‹ L'abolition de la misère par l'élévation des salairesChapitre 23 sur 25 · DE MISÈRE · texte numérisé non relu

DE MISÈRE

Seriez-vous donc resté assez étranger à la vie de l'ouvrier pour croire qu'il lui soit, je ne dis pas facile, mais possible de changer de profession ?'Que voulez-vous que fasse le chapelier qui gagne 3 fr. 50, le cordonnier qui gagne 2 fr. 75, le tailleur qui gagne 2 fr.? Que voulezvous surtout que fassent la cartière et la cartonnière qui gagnent i fr. 50, la casquetière qui gagne i fr. 25, la chaussonnière qui gagne \ fr., la coloriste qui gagne i fr. 25, la couturière qui gagne 4 fr. 50, la frangière qui gagne 75 c, la gantière qui gagne 4 fr. 25, la lingère ou la peloteùse de coton qui gagnent 1 franc?

C'est précisément parce que l'ouvrier ne peut changer à volonté de profession , sortir de celle où l'on est payé moins pour entrer dans celle où l'on est payé un peu plus, qu'il languit de misère, s'il n'en meurt pas.

Empêcher l'ouvrier de languir de misère et quelquefois d'en mourir, c'est là ce qu'il faut chercher, c'est là ce qu'il faut trou>^r, nonseulement dans son intérêt, mais encore dans l'intérêt de la société; non-seulement pour la satisfaction de l'humanité, mais aussi pour l'honneur de la civilisation.

Le moyen, je l'ai indiqué, c'est d'élever le salaire.

On peut élever le salaire de deux manières : directement et indirectement.

Directement, soit par la liberté arbitraire, soit par la liberté absolue : ce sera le sujet de la lettre qui suivra celle-ci.

Indirectement, par la réforme de l'impôt; c'est ce qu'a entrepris, en 4846, Robert Peel, et ce qui l'a élevé au rang des grands ministres, dont le nom vivra, quoiqu'il n'ait fait que continuer une œuvre depuis longtemps commencée, ainsi que cela résulte de ces paroles de M. Léon Talabot, ancien député, paroles qui remontent à l'année 4847 :

« Je suis frappé de la grande pensée qui a présidé à cette œuvre immense commencée en Angleterre, en 1847, le lendemain de la pacification de l'Europe, poursuivie avec persévérance depuis trente ans, dont sir Robert Peel accomplit peut-être l'achèvement en ce moment, et qui consiste finalement dans la trans-

formation de LHmpôt, de manière à en affraîschir complètement les classes

LABORIEUSES. » LÉON TALABOT, député. — iSH.

Ce que l'Angleterre a pu et su accomplir, pourquoi donc la France ne l'entreprendrait-elle pas? Où donc est l'obstacle? Où donc est l'impossibilité?

En mai 1848, voici en quels termes utiles à rappeler s'exprimait M. Achille Fould, présentement ministre des finances :

«Dans son profond désir d'améliorer laconditionde toutes les classes, l'Assemlilée cor4stitiiantf^ parviendra, par une sévère économie des deniers publics, à amener progressivement de nouvelles diminutions dans les impôts. Par un examen consciencieux et approfondi de notre système de contributions indirectes et de douants, elle pourra, tout en réduisant les droits sur les ohjets qui composent [\ilimenfatiun, les vêleraeus et les instrumens de trarail, améliorer le sort des travailleurs et assurer de nouvelles ressources au Trésor.

« Plus puissante que tous les gouvernemens qui l'ont précédée, la République, se plaçant au-dessus de tous les privilèges, ne prendra conseil que du bien de tous, ne s'appuiera que sur l'intérêt général. »

ACHILLE FOULD. — Mai î848.

A' la môme é[)oque, le 29 mars 4848, M. Eugène Rouher, qui fait également partie aujourd'hui du cabinet, exprimait à Riom la même pensée :

« La révolution du 24 février est tout à la fois politique et sociale. Il suffit d'avoir écouté un instant la voix du peuple, pour proclamer la suppression IMMÉ- DIATE DLMPÔTS VEXAT0IRES PLUS PARTICULIÈREMENT ONÉREUX A LA CLASSE OUVRIÈRE. »

EUGÈNE ROUHER. — Mars 1848.

Le 18 mars de la même année, M. Félix Parieu tenait à Aurillac le même langage que M. Eugène Rouher à Riom, et que M. Raroche, le 14 mars, à Paris, où ce dernier insistait sur l'impérieuse nécessité de « réorganiser l'impôt. »

Vaines*ont restées ces paroles, car MM. Achille Fould, Rouher, Parieu et Baroche n'ont rien eu de plus pressé que de les oublier et de les répudier, dès le lendemain du jour où ils ont été ministres!

Entre leur conduite et celle de Robert Peel quelle dilTérence !

MM. Fould, Rouher, Parieu et Baroche s'emparent du pouvoir à l'aide de i^-omesses fallacieuses qu'ils ne tiennent pas ; ils trompent ainsi, sans scrupule, les électeurs et la France! Robert Peel, lui, quitte volontairement le pouvoir après avoir accompli des réformes«qu'il n'avait pas promises et que nul n'attendait de lui, n'ayant pas hésité à immoler à l'intérêt de tous l'intérêt de ses amis! Et quand le sacrifice est pleinennent et noblement consommé , il monte à la tribune et dit :

« Je quitterai le pouvoir avec un nom sévèreincnl blâmé par beaucoup d'hommes honorables qui, par principe, regrettent prolondément la destruction des liens de parti, qui la. regrettent non point par des motifs intéressés, mais parce qu'ils croientque la fidélité à un parti, l'existence et le maintien d'un grand parti sont de puissans instrumens d'un bon gouvernement. Je quitterai le pouvoir sévèrement censuré par beaucoup d'hommes honorables qui croient que le principe de protection était essentiellement nécessaire aux intérêts du pays. Je /amtvaj, je le sais, un nom exécré par tous les monopoleurs qui, sous pré-

texte d'intérêt public^ ne cherchent que leur gain particulier; mais peut-être ce nom sera-t-it prononcé qtielquefoiy, avec gratitude dans la demeure des hommes dont la destinée est de gagner leur pain de chaque jour à la sueur de leur front. Dans ces demeures', peut-être on se souviendra de moi avec bienveillance, quand ceux qui les habitent répareront leurs forces avec une nourriture abondante et liore d'impôts, d'autant plus douce qu'elle n'aura plus pour levain le sentiment de l'injustice. »

ROBERT PEEL. Chambre des communes. — 184C.

Robert Peel 1 votre espoir n'a pas été trompé ! Le jour de votre mort a été un jour de deuil pour toute la Grande-Bretagne. Pas « un monopoleur, » j'emprunte votre expression, n'a osé élever la voix et risquer uii blâme contre votre mémoire, tandis que « votre nom a ét<'; prononcé avec gratitude dans la demeure de tous les honmies dont la destinée est de gagner leur pain de chaque jour à la sueur de leur front. »

En Angleterre, il n'existe d'octroi dans aucune viile, et les voies de communication et de transport ont atteint le plus haut degré de perfection auquel il soit possible de prétendre sous le rapport de l'économie des frais.

Par la réforme de l'impôt, par l'achèvement et le perfectionnement de nos voies de communication et de transport, on peut élever indirectement le salaire en France -, il suffit pour cela de le vouloir fermement. 11 suffit, encouragé par l'exemple de Robert Peel. de n'être pas plus accessible que lui à la crainte de « laisser un nom exécré par tous les « monopoleurs, qui, sous prétexte d'intérêt public, ne cherchent que a leur gain particulier. » .^

N'est pas un Iromme d'État et ne sera jamais un grand ministre celui qu'une telle crairwe pourrait arrêter!

Si le nom de Sully est resté à jamais célèbre, c'est que Maximilien de Sully, en 1596, pas plus que Robert Peel, en 1846, ne recula devant les périls et les difficultés d-e sa tâche, périls et difficultés qu'il a consignés en ces termes :

« Par oit. commencer? L'exorbitance des dettes de l'État demandait qu'on augmentât les impôts; la misère générale demandait encore plus fortement qu'on retranchât les anciens; et, tout bien pesé, je trouvai que l'intérêt même du prince voulait quon écoutât le cri de la misère publique. Rien, assurément, ne peut donne*" une idée de Vétat accablant auquel étaient réduites les provinces, surtout celles de Provence, Dauphiné, L,anguedoc et Guienne, long et sanglant théâtre de guerre et de violences qui les acaient épuisées. Je remis par tout le royaume le reste des impôts ae 1596, qui étaient encore à payer; action autant de nécessité que de charité et de- justice. Cette gratification, qui commença à faire respirer le peuple, fit perdre au roi vingt millions; mais aussi elle facilita le paiemen-t des subsides de 1597, qui, sans cela, serait dein.nu impossible.

« Après ce soulagement, je cherchai à procurer aux pe4iples de la campagne tous ceux que je pouvais leur donner, fortement persuadé que ce ne peut être une somme de trente millions perçue tous les ans, dans un royaume de la richesse de la France, qui le réduit en l'état où je le voyais. »

« Les accusations d'ignorance, de dureté, d'étourderie et quelques autres qualifications plus fortes encore ne me furent pas épargnées. Je n'eus pas plu-

tôt commencé à exercer les fonctions de ma charge, que je m'aperçus que leur prévoyance leur avait fait prendre les devans auprès des trésoriers de France, des receveurs généraux et particuliers, contrôleurs, greffiers, et jusqu'aux moindres anployés subalternes. Tous ces gens qui., pour la plupart, leur étaient vendus ou aveuglément dévoués., se prêtèrent à tout ce qu'ils exigèrent d'eux. Les uns s'absentèrent et laissèrent leurs bureaux fermés; les autres me présentèrent des états composés avec toute la finesse qu'on peut attendre de gens qui se font un art de la friponnerie. D'autres se contentèrent de me faire voir des ordres de M}ll. de Fresne, d'Incarville et des Barreaux, qui leur défendaient de communiquer leurs registres et leurs états à qui que ce pût être.

« Je n'employai d'abord contre tant de malice que la voie de la douceur; j'exhortai, je cherchai à piquer d'honneur et de probilé des gens qui ne connaissaient guère Tun plus que l'autre. Ensuite je fis courir un bruit que les Etats du royaume ne s'assemblaient que pour supprimer ce nombre prodigieux de bureaux et d'employés, surtout les trésoriers de France. Cette menace n'ayant produit aucun effet sur des gens qui étaient secrètement rassurés et soutenus par le Conseil même, je fus obligé d'user du j)ouvi>ir que j'avais reçu. J'interdis la plus grande partie de ces ouvriers, dont je fis exercer les fonctions par provision à deux de chaque corps, que je choisis parmi tous ceux qui me parurent avoir les principes les plus sains.

« Que ne vis-je pas alors, et commentpouvoir détailler lesruses etlesrnffinemens d'un art si pernicieux, les déguisemens, les doubles emplois, sans parler de cette fausse confusion sous laquelle certaines gens voient très-clair, là où d'autres ne voient qu'obsctirité et ténèbres!... »

SULLY. Economici royales.

Un ministre qui serait animé des sentimens qui animèrent, en France, Sully, en Angleterre, Peel, sachant qu'il est un moyen indirect d'élever le salaire, n'hésiterait pas un instant.

.L'impôt volontaire est ce moyen, car ii supprime tous les octrois et toutttg les taxes qui ont pour effet, moins encore de grever la consommation, que de lempêcher de prendre son essor naturel et nécessaire.

L'impôt volontaire, ce n'est pas seiijement l'élévation indirecte du salaire, c'est la réduetion radicale du budget des dépenses au-dessous d'un milliard, et à ce sujet je vous rappellerai en quels termes vous vous exprim^iez, en 1832, dans votre rapport sur le budget :

«Nous arrivons enfin au budget ordinaire, qui est, comme je l'ai dit, de 95o millions. C'est là le vrai budget, celui sur lequel nous devons surtout agir, celui qui doU être l'objtH de toutes nos investigations. C'est ce chift're qu'on est convenu de qualifier du titre de milliard, soit qu'il dépasse cptte somme ou demeure en arrière, et qui depuis. tant d'années e/Z'/'o/e l' imaginât io7i de la France.

« Notre dette fondée s'élève à 215 millions, c'est à-dire à plus du quart de notre revenu. Et quand on songe que c'est surtout pendant la Restauration, pendant une longue période de paix, qu'elle a pris cette extension si considérable, on est porté à s'effrayer de l'avenir. ^ '

« Mais, nous dira-l-on , il fallait changer de système. — C'est le mot qui est aujourd'hui dans toutes les bouches; c'est la grande, la véritable, l'unique question peut-être de votre budget.

« Il ne reste plus à détruire, il reste à SIMPLIFIER, œuvre savante et lente, que tes chambres sonl incapables d'exécuter. »

THiERS, Rapport sur le budget.

Il reste à simplifier, dis'ez-vous en 1832.

Dix-huit années se sont écoulées. Eh bien 1 vous dirai-je, simphfions donc.

Simphfions.

Que l'impôt soit volontaire, — et s'il est si judicieusement et si équitablementétabH que tons aient intérêt à le payer, et que nul n'ait d'avantage à s'y soustraire, — immédiatement disparaîtra de la société le plus grave des risques cjui la menacent : le risque des révolutions.

Que l'impôt soit volontaire, et chaque annéc^ deviendra de moins en moins probable, et conséquemment de moins en moins onéreux : le risque de guerre sur terre ou sur mer.

Que l'impôt soit volontaire, et les attributions de l'État se réduiront à la responsabilité la plus étroite et à l'obligation la plus simple, celle de mettre :

L'indépendance nationale et l'honneur du nom français à l'abri de tout danger et de toute insulte ;

La Justice à l'abri de toute violation de ses arrêts;

La circulaUon publique à l'abri de tout obstacle ;

Les rentiers à l'abri de la banqueroute ;

Les assurés à l'abri de la misère.

Que l'impôt soit volontaire, et l'instruction publique, ainsi que les frais de cultes, redeviendront ce que ces dépenses n'auraient jamais dû cesser d'être, ce qu'elles sont en Angleterre et aux États-Unis, des dépenses purement individuelles, à l'aide de recettes centralisées par des corporations ou des associations.

Que l'impôt soit volontaire, et les villes qui, par émulation ou par intérêt, tiendront à avoir des hospices, des musées, des bibliothèques, des théâtres, des cirques, des universités, des lycées, etc., les achèteront ou les fonderont au moyen de ressources spéciales qu'elles s'ingénieront à créer.

Que l'impôt soit volontaire, et la consommation doublée prendra •un si rapide essor, que la production aura peine à suivre, et que ce seront les travailleurs qui manqueront au travail.

Que l'impôt soit volontaire, et il ne se donnera phis d'encouragemensqui découragent; il ne se votera plus de lois qui paralysent l'activité nationale et compliquent toutes les relations extérieures.

Que l'impôt soit volontaire, et le budget sera normal; car ce sera, à la fois, le budget le plus faible et l'argent le mieux employé.

Que l'impôt, enfin, soit volontaire, et tout gouvernement sera forcément bon; il n'y aura plus de mauvais gouvernement possible.

La Liberté arbitraire et la Liberté absolue.

u L'exemple de ces classes d'indiyidus qui se soumeltent sans se' plaindre à la réduction de leurs salaires, qui se contentent de gagner simplement de quoi satisfaire à leurs premiers besoins, ne doit jamais être offert à l'admiration ou à l'imitation du public. Les intérêts de la société, bien co/iipiis, exigent que les salaires soient aussi élevés que possible. Les salaires réduits lont la cause de eette apathie et de cette incurie qui se contentent de la satisfaction des premiers besoins animaux. »

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