II
de toute contestation la noble docirine, je dirai même
le dogme sacré de Tunité de l'espèce humaine.
La science a établi que,*du plus parfait des animaux au plus imparfait des hommes, il y a Tinfini ; que les races animales offrent d'un individu à Tautre de la même famille des variations plus grandes que les populations humaines les plus éloignées. Entre le noir et le blanc, les facultés sont semblables, le langage est le même, le crâne est peu différent, les membres, les proportions, la taille, sont les mêmes, l'union est féconde, et l'organe qui semble le plus distinct, la peau, est composée des mêmes parties, des mêmes couches, disposées dans le même ordre, formées des mêmes éléments, groupés de la même manière, et présentant seulement une coloration dont la teinte varie beaucoup, se voit sur certaines parties de l'épiderme du blanc, et paraît, disparait, ou du moins se modifie, sous l'influence du milieu, de l'âge ou du croisement.
Et quand même le noir ne serait pas de votre race, par quel argument conclurez-vous de cette différence qu'il doit être votre esclave?
Aucune preuve physique ne peut démontrer que la couleur d'un homme est une livrée de servitude, et l'homme ne porte pas ses titres de noblesse sur le parchemin de sa peau. A-t-il une âme? Là est toute la ques-
tenant professeur dans un des États du Sud de TAmérique, et qui soutient que tous les hommes font partie de la même espèce, mais sont issus de plusieurs couples, et ont été créés par nations, dans huit centres zoologiques. {Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1860; 1", 15 janvier; 1", 15 fc vrier; 1", 15 mars, 1861.)
«tion. Un homme ne peut pas être esclave parce qu'il est un homme; celui qui ne comprend pas cela, mé- Tite-t-il lui-même le nom d'homme?
« N'est-il pas certain que par ses défauts, plus encore •que par sa figure, le nègre est un être inférieur? Il est paresseux, mou, ivrogne, cruel, incapable de travail ou de vertu sans contrainte. Il est vraiment fait pour son état inférieur ; le peu d'éducation dont il est susceptible, il le doit à la servitude. »
Je connais cet argument, et je lis dans le message déjà cité du gouverneur Adams, daté de Columbia, 24 novembre 1856, ces incroyables paroles : « Jusqu'à ce que la Providence en décide autrement, l'Africain doit conlinuer à être un porteur de bois et un tireur d'eau,. •. Il fut un temps ou une philanthropie niaise [cmiting) nous a peu à peu tourné l'esprit à croire que l'esclavage était injuste. Les recherches ont entièrement changé l'opinion commune sur ce point. Le Sud croit maintenant qu'une mystérieuse Providence a mêlé les deux races sur ce continent dans des vues sages, et que leurs rapports mutuels ont profité à toutes deux. L'esclavage a élevé l'Africain à un degré de civilisation que la race noire n'a jamais atteint en aucun temps et en aucun pays. »
Touchante profession de foi, et bien digne d'un ho monyme de cet illustre Adams qui prononça, en 1835; un discours mémorable contre Tesclavage! Au moins faudrait-il être d'accord sur les bases de cette vertueuse théorie. Si vous avez fait l'éducation des esclaves, comment sont-ils encore si paresseux et si voleurs? Si l'escla-
viige n'est à autre fin que l'éducalion, soyez conséquents et affranchissez tous ceux qui sont devcmus instruits et intelligents , ceux qui mènent vos maisons et sauvent vos fortunes; ne gardez que les ignorants, les méchants et les imbéciles. Mais depuis quand nos défauts sont-ils une raison de servitude? A ce compte, que de blancs sont dignes des chaînes et du fouet! Que de nations entières ont besoin d'être renvoyées à cette bienfaisante école! Les Étals du Sud, je le sais, (le Mexique et Cuba le savent mieux encore), sont disposés à se dévouer de cette façon à être les précepteurs des mineurs de la famille humaine. Que leur apprendront-ils? la réponse est simple : ils leur apprendront à être esclaves; or, à porter du bois et à tirer de Ceau^ ceux-ci s'élèveront assurément à un degré de civilisation qu'ils doivent désespérer d'atteindre en aucun temps, en aucun pays. Oh ! la bonne nourrice!
Non, l'esclavage ne corrige pas les vices de la race africaine, il les augmente ; la dégradation n'est pas la cause de la servitude, elle en est la suite.
Je sais les défauts de cette malheureuse branche de la famille humaine, et je ne m'attends pas à célébrer de sitôt un Bossuet, un Raphaël ou un Newton africains. Mais nous commençons à mieux connaître les noire, non-seulement par les aveux de ceux qui les emploient, mais aussi par les récits de ceux qui les visitent. Ce n'est pas en vain que Mungo-Fark et Caillé ont parcouru le Soudan par Kacundy et Tombouctou , que Denham et Clapperton ont pénétré jusqu'au lac Tsad, que les frères d'Abbadie ont exploré l'Abyssinie, que
ÉTATS-UNIS DAMÊRIQUE. 85
Barth, Owerweg et Vogel ont suivi le cours si bizarre du Niger, que Livingstone a traversé le Sud, de Loanda à Quillimanc, queRaffenel, Loarer, Hecquard, Tamiral Bouet, le capitaine Guillain ont visité les côtes du Sénégal, de la Guinée, du Dahomey, que Mgr Massaïa évangélise les Gallas, et Mgr Kobès les deux Guinées. Nous n'en sommes plus réduils aux récits d'Hérodote sur le voyage au pays des Nasamons, ni même aux observations fort intéressantes mais incomplètes du P. Labat , de Darbot, de Tillotson et des autres voyageurs du seizième et du dix-septième siècle ^
Nous savons maintenant que, divisées en de nombreuses tribus, les unes en proie à d'abominables tyrans et aux horreurs d'un fétichisme où le serpent rappelle Tantique symbole du démon, et où les sacrifices humains sont la figure de la confiance instinctive de l'humanité dans un sang réparateur, les autres soumises au joug par l'invasion de hordes musulmanes, presque toutes les peuplades noires se ressemblent par beaucoup de bonté et de douceur, une grande vigueur corporelle, une sobriété égale à celle de l'indien, et assez d'ardeur au travail et d'intelligence commerciale pour avoir cultivé de vastes régions, fondé des villes de vingt et trente mille âmes. Nous savons aussi que la vente des esclaves aux Européens est l'origine principale et l'exemple des pillages et des atrocités qui pèsent sur les noirs de l'Afrique. Nous savons enfin que, malgré l'abâtardissement de longs siècles de ténèbres, de sang,
» V. les 50 volumes de V Histoire des Votjages, Didot, 17M.
de superstition et d'oppression , plusieurs tribus sont belles, intelligentes et dignes des types les plus élevés de la famille humaine.
Habituellement, après avoir parlé de la race, on parle du climat. « Les blancs, dit-on, ne peuvent supporter les ardeurs du soleil : le climat oblige à employer des noirs. »
Examinons le fait :
Le coton souffre du froid, mais aucune température n'est trop haute pour sa végétation : il réussit surtout dans les terrains d'alluvion voisins de la mer; au delà du 35^ parallèle, sur la côte orientale de T Amérique, au delà du 39% sur la cote occidentale , il ne peut plus être cultivé, tandis que^ sous d'excessives chaleurs, au sudouest du Texas, il vient à merveille. Mais ces chaleurs sont-elles tout à fait insupportables aux blancs? Il est permis d'en douter % car avant Tintroduction des nègres^ on s'est servi des blancs, à Cuba, pendant dix ans, à Saint-Domingue, pendant dix-huit ans ; dans les colonies françaises et même à la Guyane, on a commencé par des engagés blancs; à Porto-Rico, à Pernambuco, le travail est opéré en grande partie par les blancs ; de même au Brésil, de même à Cuba, ou il y a autant de blancs
* V. notamment le livre de M. de Nouvion sur la Guyane, et le Traité de Géographie et de Statistique médicales, par le docteur Boudin.
que de noirs. Des documents certains prouvent que le travail des noirs s'est introduit non pas à cause de la mortalité des blancs, mais à cause de leur paresse.
Enfin, il n'est pas douteux que là où le travail est pénible aux blancs, il est également très-pénible aux noirs ; c'est bien pour cela qu'on les y contraint par la force.
Admettons d'ailleurs, parce que cela est vrai, qu'il est quelques points où les noirs seuls peuvent supporter la chaleur. Il en résulte trois conséquences :
1** Partout où le soleil n'a pas la même intensité, l'argument cessant d'être applicable, l'esclavage des noirs devrait disparaître. Or, dans la Virginie, le Kentucky, le Maryland, la Caroline du Nord, leDelaware, la Floride, la température comporte parfaitement, comme chacun peut s'en convaincre en regardant la carte, le travail des blancs. Si Ton emploie des noirs, ce n'est pas que le soleil brûle les blancs, c'est que la paresse les glace !
2* Les rayons du soleil divisent entre les hommes le travail, la terre et ses produits, mais ils ne tracent pas de ligne obligatoire entre la liberté et la servitude. C'est calomnier le soleil. Là même où il exige des bras noirs, il permet des bras libres.
5* S'il est un climat que le Créateur ait rendu habitable aux seuls noirs, qu'on le laisse aux seuls noirs, qu'ils l'habitent en maîtres, que les blancs se retirent. Est-ce que nous colonisons sur les bords du lac Tsad ? Est ce que nous achetons des maisons à Kano ou à Tombouctou? Ne mêlons pas le monde noir et le monde blanc, et ne demandons pas au soleil des arguments
88 L'KSCLAVAGE,
pour nous asservir les uns les autres, mais des limites
pour vivre en paix là où Dieu nous a fixés.
Qu'on en finisse donc avec tous les arguments de Teducation, de la race, du climat, qui sont bons pour conduire rhomme à dompter les chevaux et à apprivoiser les singes, à acclimater les vigognes et les lamas, mais ne Taulorisenl pas à porter sur son frère une main sacrilège!
Dans son Voyage aux Antilles^ M. Granier de Cassagnac a développé un argument aujourd'hui très-répandu en Amérique, et plus honorable pour les noirs. On déduisait la servitude de l'inégalité ; il la déduit de l'égalité. Elle est un traité, un contrat réciproque entre un vendeur et un acheteur, un des modes de l'organisation du travail, avantageux aux deux parties.
ce Les esclaves vendus par les rois africains sont des esclaves de trop à eux, travaillant chez eux, nés chez eux ; il y a de loin en loin quelques prisonniers de guerre, mais c'est l'exception et elle est rare. »
ce La traite, ce prétendu commerce de chair humaine, se réduit, pour les hommes de bon sens, à un simple déplacement d'ouvriers , avec îin avantage incontestable pour ceux-ci^. La servitude ne constitue pas pour ceux qui la subissent un état violent; c'est une manière d'or-
« Voyage aux Antilles, 4842, p. 137-139.
ÊTATS-DNIS D'AMÉRIQUE. 89
ganisation du travail qui garantit Tentretien du travailleur sa vie durant, moyennant la somme d'efforts dont il est capable.... L'établissement de la liberté en Europe y a détruit l'ancienne organisation économique /jui résolvait le problème de l'assistance matérielle des hommes par le travail obligatoire, mais elle n'a pas encore trouvé une solution nouvelle et équivalente, car, à l'heure qu'il est, les travailleurs libres consomment plus qu'ils ne produisent, et la preuve, c'est qu'ils reçoivent en supplément, de la société, l'aumône, les dépôts de mendicité, l'hospice des enfants trouvés et l'hôpital. »
« Il faut rimpénélrable croûte d'absurdité qui sert d'enveloppe à la cervelle des philanthropes européens pour qu'ils ne soient pas saisis par ces vérités. »
Après l'histoire et la religion, la question de couleur et de races, nous voici donc en présence d'une science de plus, Véconomie politique. Elle nous prépare des lumières nouvelles.
Pleines d'un ingénieux cynisme, les assertions qui précèdent donneraient à rire, s'il était possible de rire en un pareil sujet, à trois classes de lecteurs, les voyageurs, les jurisconsultes et les économistes.
Ne disculpons pas les philanthropes, laissons sur leur cervelle cette croûte impénétrable^ et félicitons-les seulement de ne pas la porter sur le cœur.
I. Que répondent les voyageurs à cette imposture si calme sur les prisonniers de guerre et la chasse aux esclaves?
Denham, Oudney et Clapperton ont assisté à une
de ces ghrazia^ ils ont entendu le plus intelligent des chefs, El Kanemi, le régénérateur du Bornou, chanter son triomphe et s'écrier : Le $ang de mes ennemis a désaltéré et nourri mes chefs; leurs troupeaux^ leurs maismiSj leurs femmes forment notre butin... Tai détruit cinq royaumes... Je reviens après avoir humilié mes ennemis et les avoir réduits en esclavage. Les ennemis de mon peuple sont devant lui comme les troupeaux sans pasteurs devant r hyène ^ ils sont dévorés.
Ils ont trouvé sur la route du Fezzan au Bornou, comme des jalons sinistres, surtout auprès des puits, des centaines de squelettes d'esclaves morts en route de fatigue et de soif.
« Ces infortunés, dit Oudney, sont traînés à travers les déserts avec moins de soins et de précautions que chez nous les troupeaux conduits aux abattoirs... J*ai compté près d'un puits pins de cent squelettes, la peau tenait encore à quelques-uns, mais nul n'avait soiigé à jeter un peu de sable sur ces déplorables restes. L'hprreur que je manifestai excita le rire des Arabes : « Bah ! s*écrièrent-ils, ce n'étaient que des « nègres ! malédiction sur leurs pères! » Puis, avec la plus grande indifférence, ils se mirent à remuer ces ossements au bout de l^urs fusils, disant : « Ceci était une femme, ceci âtait un jeune homme, ji
« La majeure partie de ces infortunés avaient formé le butin du sultan du Fezzan, revenant d'un ghrazia dans le Ouadey; au départ, on ne s'était assuré que d'un quart de ration par individu, et il en mourut plus de faim que de fatigue. Ils marchaient enchaînés par le cou et par les jambes; les plus robustes seuls atteignirent le Fezzan dans un état complet d'amaigrissement et de faiblesse : on les y engraissa pour le marché de Tripoli. »
^ Le Niger, par M. Tugaot de Lanoye.
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. 9i
Toutes ces horreurs étaient pourtant postérieures à Tabolition de la traite !
U. Que répondent les jurisconsultes à cette théorie nouvelle des contrats?
Qu'un contrat est nul, quand il n'y a pas égale liberté des contractants ; qu'un contrat est personnel et n^enga^e pas la femme, les enfants et toute la postérité; enfin qu'on ne peut vendre que ce qui est dans le commerce, « Le titre de l'acquéreur ne saurait être meilleur que le titre du vendeur, dit excellemment M. le duc de Broglie \ et si le titre du vendeur est fondé sur la violence ou sur la fraude, si l'objet vendu par sa nature n'est pas vénal, s'il n'est pas légitimement dans le commerce, la partie intéressée est toujours fondée à réclamer. »
m. Que répondent enfin les maîtres de l'économie politique à cette prétendue théorie d'organisation du travail ?
L'histoire et la science sont d'accord sur deux faits capitaux, dont la démonstration est peut-être le plus grand service rendu par l'économie politique :
Le premier, c'est que la propriété a pour origine la nature de l'homme et le travail. L'homme ne possède le fruit de ses facultés que parce qu'il possède ces facultés même, d où il suit qu'il ne peut se vendre lui-même sans cesser d'être un homme, ni acheter un autre homme sans détruire la base même de tout droit de propriété*.
* Rapport, p. 4. ~ Raynouard, Du Droit Industriel.
« Justice et Charité, par M. Cousin. — La Propriété, par M. Thiers.
« Je demanile, disait un juge, qu'on me monire un contrat de vente signé de la main du Créateur, »
Le second, c'est que toules les merveilles de la civilisation moderne, toute sa supériorité, sont dues 5 la liberté du travail. Ce qui fait l'irrémédiable infériorité du travail esclave devant le travail libre, c'est que des deux mobiles que la nature a mis en jeu pour nous faire agir, la crainte et Tespérance, l'esclavage n'en emploie qu'un seul, la crainte \
L'esclavage est plutôt une question de salaire. Le calcul est simple : le nègre coûte peu à élever, peu à prendre, peu à apporter ; il est docile, et, s'il ne l'est pas, il le devient à coups de fouet; la dépense de sa nourriture, de son logement, est la moindre à laquelle on puisse réduire une créature humaine. Il semble que jamais travail ne puisse lutter de ^as prix avec celui-là. Cependant ce calcul est déçu. Le travail qui coûte le moins produit le moins; l'économie politique a constaté ces belles lois : la terre vaut surtout par l'homme, l'homme vaut surtout par l'âme; travail à la tâche, c'est celui de l'homme libre et moral, il est le meilleur; travail à la journée, c'est celui de l'ouvrier inférieur, il produit moins au salarié comme au maître; travail servile, c'est le degré le plus bas; nulle énergie, nul intérêt, nul ressort que la crainte. Quand on a divisé les frais d'achat et d'éducation, l'intérêt des capitaux employés, la dépense d'entretien de Tesclave, par le total des journées utiles, on s'aperçoit que ce travail gratuit est fort cher. Il n'y a pas de
* Baudrillart, Manuel d'économie polilique, p. 75.
comparaison à établir, selon lexpression déjà citée de Théodore Parker, entre le travail que tirent les hommes libres du fer et du feu, ces machines du dix-neuvième siècle après J. C, et celui que produisent des esclaves, ces machines du dix-neuvième siècle avant J. C.
En même temps, la rareté de la denrée en a augmenté *la valeur, l'accroissement de la population libre a diminué le salaire de celle-ci, Tinfluence de ces deux causes réunies est telle, que, dans plusieurs États, le travail servile commence à n*être plus rémunérateur. Un auteur américain^ a calculé à quelle époque le travail libre serait moins cher que le travail servile, et il annonce que ce sera en 4923. C'est là une pure hypothèse. Le salaire ne décroît pas avec l'augmentation de la population, quand la demande de travail augmente plus encore, et l'on ne saurait se résigner à voir le salaire des blancs réduit aux moyens de subsistance des nègres. Un travail forcé et sans salaire est une monstrueuse injustice, il faut le prohiber, telle est la vraie question. Mais celte mauvaise action devient même un mauvais calcul.
L'Amérique offre d'une manière frappante la preuve de la vérité de ces doctrines : elles valaient la peine qu'un chapitre tout entier leur fût consacré, et nous l'avons fait dans celui qui précède.
Ainsi, la prétendue théorie de l'esclavage fondée sur l'histoire, le droit, l'économie politique, est réfutée par les voyageurs, parles jurisconsultes, parles économistes.
Sans doute les sociétés libres connaissent la misère,
« Cité par Weston, Progress of Slavery,
la charité est entrée dans le monde le même jour que la liberté, et la charité ne suffit pas à tout. Mais je voudrais savoir si les esclaves malades sont partout mieux traités que nos pauvres dans des hôtels-Dieu chrétiens? L'ouvrier est-il seul exposé à la mendicité ; ne peutelle devenir le lot du millionnaire? pourquoi l'auteur de l'argument ne se met-il pas en esclavage par prudence, de façon à n'être pas exposé à mourir à l'hospice?
C'est à l'Amérique elle-même que nous demanderons enfin la réponse à cette singulière théorie politique qui remonte à Aristote : Il est bon qu'une partie des hommes soit esclave, pour que l'autre se livre, sans souci de la vie matérielle, aux arts, et surtout à l'exercice des droits politiques. Singulière compensation qui rappelle la plaisanterie d'Hogarth sur les gras et les maigres. Il importe à l'équilibre du monde que chaque homme gros ait un homme maigre pour contrebalancer son poids.
Nous n'invoquerons pas les exemples de l'Asie et de l'Afrique, antiques terres à esclaves, ni ceux de Sparte et d'Athènes \ nous ne referons pas le tableau des démocraties que l'esclavage menace d'épuisement et de désordre, des aristocraties qu'il tue par la corruption et l'insurrection. Ce que nous avons précédemment écrit de l'état de l'Amérique suffit amplement. Quels traits
* Wallon, XXVI.
nous pourrions ajouter à cette lameniable peinture!
Le nombre des crimes, la décadence de la justice, Tétat du clergé, la corruption des familles, dans les Ëtats du Sud, sont écrits en lignes authentiques et ineffaçables dans tous les documents.
On s'accorde notamment, nous l'avons déjà dit, à at* tribuer à l'esclavage l'affaiblissement de la vie publique, la violence des partis, le dégoût des hommes éclairés pour une politique où la brutalité a plus de part que l'intelligence.
C'est ici que le système de compensation retrouverait une application plus exacte; il n'est pas vrai que la servitude domestique soit le support de* la liberté publique, mais il est vrai que la civilisation recule devant la barbarie, que les anges fuient devant les démons, que la vertu disparaît devant le vice, le talent devant la grossièreté, que le parti qui entend garder les noirs a prévalu sur le parti qui voulait conduire au progrès les blancs, que Washington et Franklin ont fait place à Walker età Lopez.
Nous avons peut-être accordé trop d'espace à cette discussion des arguments généraux et théoriques que les partisans de l'esclavage ont mis en circulation. On éprouve une souffrance véritable à discuter honnêtement des choses que la conscience sait être malhonnêtes. Mais on est aussi fort récompensé quand on a pu chasser de la région pure de l'âme, de la pensée, de la science, une théorie qui s'y était glissée à coups de mauvais argu-
menls. Désavouée par Thistoire, par la philosophie, par réconomie politique, qu'elle avait tour à tour invoquées, dépouillée de ces vêtements d'emprunt, comme un voleur du coslume d'un honnête homme, cette théorie est réduite à Tétat d'un fait pur et simple, fait grossier, formidable, difficile à vaincre, mais au moins privé du secours des deux plus fortes armes qui soient au monde, la conscience et la raison.
Allons à ce fait, et, après les arguments généraux et théoriques, examinons les arguments spéciaux et pratiques.
Ils se réduisent à deux, plus particulièrement à l'usage, l'un des da'mes, l'autre des citoyens des États- Unis.
La plus sensible des dames de la Havane ou de la Nouvelle-Orléans console son cœur avec ces paroles : ce Les esclaves ne sont pas malheureux. »
Le plus philanthrope des docteurs américains s'écrie : L'esclavage est un mal, mais Vémancipation est impossible I II n'y a pas de remède légal. »
Donnons à ces deux objections la réponse qu'elles méritent.
g 2. — Le bonheor des Esclaves.
Rien de plus commun dans les livres américains que cette phrase :
c< L'esclave n'est pas malheureux; en Afrique, il l'eût « été bien davantage, en France ou en Angleterre; l'ouc( vrier libre est-il moins à plaindre? »
ÉTATS-UNIS DAMÉIUQUE. 97
On. suppose que je vais emprunter, pour répondre, des faits aux célèbres romans de madame Beecher Stowe, des raisons au livre de Channing.
Le livre de Channing est, à mes yeux, l'un des plus admirables que la religion el le patriotisme aient jamais inspirés, et les romans de madame Stowe sont Tun des plaidoyers les plus éloquents qui soient sortis de la main d'une femme; je suis résolu cependant à n'en point faire usage*.
Je suis prêta tous les aveux , à tous les tempéraments, à toutes les concessions que Ton voudra ; restons vrais; hélas! la vérité est assez lamentable.
Ainsi je veux croire que le nègre était plus malheureux en Afrique ; mais il ne s'agit pas de savoir comment il estttaitésur la terre de Mahomet, il s'agit de savoir comment il doit Têtre sur celle de Jésus-Christ.
Si nos villes renferment des misérables plus à plaindre que certains nègres, c'est une raison pour améliorer la condition des blancs, nullement pour maintenir la condition des noirs.
* Je ne veux pas mettre seuls en cause les Américains ; leurs arguments pour et contre Tescluvage, je les retrouve dans les luttes suscitées autrefois en Europe par les mêmes débats; peut-êlre l'esclavage n'a-t-il jamais été justiBé avec plus de verve et d'obstination qu'en France; aussi, afin d'éviter les traductions, d'épargner les Américains, et d'infliger aux auteurs français qui ont soutenu cette cause maintenant déshonorée la honte de se voir relus encore après de longues années, un grand nombre de mes citations leur est emprunté.
Je consens à ne pas parler des lois. Que l'on ouvre le recueil de ces lois odieuses * ! On y lit avec horreur des dispositions inconnues des législateurs païens, on y voit Tesclave, privé de droits, comme une chose, accablé de plus de devoirs qu'un homme; dans la Louisiane, dans la Caroline du Sud, dans la Floride, presque partout, l'affranchissement entravé, le mariage impossible, Tinstruction interdite; au Maryland, Tauteur ou le propagateur d'un écrit favorable à la liberté puni d'un emprisonnement de vingt ans; dans l'Ârkansas, le Missouri, et lant d'autres États, le noir libre banni.
S'il y a des lois qui protègent les droits des maîtres, il y en a aussi, sans doute, qui empêchent l'abus de leur pouvoir. Mais, comme l'a très-bien dit Bentham, « sous l'empire des plus belles lois, on ne punira jamais que les infractions les plus criantes, tandis que le cours ordinaire des rigueurs domestiques bravera tous les tribunaux. » Est-il établi d'ailleurs que les juges n'auront pas d'esclaves eux-mêmes?
Je consens à ne pas citer les chiffres qui prouvent l'extrême mortalité parmi les nègres, l'excès des décès sur les naissances, fait d'ailleurs général partout où il y a eu des esclaves, même dans les colonies où ils ont été le mieux traités. On me répondrait que les statistiques ne prouvent rien, et se contredisent les unes les autres ; on pourrait ajouter que la naissance ou la mort d'un nègre n'est pas considérée comme un événement assez
* Stroud, laws of Slavery, — V. à Y Appendice, un extrait du Code civil de la Louisiane.
important pour qu'on en timine soigneusement note^ ce que je crois vrai, surtout pour les décès.
Je consens enfin à ne pas parler des cruautés des maîtres ou de leurs agents. Ne croyez pas un mot des récits de madame Stowe, dit-on ; juger rAmérique d'après ses récits, c'est juger la France d'après la Gazette des Tribunaux ou le recueil des causes criminelles. A l'entendre, tous les maîtres sont des démons, et tous les esclaves sont des anges, comme, sur vos théâtres, tous les bourgeois sont des coupables, et tous les pauvres dqs saints. Comment ne pas voir qu'à défaut des sentiments, l'intérêt seul porte le maître à ménager son esclave !
J'accepte tout ceci ; ne jugeons pas l'esclavage sur ses abus^ jugeons-le exclusivement sur ses conséquences.
Commençons même, au lieu de citations fâcheuses, par reproduire d'agréables tableaux :
« Sans doute, s'écrie M. de Vaublanc dans ses Mémoires^ il est parmi les nègres des malheureux; mais combien n'en voyez-vous pas en France?... Les hommes qui écument les chaudières où se fait le sucre respirent une odeur balsamique, aussi saine qu'agréable. J'ai vu un médecin ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux. Sans doute quelques Français ont abusé de leur autorité et ont ordonné des châtiments cruels ; c'était un crimoi mais combien rare !
c< Tout est ouvert, ouverte la maison, ouvertes les fenêtres. Si les nègres étaient maltraités, ils répandraient le sang de maîtres abhorrés, mais ces maîtres dorment tranquilles... Dites-nous donc, philosophes si éclairés,
iOO L ESCLAVAGE,
quel esl le résultat de la comparaison que vous faites entre cette extrême confiance et ces portes, ces serrures, ces verrous, ces murs garnis de verre, ces dogues, etc.?»
Puis il s'écrie de nouveau : « On a pu remarquer des (exceptions, mais combien rares ! »
L'auteur du Voyage aux Antilles a consacré son pinceau à la même scène attendrissante des créoles dormant tranquilles au milieu des nègres, puis il s'échauffait de même : « Voilà les créatures que les philanthropes européens représentent comme chargées de chaînes , déchirées par le fouet, le cœur plein de vengeance et de haine contre le maître. Nous voudrions savoir quels hommes en Europe oseraient faire coucher des domestiques armés dans leur chambre à côlé d'eux et de leur argent *. »
II dit ailleurs :
« Ceux qui ont vu l'agriculture européenne et l'agriculture tropicale, et comparé les fatigues du travailleur qai récolte le blé ou le vin à celles du travailleur qui récolte le sucre, le café et les épices, sont forcés de reconnaître que Dieu a presque tout fait pour ceux-ci, et presque tout fait contre ceux-là , prenant peut-être en pitié l'insuffisance de la race noire qui amasse d*immenses richesses avec de petits efforts *. »
Ces arguments paraissent et reparaissent dans tous les livres américains. Sans les contester, comment les mellre d'accord? Pour prouver qu'on a besoin de noirs, on affirme que les blancs succomberaient à l'agricullure
* Voyage aux Antilles f p. 93; 95.
* Va^e 119.
tropicale; pour prouver que les nègres sont heureux, on déclare que ce travail est bien moins fatigant que celui des blancs ; quand on veut démontrer rinfériorité du nègre, on le charge de vices ; pour établir qu'il est content, on exalte son bon caractère, etc., etc.
Comment se laisser attendrir par cette scène des nuits paisibles du nouveau monde? comment voulez-vous que le nègre ne dorme pas très-bien ? il est fatigué, et le sommeil n'est-il pas son bon moment? Walter Scott a dit: « Ne réveillez pas Tesclave qui dort, il rêve peut-être qu'il est libre ! » Si le noir laisse dormir son maître tranquille, cela ne lait pas Téloge du maître, mais celui du noir.
Mais ne contestons pas; faisons de l'esclave le portrait qu'il se fait volontiers du riche ; le nègre est heureux, il mange bien, il dort bien, et, toute sa vie, il n'a rien à prévoir, rien à souffrir; presque toujours il chante, il boit, danse de tout son cœur, pendant que son maîlre vit en paix.
C'est précisément ce bonheur qui révolte !
Je leur en veux, à l'un et à l'autre, de dormir si tranquilles et de vivre si heureux ! Oui, ce qui m'indigne le plus, ce n'est pas le maître cruel châtiant injustement l'esclave innocent, c'est un maître sans remords et un esclave sans souci; c'est une jeune élégante, vendant un noir pour avoir un bracelet, innocemment criminelle et ingénument atroce; c'est un noir grossier, s'enivrant, chantant, dansant, prêt à troquer toutes les libertés contre une seule, la liberté du vice; c'est un vertueux père de famille, qui se croit aussi le père de ses noirs, prêt à s'écrier naïvement, avec M. de Vaublanc : « Si ces nègres
aTaîent été malheareox , je serais an bien méchant homme^ ear j'étais très-heureux alors. J'aurais donc goûté ee bonheur au milieu de deux cents malheureux?S>
Oui , Toilà ce qui m'indigne, parce que cet aveuglement réciproque est le dernier degré où puissent descendre le malheureux et le coupable, par la funeste habitude du mal que Ton subit et du mal que Ton inflige.
Quel sentiment de la liberté dois-je attendre du citoyen habitué à ce métier de despote absolu? Quel respect de la loi trouverais-je dans la sentence du juge qui viole sans scrupule le droit de Thomme? Quelle armée se formera au sein d'une telle population? quelle énergie, quelle activité peut animer le caractère de cet homme servi dans tous ses caprices? Quelle sensibilité reste-t-it dans le cœur de cette femme molle jusqu'à l'excès pour elle-même, dont les lèvres roses ordonnent de fouetter un esclave, ou babillent sur le prix et les inconvénients de celte sorte de bête domestique, comme il est de mode en France de parler de ses moutons et de ses poulets?
De jolies créoles murmurent nonchalamment celte phrase banale : Un nègre n'est pas un homme. Oui! en passant devant un nègre abruti, on se prend à répéter : Cet homme n'est plus un homme. Mais devant le maître indifférent , je dis de même : Cet homme n'est plus un homme ! L'esclavage ne produit le bonheur qu'en anéantissant dans le maître et dans l'esclave la dignité humaine.
La dégradation de celui qui sert et de celui qui est
« Page 95.
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. i03
servi, au sein même de l'état le plus ordinaire, le plus supportable, le plus vanté, voilà non pas un abus de la servitude, mais sa première conséquence.
Voici la seconde et la plus grave :
La servitude détruit radicalement la famille, et de deux façons, par l'immoralité et par la séparation, toutes deux inévitables.
Dans les pays à esclaves, l'immoralité corrompt la famille du blanc et celle du noir.
Comment le nier? Les preuves sont vivantes. Les noirs et les blancs ont horreur de se marier entre eux. Or, d'oii viennent les mulâtres? On est bien forcé apparemment de répondre : De la débauche.
Comment l'éviter? En ce genre, l'homme qui peut tout ce qu'il veut est fort tenté de vouloir tout ce qu'il peut. S'il a des enfants, il augmente sa richesse. S'il abuse de son pouvoir, qui le retient, qui le punit?
Puis les maîtres sont si jolis garçons! assurait autrefois l'auteur du Voyage aux Antilles.
« Les blancs, écrivait-il, ont manqué pour leur compte, j'en conviens, à leurs devoirs de morale et de continence comme chrétiens, mais il n'est pas juste de faire leur faute plus grande qu'elle, ne Test; et si Dieu leur pardonnait, cène sont pas les négresses qui leur eu garderaient rancune... Elles se considèrent fort naturellement comme les épouses de qui les nourrit et de qui
les loge, el lorsqu'on voit descendre des négriers les fiancés ordinaires qu'elles ont dans leur pays, il n'est pas nécessaire de pousser fort loin la fatuité pour croire qu'on peut les remplacer auprès d'elles sans un désavantage trop éclatant. C'est, du reste, leur avis très-sincère et très-peu dissimulé, et, si les philanthropes les croient trop malheureuses pour se trouver exposées à l'empressement de leurs maîtres nouveaux, un petit voyage aux Antilles les convaincra radicalement du contraire*. »
Je m'en tiens à cette morale commode. Je pourrais ajouter de repoussants détails, citer des pères rendant faciles les premières fautes de leurs fils, des riches mêlant le vice aux agréments d'une hospitalité somptueuse, des habitations où les enfants de la famille savent très-bien que les esclaves qui les entourent sont leurs frères et leurs sœurs, des villes entières où un ménage, entièrement exemplaire, est cité comme une exception. Mais je n'ai pas l'art de parler convenablement de ce qui est inconvenant, encore moins le goût d'en rire.
Que dire de la famille du noir, quand il en a une ? que dire des injures sans réparation auxquelles il est exposé, des douleurs dissimulées qu'il dévore, des fureurs concentrées dont son âme se charge, quand il n'a pas la bassesse d'accepter ou d'aider complaisamment ces outrages! Que dire de ce fait abominable, V élève des noirs ? On sait bien que pour les chevaux ou pour les vaches, un superbe étalon suffit à un troupeau. Il est des propriétaires qui ont ainsi un père pour plusieurs mères;
* Page 237, 240.
et les moyens d'élever la race bovine, la race chevaline, sont maintenant à l'usage de la race humaine, sur la terre de la liberté.
La famille du pauvre esclave est encore détruite par la séparation.
Je veux croire qu'aux Antilles elle était rare ; je sais qu'on ne permettait pas de séparer un enfant de sa mère avant un certain âge. Je sais encore qu'en Amérique les colons s'efforcent de conserver et de ne pas séparer les nègres; je passe sous silence la séparation de ceux qu'on amène d'Afrique, puisque l'on prétend que là-bas ils n'avaient pas de famille. Je continue à écarter tous les abus; mais peut-on nier que la séparation des familles ne soit la conséquence forcée : 1° des partages après décès; 2" des ventes pour dettes; 3"* enfin, et surtout de cette élève des nègres, dont nous venons de parler, industrie maintenant florissante dans plusieurs États, et qui conduit à la vente à tout âge, dans toutes les directions, selon les exigences des acheteurs ^
On arrache ainsi le mari à sa femme, la mère à son enfant, le vieux père à ses fils ! Cette conséquence monstrueuse, quotidienne, inévitable, la destruction de la famille, est à elle seule, pour tout homme de cœur, la condamnation sans appel de l'esclavage. Ah ! notre cœur se déchire à la pensée que la mort peut tout à coup nous ravir notre femme ou notre enfant! Que serait-ce, s'il
* On a été jusqu'à demander si cette séparation forcée dissolvait le mariage et donnait le droit de marier une femme h un autre mari, et il s'est trouvé une réunion de ministres protestants pour déclarer catégoriqueniont que le mariage était dissous et le second mariage autorisé.
fallait tous les matin» nous demander : mon enfant est-il vendu? ma femme est-elle enlevée? Les récits de madame Stowe ne sont qu^ Thabilc et émouvante mise en scène de ces séparations, dont la menace, toujours suspendue, pèse sur toutes les joies du malheureux nègre. Écoutez ce simple récit d'un témoin oculaire^ , plus touchant dans sa réalité que tout ce que l'imagination peut inventer de plus pathétique :
«... Les chariots descendaient de la campagne à la ville; j'étais assis près de la fenêtre, causant avec un propriétaire d'esclaves, homme riche et bien élevé : notre train s'arrêta. Gon^me je me penchais en dehors pour regarder, je vis près du wagon un groupe de 24 esclaves : les uns gémissaient, les autres pleui^ient en silence, d'autres couraient çà et là et semblaient en proie à cette agitation qui précède la folie ou le délire. Un seul était assis, muet dans son désespoir. Toute cette scène était si étrange, si contre nature, que je demandai au propriétaire d'esclaves ce qui se passait là.
— Rien; quelques nègres vendus sans Joute! et c'est ce qui fait faire tout ce tapage aux autres.
Geci fut dit d'un ton froid et composé, le menton levé, avec un regard stoïque, obstiné, presque brutal. Puis le propriétaire d'esclaves chercha à repiendre avec moi la conversation interrompue.
Trois générations d'esclaves étaient là. Cette famille se composait du vieux couple des grands-parents avec leurs six enfants et dix-huit petits-enfants. Nul ne leur avait été enlevé par la mort. Jusque-là nul n'avait été vendu, et si je les avais visités à une époque anlérieure de leur vie, si je leur avais offert le don de la liberté, ils l'auraient refusé sans doute, s'ils avaient dû quitter leur bon maître, qu'ils avaient toujours aimé, disait le vieux couple en larmes, comme ils avaient aimé avant lui son père, dans la maison duquel ils étaient nés. Mais leur
* Inside view ofSlavery, by C. G. Parsons. Boston, 1855. — The parting Scène, chap. vi.
ÉTATS-UNÏS D'AMÉRIQUE. 107
jeune maître s était abandonné à Tintempéranœ et au jeu. Après avoir perdu tout son argent quelques nuits avant cette triste journée, il avait mis pour enjeu d'une partie de billard six esclaves, deux jeunes gens et quatre filles; ils avaient été gagnés par un joueur de la Nouvelle- Orléans ; c'était celui-ci qui les mettait dans notre train pour les conduire à S***, à 40 milles au sud, où ils devaient, d'après ce que j'appris, être embarqués pour sa résidence.
Je remarquai d'abord la vieille grand'mère, assise près du wagon sur un tronc de pin court et arrondi. Son corps était amaigri, son dos voûté, ses cheveux blancs comme la neige. Sa tête, penchée en avant et courbée vers la terre, se levait et retombait chaque fois qu'elle tirait du fond de sa poitrine une respiral ion lente et oppressée ou qu'elle exhalait un long soupir que ne suivaient ni paroles ni larmes. Je la comparai aussitôt à une mère âgée veillant auprès du lit de douleiu* oii sa fille bien-aimée va mourir !
Sa fille était là, répétant les dernières paroles d'adieu si tendres, si déchirantes, à cette mère à jamais vouée à la douleur; mais elle ne semblait pas entendre les derniers mots de son enfant. Elle était au delà des larmes^ comme disent les médecins ; elle était muette dans son désespoir; sa douleur était trop profonde, trop écrasante, pour se montrer au dehoi*s. La main de fer de l'esclavage avait saisi son cœur et semblait le tordre pour exprimer à la source même de la vie la dernière goutte de son sang.
Après elle venait l'aïeul, un vieillard courbé par le travail et ployé sous les années. Il était debout, la main gauche appuyée sur un long bâton qui dépassait sa tête, et le bras droit sur l'épaule d'un de ses fils, qui allait être éloigné de sa vue pour toujours. C'était Timage vivante d'un vieux père au lit de mort d'un fils unique, son idole, sur lequel il s'était appuyé pour assister et consoler sa vieillesse, sur lequel il avait compté pour soutenir un jour sa tête à l'heure de la mort. Un jeune esclave du voisinage avait, par une inspiration de son bon cœur, éntrîùné les petits enfants à quelque distance des wagons et jouait avec eux sur l'herbe. C'est ainsi que j'ai vu quelquefois une voisine compatissante visiter la demeure de parents malades ou mourants, et emmener les enfants chez elle ou dans une chambre éloignée, les consoler,
les caresser, et distraire ainsi leur atletition de Tagonie de leur mère ou de la scène de mort qu'ils ne pouvaient comprendre.
Les pères et mères infortunés étaient là, les bras enlacés au cou de leurs femmes, de leurs maris, auxquels, un instant plus tard, on allait les an'acher! Ces mères devaient peut-être un jour devenir à la Nouvelle-Orléans les mères d'autres enfants plus infortunés encore. Les femmes et les maris des esclaves qui allaient partir appartenaient à d'autres plantations et à dif.érenls maîtres qui leur avaient charitablement permis de venir dire un adieu éternel aux compagnons de leur vie !
Les esclaves ont habituellement leurs femmes sur d'autres plantations; si vous en demandez la cause, l'esclave répondra: — Si j'épouse chez nous une fille appartenant à mon maître, peut-être ne me permcttra-t-on pas de quitter la plantation une seule fois dans toute ma vie. — Mais si je prends une femme à 10 ou 15 milles d'ici, mon maîlrc me permettra tous les samedis d'aller la voir et de passer le dinianclie avec elle. En y allant, je passerai devant d'autres plantations, je feiai connaissance avec d'autres esclaves, et cela me fera un peu de nouveauté, un peu de variété dans la vie. — Voilà déjà une bonne raison, c'est d'ailleurs la seule que l'esclave ose donner de ce qu'il n'a pas piéféré Bxoïr sa femme sous le même toit que lui, où il pouvait vivre constamment près d'elle et de ses enfants, les consoler dans leurs afflictions et leurs souifrances.
Mais la vraie raison de ce fait général, à peu d'exceptions près, c'est que les maîtres trouvent impolitique de laisser vivre ensemble les familles d'esclaves, où chacun d'eux peut être témoin des châtiments infligés à ses proches; cela tend à éviter le mécontentement parmi eux. Et la même raison conduit les esclaves à se conformer à cet usage. Leui-s affections sont très-vives, et s'il faut que leurs femmes et leurs filles soient châtiées, ils reculent devant un tel spectacle. Us craignent d'ailleurs, s'il leur arrivait d'être présents en pareil cas, de se jeter entre les coups et la victime, et de s'exposer ainsi au même sort. Bien peu iVesclaves peuvent rester immobiles et regarder passivement une mère^ une femme^ une fUle^ une sœur brutalement maltraitée, par une misérable fouetteuse de femmes!
ÉTATS-UiNIS D'AMERIQUE. 409
Mais la cloche sonne, et Fordje est douné aux esclaves de s'eiilasser sur les wagons. Au son du fouet, ils s'arracheut à leurs femmes, à leurs maris, et partent pour le wagon aux nègres. L'un d'eux (il s'appelait Vendredi), fît un bond en arrière et accourut à sa femme pour lui donner le dernier baiser d'alTection. Puis le mari fut poussé sur le chariot et la femme laissée en arrière. La femme de Vendredi avait un petit présent attaché dans un vieux mouchoir de coton, qu'elle avait gardé pour le donner à son mari conune dernier gage de sa tendresse. Mais, dans l'agonie plus que mortelle du départ, elle avait oublié son présent. . . Les wagons roulaient quand elle s'en souvint, elle se mit à courir en criant : « 0 Vendredi ! tiens, je voulais te donner cela ! » Et elle lança le paquet vers le wagon , mais, au lieu d'y atteindre, le pacjuet tomba entre les chariots : je n'ai jamais entendu voix humaine jeter un cri pareil à celui de cette femme quand elle vit cet emblème solitaire de sa fidélité, ^u vœu sacré de sa jeunesse, de sa constante affection pour son mari infortuné, tomber par terre au lieu de lui parvenir. Ce cri*fit vibrer mon âme et y laissa des impressions qui ne seront jamais eiïacées avant mon dernier jour. Son cœur se brisait ! Elle ne put réprimer plus longtemps la douleur; les chariots étaient déjà loin que l'air était encore déchiré des lamentations qui s'échappaient de cette pauvre âme avec les cris les plus frénétiques qu'ait jamais poussé le désespoir.
11 y avait trente-cinq voyageurs dans ce train ; mais pas un n'exprima de sympathie pour les malheureuses victimes d'un coup de billard. De jeunes ladies, filles de propriétaires d'esclaves, bien élevées, alliées à des familles distinguées, étaient dans ce train, mais elles ne semblaient nullement plaindre les pauvres esclaves désespérées! elles riaient et tournaient en ridicule des expressions de leur douleur.
« Regardez donc, disait une de ces jeunes filles à une compagne de pension assise en face d'elle, regardez donc ces noirs ! Qnel tapage; Comme si des nègres se souciaient de leurs enfants ! Mais voyez donc Gufiie embrasser Dinah ! Que de bruit ! La semaine se passera-t elle sans qu'il ait une autre femme et elle un autre mari? lia chance est égale. »
Ces jeunes filles revenaient d'une pension de la province à leurs de-
no L'ESCLAVAGE.
meures de la ville. Mais la sympathie pour l'esclavage n'est pas enseignée dans ces pensions de jeunes filles. Je me sentis indigné ; j'éprouvais pour ces esclaves une telle pitié, mes sentiments étaient irrités, montés à un si haut poiat, que j'aurais sacrifié ma vie si j'avais pu empêcher ainsi la séparation de ces maris et de ces femmes, de ces parents et de ces enfants. J'étais resté silencieux quelque temps après le départ du train, quand le propriétaire d'esclaves me dit : « A quoi pensez- vous? A ces nègres?
— Je vous serai très-obligé si vous voulez bien ne pas parler de celte scène, répondis-je ; je pourrais bien dire quelque chose qui mettrait en danger ma propre liberté !
Nous voici bien loin de tous les témoignages qui louaient le bonheur des esclaves.
Accordons - le cependant, beaucoup 'd'esclaves sont heureux, Thabitude est si puissante et Dieu est si bon ! La pauvre fille a dans son grenier une image sainte ou Tanneau de sa mère; l'orphelin qui garde seul, au versant delà montagne, des chèvres ou des pourceaux, sait des sources ignorées, des nids d*oiseaux cachés dans le rocher, qui sont à lui, à lui tout seul , et même au fond d*un cachot, le prisonnier se fait à la longue un petit monde à part, peuplé d'un insecte , d'une fleurette, d'un rayon de soleil, d'un nom gravé sur la muraille. Dieu ne permet pas qu'un brin d'herbe manque d'un peu d'éau, ni qu'une créature humaine manque d'un peu de bonheur. Le pauvre esclave, s'il ne s'étourdit pas, finit aussi par s'habituer, par se consoler de la vie; il pense à la mort, puis au ciel ! Mais il est heureux malgré l'esclavage, et non pas à cause de l'esclavage; son bonheur, il le trouve dans le peu de liberté qu'il rêve ou qu'il se donne. Le maître le sait bien. Quelle récom-
ETATS-UNIS D'AMERIQUE. m
pense promet-il à l'esclave au bout d'une vie de dévouement ? La liberté.
Au surplus, n'y a-t-il pas dans toute celte discussion une confusion véritable ? Nous comprenons-nous bien et parlons-nous des mêmes choses? Être heureux ^ être libre, est-ce que ces mots sont synonymes? Je vous dis que l'esclave doit être libre, et vous me répondez qu'il mange, qu'il dort, qu'il boit, qu'il danse, qu'il est heureux. Je vous parle de la liberté qui est le bonheur de l'âme, et vous me parlez de la jouissance qui est la servitude des sens. Je vous parle droit d'aînesse, et vous me répondez plat de lentilles !
Cessons ce malentendu. Ah! que l'esclave ne s'attende pas, s'il devient libre, à être riche, à être oisif; la liberté, c'est l'effort, la peine, la lutte; s'il aime mieux être pansé toute sa vie comme un bœuf, qu'il reste à l'étable. Ou plutôt ne dégradons pas ce beau nom, le bonheur. Tous les paysans de la France ne sont pas nourris comme les esclaves; beaucoup d'entre eux souffrent et se plaignent: sont-ils donc moins heureux? Comparons :
Pauvre Jacques va au sillon ; il se courbe, il sue, il s'épuise, il gagnera quarante sous ; demain le travail manquera^ l'impôt sera exigible; la maladie menace, la vieillesse approche. Oui; mais le travail revient, le voisin donne un peu d'aide; puis, pauvre Jacques a une chaumière à lui, il pense à l'agrandir pour ses enfants, car il a des enfants qu'il aime, une femme qu'il a le droit d'aimer et le bonheur de respecter; s'il se plaint, on le consolé; ses fatigues ne sont pas stériles, ses sueurs sont
fécondes, et à ses larmes de peine se joignent des larmes de joie.
Oncle Ned va au sillon; il se courbe, il sue, il s'épuise, il n'est pas payé; mais il mange, il boit, il est soigné, il ne craint pas l'avenir. Oui ! mais tous les jours même pitance, même sort; si le ciel est sans nuage, il est sans rayons, morne, impitoyable. Ned a des enfants : on les vendra; une femme : est-elle à lui seul ? Comment serait-il heureux, il ne peut rendre heureux personne ! S'il se plaint, on le fouette; s'il danse, c'est qu'il a perdu le secret des larmes; s'il croit au ciel, c'est avec l'espoir de n'y pas rencontrer les blancs; s'il n'y croit pas, quelle est sa vie ! Sa seule ressource est d'être un saint ou un ivrogne; sort horrible, s'il y pense; abject, s'il parvient à n'y plus penser.
La sultane du harem est aussi plus heureuse que la femme du village; elle dort, elle est servie, elle repose nonchalante et doucement couchée. La pauvre femme souffre, travaille, enfante sur une crèche, veille, pleure bien souvent. Quelle distance! couche honteuse! nobles entrailles ! repos ignoble ! saintes fatigues !
Le bonheur, c'est le devoir, l'amour pur et la liberté; il est tout en notre âme, et le bonheur de bien dîner n'est que la félicité du ventre et la volupté des pourceaux.
Alléguera-t-on que tous ces raisonnements sont bons pour un citoyen français qui va à l'école et lit les journaux, nullement pour un misérable noir? qu'il est ridicule de plaindre celui qui ne se plaint pas?
Il ne se plaint pas! Êtes-vous bien sûr d'écouter ses doléances avec une bonne volonté fort attentive? Ce que
Toreille de Thomme n'entend pas, celle de Pieu le recueille. Servons un instant d'écho à ce que les noirs euxmêmes pensent de leur sort.
Tout prisonnier songe à s'évader, tout esclave pense à s'enfuir : un certain nombre y réussit, et le Canada contient ainsi 40,000 à 50,000 noirs, presque tous échappés des États-Unis ; ils s'établissent à Sainte-Catherine, à Toronto et dans d'autres villes.
On a composé un livre infiniment curieux de récits écrits sous la dictée des noirs réfugiés au Canada ^ Je traduirai quelques-uns de ces récits :