‹ L'abolition de l'esclavage (volume 4)Chapitre 40 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

R£SU]IË. - PODflQtJOl L'ESFLOESCE UU CHRISTI.VNISHE ITA-T-EI PLUS PBOJIFIï: et plus DÉCISIÏE?

Si Dous voulions résumer en quatre mots cette grande œuvre de l'action du christianisme sur l'esclavage, nous le ferions ainsi :

Par sa vertu divine, le christianisme a rendu à la raison et à la volonté de l'homme les forces qu'elles avaient perdues; réintégré dans sa nature, l'homme a compris, voulu, proclamé la liherté ;

Par ses doctrines, le christianisme a condamné le princi|)e de l'esclavage;

Par ses conseils, il a ménagé la transition ;

Par ses exemples et son influence, il a transformé la pratique et rendu possible ce que ses enseignements avaient démontré nécessaire.

Quelle lenteur, que de détails, quels tempéraments, quelle marche embarrassée et pesante ! Quoi ! vous étiez Dieu et vous n'avez pas déchaîné la foudie ! Vous avez été

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LE CHRISTIANISME ET L'ESCLAVAGE. 459 loul-puissant, elvous n'avei pas lancé l'anatiième! Dixneuf siècles n'ont pas suffi à purger la (erre d'un mal épouyautable!

Voilà ce que répliquent des esprils impalienls! Four moi, je désespère d'avoir rendu le tableau que j'ai tracé aussi saisissant pour d'autres âmes qu'il l'est pour la mienne. Je l'avoue, ce spectacle, au lieu de me laisser froid et dédaigneux, me ravit d'admiration. Quoil vous ne vous extasiez pas devant ce triomphe d'une parole toute nouvelle sur vingt siècles de paganisme savant et raffiné, et devant ce combat d'une poignée de Juifs convertis luttant contre ce marécage de corruption qu'on ap- .pelle l'ancieu monde, contrt ce colosse de puissam'e qui est l'empire romain, contre cette avalanclie indomptable des invasions barbares! Ces Juifs sont devenus l'Église, dites-vous, et l'Église a été toute-puissante; alors, elle devait agir \ Mais vous oublia que cette puissance a été un nouvel oliétaole et la plus épouvantable des tentations. Aux pécheurs de la Galilée, nul besoin de recommander les petits et les pauvres, ils l'étaient eux-mêmes. Maïs que des .ppélals «pulenls, ambitieux, couverts de pourpre et d'or, n'aient pas un seol jour oubjié le pauvre, ne soient pas une seule fois monté en chaire sans prononcer, dilssent-ik en rougir eux-mêmes, ces saintes paroles : « Malheur à vous, riches! Dieu ne fait }>oint acception de personne; mailre, faites à votre esclave ce que vous voudriez qu'il vous fût fait. » Voilà le miracle.

On raisonne d'ailleurs au sein de la société moderne bien constituée, où la puissanco est assez forte pour ré-^ former sans soulever, et l'opinion assczjuste pour pro-

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voquer le bien au lieu de le combattre. On raisonne au milieH d'un siècle dont l'honneur impérissable est préciscihent d'assister à l'aurore, peut-être à t'avénemcnt d'une ère de rapprochement entre les nations de lalerre, d'amélioralion du sort du plus grand nombre, de pn>< grès impalient en tous les sens, ère tout à fait caraclëristique et si nouvelle, que les plus grands hommes des siècles précédents ne l'ont pas pressentie. On reproche à l'Église de n'avoir pas inspiréà Honorius ou à Théodose, à Phocas ou à Clovis le décret du 34 avril 1848.

Une découverte semble toujours impossible la veille et très-facile le lendemain. Au lendemain de la découverte de l'Amérique, on traitait ainsi l'immortel Colomb. Il aurait dû prendre une autre route; ses compagnons n'avaient guère envie de ce voyage, plusieurs s'y sont fortement opposé ; il s'est attaché à de bien petits ilôts ; il a perdu bien du temps en chemin. On dit de même : L'Ëglise a été lente; que de prêtres ont agi en sens contraire du bien I Elle a rendu des décisions sur de bien petits détails; elle a perdu du temps.

Christophe Colomb était un homme; mais vous dites que l'Ëglise est divine. Cette conduite est-elle d'un Dieu ?

Cette objection est sérieuse, et elle mérite réponse.

On a très-bien dit que l'Ëglise n'avait pas immédiatement aboli l'esclavage :

1° Parce que le condamner, c'était exposer aussitôt sa iloctrine, soulever l'humanité contre elle; le christianisme eût été étoufTé en naissant ; c'est la raison donnée par les apôtres eux-mêmes'.

' Elle est n'pJtée par les Ptres. Saint Jean Chrysosloine, Serm. sur fEp-

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ET I/E:^(:I.âVAGE. 461

2" Farce qu'elle a pour mission première de pousser les hommes au ciel et à la concorde, aussi bien les maîtres que les serviteurs; ils se seraient exterminés, si elle les avait exhortés à la révolte. I^es sujets de l'empereur de Cochînchine ou du roi de Dahomey sont bien à plaindre; est-ce le rôle des missionnaires de les pousser à l'insurrection ?

5° Parce qu'au lieu de se livrer à des théories, l'Église devait agir avec une sagesse pratique; aller trop vite, c'eût été compromettre le sort de l'esclave lui-même; que fût-il devenu sans pain, sans asile, sans secours et surtout sans vertu, au milieu de l'invasion des barbares, daosun temps où Grégoire de Tours et Gantacuzène nous montrent le douloureux spectacle d'hommes libres venant se vendre par misère?

4' Parce qu'elle s'est toujours abstenue avec le plus grand soin de toucher aux questions de propriété humaine et de droits civils et politiques ;

5° On a ajouté ceci : Qu'elle s'y soit ou non bien prise, il est certain qu'elle a agi seule et que l'œuvre est faite. C'est la fin qui importe, non le mode.

Ces raisons sont excellentes, mais elles ne suflisent pas.

Il est une raison plus haute.

L'Église a ainsi agi parce que c'est ainsi qu'agit Dieu, et que Jésus-Christ est Dieu.

Les hommes demandent à Jésus-Christ deux choses

à Phil. : < Les païens auraient dit que la religion chrttienne ne s'éUil introduile dans le monde que pour j troubler tout et y jeter b confusion tl le désordre, puiaqu'elle Ikisait violence aax serriteurs pour les arraclter des mains de leurs mailres. >

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.iG2 le: CHRISTI/lNISHE

qu'il leur refusera toujours, des lois âvileset politiques, parce que c'esl à eux d'en faire, et des révoktliom, parce qu'il eu a hon-eur, étant aussi bien le père de ceux qui les font que de ceux qui les subissent.

Quel malbeur, disent les uns, que l'Église ne se prononce pas plus baut pour la liberté des peuples! Quel malheur, disent les autres, qu'elle ne déclare pas la légitimité des trônes! Ah! s'écrieut les savants, l'Église devrait s'occuper davantage des sciences! Il est bien désirable qu'elle enseigne les vrais principes de l'économie politique! Saint-Père, relevez la Pologne, affrancliisses l'Italie, réformez l'Amérique.

L'Église n'exauce pas ces vœux ; ce n'est point sa mission. Dans l'ordre temporel, elle n'est pas la régente, elle est la conscience du genre humain. Il lui a été dit d'aller, d'enseigner, de baptiser, de pardonner ou de punir; elle va portant dans ses mains consacréesledépôtimpérissable de la doctrine et le ministère surnaturel des sacrements. C'est aux hommes à s'approcher, à recevoir, et h conformer librement leur vie et celle de la sociétéà cequ'ils ont reçu.

Dieu pouvait créer les choses toutes faites; il lui a plu de fournir seulement des matériaux à la raison et au travail de l'homme. Notre-Seigneur pouvait tout réparer; il lui a plu de laisser à la liberté restaurée de l'homme l'usage, l'abus ou le refus de ses dons. Il pose les principes, c'est aux hommes à tirer les conclusions; il donne la force, c'est aux hommesà y adapter l'instrument; il convertit les hommes, cest aux hommes à convertir les choses.

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j'osedire qu'on ne comprend rien à la vie de l'Église el a son action sur le monde païen, sur lesbarbares,Bur la famille, sur te droit pénal, lorsqu'on oublie ceci; maison ne comprend [Kis davantage la vie du monde, cL l'erreur est aussi bien du câté de ceux qui prétendent que l'Église agit en toutqueducdté deceux qui l'accusent de n'agir en néa. ■Les premiers composent une école historique, trèssédaisanle pour la piété, mais trte-dangereuse. Elle s'efforce de démontrer que tons les progrès des sciences, des lettres, des arts, des lois, de lacl)arilé,8ontdusà l'action visilile de l'Église. Sans doute, des membres de l'Église ont puissammentinfluésurtousces progrès. Dieu permet que, de temps à antre, il se rencontre sur le irône pontifical, snr un siège épiscopal ou dans les derniers rangs du sacerdoce un grand savant, un grand politique, un grand écrivain qui agissentsurlemonde, et nous faisons les vœux les plus ardents pour que ces ornements ne manquent jamais à notre mère. Ces bienfaits ont été si nombreux, l'action des saints a été si prodigieuse, le dévouement ou la science des chrétiens occupe dans l'histoire une place si vaste, qu'il est facile dese laisser a liera attribuera l'Église presque tous les progrès. On se trompe ; là est sa gloire humaine, mais non pas sa mission divine, l^e soutenir, c'est s'exposer à rester sans réponse devant l'exemple de peuples où le progrès fleurit sans l'Église el d'autres nations oii l'Église fleurit sans le progrès.

La seconde école historique, plus aveugle, en niant l'intervention du christianisme dans l'ordre temporel, prouve qu'elle n'entend rien à l'âme, rien i> l'histoire si visiblement séparré en deux |>!iases par le Calvaire, non

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à t'aclion des doctrines sur les âmes, rien à la puissance de cette révolution morale, intérieure, qui va du dedans an dehors, et s'attaque aux racines mêmes du mal icibas. Les partisans de cette école, qui ne croient pas à l'influence invisible sur les âmes, et demandent des actes publics, ùtérieurs, seraient bien scandalisés si leurs vœux étaient un jour réalisés. Oui, qu'un décret, signé par un Pape, vienne, au nom de Dieu, aujourd'hui interdire le prêt à intérêt, demain imposer un nouveau i^ime des successionsoumodiGer la propriété, quelle ne sera pas la révolte de ces historiens qui appellent empiétement un mandemeiit sur le luxe ou sur la danse! Ils demandent ce qu'ils ne consentiraient jamais à accepter.

La vraie doctrine, à la fois métaphysique, morale et historique, est celle-ci :

Le christianisme est la source de tous les progrès sans exception, en ce sens qu'il a rendu l'homme capable de progrès ; son âme était séparée de Dieu, tombée dans les sens, chute dont l'idolâtrie, la débauche, l'esclavage, ont été la suite et la preuve; la venuede Jésus-Christ a eu pour but et pour effet de sauver l'âme de ce mal et de rétablir ses rapports avec Dieu. Mais les chrétiens demeurent libres de faire passer ou non dans leur vie et dans la société les conséquences humaines du christianisme. Ainsi il est dit que Notre-Seigneur a enlevé du monde une seule chose, le péclié, qui tollis peccata. Gela sunit pour enlever ta polygamie, l'idolâtrie, ta guerre, l'esclavage. Le christianisme n'a pas fait des lois, mais il les a dictées. Il n'a rien dit sur te contrat de mariage, et il a relevé la femme ; rien sur les gladiateurs; rien sur

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les supplices inhunuîns, et ils ont disparu devant lui. Ji n'a pas commandé d'armée, mais il a transformé le cœur des combattants ; peu à peu la diplomatie s'est substituée à la guerre ; au. lieu de combattre pour l'asservissement, on a pris tes armes pour l'alTrancbisse' meut, et la force a été employée à empêcher l'oppression de la faiblesse. Ainsi le christianisme n'ordonne pas, mais il influe. Il change Tbommc, l'homme change le monde. Soleil véritable des âmes, il échauffe au dedans, il éclaire au dehors. La lumièrene traee pasàl'hommesa route, elle illumine, chacun de ses pas; ainsi te christianisme s' entrelace à tous les événements du monde, et il projette sur tous les citons de l'histoire les rayons de sa divinité.

Il résulte de cette doctrine que la lenteur ou l'avortement d'un progrès peut être h faute de» chétiem, $aHS être ta faute du ^ristianisme.

Ici, je suis d'accord avec ceux qui nous accusent le plus vivement.

Oui, si les pauvres ne sont pas assez secourus, si les mœurs sont scandaleuses, si les lois ne sont pas améliorées, si enHn il y a encore des esclaves et des partisans, prêtres ou laïques, de l'esclavage, c'est la faute des chrétiens, ce n'est pas la faute du christianisme.

Qu'on fasse honte aux chrétiens de mal observer leur loi, mais qu'on ne leur prouve pas que cette loi est favorable à l'esclavage. On blesse, on afilige les vrais chrétiens, mais on rassure, on disculpe les mauvais.La belle avance, en vérité, et le grand profit! Si vous désintéressez l'Ëvangile de la cause des esclaves, qui donc restera pcnr la gagner ?

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