RESULTATS DE 1/ ABOLITION I)E L'ESCLAVAGE DAKS LI S COLONIES MALAISES
II n'esl pns un seul colon, il n'est pas un seui partisan de 1'esclavage, qui n'ait annonce, avec unc conviction profonde, que Temancipation produirait trois resultats :
La cessation du travail et la ruine complete des colonies;
Le retour des noirs a la barbaric par la paresse ; Le pillage et le meurtre.
Les conseils coloniaux repondaient par ces sombres pronosticsaux sages et lents preparatifs du gouvernement de Juillet1. Les ecrivains des colonies pretendaient, a tori, appuyer ces previsions sur les resultats de Tomancipation anglaise2, l'exemple de Saint-Domingue et les souvenirs de la Revolution. Le commerce des ports faisait echo a ces inquietudes, et, meme au moment ou 1'eman-
1 Rapport dcM. de Broglie, p. 10.
- Le Travail Hire et. le Travail exclave, pur M. Jollivet, depute, 1845.
1)0 AllOU'NOS DE l/KSCLAVAGE.
cipation elait deja decidee, on vit les menaces succeder a la resistance. c< Les ports n'armeront point pour la Reunion, et ainsi la colonie sera livree I la famine , » etait-il dit dans le Memoire adresse par la ville de Nantes an gouvernemenl provisoire1.
Ces prophetes sinistres devinaient mal l'ayenir; ils ne racontaient pas mieux le passe.
ML de Broglie avait parfaitement demontre que la production des colonies anglaises avait a peu pres diminue d'un quart seulement pendant les premieres annees de liberte, diminution explicable par bien des causes et compensee par la hausse des prix2.
« G'est une tres-grande erreur historique, repetait M. de Tracy en 1849% que d'altribuer la revolution de Saint-Domingue aux noirs : cesont les mulatres qui 1'onl faite, et ils l'ont faile pour entrer en possession desdroits politiques que leur accordail le decret de 1 791 , dont les blancs rejioussaientrexeculion. » G'est en 1791, 1792, 1793, que le sang a coule a Saint-Domingue; ce n'est qu'en 1794 que la Convention a aboli Tesclavage.
11 n'etait pas plus juste d'invoquer les souvenirs de la Revolution, qui avait commence par reduire les droits surlessucrescoloniaux&4 fr.25 c. les 100 kilogrammes, en augmentant de 10 a 14 fr. la surtaxe sur les sucres etrangers*, et avait fini par exempter le sucre colonial de tout impot (loi du 1 1 seplembre 1 795) . Nous avons ra-
1 Proces-verbaux de li coniniission de 1848, p. 93.
- Rapport, p. 25 et suixantrs.
r> Co .' mission coloniale, proces-verbaux, p. 29.
* Lois drs 15 et 29 mars 1791, Rapport de M. Rehic an conseil d'Ktat . 24juin 1850, p. 15.
COLONIKS FlUNCAISKS. 91
conte sommairement lcs evenements de cette epoque. On est surpris de trouver dans les Notices ofjiciellGa publiees par le ministere de la marine en 1840 cette affirmation: « La Convention proclama bientot la liberie des noirs. La guerre civile eclata dans ia colonie de la Martinique, le commerce tut interrompn, les cultures abandonnees, et des em igrations considerables eurenl lieu1. » On ne sail pas bien a quel moment ont pu se placer ces evenements funesles, car la Convention a abcli l'esclavage le 4 fevrier 1794, et c'est le 5 que Tile etait attaquee paries Anglais, qui y entrerent le 22 mars, en sorle que le deerel de la Convention n'y parvint jamais,
Cette maniere d'ecrire l'histoire du passe etait faite pour laisser douter de l'aptitude des colons a prevoir celle de Ta\ren ir.
Cependantles partisans les plus declares de l'aboliiion auraient asstirement partage leurs craintes, s'ils avaient prevu que leur dessein serait accompli violemment, par une revolution democratique, et que, des le lendemain, ondcguiserait en citoyens ceux qu'ils n'osaient transformer en hornmes qu'avecd'infinies precautions.
Malgre ces predictions, malgre ces circonstances, la liberie, nous allons le demontrer, n'a pas ruine les colonies, elle n'a pas rameneles noirs a la barbaric, elle n'a pas enfanle le pillage et dechaine la vengeance.
l*our mcilre de l'ordre dans une enquete si compliquee, nous grouperons tous les resultats sous trois grandes divisions : ordre rnattriel, ordre economiquey ordre moral.
i Notice sur la Martinique, chap, i, p. 37>. Le hiemo document nous append que la \m\mi e a etc codec en 1762
912 ABOLITION 1)E I/KSCLAVAG K.
Exaniinons d'abord quels out ete les resullals au poinl de vue de Yordre materiel, et eoinmengons par raconler lcs premiers evenements qui suivirent I'arrivee aux colonies des lois et des hommes de la Republique de 184cS.
CIIAP1TRE V
U REVOLUTION DE 1818 .U K COLOMES*.
§ 1. — La Martinique.
Lorsque la nouvellede l'abolition del'esclavage parvinl a la Martinique, la colonie n'etait pas dans une condition <!e prosperite florissante, La concurrence du sucre indigene, les consequences de la mauvaise recolte de 1846 el 1847 en France, avaient reduit la Martinique a demander a la metropole des prets et des secours. La securite n'y etait pas plus assuree que la prosperite, on avait laisse en fort mauvais etatles moyens de defense. Sans doute cette negligence temoignait assez de l'esprit paisible des 75,000 esclaves mSles & 40,000 hommes libres. Cependant, depuis remancipation dans les colonies voisines apparlenant a TAngleterre, la terreur depassait
1 Tons les faits racontes dans ce chapitre sont einpruntes aux correspondences officielles communiqueespar leministere des colonies. On comprendra lc sentiment de reserve qui nous a fait e*viter autant que possible de prononcer des noms propres.
le danger; car, pour surveiller les cotes, dans le but d'empeeher les evasions, la colonie ne depensait pas moins de 240,000 fr. par an.
Malgre cescirconstances, la nouvellede Pemancipation nefutd'abord la cause d'aucun trouble: un mouvemen! genereux, au contraire, rapprocha les ames, et legouverneur provisoire* dut, conformement aux voeux du conseil municipal et de lachambre de commerce de Saint- Pierre, dissoudreces corps, afin qu'en se reorganisant ils pussent adm Ure des hommes de couleur avec les blancs. Quelques annees plus tot , la majorite du conseil colonial, on se lerappelle, avait donne sa demission pour ne pas sieger avec un homme de couleur. Blancs et noirs signerent une petition pour qu'on adjoignit aux commissaires du gouvernement M. Bissette, tres-connu comme abolitionniste.
Les elections se firent paisiblement sous l'influence heureuse de cet esprit de concession reciproque2. La Revolution de 1848 eut la, comme a Paris, unelune de miei de quelques jours,
Mais c'eut ete un miracle que le travail et la paix pussent continuer pendant ees jours d'attente inquiete, ou loute une population incertaine de son sort courait chaquc matin, a la ville ou au rivage, pourrecevoir une liberie, une indemnite, une autorite , qui s'annongaient et n'arrivaient pas.
Le 21 avril, une emeute dut etre reprimee a Saint-
1 M. le general Rostoland, qui avait rempl;ice M. le contre-arniral Mathieu.
2 M. Pory-Papy, avone, homine de couleur influent, fut nomine adjoint de la Pointe-ii-Pilrc.
COLONIES FKAN^AISKS. 95
Pierre et dans les communes voisines du Precheuret de la Case-Pilote; elle eut pour occasion la coutume burlesque des noirs, qui, pendant la semaine sainte, prominent et lrappent un mannequin, ce qu'ils appellent battre Judas. Quelques mauvais noirs en profilerent pour opprimer et exciter les bons. Ce premier trouble etait sans gravite, il constata l'immense majorite des bons; cependant il acheva de ralentir le commerce et le travail. Outre l'oisivete et le decouragement, Fespritde desordre avait beau jeu. Le 22 et le 25 mai, des agitations plus graves eclaterent, a Toccasion de la mise en liberie d'un noir rctenu en prison; plusieurs habilations furent envahies; un des proprietaires ayant fait feu, le sang coula, Tincendie agita ses flammes, et toutes les mesures prises a Saint-Pierre, a Fort de-France1, ne dispenserent pas les autorites d'aecepter la responsabilite de la seule mesure capable d'apaiser les esprits, Tabolition immediate de resclavage. lis la proclamerent, en effet, sur le voeu des autorites locales, le 25 mai.
En debarquant, le 5 juin, le commissaire general, M. Perrinon, n'eutdonc pas a abolir l'esclavage. Le nouveau commissaire trouva de bonnes dispositions; une milice et une police spontanees s'etaient organisees; un grand nombre de noirs demandaient, par des petitions, le retour de leurs anciens maitres, que la peur du desordre avait fait emigrer. On attendait du gouvernement ce qu'il napportait pas. Les journaux de la colonie furent remplis par dix-huit decrets. Mais aucune mesure pour re-
1 I'ort'dc-France etait le nouveau nom ilo Fort-Royal; on avait aussi aptort Desaix h fort Bourbon.
% A liULl l ION l)K L'KSCLA V \() K.
lever le credit; on demandait Fajournement des eclieances, des prets, un comptoir d'escompte; on appelait surtout a grands oris l'indemnite. On apprit seulemenl que le Columbo arrivait, apporlant de grosses caisses pleines de regislres eleetoraux, eomme preparation au scrutin ; les discours socialistes et communistes, les querelas, les polemiques envenimees, agiterent la malhcureuse ile, plus trorbltepar les tempetes politiques de la metropole que par les orages de 1'Oeean. Comme a Paris, plus qu'a Paris, un peuple, la veille encore esclave, ful maitre pendant qualre mois de la vied'une petite population sans defense. Mais telles etaient les relations de In majorite des deux classes, disons-lea Thonneur de toules deux, qu'apres tout la colonie eut moins a souffrir de leurs rancunes que des imprudences de quelques-uns des agents destines a niaintenir la paix; on peut retourner un mot fameux, et dire que, sur plus d'un. point, ces agents firent du desordre avec de 1'ordre.
Dcsle 26 juillet, le Moniteur putannoncer une certaine reprise du travail Le commissaire general nomma des commissaires ruraux pour se rendre sur les habitations et expliquer aux populations leurs nouveaux droits et leurs interets; il fit lui-meme une tournee generale, et put constater quelques heureux essais dissociation entreles maitres et les anciens esclaves, associations qui, en general, accordaient pour la part du travail un tiers brut du produit, quelquefois davantage. II remarqua surtout plusieurs habitations, comme l'habitation Perrinelle, ou des maitres aimes et intelligents retinrent les travailleurs en leur accordant des salaires qui variaient
COLONIES FKAXgAlSKS. 1*7
(khi) cent, a 1 fr., 1 fr. 25 cent., I fr. 50 cent. 11 recueillit surtout le voeu unanime et ardent d'une indemnile et d'une reduction du droit sur lessucres.
Assurement la colonie ne comptait pas, au nombre des moyens de ramener la prosperity l'agilation electorate ; elle ne lui fuLpas epargnee. Les elections furent a peine legates; car line instruction du 8 mars avait laisse a I'Assemblee le droit de regler le mode d'apres lequel ces elections auraient lieu. Par une seconde instruction du 27 avril , le gouvernement provisoire, contredisant la premiere, avait decide ce mode; mais I'Assemblee, reunie le 4 mai, avait entendu un rapport de son comite des colonies, qui lendait a exclure les nouveaux affranchis du scrutin, et le conllit n'etail pas encore leve, les debats de I'Assemblee etaient connus aux colonies, lorsque lecommissaire general appela tous les ciloyens sans distinction aux elections pour les 9, 10 et K aout1. En outre, on admit iilegalement plus d'un homme de couleur, on exclut iilegalement plus d'un blanc, notamment une partie de la garnison et de la gendarmerie. 11 fut constate qu'une pression trop facile a exercer sur des hommes qui ne savaient ni lire, ni ecrire, ni presque penser, n'avait pas manque. Le Journal o/jkiel de la Martinique avait publiedes menaces odieuseg, redigees, dit-on, par le procureur de la Republique lui-meme, et signees en Ire autres noms de ceux de son beau-frere et du beau-frere du commissaire general. Un des elus, M. Bissette, crut devoir dormer sa demission. Cependant,
1 Vojez le rapport de M. Chjiramaule, Moniteur de 1848, p. 2878. ' 7
comme sur 25,000 eleeteurs 20,000 avaient vote, etque sur 20,000 votanls 19,000 avaient nomme les elus, comme les agitations et les irregularites etaient loin d'egaler celles qui avaient trouble tant de villes de France quelques mois avant, FAssemblee constituante refusa d'ordonner une enquete et valida Telection.
C'est six semaines apres les elections (28 septembre 1848) que la nomination deM. le contre-amiral Bruat comme gouverneur mit un terme a tous ces orages. Des le mois de novembre, il annoncjait la reprise du travail, evaluait aux deux tiers les esperances dela recolte future, et demandait le degrevement et rindemnite.
Peu de mois apres, une commission chargee par le gouverneur d'etudier l'etat du travail resumait ainsi les fails etudies dans 12 communes sur 25, et relatifs a 464 habitations, situees dans les conditions les plus diverseset employant plus de 6,000 travailleurs.
« II est acquis a la commission, comme resume constant de toutes ses seances, que la grande culture, deja prolbndement atteinte par la legislation transitoire de 1845 et 1846, a ete completement abandonnee, a quelques exceptions pres, pendant les deux premiers mois qui on I, suivi Emancipation; mais il est egalement acquis que depuis cette epoque le travail a repris progressivement et se maintient sur tous les points do la colonic. »
Ce temoignage est du 29 mai 1849 l, c'est-a-dire posterieur precisernent d'une annee, presque jour pour
1 Le rapport, qui est du 29 mai 1849, fut inscre a la llcvue colonialc, numero de juin, p. 247, et au Moniteur du 14 octobre.
COLONIES FRANQAISES. 99
jour, aux journees douloureuses qui avaient vu le meurtre el Fincendie.
Un mois apres(9juin) les elections se passaient sans trouble grave et envoyaient a FAssemblee legislative deux hommes d'ordre, dontFun, F honorable M. Pecoul, avail ete grand proprietaire d'esclaves. Leur election etait validee sans difficulty. (Seance du 23 juillet 1849.)
M. Famiral Bruat avail ete nomme gouverneur general des Antilles le 12 mars. La loi qui regie l'indemnile coloniale fut votee le 30 avril. Ces dates marquent le commencement d'une ere de retour, lent et penible, mais regulier et croissant, vers Ford re et le progress.
Pendant cette annee de transition orageuse, qui done fut responsable a la Martinique des malheurs publics? Est-ce Femancipation? esl-ce la Revolution?
En mars, on apprend les journees de Fevrier. Le premier moment de stupeur n'est marque par aucun desordre.
En mai, Fabsence de toute autorite, Faneantissemenl du travail, des excitations venant surtout de la metropole et des gens de couleur libres, engendrent quelques jours d'un desordre lamentable, mais circonscrit et bientot reprime. Proclamee le 25 mai, Femancipation apaise le desordre, bien loin de le causer.
L'arrivee du commissaire general, ses tournees, ses bonnes paroles, suffisent pour consolider, ramener For dre, en juin el en juillet. Mais, au lieu de rendre les ouvriers aux champs, on les envoie en aout au scrutin, en sorie que les premiers mois de ce penible semestre se
passent a attendre, le dernier a voter, et que {'agitation est le remede que le gouvernemenl apporle a 1'inquietude etalaruine.
Mais des seplemhre, avec un pouvoir noaveau, la coniianee renait, et en odobre, en nocembre, il en constate les premiers effets, bien qu'aucune mesure n'ait etc prise par la metropole pour assurer une indemnile.
Quatre mois apres, une enquete affirme que le travail a repris sur tous les points. En jum, dans des elections nouvelles, les hommes d'ordre Pemportent.
Qu'on n'aecuse done pas la liberte des premiers malheursdela Martinique ; ellenefut qu'une difficulle de plus, moins grande qu'on nepouvaits'y attendre, ajoulee a tous les embarras dont la metropole souffrit et fit soitffrir ses colonies.
C'est a la revolution de Fevrier qu'on dut {'emancipation, mais ce n'est pas a 1' emancipation qu'on doit attribuer toutes les consequences de la revolution de Fevrier.
§ 2 . — La Ciuadeloiipet
No m me gouverneur a la suite de voyages et de travaux nombreux consacres a l'etude des resultals de l1 Emancipation dans les colonies anglaises, M. le eapitaine de vaisseau Layrle devait attacher son nom a la proclamation de cette grande mesure a la Guadeloupe. Des le 25 avril, il avait aboli la peine du fouet et les autres peines corporelles.
Prevent! des desordres qui avaient afflige la Martinique le 22 et le 23 mai 1848, il reunit le conseil prive
COLONIES FRANgAISES. 101
le 27 mai a sept heures du matin, et proposa resolfiment de prononcer sans retard Femancipation. Le conseil municipal do la Pointe-a-I}itre exprimait le memevoBu. La. liberie fut proclamee, et on put lire en tous lieux l'arrete suivant :
J.II5KRTE, EtiALITE, FRATERNITY .
Nous, gouvenieur de la Guadeloupe et depciidauees;
Vu le deeret du gouvernement provisoire en date du 4 mars, qui prodamc que mdle terre francaise ne pent porter d'esclaves;
Vu le retard que les circonstanccs ont apporte a l'application de ce principe a la Guadeloupe;
Considerant que, par le bon esprit dont elle a fait preuve, la popul.itiou esclave s'est montree digne du bienfait de la liberie;
Considerant que tout annonee qu'elle continuera a le meriter on perseverant dans ses habitudes d'ordre et de travail, et dans l'accomplisscment de tous les devoirs du citoyen, confiant dans son intelligence et dans son patriotisrne;
Vu l'artiele 11 de la loi du 24 avril 1833;
De 1'avis unanime du conseil prive,
Avons arrete et arretons :
Ait. R — L'ESCLAVAGE EST ABOLl.
Art. H. — L'indemnite due legitimement aux proprietaires e*l placee sous la sauvegarde de l'honneur francais et recommandee a h justice de FAssemblee nationale.
Art. III. — Le commandant militaire et les chefs d' administration sont charges de I'execution du present arrete l.
Bas<e-Terre, le 27 mai 1848.
Une messe solennelle fut celebree par le prefet apos-
1 Signe : Layrle, Chaumont, GuiUet, Jules Billecoq, Bayle-Mouillard, Bon- «wt, A. Liguieres, A. Mollenthiel, Laugier, L. Richard de Ghicourt.
tolique, et, apres deux discours du gouverneur et du prelat, apres la benediction d'un arbre de la liberte, la foule, emue et joyeuse, sedispersa sans trouble auxcris de : Vive la Ripublique ! Vive le gouvemeur! Vive la religion!
La nuit qui vint quelques heures apres ne fut peut~&tre pas exempte de frayeur, maiselle couvritde ses ombres des Smes affranchies et des consciences apaisees; elle tomba sur une journee qui fut pour bien des creatures humaines la plus belle de la vie.
Lorsque M. Gatine, nomine commissaire general par decretdu 27 avril, arriva a la Guadeloupe le 15 mai 1848, Tordre n'avait pas ete un seul instant trouble. II put attester dans tous ses rapports qu'il ne le fut pas serieusement depuis. [/institution des jurys cantonaux et Tetablissement des ateliers de discipline suffirent a apaiser les difficultes nees en particulier de Tobstination des noirs a garder les cases appartenant a leurs anciens maitres, et qu'ils consideraient eornine a eux.
Sans doute, le travail fut, des le premier jour, en souffrance. On ne doit pas oublier que trois causes se reunissaient pour le desorganiser. La consequence des mauvaises recoltes de 1846 et 1847 avail force les colonies a s'approvisionner de cereales aux fitats-Unis, et il avait fallu payer cher et en argent : une crise en etait resultee. La stupeur causee par la revolution etait une seconde raison tres-suffisante a elle seule pour arreter les transactions. Enfin, la mise en liberte soudaine des esclaves compliquait une situation qu'elle n'avait pas seule amende.
On les vit naturellement deserter la <?rande culture, et en particulier les habitations ou ils avaient souffert, et se diviser en trois classes : les paresseux, qui se crurent appeles a la liberte de ne rien faire; et les diligents, les uns cherchant a s'occuper dans les villes, les autres demandant l'autorisation de defricher une parcelle des biens domaniaux incultes. Meme parmi ceux qui consen tirent a travailler sur les habitations, une grande irregularis se fit remarquer : changer d'avis, de situation, de lieu, dut etre la premiere fantaisie d'etres toujours assujettis au meme labeur sur le meme champ et sous la meme autorite.
Les colons courageux et qui prirent.vite leur parti souffrirent moins que les colons decourages, moins que ceux qui avaient coutume d'agir par l'entremise de gereurs couteux, souventdurs et detestes, ou que ceux qui, greves de dettes, furent obliges de liquider leur situation au moment le plus critique.
Mais il est tres-certain que le desordre ne naquit pas a la Guadeloupe avec 1' emancipation, mais seuiement paries consequences de la revolution. Ainsi une grande partie de la perte de temps des anciens escla\es yint de leur assujettissement a de nombreuses formalites, nonseulement pour se faire enregistrer a Tetat civil et obtenir la delivrance des titres de liberte auxquels ils attachaient une importance legitime, mais encore pour exercer les droits politiques. On ne les troubla pas en les reconnaissant hommes, on les agita en les improvisant citoyens.
Encore les premieres elections se passerent-elles si-
Il>'< ABOLITION DK f/ESCLAVAGE.
non paisiblement, au moins sans incendie, sans vengeance1.
Dans deux communes (la Desirade et l'Anse-Bertrand), un ouragan terrible relint chez eux les eleeteurs; dans deux autres (le Grand-Bourg et le Vieux-Fort), le tumulte empecha totalement les operations electorates. Mais dans la majorite des communes elles furent assez regulieres pour que 1'Assemblee ait pu en valider le resultat sans discussion. (Seance du 21 octobre 1848.)
C'est en 1848 que souffrit la Martinique; c'est en 4849 et en 1850 que la Guadeloupe devait avoir son lour.
Leeommissaire general fut rernplaec, a la fin de 1848, par un nouveau gouverneur, qui, rem place lui-meme au commencement de 1849, revint a la fin do Tannee. Apaise par quelques douloureuses rigueurs dans la metropole, le desordre essaya d'emigrer aux colonies. Des excitations eoupables, parties de Paris, poussaient les esciaves a conquerir line independance absolue, comme a Saint-Domingue. On fit de certains noms des drapeaux. Unepresse improvisee multiplia les appels et les provocations. Les clubs s'ouvrirent a des orateursqui, quelques mois avant, n'allaient pas a Tecole, et recevaient le fouet! C'est sous ce regime, avec ces semences de tumulte, qu'il fallait proceder dans la meme annee aux elections generates, aux elections municipales, a Installation des nouvelles municipality, et au jugement de proces graves et passionnes. Tantde feu ne peut etre impunement jete sur tant de poudre.
1 Happort dti 10 nodi I8i8.
COLONIES FRANCISES. 10:>
Au moment des elections, en juin J 849, M. Bissette, nomme depute par acclamation a la Martinique, ou le scrutin, ouvert quinze jours avant, avail produit en faveur de Tordre des resultats dont le parti vaincu voulut se venger a la Guadeloupe, M. Bissette arriva a la Guadeloupe dans le but d'user en faveur de 1'ordre de sa grande popularite. Accuse d'etre vendu aux blancs et de vouloir remettre les noirs en esclavage, il fut assailli a Sainte-Rose et presque assassine. A Marie- Galante, Tarrestation d'un agitateur causa des desordres nouveaux qu'il fallut reprimer par la force.
Les elections s'acheverentau milieu de tant de menaces et de brigues coupables, que 10,897 electeurs s'abstinrent, et que l'Assemblee legislative dut pr^noiicer 1'annulation. (Seance du 17octobre 1849.)
Les journaux envenimerent ces luttes deplorables pendant toute ia duree des proces qui furent ia suite des crimes du mois de juin. II y eut 40 condamnations et 26 acquittements (18 avril 1850). L'agitation qui accompagna ces proces et quatre incendies successifs obligerent le gouverneur, trois semaines apres (19 mai), a declarer la ville et 1'arrondissement de la Pointe-a Pitre en etat de siege. Approuvee par le gouverneur general, puis par le president de la Republique et par TAssemblee, cette mesure fut meme etendue a Tile tout entiere paruneloid'urgeneedu 11 juillet 1 850 1 .
La fermete de la justice et du gouvernement acheverent de decourager ou de punir les auteurs de ces des-
1 Moniteur do 1850, p. 2253, 2204, 2534, 2570, 2570.
106 ABOLITION l)E LESCLAVAGE.
ordres ; on constala qu'ils etaient Toeuvre des passions politiques, que les noirs avaicnt travaille avec les blancs a eteindre les incendies; que les meilleures elections avaient eu lieu dans les campagnes; que, si les noirs n'avaient pas vole, les blancs, face a face avec les mulatres libres, eussent encore bien plus souffert; en un mot, que la paix avait ete troublee non par 1'emancipation, quoiqu'elle eflt servi de pretexte, mais par les clubs, par la presse, les demagogues et les elections anarchiqueSjC'est-ii-dire par les memes causes, par les memes passions, peut-etre par les memes hommes qu'a Paris.
La prosperity ne revint pas aussitotque le calme. Le chiffre des importations, totnbe de 41,759,712 francs en 1847, a 11, 980,480 francs en 1848, s'etait deja releve a 22,724,415 francs en 18491.
Des le dernier trimestre de 1849, le payement regulier de 1'indemnite avait releve la confiance et le travail ; et, malgre d'infructueux tatonnements, des essais mal reussis d'association entre les colons et les ouvriers, on pouvait esperer une reprise, lorsque les incendies et les troubles de 1850 ranimerentles aiarmes, et, le mouvement commercial decroissant de trimestre en trimestre 2? Tannee 1850 se regla encore par un chiffre extremement bas :
Importation. . . . 12,741,735 fr. Exportation. . . . 8,155,932
20,897,667 fr.
* heme cotoniale, 1850, p. 130; 1851, p. 175. *2e trimestre, importations : 4,035,217 fr.
La Guadeloupe, qui souffrit plus tard que la Martinique, se releva plus tard aussi. L'emancipation y avait ete un jour de fete, les elections y. amenerent des jours de deuil, et la politique reste responsable des larmes et du sang que n'avait pas fait couler la liberte.
§3. — La Reunion.
Denombreuses raisons se reunissaientpourfaire craindre que l'emancipation ne dechainat sur Tile de la Reunion une crise plus douloureuse que partout ailleurs; elle fut plus douce.
Sur une terre situee a quatre mille lieues dela metropole, sans appui au milieu de pays etrangers, pourvue de faibles ressources locales, recemment eprouvee par des ouragans et par la maladie de la canne a sucre, devenue sa principale culture, se pressait une population de 57,000 blancs, de 66,000 esclaves et de 7,695 engages de toute sorte, Cafres, Indiens, Madecasses, Malais, Chinois. Dans le nombre des blancs on comptait les gens de couleur libres, presque tous ennemis du travail, incapables de remplir des fonctions ou de maintenir Tordre. Les engages etaient bien loin de valoir les esclaves. La slatistiquecriminelle1 constatait que les crimes etdelits etaient commis dans la proportion de :
1 sur 300 esclaves;
1 sur 60 Indiens;
I sur 13 Chinois.
i Relevee par M. le procureur general Barbaroux.
Ces engages ne pesaient pas moins sur la richesse de File; pour les nourrir, il fallait deja demander a Tlnde, tousles mois, 20 a 25,000 balles de riz7 qui se payaienl en espeees.
La prosperi fe de Tile et sa securite etaient done fort imparfaites. Les moyens de defense materielle n'etaient pas rassuranls : la garnison elail assez forte, mais en mauvaise harmonie avec la rniliee ; le nombre des canons assez considerable, mais ils etaient sansaffftt. Sans doule la bontedes blancs, la douceur des noirs,rendaientfaciles les rapports entre eux. Par bonheur, depuis quelques annees, les noirs avaient ete evangelises avec autant de zele que de fruit par des pretres admirables, et leur influence personnelle contribuait puissamment a Tuniori des classes1. Mais Tincertitude que les projets d'emancipation laissaient planer sur les esprits com prom ettait ces bonnes relations. Le gouvernernent ne se montrait nei et decide, ni sur i'abolition, ni sur i'indemnite; les esclaves etaient aussi inquietsque les colons, et parmi ces derniers il en etait beaucoup qui, fatigues de ces longues hesitations, souhaitaient , demandaient meme, quelle que fut la decision, qu'on la prit enfin. II yient un moment ou l'accuse n'a qu'un desir, e'est quTon le juge; subir l'arretn'est rien aupres du supplice de l altendre.
Cette agitation des esprils, envenimee par de mauvais journaux, paraissait au moment de se traduire au dehors. Au moment de la fete du roi, itr mai 1848, le sage et
1 Voyez lecliapitrc : la Religion mix colonies.
COLONIES FUANQAiSES. 109
ferine gouvcrneur de la Reunion, M. le capilainc de vaisseau Graeb, crut devoir ajourner la revue habituelle, poureviler une occasion de trouble. II ignorait eependant que deja depuis deux mois le roi dont on celebrait la fete avait pris le cbcmin de Fexil. Les premiers bruits de changement soudain dans le gouvernement de la France parvinrent a la Reunion a la fin de mai. Apres avoir ealme les esprils par une sage proclamation, le gouverneur, officiellement averti , proclama la Republique le 9 juin.
Les trois mois qui suivirent furent penibles. Des letires arrivees de France jeterent des doutes inexacts sur la question de l'indemnitc. On ne parla de rien moins <juedese separer dela France, comme en 1794, de re- Mster, memo par la force, au commissaire general a son arrivee. Des clubs et des journaux s'organiserent. Une assemblee generale de 120 delegues des communes, sorte de club central regulier, s'organisa par election, a la fin de juillet, et, lorsquela nouvelle desdecrets du 27 avril parvinla la Reunion, cette assemblee les declara rendus par un pouvoir incompetent et redigea un programme a soumettre a la metropole, par lequel, sans combattre l'affranchissementdes esclaves, on demandait : 1° Tajournement de la mesure, afin delaisser le temps de rentrer les recoltes et d'organiser des ecoles, des bospices et des ateliers de discipline; 2° le retablissement prealable d'une assemblee coloniale; 5° la formation de la garde nationale et des conseils municipaux avant Tabolition ; 4° Tindemnite. Le meme accord se montra sur la place publique, lorsqu an mois d'aout, une parole imprudenle
ayant exaspere les noirs a Saint-Pierre, 5,000 habitants se reunirent aussitot pour veiller au maintien de Tordre.
Afin d'aviser a la diminution du travail, le gouverneur prit, enseptembre, la resolution d'abroger 1'arrete pris le 6 mars 1839 pour interdire Fimmigration ulterieure des Indiens, mais il ne se vit pas force de promulguer prematurement Tabolition de Feselavage, bien qu'il y eftt ete autorise par une depeche du 7 m?i ; et, lorsque son successeur arriva (13octobre), la colonie etait en pah, etle travail n'etait presque sur aucu*i point interrompu .
Le commissaire general, M. Sarda-Garriga, publia, le 18 octobre, en audience solennelle de la Cour, les decrets d'emancipation. 11 eut'le bon esprit de fermer les clubs, de s'entourer de conseils eclaires et d'ordonner, par unarreteprevoyant, que tout esclave devait, avant le 20 decembre, terme des deux mois de delai accordes par les decrets, etre muni d'un engagement de travail de deux ans dans unesucrerie on d'un an comme domestique, sous peine d'etre considers et puni comme vagabond. Grace a cesmesures, suivies d'un arretepour creer un alelier de discipline1, a 1'entente des habitants et a la conduite de l'ancien gouverneur et des principaux fonctionnaires, la transition fut plus douce qu'on ne 1'esperait. La proclamation de la liberation definitive des esclaves, le 20 decembre l, fut unjour defete. Le com-
1 Arrele du 2o decembre 1848, mainlenu en vigueur par TaiTcle du 18 septcinbre 1852, ainsi qu'un autre arrete du 24, niai 1819, qui constituail dans chaque commune un syndic special pour surveillcr et regler les interets des engages.
* Monileur du ti avril 1849.
COLONIES FRANQAISES. Ill
missaire et le commandant de la station navale affirmaient tons les deux, a la fin du mois, que Tannee se terminait sans desordre, presque sans ruine.
Les elections qui suivirent n'agiterent pas beauconp, parce qu'on ne s y rendit pas; il n'y eut que 5,200 votants sur 36,000 inscrits.
La meilleure preuve du prompt retour du calme et meme du travail, malgre des ruines reelles et des jours douloureux, est dans le chiffre de la production. La paresse, premiere forme de l'independance de pauvres diables pour qui le droit de ne rien faire etait le synonyme naturel de la liberte, puisque la servitude avait ete le devoir de trop faire, le manque de capitaux, Tinquietude nee d'une double transformation politique et sociale , peserent sur la production de maniere a faire tomber la plus importanle, celle du sucre, de 24,000,000 de kilog. en 1847, a 21,700,000 kilog., en 1848; mais dejaen 1849, premiere annee de liberte, ie chiffre remontait a 25,660,000 kilog.; en 1850, sansle terrible ouragan„ du ler mars, dont les consequences furenl assez graves pour que la melropole intervint par un secours de 100,000 fr., il eut atteint le chiffre de 1847, auquel il ne fut inferieur quede 500,000 kilog.; il fut depasse en 1 851 , annee ou la production s'eleva a 26,000,000 de kilog.
Ces resultats , dus certainement , comme Tindiquait desle commencement le commissaire general au bon esprit des deux classes, il convient de les altribuer aussi
1 Discours du 20 d.;conibro 1848.
a la facilitc qu'eut la colonie de se procurer des bras. Plus de 20,000 Indiens el quelques centaines d'Africains furent introduits dans les premieres annees, triste recrue pour le bon ordre, les mceurs et meme pour la richesse, paree que les coolies conservent leur salaire pour l emporter dans leur pays au lieu de s'etablir comme les noirs, mais supplement precieux pour compenser la desertion des grandes habitations.
Comme en 1794, de meme en 1848 Tile de la Reu nion trouva moyen de traverser mieux que nos autres colonies les mauvais jours, succes inoui, si Ton rellechit au grand nombre de noirs rapproches de leur terre natale, au petit nombre des blancs, eloignes de leur pays, et si Ton se rappelle toutes les predictions sinistres qui, a peine une annee plus tot, annongaient la ruine et la violence. Nous aurons lajoie de voirces propheties dementies en detail sur tous les points.
§ L — La Ciuyanc.
A la Guyane, Emancipation pouvait tout desorganiser. Un immense territoire, en partie couvert d'epaisses forets, offrait aux noirs la tentation d'une fuite facile, d'un refuge impenetrable, et, selon leursgofits, lechoix entre une vie vagabonde ou la prise de possession d'un terrain. Des noirs, en grand nombre deja, ainsi rendus a Tindependance, les excitaient par leur exemple. A part quelques exceptions, les proprietaires n'etaient pas riches dans cette colonie, toujours languissante, bien qu'elle
efltcoute a la metropole plus de 50 millions de francs1 de 1817 a 1848. Les noirs ne pouvaientdonc etre retenus par Tinteret, et pas davantage par la crainte; car ils etaient 14,000 esclaves contre 6,000 libres2. La garnison avait ete diminuee depuis 1844. Le gouverneur, M. 1c capitaine de vaisseau Pariset, demandait en vain qu'elle fut completee, et aussi qu'on augmentat le clerge; car « dix pretres, ecrivait-il, vaudraient mieux pour le bonordre que* deux compagnies d'infanterie. »
C'est dans cette petite societe, desarmee et souffrante que tomba la nouvelle de la revolution de 1848, apportee au commencement de mai par une goelelte americaine. Une sage et ferme proclamation du gouverneur fit prendre patience. Le colportage d'une adresse au gouvernement produisit un peu d'agitalion vers la fin du mois. Cependant lorsque M. Pariset, que le gouvernement provisoire eut la sagesse de maintenir en fonction , proclama, le 10 juin, que tous les esclaves seraient iibres le 10 aout, celte grande mesure ne ful 1'occasion d'aucun trouble, bien que le mois d'aout fut precisement celui ou commence la recolte, et quoiqu'il ne fut pas question d'indemnite pour les colons. A la fin de juillet, on avait appris les evenements de la Martinique, et le calme n'en
1 Somme exacte : Depcnses dc la colonic. . . 49,380,000 fr.
Flotlille 5,300,000
~51 ,086,000 fr.
8 Chiffro du rccensemcnt de 1 844 :
Librcs, 5902; 25 fonctionnaires, 720 militairos, dont 116 Africains. 21 gendarmes, 21 dames de Saint-Joseph, 8 lepreux. — Esclaves, 18,988 dont 10,955 aux proprietaires blancs; 5068 aux proprietaires de couleur, 525 an domaine, 117 lepreux.
m ABOLITION DE LESCLAVAGE.
fut pas serieusement affecte, pas plus que par une protestation du quartier d'Approuague a laquelle avaienl adhere plusieurs fonetionnaires, pas plus que par louverture des clubs et par les manoeuvres de mulatres dangereux.
Si Tordre ne souffraitpas, il n'en pouvait elre de meme du travail. On vit un habitant intelligent et resola1 emanciper de suite ses esclaves, sans attendre Fexpiration du delai de deux mois, et convenir avec eux d'un salaire immediat. Mais, en general l'inconstance, le gout de la petite propriete, la nouveaute de Findependance, l'excitatlon des reunions republicaines, eloignerent les noirs du travail. Le colonage partiaire fut vainement essaye, les noirs se defiant de tout systeme qui ne leur assurait pas, jour par jour, le fruit de leur travail. Les jurys cantonaux ne reussirent pas. Une commission nommee par le gouverneur, pour le reglement des taches, eut plus de succes. Mais en resultat (et il faut en verite s'etonner que lant de causes reunies n'aient pas cause plus de mal ) la recolte de 1848 ne produisit que la moitie de la recolte de 1847. II est vrai que les prix remonterent de 17 a 24 fr. les 50 kilogrammes. Le prix du roucou haussa plus encore, et s'eleva de 80 c. a 2 fr. SO c. le kilogramme; en sorte que les 215,000 kilogrammes produits en 1849 se vendirent plus cherque les 521,000 kilogrammes produits en 1846. Malgre cette hausse des prix, cette baisse enorme des produits en nature, et par suite de la valeur des biens, avait de quoi conslerner les
1 M. Roiunv.
COLONIES FRAM;AISES. Ho
colons. Jamais la Guyanc n'avait ete, jamais elle ne pourradevenir une colonic a Sucre importante. Les lerres argileuses ct marecageuses qui le produisent donnent une belle canne, mais un mauvais sucre. Le cafe, tresabandonne aux Antilles, pouvait y prosperer, ainsi que le cacao, les epices, les graines oleiferes. Mais comment en produire sans bras, sans argent et sans courage? Si un grand nombre de noirs retournerent a la vie indienne en allant s'installer sur des parcclles, dans les terres haules, ce ne fut pas seulement un instinct d'independance vagabondequi les y conduisit. Mais, repugnant a ^association ou au colonat partiaire, dont les resultats differes leur inspiraient une defiance concevable, ils ne voulaient travailler que pour des salaires, el les anciens mailres n'avaient pas d'avances pour les payer. Or, dans les conditions economiques ou se trouvait placee cetle malheureuse colonic, sans salaire, pas de travail ; sans travail, pas de revenus; sans revenus, pas d'acquisitions, pas d'importations, pas de navires dans le port, et de jour en jour la crainted'une veritable famine, entre des terres abandonnees, des usines sleriles, des machines perdues et des arrivages annules, amena dans quelques esprits un tel decouragement, que Ton vit des hommes
considerables, proposer de ceder la Guyanc aux Etats-
linis.
II n'etait pas besoin des eleclions pour achever ce malaise : l'agitalion pouvait etre augmenlee par la misere, el cetle occasion pour les noirs de se connaitre ct de se compter n avait rien de rassurant. Elles se passerent ccpendant sans trouble et ajouterent une preuve de plus
h la demonstration, fournie par ces longs mois de crisc, de la douceur de la population a laquelle le travail manquait, bien plus encore qu'elle ne manquaitau travail.
II faut que les affaires soient bien florissantes en France pour que la Guyane soit prospere ; la moindre souffrance des quelques maisons qui font le commerce avec cette terre lointaine y tarit toute activite. Quand meme la revolution de Fevrier n'y eut pas porte Emancipation, elley eut indubitablement cause la mine, et encore ici ce n'est pas "abolition de l'esclavage, c'est 1'abolition du commerce qu'il est juste d'accuser d'un malaise auquel on ne pouvait porter remede qu'en dirigeant des capitaux. On envoya des condamnes. Depuis le decrcl du 8 decembre 1851, la Guyane, changeant complelement de caractere, au lieu d'etre une colonie commercial, devient une colonie penitentiaire.