, car îous n'aiez qu'un seul docteur qui est le Christ.

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584 LE CIIRISTUNISHE

l'oisiveté, la cupidité, la colère, communiqué ud acceol inconnu an mot justice, plus souvent répété dans l'Évangile que le mot même de charité, enfin donné pour la première fois un sens vrai au nom de frères, jusque-là dérision et moquerie, car la fralernité n'était, selon la forte expression d'une femme, que le roman du genre humain , le fratricide en était l'histoire. L'honune est égal à l'homme; le travail est noble, il est le devoir de tous-, ces deux idées de plus dans le monde sont la condamnation et la fin de l'esclavage.

Puis, achevons et résumons en lisant au maître d'esclaves ces sentences suprêmes, colonnes de la morale :

« Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul.

» Traitez les hommes de la même manière qu£ vous voudriez vous-même qu'ih vous traitassent. » (Saint Luc, VI, 31.)

« Faites aux hommes ce que vous désirez qu'ils vous fassent'; car c'est là la loi et lesprophèles. (Matlh., vu, 12.)

a Aimez le prochain comme vous-même. «

Je défie le planteur le plus insensible d'aller, aussitôt après avoir entendu ces paroles, d'aller au marché acheter des esclaves, et je défie le critique le plus résolu de soutenir, après les avoir lues, que l'Ëvangile ne condamne pas l'esclavage.

Après le maître, écoutons les disciples.

< On a osé plaisanter sur ce divin commandemenl. Le mendiani peut dire au roi : • Donnez-moi la couronne, car tous la désireriez à ma place. — On oublie cel autre commandement : Vous ne désirerei rien d'injuMe. Hais désirer èlre libre, n'est-ce pas justice?

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El l-|!;SCLAVAGl!:.

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