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CHAPITRE PREMIER

Modes inférieurs de ra(i)straclion : 1® abstraction des sens; 2<^ images abstraites individuelles ; 3<^ images abstraites générales. — Ils constituent ce qu'on peut appeler l'abstraction passive. — L'abstraction active : elle est un pouvoir de dissociation* et de réduction des images. — Antériorité de ce pouvoir sur le langage. — Comment toutefois le langage est indispensable à son développement. — Divers degrés dans l'abstraction active : ils sont marqués par un effacement progressif de l'image et une prépondérance de plus en plus grande du mot. — Preuves tirjées de l^a formation des idées de qualités, de substances^ de quantité, de rapports. — Vérification par des exemples pris dans l'évolution du langage, de l'écriture et des signes, dans l'évolution des sciences, et dans celle des conceptions philosophiques et des croyances j^ligieuses.

Avant d'étudier le mécanisme général et les degrés de plus en plus élevés de rabstraction, il n'est peut-être pas inutile de jeter un rapide coup d'œil sur les états psychiques qu'on peut

regarder comme les modes inférieurs de cette opération mentale. S'ils n'en réalisent pas le vrai type, au moins nous permettent-ils d'en entrevoir la nature propre, puisqu'ils nous montrent ce qui la prépare dans Tintelligence humaine et en tient lieu chez nombre d'espèces animales.

On peut les ramener à trois.

Le premier, le plus simple, résulte du seul exercice des sens : « Chacun de mes sens, écrivait Laromiguière, a pour objet une qualité spéciale qui lui correspond et qu'il sépare ou abstrait de toutes les autres qualités. Par Tœil, je sens, et j'aperçois des couleurs, et rien que des couleurs; par Touïe, je sens, et je connais exclusivement des sons; par l'odorat, exclusivement des odeurs, etc.. L'homme, pourvu de cinq organes, dont chacun lui sert à acquérir une espèce particulière d'idées, distribue nécessairement tous les objets sensibles en cinq espèces de qualités. Le corps humain, si Ton peut ainsi le dire, est une machine à abstractions. Les sens ne peuvent pas ne pas abstraire. Pour que l'œil pût ne point abstraire les couleurs, il faudrait qu'il les vit con-^ fondues avec les odeurs, les saveurs, il faudrait

qu'il vit des odeurs, qu'il vit des saveurs, etc. *.»

Perçues d'abord isolément et en raison directe

de leur intensité propre, les sensations diverses,

— tactiles-musculaires, visuelles, auditives, etc.,

— ne tardent pas, à mesure que l'esprit s'éveille et qu'elles lui apparaissent toujours unies, à s'associer et à former l'ensemble constitutif, ou, comme on l'appelle, l'idée concrète de l'objet qui les produit. Mais le souvenir que nous gardons de ce tout n'est pas adéquat à la perception que nous en avons eue ; certains traits s'effacent, alors que les autres persistent. Ainsi se forme une image abstraite qui rend à l'esprit des services égaux sinon supérieurs à ceux que lui rendrait l'image totale. « Je puis, par exemple, dit M. Paulhan, me représenter par la pensée une ville et un village situés à quelque distance. Les images éveillées sont deux tas de maisons assez confus, séparés par des images vagues de champs, d'arbres, de prairies, de collines. Si j'ai envie de me diriger vers ce village, je n'ai pas besoin de connaître par le détail le village, la

(1) Laromiguière, Leçons de philosophie sur les principes de l'Intelligence, IP partie, XP leçon. — Cf. Condillac, L'Art de penser f V* partie, ch. viii.

ville, Tespace qui les sépare, — savoir par exemple si entre la ville et le village je trouverai d*abord des pommiers ou des mûriers, ensuite des champs de blé ou des vignes ; — il me suffit de me représenter vaguement, comme si je le voyais du haut d'une montagne, l'espace qui sépare les deux amas de maisons... Une image abstraite s'est substituée à une image concrète et m'a été aussi utile, plus utile même que la représentation entière (au cas où celle-ci eût été possible), car l'image ne m'a présenté, de la réalité concrète, que les caractères essentiels ou à peu près*. »

Cette seconde forme inférieure de l'abstraction consiste, comme on voit, en une image abstraite individuelle.

Il y a plus. Beaucoup d'objets se ressemblent au point qu'un examen superficiel ne nous permet pas de les différencier entre eux. Ainsi, les voyageurs qui pour la première fois se trouvent en relation avec une tribu de sauvages, ne peuvent tout d'abord les distinguer par leur visage. Dans ce cas, une image abstraite générale se

(1) Physiologie de V esprit, p. 68-69.

forme d'une façon analogue à ce qui a lieu pour les portraits composites ou génériques^ obtenus, on le sait, par Francis Gallon, en superposant plusieurs photographies de membres d'une même famille* : les traits communs se renforcent, les ressemblances s'accumulent, tandis que les différences individuelles s'effacent et se détruisent mutuellement; le résidu, V extrait forme une image distincte qui convient en quelque sorte à tous les objets présentant les mêmes caractères ^

(1) Voir Galton, Les Images génériques, Revue scientifique, 6 sept. 1879.

(2) « Quand plusieurs impressions complexes, qui sont plus ou moins différentes l'une de l'autre, dit Huxley (Hume, sa vie, sa philosophie,^, 129), se présentent successivement à Tesprit, il est aisé de comprendre quelle doit être la nature du résultat. La répétition des impressions semblables renforce les éléments correspondants de l'idée complexe, qui par là peuvent atteindre une vivacité plus grande; tandis que les impressions différentes non seulement n'acquerront pas plus de force qu'elles n'en avaient tout d'abord, mais, conformément aux lois de l'association, tendront toutes à réapparaître en même temps et se neutraliseront ainsi l'une l'autre. On peut comparer cette opération mentale avec ce qui se passe dans la production des portraits composites, lorsque, par exemple, les images fournies par les physionomies de six personnes sont reçues sur la même plaque photographique pendant un sixième du temps nécessaire pour faire un seul portrait. Le résultat final est que tous les points dans lesquels les six physionomies se ressemblent ressortent avec force, tandis que tous ceux dans lesquels elles diffèrent demeurent dans le vague. On obtient ainsi ce qu'on pourrait appeler un portrait générique des six personnes, par opposition au portrait spécifique d'une seule personne. » — « Cette belle invention a déjà

Tels sont les modes divers de ce qu'on peut appeler Tabstraction passive.

L'abstraction proprement dite, c'est-à-dire l'abstraction réfléchie, active, procède tout autrement. Loin d'être constituée par le seul jeu mécanique des images, elle consiste essentiellement dans l'indépendance, à leur égard, de l'esprit qui spontanément les dissocie, les amoindrit, les use, pour considérer à part les caractères communs plus ou moins marqués ou les rapports que ces images tendraient à recouvrir et à cacher. Plus cet effacement des images est complet, et plus élevée est l'abstraction : aussi comporte-t-elle un grand nombre de degrés, depuis les abstrac-

donné, paraît-il, de brillants résultats. En réunissant dans une seule photographie cinq médailles représentant Gléopâtre; et qui, loin de donner une idée de la beauté de cette célèbre reine, avaient un aspect hideux, on a obtenu une image composite beaucoup plus agréable : il est vraisemblable que dans cette résultante les points de ressemblance des diverses effigies s'étaient renforcés et que les points différents étaient restés flous,,. On a encore réuni par ce procédé des photographies d'individus appartenant aux mêmes catégories et on a obtenu certains types, comme par exemple le type escroc. Cette méthode deviendra peut-être utile un jour à l'anthropologie criminelle. » (Binet, La psychologie du raisonnement^ p. 107-108.) — Sur la fusion des images semblables, lire dans la Critique philosophique^ V année, n«» 3 (Nouvelle série), un savant article de M. Pillon où Ton trouvera en même temps l'historique et la discussion approfondie des diverses théories touchant la Formation des idées abstraites et générales.

tiens ébauchées de Tenfant jusqu'aux abstractions les plus ardues du mathématicien ou du philosophe. Cette progression ascendante supposant d'ailleurs un développement corrélatif du langage, il est bon de préciser la nature du rapport étroit qui existe entre l'idée et le signe servant à la traduire.

Que le pouvoir ou ïa faculté d'abstraire, c'està-dire de discerner \ine propriété ou une relation sous les apparences variables qui la recouvrent, soit la caractéristique de l'intelligence * et existe antérieurement à l'emploi du langage, voilà un fait incontestable, facile à observer chez les enfants ou les sourds -muets : « Vous prononcez devant un bambin dans son berceau le moipapa, en lui montrant son père; au bout de quelque temps, à son tour, il bredouille le même mot, et vous croyez qu'il l'entend au même sens que vous, c'est-à-dire que ce mot ne s'éveillera en lui qu'en présence de son père. Point du tout; quand un autre monsieur, c'est-à-dire une forme pareille, en paletot, avec une barbe et une grosse voix,

(1) « La faculté d'abstraire, dit M. André Lefèvre, est inséparable de l'intelligence — qui est, justement, d'après l'étymologie, le choix entre plusieurs faits ou qualités. « {Les races et les langues, p. 21.)

entrera dans la chambre, il M arrivera souvent de rappeler aussi papa. Le nom était individuel, il Va fait général; pour vous, il ne s'appliquait qu'à une personne; pour lui, il s'applique aune classe \ n Avant d'être en possession d'un signe, r enfant percevait donc un rapport de ressemblance, et le mot lui a fourni seulement un moyen d'exprimer la connaissance qu'il en avait*.

(ï> Taine, De V Intelligence, 1. 1, p. 46. — On trouvera à la suite des exemples analogues, ainsi que dans la note sur VAcquisitimi du langage par les enfants, insérée à la fin du voLuine. L'opinion de Taine^ combattue par M. Zaborowski iOrî'fine du langage, p. 159-160) d'après qui « la généralisation ilVsi en aucun ordre un point de départ », a été défendue par M. Paul Rej^maud {Principes de linguistique indo-européenne) : * IL Tainey conclut-il de ses propres observations, a vu juste : ]c$ Ëufanl^ [^'^énéralisent comme les premiers hommes ont dû généra lis(!r^ par simple incapacité d^analyse. Seulement leurs géiiéralisatiOEiB» autant du moins qu'elles se traduisent dans le langage, n'ont rien de strict et s'arrêtent aux premières ana- \og\Qs frappantes, au lieu de passer tout d'abord aux genres que constitue un ensemble commun de caractères spéciaux. » M, Paulfmnt qui partage cet avis, en donne une raison a priori [L'abat raction et les idées abstraites, dans la Revue philosophii^ue, jaiivier 1889, p. 33): « On peut, dit-il, dans des états «mort; bien plus indifférenciés que celui de l'enfant qui commet nce h parler, percevoir des généralisations de même ordre. On pourrait d'abord s'en douter a priori si Ton réfléchit que ce i4ue nous appelons Tétat primitif de l'homme est en réalité quelque chose de très vieux, de très perfectionné relativement... L'enlant résume en lui de longues générations antérieuiX'S, il apparaît déjà formé par la vie fœtale, il ne parle que plusieurs mois après sa naissance. 11 est à croire a priori qu'il manifestait auparavant quelques traces de cette faculté de (jrfC^n^Talistitlon que nous cherchons en lui. »

(2J €f* B+?rnaf d Pérez, Les trois premières années de V enfant, 5* édil>j p. 25L

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Néanmoins il est indiscutable que sans les signes et, en particulier, sans l'espèce de signes la plus familière, c'est-à-dire sans les noms, les effets de ce pouvoir d'abstraire seraient fort restreints ; non seulement les caractères semblables, extraits des choses, ou les relations découvertes resteraient bien vagues et tendraient même à se confondre derechef avec le tout concret d'où ils auraient été tirés, mais encore toute abstraction plus générale serait impossible, si Tesprit heureusement n'était capable de les rattacher à un symbole qui les conserve à part, les fixe et peut ensuite leur être substitué. C'est ce que montre supérieurement Hamilton dans une page bien souvent citée depuis Stuart MilL « Un signe, dit-il, est nécessaire pour donner de la stabilité à nos progrès intellectuels, pour fixer chaque pas de notre marche et en faire un nouveau point de départ pour de nouveaux progrès. Une armée peut se répandre sur un pays, mais elle n'en fait la conquête qu'en y établissant des forteresses. Les mots sont les forteresses de la pensée. Les mots nous permettent d'établir notre domination sur le territoire que la pensée a déjà envahi ; de faire de chacune de nos conquêtes intellectuelles

une base d'opération pour en effectuer de nouvelles. Prenons un autre exemple : vous avez entendu parler du percement d'un tunnel dans un banc de sable. Dans cette opération, il est impossible de réussir, à moins qu'à chaque pas, on pourrait dire à chaque pouce, on ne se mette en sûreté en bâtissant une voûte de maçonnerie avant de creuser plus avant. Or, le langage est précisément pour Tesprit ce que la voûte est pour le tunnel. Le pouvoir de penser et le pouvoir de creuser ne dépendent pas, le premier du mot, le second de la maçonnerie, mais sans ces auxiliaires aucune des deux opérations ne pourrait aller au delà de son premier pas. Nous reconnaissons que chaque mouvement en avant dans le langage doit être déterminé par un mouvement en avant dans la pensée, mais à moins que la pensée ne soit accompagnée à chaque pas de son évolution par une évolution correspondante du langage, son développement s'arrête... Et même, si Ton admet que l'esprit est capable de certains concepts élémentaires, que le langage n'a pas fixés en y apposant son sceau, ils ne sont que des étincelles qui ne brillent que pour mourir ;. il faut des mots pour leur donner de la saillie, et

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pour nous permettre de les réunir, d'en tirer de nouveaux, et de faire jaillir une lumière vive et durable de ce qui, sans cela, n'aurait été qu'une gerbe d'étincelles bientôt éparpillées et éteintes *. » De ces considérations il résulte que Tidée abstraite du plus bas degré est une image plus ou moins réduite, plus ou moins vague, associée à un mot qui la maintient séparée du tout dont elle faisait primitivement partie. A mesure que cette idée croit en généralité, l'image diminue encore de complexité et de clarté, s'efface peu à peu, tandis que le mot acquiert une prépondérance de plus en plus grande. L'image enfin disparaît entièrement et le mot demeure seul : l'idée alors s'identifie avec lui ; et dans ce cas plus nombreux sont les objets ou les attributs, plus générales sont les relations que ce mot ou signe dénote, et plus l'idée devient abstraite ^ « Les grandes abs-

(1) Voir St. Mill, La philosophie de Hamilton, p. 373-374.

(2) « La nécessité du langage est d'autant plus formelle que l'idée est plus vaste, plus abstraite. Prenons les idées espace, temps, force, être, vérité, action, progrès, théorie, devoir, loi, œuvre, principe, origine, justice, destruction, grandeur, contraste, continuité, hasard, rapport, mesure, synthèse, substance, différence, pouvoir, état, société, toutes idées abstraites qui, dans le discours, reviennent incessamment, nous pouvons aïûrmer que, sans le langage, elles n'existeraient pas. En effet, pour représenter toutes ces idées, nous n'avons à notre

tractions, écrivait justement Diderot, ne comportent qu'une lueur sombre. L'acte de la généralisation tend h dépouiller les concepts de tout ce qu'ils ont de sensible. A mesure que cet acte s'avance, les spectres corporels s'évanouissent, les notions se retirent peu à peu de l'imagination vers l'entendement, et les idées deviennent purement intellectuelles *. »

On peut aisément se rendre compte de cet effacement progressif des images et de Timportance de plus en plus grande du signe en examinant le mode de formation des principales espèces d'idées abstraites.

Prendre une qualité à part, ne voir par exemple qu'une propriété de la neige, la blancheur, à l'exclusion des autres, c'est déjà une première forme d'abstraction, d'ordre inférieur, il est vrai, et en réalité plutôt une perception des sens ou une représentation de l'imagination, puisqu'elle ne sépare pas la qualité en question du sujet qui

disposition qu'une seule image, à savoir Vimage verbale..» » Celle-ci, « qu'elle soit auditive, visuelle ou motrice, se confond avec l'idée... ». Par exemple, « Tidée de Progrès est tellement liée au mot Progrès, que je ne conçois pas comment un être sans langage pourrait avoir l'idée du Progrès. » (Cli. Richet, Essai de psychologie générale^ p. 166.) (1) Interprétation de la nature, § 60.

la possède, et ne la modifie en rien. Mais une idée abstraite véritable sera créée par l'esprit, quand, après la comparaison de plusieurs objets doués de cette même qualité, il s'élèvera à Tidée de blanc en général ou de la blancheur y toute considération de support mise à part. L'image que représente ce terme est une image réduite, car elle est diminuée des différences offertes par les blancheurs de la neige ou du lait, de la craie ou du marbre, du papier ou de l'ivoire, toutes blancheurs plus ou moins dissemblables entre elles. Si, rapprochant alors cette propriété de celle que possèdent d'autres corps d'être rouges, jaunes, verts, bleus, violets, nous n'en retenons que d'idée d'une certaine impression produite sur la rétine, nous concevons l'idée de couleur^ idée évidemment plus abstraite encore : il n'existe point en effet d'image qui y corresponde directement, et si nous voulons lui donner quelque corps, il nous faut évoquer des images particulières d'objets rouges, bleus, etc., englobées à la vérité dans l'idée de couleur, mais que nous y retrouvons seulement par un acte précis d'attention. Plus abstraite enfin est l'idée même de qualité^ puisqu'elle est constituée simplement

par un mot qui sert à cataloguer une foule de propriétés des plus variées et des plus opposées.

Écartons-nous, au contraire, les qualités particulières de poids, de forme, de pureté que présentent certains corps, pour ne tenir compte que d'un caractère essentiel commun, et prononçonsnous le mot diamant, nous faisons une abstraction d'un autre genre. Si, négligeant ensuite les apparences différentes du diamant, de la plombagine et du charbon de bois, nous prononçons le mot carbone^ nous exprimons une abstraction nouvelle, plus élevée que la précédente, car aucune image sensible ne saurait nous représenter le carbone en soi, comme on dit dans Técole. D'un ordre d'abstraction supérieur encore est l'idée de substance en général.

Mais nulle part la tendance croissante à s'écarter de plus en plus des données de l'observation sensorielle n'apparaît mieux que dans les phases successives du cdlcul quantitatif on numérique : « L*homme commence par compter des choses en les groupant visiblement. Il apprend ensuite à compter simplement les tiombres, en l'absence des choses, en se servant comme symboles de ses doigts et de ses orteils. Il y substitue des

signes abstraits, et rarithmétique commence. De là, il passe à l'algèbre, dont les termes ne sont pas seulement abstraits, mais généraux, et calcule maintenant des relations numériques et non des nombres. Il passe de là au calcul supérieur des relations*... »

Adolphe Garnier explique très bien ce procédé : « Lorsque nous voulons compter de tête, dit-il, nous ne nous représentons pas les objets matériels eux-mêmes, mais tout au plus des unités semblables à celles qui sont peintes sur les dés, ou bien les chiffres qui expriment les nombres et qui ne sont que des signes conventionnels... L'arithmétique force l'esprit à oublier les corps et à se fixer sur une chose qui est devenue presque immatérielle tant elle est dégagée de la matière. »

Il n'y a plus en effet ici qu'une image verbale, et telle est la raison du développement rapide et de la précision des mathématiques : « Plus le signe conventionnel est abrégé, plus il se prête facilement aux combinaisons, et plus il accélère les progrès de la science ^ Les chiffres romains

(1) Lewes, Problems of Life and Mind^ p. 171.

(2) Voir les exemples qu^en donnent Condillac, Logique, Impartie, ch. \n; — Histoire modemethvrQ dernier, ch. vi ; — et Taine, De V Intelligence, I" partie, liv. I, ch. i, § 4.

peignaient grossièrement les nombres, puisqu'ils ôtaicntia représentation des instruments primitifs de U numération ou des cinq doigts*. Aussi la combinaison des nombres à l'aide de ces chiffres était-elle fort difficile. A Rome, lorsqu'un tribun voulait lancer une accusation à coup sûr contre un patricien qui avait rempli quelque charge importante ^ le prétexte qu'il choisissait le 'plus ordinairement était la reddition des comptes, car ils étaient aussi difficiles à rendre qu'à vérifier. Les clû tires arabes qui donnent au nombre une expression plus abrégée et dont la place même est significative, ont beaucoup contribué aux progrès de l'arithmétique et de Fart des comptes pntjlîcs et privés. Il y a une efficacité plus grande encore dans les signes de l'algèbre, qui sont plus généraux que ceux de l'arithmétique et qui comprennent plus de choses sous une plus petite forme. »

Vétendue peut être de même symbolisée :

<i Avant Descartes, la géométrie était dans une

[I) Le signe V symbolise la main ouverte. M. Houzeau rap- [irrile, à ce sujet, que « les statues de Janus indiquaient la dute annuelle, c'est-à-dire le nombre de jours écoulés depuis Lb couimencement de Tannée, de 1 à: 365, par la disposition des dciîgts levés et plies » .

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condition aussi défavorable que l'avait été rarithmétîque avant l'invention des chiffres arabes et de l'algèbre. En appliquant l'algèbre à la géométrie, il remplaça par des lettres les figures que les anciens représentaient sur le papier. En une demiheure et sur une demi-page, il vint à bout de problèmes qui demandaient à ses prédécesseurs plusieurs jours et plusieurs cahiers. L'avantage du signe abstrait c'est qu'en reproduisant la totalité de l'objet pour qui veut y réfléchir, il permet cependant de ne penser qu'à une très petite partie de cet objet et de n'en prendre que ce qu'il faut pour le combiner facilement avec d'autres * . » Et même la plupart du temps ne songeons-nous pas à la signification du signe, « sachant ou croyant, comme dit Leibniz, que nous pouvons toujours la retrouver'. »

(i) Traité des facultés de Vâme, t. H, p. 174-175. — « La lettre algébrique ne remplace pas le chiffre arithmétique tout entier avec sa qualité précise, mais seulement sa fonction et son rôle dans Péquation où il doit entrer. Le chiffre arithmétique ne remplace point la chose entière avec toutes ses qualités et caractères, mais seulement sa quantité et son nombre, ii'une et l'autre remplacent seulement quelque chose de Tobjet imaginé, c'est-à-dire un fragment, un extrait; le chiffre, un extrait plus complexe ; la lettre, un extrait moins complexe, c'est-à-dire un extrait du premier extrait. » (Taine.)

(2) Voir sur cette question St. Mill, ouv. cité, p. 383-386. « On peut, écrit ce philosophe (p. 587), on peut faire passer aux

Des idées éminemment abstraites sont celles des rapports que Tesprit considère entre divers objets ou qualités : de cette espèce sont les idées d'analogie, de ressemblance, de différence, de proportion, de grandeur, de petitesse, de supériorité, d'infériorité, de mouvement, de progrès, de possession, de parenté, de vice, de vertu, etc. « Découvrir des rapports entre des objets très éloignés, démêler des analogies très délicates, constater des traits communs entre des choses très dissemblables, former des idées très générales, isoler des qualités très abstraites, toutes ces expressions sont équivalentes *. » C'est là, peut-on dire, que labstraction exige le plus d'efforts, l'amas des images frappantes rendant parfois fort difficile le discernement des relations plus ou moins lointaines qu'elles cachent. Aussi Taine a-t-il pu écrire avec raison : « Tout ce qui distingue l'homme de l'animal, les races intelli-

algébristes l'équation qui exprime le signe caractéristique d'une courbe ; ils en déduiront, au moyen des propriétés des nombres, d*autre^ relations numériques qui en dépendent ; avec la certitude que lorsque leurs conclusions seront de nouveau traduites du symbole en langue ordinaire, il en sortira des propriétés réelles, peut-être encore inconnues, de la courbe. »

(1) Taine, ouv, cité, t. II, p. 265.

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gentesdes races bornées, les esprits compréhensifs et délicats des esprits vulgaires, se ramène à cette faculté de saisir des analogies plus fines » ; et enôore : « Le génie des races bien douées, comme celui des grands esprits et notamment des inventeurs, consisté à remarquer des ressemblances plus délicates ou nouvelles*. » En veuton des exemples ? Oken trouve sur le sol, dans une forêt du Harz, le crâne blanchi d'une biche, et devine que le ctàne est un composé de vertèbres élargies et soudées ; — Gœthe observe des étamines pétaloïdes et suppose que tous les organes de la fleur sont des feuilles transformées ; — Newton voit une pomme tomber, et conçoit la lune comme un corps pesant qui tend aussi à tomber sur la terre ; — Franklin contemple un orage, et Téclair n'est plus pour lui que Tétincelle d'une décharge électrique ; — Denis Papin voit soulever par la vapeur un couvercle de marmite, et, malgré la dissemblance des caractères, il en identifie la force expansive avec les sources de force mécanique déjà connues, vents, chutes d'eau, animaux, etc. ^

(1) Taine, ouv. cité, t. I, p. 51, et t. Il, p. 265.

(2) Voir sur ces exemples et d'autres analogues Bain, Les

A cette perception d analogies de plus en plus éloignées sont dues notamment les classifications naturelles*. Chaque être individuel, chaque fait ou acte particuliers est une donnée prodigieusement complexe, une image concrète au possible, distincte de toute autre, et qui a sa nuance propre. Cette nuance retranchée, il reste un faisceau de caractères communs à une classe entière d'êtres ou de faits que Ton note par un terme spécial ; une réduction analogue fournit un certain nombre de classes du premier degré. — Mais on ne s'arrête pas là. On peut, en effet, comparer entre

Sens et V Intelligence, Ce philosophe, qui attribue à Watt la découverte de la force de la vapeur, la commente ainsi (p,452) : Pour Pœil d'un observateur vulgaire, qu'était-ce que la vapeur? Un amas de nuages dans le ciel ou un sifflement au bout du bec d'une bouilloire, à quelques pouces duquel se formait un petit nuage tourbillonnant. 1\ se peut môme qu'on eût observé déjà le soulèvement du couvercle. Mais pour que le phénomène éveillât dans Tesprit l'idée d'un coup de vent, d'un jet d'eau ou d'un effort musculaire, la différence était trop grande et la ressemblance trop insignifiante et trop lointaine. Pour que l'association pût avoir lieu, il fallait un esprit qui fût indifférent aux effets superficiels des choses, qui tînt de la nature aussi bien que de l'éducation une vive susceptibilité pour les propriétés mécaniques des corps, et aussi une aptitude merveilleuse à saisir les ressemblances sous le voile de la différence.

(1) Sur le rôle de l'abstraction dans la formation des définitions et des axiomes, dans la théorie de la preuve et dans l'induction, voir Taine, Philosophie de Stuart Mill, 2» partie, § III, IV, V, VI.

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elles les diverses classes reconnues, en prendre à part les ressemblances, et désigner cet autre reliquat par un nouveau terme. On peut opérer de même sur les secondes classes ainsi déterminées ; et continuant à remonter Téchelle des notions générales, en éliminant toujours un plus grand nombre de différences et en retenant toujours un plus petit nombre de ressemblances, ou, d'un mot, en allant, par une série de suppressions, d'un reliquat écourté à un reliquat plus écourté, on arrive enfin, dans cette X formation progressive de classes de plus en plus générales, à Tidée la plus abstraite de toutes, à ridée d'être ou d'existence.

A-t-on, par exemple, extrait d'un ensemble d'images particulières l'idée de chêne vert; la distinction croissante que l'on peut faire ensuite du chêne, de V arbre ^ du végétal^ marque autant de degrés successifs d'abstraction, et l'image qui correspond à chacun de ces termes, image de plus en plus vague et effacée, devient comme résidu dernier celle d'une ligne élancée, puis épanouie.

Encore faut-il en ce cas que l'attention s'arrête sur le mot ; car, ainsi que nous l'avons constaté

pour les signes mathématiques, prononçons-nous la plupart du temps les termes très généraux sans avoir leur contenu présent à Tesprit : ce que Leibniz qualifiait depsittacisme *, faisant entendre par là que les termes abstraits sont pour nous sans plus de valeur d'ordinaire que, pour un perroquet {psittacus)y les syllabes qu'il débite gravement.

L'association, la fusion du signe et de la pensée finit en effet par être telle que souvent les mots sont simplement « pour deux interlocuteur/s des symboles dont aucun des deux ne s'arrête à scruter l'entière et exacte signification ; pas plus qu'ils ne réfléchissent régulièrement, que chaque souverain qui passe dans leurs mains équivaut à 240 pence. Des mots comme état^ bonheur, liberté^ création^ sont trop compréhensifs pour que nous puissions supposer que nous réalisons leur sens complet, chaque fois que nous les lisons ou que nous les prononçons. Si nous faisons attention au travail de notre propre esprit, nous verrons que chaque mot peut être employé à la place et dans le sens convenable, bien que fort peu, ou même

(1) Voir les Œuvres philosophiques de Leibniz, édit. Erdmann, p. 257, col. 2.

aucun de ses attributs ne soient, au moment, présents à notre pensée *. » C'est du reste, comme le remarque Stuart Mill/grâce à cette abstraction que la pensée marche avec une rapidité qui est devenue proverbiale.

Quelques courts exemples, empruntés aux diverses manifestations de l'activité mentale humaine, vont, en confirmant les résultats auxquels nous sommes parvenus jusqu'ici, nous montrer qu'à ce passage progressif du concret à Tabstrait est due l'évolution du langage, de l'écriture et des signes, l'évolution des sciences, et celle des conceptions philosophiques et des croyances religieuses.

Ce serait trop nous écarter de notre sujet que de suivre ici la marche ascendante du langage, à partir des cm, des interjections et des sons imitatifs ou onomatopées qui en ont été la trame première, jusqu'aux termes essentiellement généraux dont nous parlions tout à l'heure ^ Nous

(1) Thomson, Laws of Thought, p. 36.

(2) Rappelons toutefois que dans leurs modilications successives, les langues, — en rapport constant avec le développement progressif de la pensée, — n*ont cessé d'être pour celle-ci des instruments de décomposition de plus en plus compliqués et délicats. D'abord monosyllabiques ^ c'est-à-dire formées de mots monosyllabiques invariables, et caractérisées par Tabsence

F. QUEYRAT. — L*ABSTRACTI0N« 2

nous contenterons donc d'indiquer quelques faits qui marquent comment les mots se sont dégagés peu à peu de leur signification particulière primitive. M. Darmesteter en note de nombreux cas : le boucher n'était d'abord que le marchand de viande de bouc^ — le cordonnier celui qui faisait usage du cuir de Cordoue^ — « panier signifie proprement ce qui est relatif au pain (panarium) et est appliqué, de par l'usage, à une espèce de corbeille : la corbeille au pain; par extension panier prend le sens général de corbeille, etc. *. » Le même phénomène se produit dans la généralisation des noms empruntés aux types littéraires. <i Nous. isolons certains caractères et, en les reconnaissant dans une autre personne, dans un autre complexus de phénomènes, nous appliquons

de toutes formes et distinctions grammaticales, le même mot tenant lieu de nom, d'adjectif et de verbe ; — puis agglutinatives, c'est-à-dire exprimant les divers sens de Tidée, par des suffixes accolés aux racines ; — elles sont enfin devenues flexionnellesy les mots qui les constituent fléchissant, se développant, de façon à rendre les moindres nuances de la pensée, à représenter avec exactitude et précision tous les rapports de temps, de modes, de nombres, de personnes, de genres, de position, etc. Les langues flexionnelles elles-mêmes, de synthétiques qu'elles ont été primitivement, tendent de plus en plus à se transformer en langues analytiques. — (Consulter là-dessus le savant ouvrage de M. André Lefèvre, Les races et les langues,)

(1) La vie des mots, étudiée dans leurs significations, p. 61.

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le même nom à ce nouveau complexus. Quand nous disons de quelqu^un qu'il est un Alceste ou un Tartufe, nous ne voulons pas dire forcément qu'il est amoureux d'une coquette, ou bien qu'il a « l'oreille rouge et le teint bien fleuri », mais nous voulons dire certainement que le premier est un misanthrope ou un bourru et le second un hypocrite... Peu à peu la signification du mot s'épure... Les traits particuliers ont disparu. Ces généralisations de sens sont très fréquentes, elles s'accompagnent d'une abstraction évidente». » De l'ensemble des images accumulées tout d'abord quelques-unes seulement continuent en effet à surgir.

L'évolution de l'écriture a suivi une marche analogue à celle des langues : les signes qu'elle a d'abord employés, purement idéographiques^ représentaient directement et dessinaient pour ainsi dire la pensée ^ (tels à peu près les rébus) ;

(1) Paulhan, Art. cité. Revue philosophique, février 1889, p. 185.

(2) Telle a été d'abord et telle est encore en partie Fécriture chinoise. Là, « suivant les traditions, dit M. Vinson, les premiers caractères furent des dessins grossiers d'objets matériels : un rond avec un point au milieu figurait le soleil ; une barre verticale avec deux petits traits obliques indiquait un arbre; et ainsi de suite. Pour exprimer des- idées com-

mais alors même ils ont passé par deux phases successives : de la simple kyriologie ou portrait des objets, — l'image d'un lion signifiant le lion, — il se sont élevés au symbolisme^ qui substituait à l'imitation réelle des objets une image de convention, — la figure du lion signifiant en ce cas le courage.

Puis un pas décisif a été accompli (les hiéroglyphes-emblèmes et les hiéroglyphes-lettres des Egyptiens nous permettent de comprendre comment il s'est opéré) * : par des abréviations et des déformations, l'écriture s'est transformée d'idéographique en phonétique j c'est-à-dire n'a plus représenté que les sons articulés qui traduisent ridée ; dans ce second cas encore, elle a traversé deux phases nouvelles, est devenue de moins en

plexes, on associa plusieurs de ces caractères ; le soleil, joint à la lune, représenta la lumière ; femme, main et balai rendirent ridée de femme mariée ; « entendre » fut traduit par « oreille » et « porte » ; « suivre » fut rendu par trois images d'hommes placés à la file; c bavarder » par deux femmes qui se regardent. — Conséquence : « Je me suis laissé dire, écrit M. A. Lefèvre (ouv. cité, p. 57), qu*un Chinois instruit ne pouvait se vanter de savoir lire avant Tâge de quarante ans et plus. »

(1) Le soleil, nommé Ad, était représenté par Timage du disque solaire ; — la personne qui traçait le cercle prononçant râ, bientôt ce signe n'a plus exprimé que le son râ, et dès lors il est entré comme tel dans tous les mots où se trouvait cette syllabe.

moins concrèle, en passant du mode syllabiquey qui exprime par un signe une ou plusieurs syllabes, au mode alphabétique, qui exprime par un signe les éléments mômes des syllabes, c*est-à-dire chaque son ou mieux chaque fraction de son (consonnes et voyelles), ce qui réduit à 25 ou 30 au plus le nombre des signes nécessaires pour suivre les progrès de la pensée et traduire aux yeux tous les mots * .

De même, « dans les représentations les plus abstraites, telles que les cartes, les plans, on trouve pendant longtemps des traces de représentations concrètes. Les plans de ville que Ton trouve dans les géographies modernes sont remplacés par des sortes de vue à vol d'oiseau sans exactitude et sans précision ; mais le mélange des notions abstraites et des images concrètes se voit mieux dans les cartes où les villes et les villages sont représentés par des agglomérations de petites maisons figurées. Evidemment les maisons n'ont pas la prétention d'être la représentation matériellement ressemblante de la ville ou du village qu'elles indiquent, elles ne sont qu'un

(1) Voir sui* l'évolution de récriture un remarquable article de M. Maury. {Revue des Deux Mondes^ V" sept. 1875.)

symbole, mais ce symbole n'est pas arrivé encore à n'être qu'un symbole abstrait, il conserve des traces de la représentation visuelle. Au lieu de représenter une agglomération de maisons par un point, comme on le fait aujourd'hui, on choisit instinctivement un signe qui ne soit pas entièrement dégagé de la réalité visible. Il est à remarquer que les montagnes ont été très longtemps représentées sur les cartes par une sorte d'imitation grossière. A une époque un peu plus éloignée, les forêts sont représentées par des arbres et peintes en vert, on voit aussi des arbres figurés sur des montagnes, et leurs dimensions ont une disproportion choquante. Sur la mer on aperçoit des vaisseaux de taille gigantesque ; quelques-uns, rapportés à Téchelle de la carte, ont une longueur de trois milliaria gallica.

Dans les traités de cosmographie, on voit, pour figurer les éclipses, le soleil représenté par une tête d'or entourée d'une couronne de rayons d'or, sur un fond rouge et jaune coupé de lignes noires*. »

Les signes que portent nos poteaux indicateurs

(1) Paulhan. Art, cité, p. 172.

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ont une valeur conventionnelle très abstraite. 11 n'en est pas de même chez les peuplades primitives : ainsi, pour annoncer un gué, les Indiens figuraient, au bord des rivières, des pieds sur la roche.

Quand on parcourt le développement des sciences , on arrive à de semblables constatations : « L'esprit y va des relations concrètes aux relations abstraites, et des moins abstraites aux plus abstraites. » Nous avons rappelé plus haut le passage de la simple nuïnération à l'arithmétique, de celleci à l'algèbre, et de l'algèbre au calcul des opéralions. « En mécanique, les relations plus concrètes des forces, telles qu'elles se déploient dans le levier, le plan incliné, etc., furent découvertes avant les relations plus abstraites formulées dans les lois de l'analyse et de la composition des forces, et plus tard que les trois lois abstraites du mouvement formulées par Newton fut découverte la loi plus abstraite encore de l'inertie. La même chose est arrivée en physique et en chimie. Là aussi on est allé des vérités mêlées à toutes les circonstances des faits particuliers et des classes particulières des faits à des vérités dégagées de toutes les circonstances qui les accompagnaient

et qui les déguisaient, c'est-à-dire à des vérités d'un plus haut degré d'abstraction * . »

A leur tour, les religions et les métaphysiques ont évolué de môme sorte, comme le prouve surabondamment l'élaboration progressive qu'a subie le contenu de leurs deux notions fondamentales : Dieu et l'âme. Le fétichisme, qui est la forme la plus grossière du sentiment religieux et qui consiste dans l'adoration des objets naturels, pierres, plantes, animaux, est devenu graduellement le polythéisme, divinisation des facultés humaines, et finalement le monothéisme, qui conçoit Dieu comme l'être infini, la cause première ^ — La notion de l'âme a éprouvé une transformation

(1) H. Spencer, Classification des sciences, p. 162-163.

(2) Telle est du moins la compréhension de cette idée pour les esprits cultivés, car, ainsi que le remarque avec raison M. Ch. Richet (ouv. cité, p. 169), « il faudrait une forte dose d'illusion pour croire qu'un individu inculte aura de l'infini, de la cause, ou de Dieu, une autre idée qu'une idée tout à fait concrète, qui ferait sourire un savant habitué aux idées abstraites, s'il pouvait pénétrer dans la pensée de ces ignorants ou de ces sauvages ». Peut-être leur conception ne diffère-t elle guère en effet de celle que manifestent ces images par lesquelles Dieu est représenté sur les monuments religieux du moyen âge : on l'y voit tantôt avec un nimbe crucifère, une longue barbe et la chevelure flottante sur les épaules, tantôt coiffé d'une tiare comme un pape ou d'une couronne royale ; ailleurs il est en Dieu des armées avec un glaive, un arc et des flèches, etc. — Consulter Didron, Icono^ graphie chrétienne, 1843.

analogue, depuis la croyance en une âme matérielle à forme encore humaine et partageant les vicissitudes du corps, jusqu'au « pur esprit » des spiritualistes*.

(1) Sur les phases diverses de la conception de Tâme, voir Fritz Schultze, Philosophie der Nulurwissenschaft,

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