L1VRE PREMIER
COLOMKS FltANCAISKS
CJ! AIM i U i; P It E M I E H
L' ABOLITION DE L'ESC LAVAGE PAR LA CONVENTION ET LE RETABLISSEME.NT DE L'ESCLAVAGE PAR LE CONSUL AT
E;» i-i so*
L'histoire des colonies franchises est bien connue; mais on aime a Toublier, car elle est triste. II ne nous reste (jue les debris de notre ancienne splendeur. La guerre do la succession d'Espagne nous a coute le Canada, Terre-Neuve, 1'Acadie, labaied'Hudson (1 713) ; la guerre de Sept-Ans, la Louisiane ( S 763), un instant retrocedee a la France (1800), puis vendue par elle (1803); la Revolution nous a coute Saint-Domingue; les guerres contre l'Europe Sainte-Lucie, Tabago, les Sechelles, Tile de France, le territoire de nos possessions indiennes.
Depuis son occupation (1635), la Martinique a ete* cedee a deux Compagnies; prise en 1762, rendue en i. I
1765; prise en 1794, rendue en 1802; prise en 1807; prise en 1815. La Guadeloupe a passe par les mains de troisCompagnies (1626-1642), a ete vendue pour soixanie mille livres tournois et une rente de six cents livres de suere au marquis de Boisseret, rachetee pour cent vingtcinq mille livres par Colbert, attaquee trois fois infruetueusement par les Anglais (1666, 1691, 1705); prise en 1759, rendue en 1765 ; reprise en 1794, recouvree bientot vaillamment, perdue de nouveau en 1810, cedee a la Suede en 1815, rendue en 1814, reprise en 1815. Plus heureuse, Bourbon, demeuree un siecle entre les mains de la Compagnie des Indes, puis reunie a l Etat (1767), a su se gouverner librement pendant la Revolution, mais a ete prise en 1810 avec Maurice, et rendue seule en 1815.
Depuis cette epoque, depuis le moment ou la metropole retrouva le meme jour la liberte et la paix, une preoccupation mieux dirigee de la grandeur nationale, une emulation plus vive des forces etrangeres, la puissance vivante des plaintes portees par la presse et par la tribune aux oreilles des rois, ont eontribue, non moins que le devel'jppement des communications et les progres de la marine, a rendre aux colonies un peu de favour et de prosperite. Nous devons au gouvernement constitutionnel l'Algerie, la plus belle colonie dumonde, nous lui devons nos possessions du canal de Mozambique, Mayotte, Nossi-be, Sainte-Marie de Madagascar, etcelles del'Oceanie, Taiti, les Marquises, la Nouvelle-Caledonie, points interessants pour nos stations, nos echanges et nos missions. La continuation des memes vues nous vaudra
COLONIKS FRANCAISES.
roccupation de Touranne et de Saigon dans Tempire d'Annam, et la consolidation de notre puissance au Senegal. Nous sommes enfin redevables au meme regime d'une serie de mesures qui ont developpe ce qui nous reste de nos colonies d'Amerique, la Martinique, la Guadeloupe , la Guyane, et la belle colonie africaine, Tile Bourbon, a laquelle on a laisse sans raison ce nom inexact et insignifiant, la Reunion.
Malgre tous ces progres, nos possessions maritimes sont peu de chose. L/Angleterre, sans compter les Indes, possede trente-sept colonies, habitees par pres de 4 millions de sujets. La France, TAlgerie misea part, possede quatre colonies etquatorze stations secondaires, occupees sur une etendue de moins d'un million J'hectares, par moins de 600,000 habitants, en tout le territoire de trois grands dipartements et la population de trois pelits.
L'histoire ihterieure de ces possessions offre uu a spec I non moins desolant que les annales de leurs conrjueles. Latheoriedes colonies est fort belle : filles des plus grand es nations, points d'appui de leur influence, intermediaires du commerce universel, jalons de la civilisation planles au sein des mers, phares dissemines fie la religion et du progres, les colonies modernes, stations de nos flotles, sont elles-memes comme des flottes a l'ancre, deployanl aux extremilesdu monde le pavilion de l'Europe et l'etendard du christianisme. Helas! les faits ne reproduisenl pas fidelement celte belle vision de Tesprit politique. On trouve en general, a Torigine des colonies, deux hornmes, un flibustier et un missionnaire ; pour aller si loin, i) faut avoir le diable au corps, ou Dieu dans le coeur. Lors-
t ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.
qu'a ccs deux bommes se joint un Iroisieme, Tadminisfrateur, toutvabien : le premier subjugue, le deuxieme convertit, le troisieme fonde ; mais ce fondateur se fait le plus souvent attendre longtemps. Aussi !e debut des etablissements est un melange d'hero'isme et de desordre, de devouement sublime et de cupidile feroce. C'etait un heroique navigateur, ce d'Enambuc, cadet dePicardie, qui est le fondateur de la colonisation des Antilles* G'etait un courageux soldat que ce capitaine TOlive, qui, avec M. du Plessis, demanda en 1855, aux Seigneurs de la Gompagnie des lies, commission pour occuper la Guadeloupe. Mais on sait avec quelle barbaric, apres la mort de son compagnon, il se rua surles paisibles Garai'bes, leur declarant, ditle recit incdit d'un missionnaire', une guerre autant injusteque konteuse, et par ainsi empeschant notre principal dessein, qui n'estoit autre que la promalgalion de rEvangile, et V iducation de ce pauvre peuple. G'etait un saint que cc P. Raymond, dominicain comme Lascasas, qui fit tons ses efforts pour detourner ce detestable desse in, et enjingaigna hint M. de r Olive ) qu'il luy fit promettre et mcmcjurer quJil ne feroit aucun tort aux Sau wyes si auparavant il nestoit aggresse, puis, se yoyant trompe, fut troucer le gouvemeur et hi remonstrer avec an zble qui ne fat pas gouste qitil n'esloit pas permis de [aire la guerre sans subject d une nation libre non phis que de hii ravir ses biens injiistement. Mais le soldat Tempo rLi sur le missionnaire.
1 Manuscrit curieux achete par Pautcur a la ventede la collection Erdeven, p. 52, 40. — Voyez aussi YHistoire yenerale des Antilles, dn reverend P. du Tci'lrc, des Frercs-Precheurs, 1054.
L'extermination des indigenes, e'est presque en lous lieux la premiere page de F occupation des colonies. L'exploitation rapace du sol par les occupants, par les Compagnies, par les gouverneurs, est en general la seconde page.
Heureuses ces possessions lointaines, lorsque la metropole ne les exploite pas a son tour comme un egoiste proprietaire de fermes eloignees, qu i en tire tout ce qu'il peut, se plaint de ce qu'elles coutent, et s'y fail represenler par un regisseur sans entrailles; heureuses lorsqu'elles regoivent un veritable administrateur, tels que furent aux Antilles M. de Poincy, a Bourbon M. de la Bourdonnaye, M. Poivre, M. Desbassayns de Richemont, a la Guyane M. de la Barre ou M. Malouet, et des habitants humains et intelligents! Mais la plupart de ceux-ci ne sont venus desi loin que pour faire fortune a tout prix. Aussi voit-on les colonies, a cote de families intelligentes et respectables, servir de nids a des corsaires enrichis par la rapine, ou abriter des prisons sans murailles, manufactures odieuses produisant pendant dessiecles du tabac, du coton, du sucre, et consommant des esclaves.
Comme TAngleterre, la Hollande, TEspagne, le Portugal, comme toutes les nations, presque aussitdt qu'elle eut des colonies, la France eut des esclaves. Elle les recruta, comme toutes les nations, par I'infame pratique de la traite. Ce trafie fut non-seulement tolere, mais encourage, favorise, consacre par des traites. Le 27 aout 1701, leroi trh-chretien recoitdu roi Irk-catholique le monopole de la traite pour dix ans , et les deux rois prennent dans Taffaire un interel personnel d'un
quart1. En 1784, une prime estaccordee a la traite par arret du Conseil.
Passons vite sur ces honteux details et sur Phistoire de Pesclavage dans les colonies franchises , puisqu'il est aboli, puisque le bien l'a emporte sur le mal. L'hurnanite, qui, sans beaucoup avancer, marche vile, ne s'arrete pas volontiers aux details; quand un progres est accompli, elle cldt en quelque sorte le compte et passe a un chapitre nouveau. Elle regarde aux resultats plutdtqu'aux moyens; c'est ce qui fait trop souvent l'injuste popularity des despotes, et la fausse grandeur des puissants juges a distance. Pour les hommes, le missionnaire el le negrier reposent an sein d'un egal oubli. Sans doute, l'hurnanite a besoin <!e croire que le crime et la vertu ont re$u leur salaire; niais, ayant la conscience que cette distribution n'est pas remise en ses mains, elle oublie et elle passe. L'hisloire, comme toutes les sciences; suppose Dieu; sansDieu, elle n'a pas de conclusion, pas de moralite. Pour lui, rien n'est petit, rien n'est oublie. 11 salt, il a vu, il a compte, sur les rivagesafricains, sous le pont des navires, derriere les murailles silencieuses, les crimes du marchand, les larmes de Pesclave, les rigueurs du maitre, aussi bien que la priere d'une ame ignoree, la bonte paternelle de nombreux maitres, le zele obscur d'un missionnaire, le cri d'une conscience libre, le don d'un coeur genereux, 1'humble travail de l'ecrivain, la courageuse perseverance del'hommed'Etat.
Laissons face a face avec Dieu tout le passe de cette
1 Archives du minister* des affaires etrangeres.
COLONIES FIUSCAISKS. 7
longuc el lamentable histoire, et ne racontons que le denoument qui la termine et les consequences qui lui survivent.
Les premieres lois en Europe qui aient frappe Teselavage partirent de la France,ellesfurentenFrancer<Euvre de la Revolution 1 , oeuvre qui porte la marque de la plupart des actions de cette epoque, oeuvre trop differee d'abord, Irop precipitee ensuite, arret de la justice execute par la violence.
L'Assemblee constiluante n'osa rien, TAssemblee legislative ne put rien, la Convention risqua tout2; la limidite de la premiere assemblee fut aussi desastreuse que Tardeur de la troisieme. Les colonies regoivent dela metropole leurs deslinees toules faites; trop d'indecision ou trop de violence s'y traduisent par d'egales calamites.
Devant l'esclavage, l'Assemblee constituante, si abondante pourlant en grandes ames passionnees pour la justice, ne sut quereculer comme devant un abime. Elle craignit de toucher a ces societes lointaines et singulieres, dont on ne parlait qu'avec effroi. A entendre Malouet, Maury, Barnave, la liberie, c'etait une guerre civile avec la peau pour cocarde ; c'etait, par la defaite de la race blanche, la rupture du lien qui unissait les colonies a la
1 Avant les lois, dc nol)les exemples avaient etc donncs. En 1785, le general Lafayette avait envoye a Cayenne un M. de Richepray, pour aclieter une terre ct la reparlir entre les noirs; il s'etait entendu pour cela avec les nrissionnaires du Saint-Esprit. Une lettre du marechal de Castries, en date du 6 juin 1785, prouvait que le roi Louis XVI avait donne Tordre de faire des essais seniblables.
2 Voyez r excellent travail puhlie dans la Revue coloniale, 1850, t. IV, sere ne, p. 149, sous ce titre : Les Colonies et les Assemblies de la Revolution (4789-1802), par M. Maurel-Dupeyre.
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metropole. Partagee entre la justice et la frayeur, l'Assemblee avait decide par un decret du 8 mars 1 790, et une instruction du 28, que les Colonies continueraient a vivre sow le rrfjime de lois particulures} et feraient connaitre leurs voeux par l'organe des Assemblies coloniales, auxquelles seules apparliendrait i'initialive des lois concermnlYitatdespersonim. L,article4derinstructionportait: « Toutcs persfuincii, agees de 25 ans accomplis, proprietaires d'immeubles, ou, a defaut d'une telle propriety, domiciliees dans la paroisse depuis deux ans et payanl une contribution, se reuniront pour former l'Assemblee paroissialc. » Cette assemblee nommait l'Assemblee coloniale.
L'abbe Gregoiredemanda si cesmots, loulespeisouiu's, comprenaient les hommes de couleur. Charles de Lamelli s'cmpressa de dcmander que l'Assemblee format la discussion sur cette proposition indiscrete, et il fut ainsi fait.
Dos troubles san giants aux colonies furent le resultal do cette ambiguite, (jue les blancs interpret erent contre les noirs libres, et queceux-ci invoquerent. L'Assemblee s'en emut. Au nom du Com ite des colonies, Barnaveproposa qu'uneongresde vingt-neuf commissaircs, nommes par les assemblees coloniales, sereimitdans la petite ilede Saint-Martin pour trancher la question. C'etaitremettre les droits des noirs a la decision d'un congres de blancs. Une discussion passionnee sur l'esclavage sorlit de cette proposition incidente, el dura trois jours. A van I de terminer sous l'impression d'un discours de l'abbe Maury, qui fit entrevoir la pertc des colonies le jour ou ccsserait la domination des blancs, l'Assemblee decreta 1 articlcsuivant :
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c< L'Assemblee deerete, comme arlicle constitutionnel, qu'aucuneloi sur l'etat des personnes nort litres ne pourra etre faite pour les colonies que sur la demande formelk et spontanee des assemblies colon iales. »
Moreaude Saint-Mery, depute dela Martinique, avait propose de dire nettement : l'etat des csclaves; Robespierre s'y opposa ; on hesita entre cnltimtevrs, hommes charfjCH de la culture, ceux dont les bran sont employes a la culture, on revint au mot personnel von libres.
Pareil silence avait desarme, quatre annees avant, sur un autre continent, les scrupules des redacteurs de la Constitution des Etals-Unis. On n'osa pas direqu'il y avail des esclaves, et on n'osa pas dire qu'il n'y en aurait plus. On abolitle mot, on n'abolit pas la cbose.
Rassurie, F Assembles eons titu ante reprit la deliberation sur les droits des hommes de couleur libres, et, apres plusieurs jours, el levota, lei 5 mai 1791 , Particle suivant:
« L'Assemblee deerete qu'elle ne deliberera jamais sur l'etat des gens de couleur qui ne sont pas ties de pere et meres libres, sans le voeu prealable, libre el spontane, des colonies mais que les gens de couleur ties de pere et mere libres seront admis dans loutes les assemblies paroissiales et coloniales futures, s'ils or.t d'ailleurs les conditions requises. » A Saint-Domingue, les blancs resisterent ; a Paris, les deputes des Colonies declarerent qu'ils s'absliendraient desormais, que ledecretdu 8 mars 1790 etait viole. L'Assemblee, troublee de sa decision, arrela qu'elle sera expliquee par une instruction, etcetle instruction, red i gee par Dupont de Nemours, par une lache et hypocrite timidite, declara que le decret du 15
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mai, bien loin dc violer le decret du 8 mars, en rcstreinl 1' application aux hommes de couleur nes de pere et mfoe lihres; Finslruction est adoptee le 29 mai et va porter aux Colonies les jyolonles de la metropole et la guerre civile. Elle devait couter Saint-Domingue a la France l.
Cinq mois apres, la constitution etant terminee, I'Assemblee constituante s'occupa de nouveau des Colonies, et, parle decret du 24 septembre 1791, elle reserva a I'Assemblee legislative le droit de statuer exclmivement sur le regime exterieur des Colonies (art. ler), abrogeant le decret du 15 mai, et laissantle regime interieur aux A.r3emblees coloniales, dont les propositions (art. 3) sentient portees direvtement d la sanction du roi, sans qu'aiicun decret anterieur put porter obstacle au plein exercice du droit conserve aux Assemblies coloniales.
Singuliere disposition, par laquelle I'Assemblee se destituait elle-meme! Elle l avait bien merite.
Mais elle leguait en mourant une situation impossible : aux Colonies, la division; a TAssemblee legislative, 1'im-
1 Les lioslilitcs rccommencercnt. En 1792, la Convention remit en vigueur le decret du 15 mai 1701 , et elle envoya a Saint-Domingue les commissaires Sanlhonax et Polverel. l/ilc fut cnsanglantee en 1790, 1791, 1792, par suite du conflit entre les hlancs et les hotnmes de couleur libres, aides de part et iPautre par leurs esclaves, mais avant qu'il fut aucunement question d'alTranchir ceux-ci. C'est pour empecher que Pcffervesccnce ne gagnat les noil's esclaves, e'est pour retablir la tranquillite que Polverel se decida a annoncer remancipation, par une proclamation du 31 octobre 1795. Le decret de 1794 la confirma. Nul exces n'en fi t la suite pendant les annees 1795, 5796, ni de 1796 a 1802, sous la severe et intelligente administration de Toussaint-Louverture. (Voyez les Memoires de Clarkson et de Macauiay, stir les eve'nements dlla'ili, traduits cn 1835, Paris, Ilachette.) — Ainsi les troubles de Saint-Domingue eclaterent dc 1790 a 1792; P emancipation n'y futprononcee qu'a la fin de 1795; e'est done une erreur d'attribuer le desordre a Pabolition dc Pesclavace.
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puissance d'intervenir. Heureusement, pendant que cet etat de choses intolerable provoquait dans PAssemblee des debatsenflammes et steriles, un meilleur esprit prevalut aux colonies, el, le 20janvier 1 792, un congres de commissaires de la Guadeloupe, la Martinique, Sainte- Lucie et Marie-Galanle, se reunit a Port-Royal, et decida que, contrairement au dernier decret de la Constituante, les liommes de couleur seraient admis, au meme titre que les blancs, dans les assemblies electorates. Meme concordat fut accepte a Saint-Domingue. L'Assemblee legislative re§ut des Colonies l'exemple, au lieu de le leur donner, et elle abrogea le decret de la Constituante par un autre decret du 24 mars 1792, qui accordait les droits politiques a tous les hommes decouleur libres,sans distinction.
Par une loi du 11 aout 1792, PAssemblee legislative supprima la prime accordee, en vertu d'un arret du Conseil de 1 784, a la traite des noirs. La Convention renouvela cette suppression par un decret du 27 juillet 1 793, rendu sans discussion, sur la proposition de Gregoire.
Mais Pesclavage subsistait encore dans les colonies.
Non-seulement Pesclavage subsistait, mais, bien loin (Pameliorer le sort dePesclave, les agents superieurs de la Republique entendaient eteindre et etouffer tout ce quipouvait le preparer a devenir homme libre. Qu'on lise une instruction inedite1 du capitaine general de la Martinique et de Sainte-Lucie, en date du 19 brumairean II2 :
1 Communiquee par M. Margry, coiiservateur des archives des colonies.
2 Le timbre de la piece porte la France aupres d'un palmier, derriere |e<juel est le soleil ; elle est enfourec d'attributs divers et tient tine balance en main ; un cote Temporte.
AltOMTION DE I/ESCLAVAGK.
« AU FORT-DE-FRANCE, LK 19 BRUMAIRE AI\ U DE I.A KEPUBMQl K
FRAKCA1SE.
« Le capitalne general de la Martinique et Sainte-Lucie,
« Au commissaire du gouvernement pres le tribunal d'appd seant au Fort-de-France.
« Le gouvernement Iraneais a reeonmi, citoyen commissaire, quo les systemes philosophiques surla necessite d'elendre et de generalise!' I'instruction, convcnables sans doute \\ 1' education d'un peuple libre, sont incompatibles avec l'existence de nos colonies, qui repose sur I'esclavage et la distinction des couleurs. En consonant a la Martinique le regime et les loisde 1789, il a implicilement proscrit tout ce qui tend a renverser l'anciennc organisation coloni ale, soit par la force pbysique, soit par 1'opinion. Or une experience deplorable a prouve que l'abus des lumieres est sonvent le prineipc des revolutions, el que lignorance est un lien necessiire pour des hommes enchaines par la violence 6u fletris par les prejuges.
« Ce serait done une imprudence bien dangcreuse de lolerer plu> longtemps dans la colonic des ecoles pour les uegres et pour les gens de couleur. Qu'iraieiu-ils apprendre dans ees etablissemenls? lis u'\ puiserout pas les connaissanees superieures qui fbnUle Ihomme eclair*' le premier esclave de la loi; et leur intelligence, enorgueillic d'une instruction imparfaite et grossiere, leur representee sans cesse le regime colonial comme le code dela tyrannie et de l'oppression.
« Ces idecs, longtemps repandues par des homines perver s ou (rompi's, out sufti pourdetruire no ; etablissemenls les plus florissa nts, et la sagesse d'un gouvernement reparateur, qui veillo sur la preterite de la Martinique, ne doit pas y laisser subsister le foyer d'une lumiere trompeuse, qui rallumerait tot ou tard l'incendie d'une revolution.
« J'ai done juge necessairc, et je vous ordo inc c \ pre -seme nt, citoyen commissaire, de faire fermer toutes les ecoles publiquesou sont
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admis les negres et les gens de couleur. Je previeus le prefet colonial de l'ordie que je vous donne a cet egard, et je me concerterai avec lui s \ir ies mesures qui doivent en assurer et legalise!* l'execution. i J'ai rhonneur de vous saluer.
« Signe : Villaret.
« Pour copie. »
Cette piece, fort curieuse, est du 19 brumaire an II. C'est le 16 pluviose de la meme annee, presque au meme moment, que, dans le sein de la Convention nationale, Tabolition de 1'esclavage fut decretee par acclamation, maispar surprise.
Le 4 fevrier 1794 (16 pluviose an II), un depute de Saint-Domingue, homme de couleur, vint exposer aux representants du peuple les souffrances des esclaves et lours reclamations.
<x Je demande, s'ecria Levasseur (de la Sarthe), que la C onvention, sans ceder a un mouvement d'enthousiasme bien naturel cependant dans une telle circonstance, mais (idele aux principes eternels de justice et d'egalite qu'elle a eonsacres, fidele a la declaration des droits de I 'homme, decrete des ce moment que l'esclavage est aboli sur tout le tcrritoire de la Republique. »
Lacroix (d'Eure-et-Loir). «En travaillant a la Constitution du peuple frangais, nous n'avons pas porte nos regards sur les malheureux hommes de couleur qui gemissaient dans 1'esclavage en Amerique, et la posterite pourra nous reprocher cet oubli, qui, tout involontaire qu'il est, n en est pas moins coupable devani la philosophic... On aurait beau dire que nous ne reconnaissons pas d'esclaves en France, n'est-il pas vrai que
nous laissons dans Tesclavage des hommes sensible* el braves j qui on t reconquis leurs droits? Vainement aurionsnous proclame la liberte et Tegalite, s'il reste sur le territoire de la Republique un seul homme qui ne soil pas libre comme 1'air qu'il respire, s'il existe encore un eselave ! Proclamons la liberte des hommes de couleur !
« Donnez ce grand exemple a l'univers ; que ee principe, consacre solennellement, retentisse dans le c<sur des Afrieains enchaines sous la domination anglaise et espagnole: au'ils sententtoute la diffnite de leur etre. qu'ils Garment et viennent augmenter le nombre de nos freres et des seclateurs de la liberie universelle ! »
Levasseur veutinsister et developper sa motion : « President, s' eerie Lacroix, ne souffrez pas que la Convention se deshonore par une plus longue discussion. »
Levasseur demande que sa proposition soit mise aux voix sur-le-champ.
L'Assemblee entiere se leve et vote par acclamation.
Le president prononce Tabolition de l'esclavage.
Aussitot les cris de Vive la Republique I Vive la Convention nationale ! eclatent dans toute la salle. Les deputes de Saint-Domingue sont conduits par Lacroix au president, qui leur donne le baiser fraternel au nom de touslesFrangais; ils le regoivent ensuite de chaque re-
presentant. Cette scene se repete dans les tribunes; les eitoyens, hommes de couleur, sont embrasses par leurs nouveaux freres; des larmes de joie sont dans tous les yeux : Vive la liberte! est dans toutes les benches.
Un membre demande qu'un aviso soitexpedie sur-lechamp pour porter aux colonies 1'heureuse nouvelle.
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Danton se leve : « Representants du peuple francais, jusqu'ici nous n'avions decrete la liberie qu'en egoi'sles, pour nous seuls : mais aujourd'hui nous proclamons a la face de l'univers, et les generations futures trouveront leur gloire dans ee decret, nous proclamons la liberie universelle ! La Convention nationale a fait son devoir.
« II existe etttre l'esclavage et la liberte un passage deiicatet uiffic& afranchir. On vous propose d'envoyer sur-le-cbanrp xan ptiso pour faire connaitre la loi bienfaisante que vous rendue ; j© ■•■m'y oppose, et je demande le renvoi de cetie proposition an Gomite deSalut public, qui vous presentera ses vues; mais que le rapport soit fait promptement et qu'on lance la liberie sur les colonies avec les movens de la faire fructifier...
« Citoyens, cyest anjourd'hm que V Anglais est
mart I (Vifs applaudissements.) Pitt et ses com plots sont dejoiies! L'Anglais voit s'aneantir son commerce! La France, qui jusqu'a ce jour avail pour ainsi dire tronque sa gloire, rejirend enfin aux yeux de l'Europe etonnee et soumise la preponderance que doivent lui assurer ses principesj son energie, son sol et sa population ! Activite, energie, generosile, mais generosite dirigee par le flambeau de la ranon, et regularised par le compos des principes, etvousassurerez a jamais la reconnaissance de la posterite ! »
Lacroix propose la redaction suivante :
La Convention nationale declare aboli Vesclavage des nbgres dans toutes les colonies : en consequence, elle dkreteque tous les hommes, sans distinction de couleur, domicilies dans les colonies, sont citoyens fran$ais, et
!<> ABOLITION 1)E L'ESf.LAY AGE.
jouiront de tons les droits assures par la Constitution.
Rertvoie m Comite du Salut public pour hi [aire incessammenl tin rapport sur les mesures d prendre pour I 'execution du decret.
Le decret est vote a 1'unanimite1.
Otez de cette page, detachee du Moniteur, des traits odieux ou ridicules, et l'emphase de mauvais gout habi- I uelle aux violents dateurs de la Convention, et a l'epoque tout entiere; otez hommes semibles et braves, Youbli ampable devant la pliilosophie, Yappel aux amies, les sectateurs de la liberie umverselle, le compas desprincipes el le flambeau dela raison, etil reste dans cette impetueuse explosion de passions nobles melees a des passions grossieres une scene pourtant touchante el grandiose, je ne dis pas grande, parce que Dieu n'y parait pas, et qu'au moment ou les hommes s'embrassent en freres ils nevoient pas la main de leur commun Pere, et ils ne prononcent pas son nom.
IjAmjlau est mortl s' eerie Danton. 11 se mole done a une emotion d'humanite un cri de guerre. En effet, on avait annonce a la Convention que les Anglais venaient de s'emparer de la Martinique et de la Guadeloupe, nouvelle peu prematuree; car les Anglais atlaquerenl la Martinique le 5 fevricr, la veille de la seance de la Convention, se rendirent maitres de la Martinique, bravenient defendue par le general Rochambeau, le 22 mars 1 794, et de la Guadeloupe le 2 1 aviil 1 794.
1 Choix de rapports, opinions et discours prononces a la tribune nationale depuis 1789. Paris, 1821, t. XIV, p. 425.
On sait que la Martinique resta huit annees sous la domination anglaise, jusqu'a la paix d'Amiens, en 1802; ledecret d'a-bolition de I'eselavage n'y fut pas memeintroduit.
L'ile Bourbon et Tile de France, au contraire, ne tomberent entre les mains des Anglais qu'en 1810. L'Assemblee coloniale de Bourbon avait, des le 8 aout 1794, pour diminuer les chances de trouble, defendu l'introduction des noirs de traite. Le decretdela Convention fut connu a la meme epoque, mais il ne fut meme pas publie, et, en 1796, le pouvoir executif de la Republique franchise ayant envoye deux agents, les citoyens Bacot et Burnel, pour publier le decret d'abolition, la populat ion toutentiere s'opposa a leur debarquement : ils ne furent pas mieux recjus a Port-Louis qu'a Saint-Denis; ils durent renoncer a leur mission, et, pendant six ans, jusqu'a Tarrivee du general Decaen, au nom des consuls (1805), les deux iles, avec des alternatives de calme et d'agitation, de prosperity et de souffrance, se gouvernerent elles-memes, sans cesser d'etre fideies a la France', sans que les blancs aient eu a subir aucune violence de la part des esclaves noirs, que Ton organisa en compagnies destinees au maintien de Tordre2. Or, pourne parier quede Bourbon , il n?y avait que seize mille blancs en face de quarante-quatre mille huit cent sept noirs.
La Guyane fut plus malheureuse. Aucun essai de co-
1 En 1 <S1 0, un parti proposa de proclamcr rindepcndance et de reclamer la protection des Anglais. Ce projel fut vigourcusement et vietorieusement coinbaltii par un jeunc ofticier qui devait un jour etre en France president du conseil des ministres, M. Joseph de Villelc.
2 Revue coloniale, 1844. t. IV, p. 52 i : Notice, par M. Yo'inrl; 1840, t. VIII, p. 20 : Notice, par 31. Pajot; 1858, t. XX, p. 47 : Notice, par M. Hoy.
18 ABOLITION DE I/JSSCLAVAGK.
lonisation n'avait reussi depuis deux siecles dans cette colonie immense, mais toujours deserte, malgre de ma- . gnifiques elements, et ou seize mille hommes habitaient dix-huit mille lieues carrees. Elle avait prospere, ouentrevu du moins Tespoir de la prosperity, a la fin du dix-septieme siecle, sous M. de la Barre; a la fin du dixhuitieme, sous M, Malouet. Mais, depuis 1778, elle avait perdu, avec cet habile administrateur, le meilleur element d'un avenir toujours retarde, lorsque la Revolution, representee par un neveu de Danton, Jeannet, mit ses esclaves en vagabondage, ses pretres en prison et en exil 1 ses proprietaires en faillite, et ne lui apporta, au lieu de capilaux, que des deportes politiques. On a beaueoup repete que la Guyane avait alors cte ruinee par l'abolition de Teselavage2, proclamee, sans precaution, par Jeannet, le lendemain de l'arrivee de la fregate qui apporta le decret. Le seul survivant, en 1834, des deportes sans jugement du 18 fruetidor an V, M. le marquis de Barbe-Marbois, nous a donne les vraies raisons de la mine de la colonie, qu'il habitait alors (1797) :
« Tous les frais de Y administration de la Guyane frangaise etaient, sous la monarchic, payes avec les fonds envoyes annuellement de France. . . Cayenne coinmen^ait a sortir de sa langueur, quand tout a coup l'affranchissement des esclaves arreta cet essor ; la France ayant cesse
1 Memoire inedit sur Vhistoire des missions aux colonies, p. 286. Archives du seminaire du Saint Esprit.
* Voyez le temoignage de M. Vidal de Lingendes, qui cite un ecrit de de M. Arraand Aubert, que nous n'avons pu retrouvcr (Proccs-verbaux de In commission de 1839, p. 155.) V. aussi Observations sur la colonie de la Guyaneet surles negres, par J.J. Ayrae, ex-legislateur;!Iambourg, 1800.
COLONICS FRANCAISES. 19
a In mSme epoque de payer le subside, ces deux causes concoururent a plonger la colonie dans la detresse. Les colons avaient renonce aux travaux necessaires a la prosperity des jeunes colonies1 »
De 1800 a 1809, les colons se firent corsaires et s'enrichirent. En 1809, la Guyane, attaquee par une expedition anglo-portugaise, tomba et resta pendant huit ans entre les mains des Portugais.
Pendant que les noirs, a Bourbon, bien loin de se revolter pour saisir la liberie inscrite dans la loi, aidaient a la defense de ceux qui leur dissimulaient cette loi, a la Guadeloupe, ils versaient leur sang pour l'independancedu territoire national. Le 21 avril 1794, les Anglais s'emparerent de File. Le 2 juin, les agents de la Convention, Victor Hugues et Pierre Chretien, paraissaient en vue des cotes de la Grande-Terre avec deux fregates, un brick, cinq transports et douze cents hommes. Pouvant communiquer avec la terre, ils lancerent le uecret d'abolition de Tesclavage, avec une proclamation ardente. Le 7 juin, les esclaves accoururent, et, apres sept mois de luttes hero'iques, les Anglais durent cedcr devant cette quinzieme armee de la Convention2. La cclonie etait sauvee, mais ruinee; car avec la liberte entrait la revolution3, accompagnee de tous les exces produits par la double iyresse de Tindependance et de la
1 Journal (Tun deporte non juge. Didot, 1834, t. II, chap, vi, p. 103.
- Revue coloniale, 1844, t. II, p. 416; 1850, 2' serie, t. IV, p. 164.
3 J'indique les dates, les fails principalis, sans ecrire riiistoire dela Revolution aux colonies. Voy. Tom-rage si remarquable, si complet, si curieux, intitule : Histoire de la Guadeloupe, parM. A. Lacour, conseiller a la cour imperialc, et notammont le tome 1I\ liv. VI, chap. vi. (Basse-Terre, 1855 a 1860.)
i>0 ABOLITION 1)E L' ESC LAVA G K.
vicloire. La Pointe-a-Pitre eut son tribunal revolulionnaire. Quand la liberie en est \b, la dictature n'est pas loin, et, avec elle, la terreur, Tarbitraire violent, et 1c fardeau de ees lois sans nombre que la dictature invente et multiplie sans succes pour contraindre la seule force qui lui resisle et finit par la vaincre, la force des choses. Chretien ayant succombea la fievre jaune, Hugues, demeure seul maitre d'une ile bloquee par les Anglais, desertee par les habitants, et sans culture, entassa proclamations sur proclamations, ordonnances sur ordonnances. Les premieres ne parlent que de liberie et de bonheur; puis il faut defendre, sous peine de mort, de voler et arracher les vivres (13 juin 1794), ordonner le Iravail sous les memes peines (18 juin), embrigader les noirs, cquiperavec euxdes corsaires pourcapturer sur nier la nourriture que la terre ne produitplus, mais, par ees moyens violents, ajourner la famine sans ressusciler le travail, et en venir a mettre en requisition ces pretendus homines libres (28 aout 1795). En 1796, cultivateurs el cultures, batiments et bestiaux, etaient presque aneantis, et Victor Hugues, a bout d'energie et d'esperance, refusait de proclamer la Constitution. II ecrivait (9 aout) au ministre des colonies uneleltretriste et sensee ou se lisent ces paroles :
« Qui pourra contenir qu$tre-vin«t-dix mille in-
dividus forts et robustes, aigris par de longs malheurs? qui empechera les funestes effets de l'ignorancc et de I'abrutissement ou Tesclavage les a plonges? Sera-ce irois mille personnes, dont deux mille detestent autant l'ordre de choses acluel que le gouvernement republi-
COLONIES FKANCAISES. 21
cain? La Constitution, loin d'etre un bienfait pour la colonic;, sera sa perte.. . Ce n'est que par gradation que Yon peut amener ces infortunes a l'etat ou le gouvernemeni veut les appeler. »
Un nouveau gouverneur, le general Desfourneaux, parvint a ranimer le travail par une heureuse application du systeme du colonat partiaire (arrele du 10 fevrier 1798) et l'institution d'inspecteurs des cultures. Remplace a la fin de 1799 par divers agents du Directoire, il laissa la colonic dans un etat plus prospere, les prix releves, les biens nationaux affennes, la Constitution appliquee. Avec le Consulat commence le regime de la dictature militaire, precede du gouvernement provisoire d'un homme de couleur intelligent et ferme, Pelage (1801). Une emeute de consents et de noirs1 est l'occasion de la mise en etat de siege de la Guadeloupe. Les insurgessont juge? par un conseil de guerre. Le general Richepanse arrive en conquerant, prend militairement possession de la colonie2, et, des le debut, en reservanl aux blancs seuls le litre de citoyen (arretc du 16 jitillet 1802), en desarmant les noirs, en les obligeant a retourner aux anciennes habitations, il prelude clairemen I au retablissement de l'esclavage.
L'esclavage, et meme la traite, furent en effel retablis par la loi du 30 floreal an X.
On cherche en vain dans Timmortelle Histoire du Comulat et de V Empire, par M. Thiers, une trace de cette
1 Moniteur de Tan X, p. 291 : Rapport du contre-amiral Lacrosse.
2 Moniteur de Tan X, p. 22, et 25 mcssidor; Rapport du 5 et du 9 prairial, du general Richepanse. '
22 ABOLITION DE L'ESCLAVAGK.
lui odieuse. On aimerait a 1'effacer de cette grande annee 1802, qui vit le Concordat, le Consulat a vie, la paix iY Amiens. On ne comprend pas que Teselavage et la Iraite aicnt ele eerits de nouveau dans les lois de la France par la meme main victorieuse et sage qui, a la memo heure, rendait la religion a sa patrie, la paix a la ferre et a la mer, au commerce la Martinique, SainCe- Lucie, Tabago, Flle-de-France, la Reunion, l^s possessions de l'lnde. Mais le veridique et impitoyable Moniteur ren ferine cette page douloureuse 1. II nous apprend que, dans le cours de la session extraordinaire convoquee a l'occasion de la paix d1 Amiens, et qui dura du 15 germinal au 50 floreal, session dont le souvenir fut consacre par une medaille solennelle, session illustree par la paix, le Concordat, la Legion d'honneur, I'Universite et les projels du Code civil et du Code de commerce, a la seance du Corps legislatif, le 27 floreal an X, les conseillers d'Etat Dupiiy, Bruix et Dessoles, precedes d'un message des consuls, presentment le projetsuivant :
Art. I*'1'. — Dans les colonies restituees a la France, en execution du Iraite d' Amiens, on date du 6 germinal an X, I'esclavnge sera mainten u conformemcnt aux lois et reglements anterieurs a 1789.
Art. II. — 11 en sera de meme dans les autres colonies franchises au dela du cap de Bonne-Esperance.
Art. 111. — La traile des noirs el leur importation dans lesdites colonies auront lieu conformement aux lois et reglements existant avail t ladite epoque de 1789.
Art. IY. — Nonobstant toutes lois anterieures, le regime des colonies est soumis pendant dix ans aux reglements qui seront iaits par le gouvernement. . .
1 Moniteur du 28 floreal on X, p. 070.
COLOMKS FUAMjAlSKS. 23
« On sait, dil l'orateur du gouvernement Dupuy, comment les illusions de la liberie et de Tegalite ont etc propagees vers ces contrees loinlaines, ou la difference remarquable entre Thorn me civilise et celui qui ne Test pas, la difference des climats, des couleurs, des habitudes et principalement la surete des families europeennes, exigeaient imperieusement de grandes differences dans Felat civil et politique des personnes. . . Les accents d'une philanthropise faussement appliquee ont produit dans nos colonies l'effet du chant des sirenes : avee eux sontvenus des maux de touteespece, le desespoir et la mort. »
Mais il faut lire le rapport du Iribun Adeta la seance du 29 floreal comme un modele de declamation hypocrite1.
« II en est, dit-il, de l'esclavage comme de la guerre. Depuis longtemps les philosophes ont gemi sur la fureur qui altere les nations de sang... Cependant tous les peuplessefontla guerre. Quelle seraitla condition du peuple, qui, abjurant la guerre, renoncerait a fabriquer des armes, a s'en servir, a entrelenir une armee prete a le proleger ! En rompanl l" equilibre des forces qui le contre-balaiicenty ne deviendrait-il pas comptable envers les autres nations des maux que sa renonciation d Vwage tommim pourrait attirer sur elles, et ne s'exposerait-il pas lui-meme a tous les fleaux?
« Ce que je viens de vous dire de la guerre peut s'appliquer a Tesclavage. Quelque horreur qu il inspire a la philanthropic, utile dans rorganisalion actuelle des so-
* Moniteur clu 50 lloroal ft rhi !l prairial an \, p. 088, 080.
i>4 ABOLITION M) 1/ESCLAYAGE.
cietes europeennes, aucun peuple ne peut y renoncersans compromettre les in te rets des autres nations. On peut le regarder comme une de ces institutions qu'il faut respecter, lors meme qu'on voudrait s'en affranchir, farce qu'ellex hUeremnl la mrete deses vohivs. »
Puis le tribun Adet expose l'inieret des colons et Tinteret des noirs eux-memes. II repousse raffranchissement progressif aussi bien que raffranchissement immediat, parce que ce serait le signal d'une insurrection sanglante : « Laiseons au temps soul le soin de preparer et d'operer dans I'organisation colomale les changements que rbumanite reclame...
« Maintenant, mes collegues, je vais parler de l'importation des noirs aux colonies. Si vous vous portiez par la pensee sur les plages de l'Afrique, si vous consideriez les noirs attaches au sol qui les a vus naitre, separes de ceux que la nature les a appeles £ cherir, portant des yeux baignes de pleurs sur les rivages qu'ils vont quitter pour loujours, tourmentes par l'inquietude de 1'avenir, dechires par les souvenirs du passe, et bientot enfermes dans une prison flollanle ou ils ne respirent qu'un air brulant, vos coenrs so serreraient, et, n'ecoulant que la pitie, vous proscririez a l'instant meme la traile comme la plus barbare des institutions!
« Mais devez-vous, comme magistrate, vous laisser entrainer par un sentiment qui vous honore comme homines? Helas! non... Si un general, au moment de livrer bataille, a la vuedu sang, ccdait au mouvement de son ame, excusable aux yeux de rhomme prive, il ne le serait pas aux yeux de ses concitoyens, qui lui reproche-
raient une sensibilite mal entendue..* Vous sacriiiericz aux noirs les interets de voire pays, en detruisant une institution necessaire aux colonies, devenues elles-memes necessaires a notre existence !
« Bornons-nous a former des rmix pour que les Europeens sachent concilier leurs interets avec les devoirs de 1'humanite dans la traite des noirs. Quelque bornee que soit Intelligence des Africains, relalivement d nous; quelque difference qu'il y ait entre leur espece et Id notre, qu'on n'oublie jamais qu'ils sont des hommes.
« Quant au regime des colonies... reposons-nous avec con fiance sur le gouvernement. . . Chaque colonie deviendra bientot , par ses soins , une grande famille donl toutes les parties n'offriront plus au philosopbe, a Tami de Thumanite, que ces scenes touchantes de la vie pa- Iriarcale stir lesquelles Vhomme de bien repose avec tant de delices son esprit et son cwur! »
Le projet fut vote par le Tribunat a la majorite de cinquante-quatre voix contre vingt-sept, le jour memo ou fut proposee restitution de la Legion d'honneur.
A la seance du Corps legislalif du 50 lloreal1 Jaubert (de la Gironde), orateur du Tribunat, fut plussommaire que son collegue.
« Inexperience, dit-il, nous apprend quels sont les bras qui seuls peuvent etre employes a la culture aux colonies. Elle nous dit quels sont les etres pour lesquels la liberie n'est qu'un fruit empoisonne. Detournons nos regards des tableaux que ces idees nous rappelient...
1 MoniteuTy Paire 1015.
obeissonsa la grande loi des empires, a la nccessitc. troublous paste monde par des theories... »
« La liberie dans Rome, continua Bruix, s'entourait d'esclaves. Plus douce parmi nous, elle les relegue au loin. La difference de couleurs, de moeurs, d'habiludes, pourrait excuser la domination des blanes; mais la politique, le soin de notre grandeur, ei peul-etre de noire conservation, nous prescrivent de ne pas briser les chaines des noirs. »
Regnaud deSaint-Jean-d'Angely reprit : « L'humanite ne veutpasqu'on s'apitoie avec exaltation sur le sort de quelques hommes et qu'on leur procure des biens do litem en exposant une partie de l'espece humaine a des niaux certains et terribles... A Taide de la loi que vous allez voter > vous pouvez etre certains de la duree de la paix du monde. »
Le projet fut adopte par 21 1 voix contre 05. 11 rendait aux colonies1 trois choses, 1'esclavage, la traite, 1'arbitraire.
On aurait aime que la liberie des noirs fut menee au tombeau sans raccompagnement des phrases sentimentales et fausses qui avaient retenti huit ans auparavant sur son berceau. II faut rougir une fois de plus de reconnaitre le meme jargon au service d'au Ires pensees; on comprend, on partage le mepris que devaientinspirer au Premier Consul ces tribuns devenus courtisans. On vou-
* Les archives des colonies contienncnt les circulates qui accompagnercnt Kenvoi du decrct aux colonies. Elles sont du meme style que les discours qui precederent le vote. Elles appellcnt rumancipation une erreur philanthropique, unc mesure indiscrete.
COf.ONIKS FKAN5A1SKS. 27
drait supprimer de I'histoire cette loi, mais surlout les eommentaires ; on s'ecrierait volontiers : La Iraite, sans
phrases!
La loi, du moins, etait motivee par quelques raisons politiques,,
Lesesprils etaient surtout frappes de Exemple de Saint- Domingue, qu'on voulaitreconquerir, et le Jfoniteurjniblinit, a ce moment meme, les premiers rapports du general Leclerc et de l'amiral Villaret-Joyeuse, Mais pourquoi1 oublier que 1' insurrection etait due, non a Emancipation^ (ju'elle avail precedee, mais a la loiquidonnait aux libres de toute couleur les memes droits? Pourquoi oublier que le premier sang qui coula fut lesang des blancs verse par les blancs? La loi de la Constiiu&nle eommenw a perte de Saint-Domingue; la loi du Consulat la consomma ; Emancipation ne la causa pas, et aurait pu Empecher.
Les orateurs du gouvernement regardaient Esclavage comme necessaire a la surete des families, a leur comcrration, I'atTranchissement, meme progressif, comme devant etre le signal (rune insurrection. Nous Tavons vu, a Bourbon et a l'lle-de-France, les ncirs n'avaient pas meme profile de la liberte; a la Guadeloupe, ils avaient combattu pour l'independance de File. Tous ces reproches etaient calomnieux.
On alleguait 1'exemple de la Constituante, qui avail recule devant Emancipation. Triste exemple! tout le le desordra des colonies et la perte de Saint-Domingue eurent pour cause les hesitations de la Constituante. II etait malheureusement plus juste d'invoquer leslois de la Constituante pour confier au gouvernement le droit de
28 ABOLITION DE L'ESCLAVAGK.
regir les colonies par de simples reglements, droit que cette Assemblee avail donne an roi pour toutle regime interieur, reservant au pouvoir legislatif le regime commercial. La Convention avait exerce aux colonies, comme partout, le pouvoir absolu. La Constitution de Tan III avait assimile completement les colonies au territoire fran$ais et soumis leur existence aux memes lois que celles de la Republique. Plus sage, la Constitution de Tan VIII declarait que les colonies seraient regies par des lois speciales, mais des lois, et non des rbglements.
L'exemple de 1'Angleterre n'etait pas plus juste. Sans doute ce grand pays ne pensait pas a detruire l'esclavage, mais M. Pitt soutenait les perseverantes propositions de Wilberforce pour 1'abolition de la traile, ct Regnaud de Saint- Jean-d'Angely avait tort de dire que rajournement vote jusqu'en 1800 etait un renvoi dont la posterite seule etait destinee a connaitre le terme ; car ce terme, on le vit et on pouvait le prevoir, n'etait pas eloigne.
La verite, c'estque, entre les colonies qui nousetaient restees et celles qui nous etaient rendues, les unes avaient conserve Pesclavage, les autres l'avaient aboli ; le choix etait difficile- Accepter les chances d'une abolition complete, c' etait peut-etre aventurer le retour de l'activite commerciale, apres laquelle on aspirait si ardemment; c1 etait se charger d'une question lointaine , penible , complexe, dont la pensee seule etait faite pour lasser Timpalience du bouillant genie qui avait epouse une Creole, qui meprisaitles ideologues, s'irritait des petites difficultes, et n'aimait point a se laisser distraire du con-
tinent par les interets d'outre-mer. Seduit un moment par la grande pensee de restaurer la puissance coloniale et commerciale de la France l, il allait cependant bientdt prefererle systeme continental etmanufacturier, ildevait un jour vendre la Lousiane, qu'il avait recemment echangee contre 1 fitrurie, et deja il venait deceder la Trinite. II envoya Leclerc aS'aint-Domingue, Richepanse a la Guadeloupe. II retablit par la force et par la loi Fesclavage : s'il l'eutaboli, la posterite placerail cetle journee audessus de Marengo.
L' Angleterre ne voulut pas qu'on donnat prematurement a ses colonies 1'exemple qu'elle reservait plus tard aux notres. La Convention, en emancipant, avait entendu nuire a l'Angleterre ; en retablissant la paix, on retablit l'esclavage pour lui plaire.
Ainsi fut defaite par le Consulat Foeuvrede la Convention; la loi de 1794 marque d'un point lumineux une sombre epoque; la loi de 1802 souille d'une tache un moment incomparable.
Signal de nouveaux desordres aux colonies et de nouvelles rigueurs, celte loi venait recommencer le mal au moment ou il etait a peu pres repare ; il fermait une fois de plus ce cercle lamentable que suivent fatalenient leshommes, de l'oppression a la revoke et dela revolte a l'oppression; il punissait les esclaves de n'avoir pas su elre libres, com me les maitres avaient ete punis de n' avoir pas su etre justes, mais sans atteindre un autre coupable, la loi, dont les fautes avaient cause celles des
* Thiers, Histoire du Consulat, liv. XVI, IV" vol.
oO ABOLITION DE L'ESC LAVAGE.
hommes. II falluldes soldats, des menaces, des severites, pour retablir l'ordre, qui n'avait pas ete trouble par la liberte, ne l'oublions pas, a Bourbon et a la Martinique; il ne put etre retabli a Saint-Domingue, a jamais perdue pour la France1.
La Guadeloupe faillit avoir le meme sort : prise en 1810 par les Anglais, cedee auxSuedois (1815), rendue a la France, reprise, elle fut enfin restituee le 25 juillet 1816, trois mois apres la Martinique, rendue en 1802, reprise en 1807, rendue paries traites de 1815. Les memes traites nous restituerent Bourbon, qui, prise en 1810, nous revinten 1815, maissans File de France, apres avoir soutenu un blocus pendant les Cent-Jours, plutot que de se metlre sous la protection des Anglais. Depuis cette epoque, ces colonies purenl enfin jouir, avec la France, des bienfaits d'un gouvernement. regulier.
Mais il en fut de la liberte des esclaves com me de tant d'autres principes proclames au moment de la Revolution . Unefois repandus dans le monde, ces principes ne mourront pas, mais leur victoire sera contestee et laborieuse ; ils semblent condamnes a expier par de longs atermoiements les exces d'une explosion trop hative, et a s^n pu-
1 Le chef de brigade Navery ecrivaii de Saint-Domingue au minislre de la marine, le 42 ventose an XI * :
« Je previens le general Dugua que, quoique les negres fussent rentres au travail, ils me paraissaient bien decides a ne pas se laisser desarmer, paree qu'on voulait les tromper sur leur liberte... Jusqu'aux femmes, qui, prenanl leurs enfcnts par les pieds, en leur ecartant les jambes, me disaienl : « Voila « ce que nous leur ferons, nous les 4cartellerons plutot que de souffrir « qu'ils deviennent esclaves! »
* Archives coloniales, lettie indditc.
ritier par une sorte de penilence ; on n'y revient qu'a pas lcnls, on n'y porte la mainqu'en tremblant, jusqu'a ce que deux generations ayant emporte dans la tombe les defiances et les souvenirs de jours douloureux, le temps acheve d'effacer au front de la justice les souillures qui derobent encore apres un demi-siecle une partie de sa beaute.
C'est a l'Angleterre que passe desormais Thonneur de l'initiative dans le mouvement dont la France avait, ne l'oublions pas, donne le premier signal.