‹ L'abstraction et son rôle dans l'éducation intellectuelle: étude deChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Confirmation nouvelle dés résultats obtenus par l'analyse précédente. -^ Absence presque totale d'abstraction chez les animaux inférieurs : leurs actes sont généralement déterminés par les images ; — exemple. — Toute modification dans les instincts suppose un certain pouvoir d'abstraire. — Manifestations diverses de ce pouvoir chez les vertébrés : — intelligence des mécanismes ; — idée du nombre ; — idée de dureté et de poids; — exemples. — L'abstraction chez Thomme primitif, — chez le sauvage, — chez l'enfant ; — exemples, — L'abstraction chez l'homme adulte civilisé. — Différences que présentent sous ce rapport les peuples anciens et les peuples modernes, — la classe inculte et la classe cultivée ; — exemples. — Variété semblable dans la classe cultivée elle-même : Pascal, Ampère, Newton, J.-J. Rousseau. — Esprits concrets et esprits abstraits ; — Victor Hugo et Stuart Mill ; — Shakespeare et Racine. — L'aptitude plus ou moins grande à abstraire, cause efficace de la diversité des esprits.

Les résultats de l'analyse à laquelle nous venons de nous livrer, sont confirmés encore par la diver-

silé que présente chez les esprits la capacité d'abstraction. Ce pouvoir de dissocier les images, qui permet d'en isoler les éléments composants et de les reconnaître sous des apparences plus ou moins dissemblables, de discerner aussi les rapports qu'elles voilent, et de substituer à ces résidus et à ces relations un signe ou symbole qui les remplace avantageusement, se manifeste graduellement en effet, suivant les divers stades que nous avons reconnus, à mesure qu'on s'élève des animaux supérieurs à l'homme de génie.

Chez les animaux inférieurs, l'intelligence proprement dite, le pouvoir d'abstraire, semble réduit au minimum : soumis à l'instinct, ils imaginent probablement, voient par avance le plan de leur œuvre ; en vertu d'une sorte d'association innée, les images des actes à accomplir pour le réaliser, se déroulent dans leur conscience et leur présentent des types d'action qu'ils réalisent automatiquement. Leur mode d'agir, comme l'a bien vu Frédéric Cuvier, le frère du grand naturaliste, offre ainsi une analogie frappante avec l'état mental du somnambule *, qui se retrace dans une

(1) « On ne peut, dit-il, se faire une idée claire de l'instinct quVn admettant que les animaux ont dans leur sensorium des

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 37

suite d'images les actes qu'il doit exécuter ou les lieux qu'il doit traverser, de môme que, malgré l'obscurité la plus profonde, nous pouvons aisément retrouver dans notre bibliothèque, si nous la connaissons en tous ses détails, le livre dont nous avons besoin. Les animaux de cet ordre sont donc, presque entièrement assujettis aux images. Les circonstances ont beau changer, la série d'images qui les guide restant la même, leur façon d'agir est dans la plupart des cas constante. « Ayant laissé quelque temps un nid de fourmis sans nourriture, dit sir John Lubbock S je mis du miel sur une petite planchette de bois, entourée d'un fossé rempli de glycérine, large d'un demi-pouce et profond d'environ 1/10 ; sur ce fossé je plaçai un pont de papier, dont une extrémité reposait sur de la terre meuble. Cela fait, je mis une fourmi au miel, et aussitôt une petite troupe se rassembla autour. Je déplaçai alors un peu le pont de papier. Les fourmis, ne pouvant passer à travers la gly-

images et des sensations innées et constantes, qui les déterminent à agir, comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément. C'est une sorte de rêve ou de vision qui les poursuit toujours ; et, dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut les regarder comme des espèces de somnambules. »

(1) Les four mis f les abeilles et les guêpes ^ t. Il, p. 11.

F. QUEYRAT. — L' ABSTRACTION. 3

cérîne, vinrent sur le bord et tournèrent tout autour, mais sans pouvoir traverser ; il ne leur vint pas à Tidée de faire soit un pont, soit une digue à travers la glycérine, au moyen delà terre meuble que je leur avais donnée si à propos. Cela me surprit beaucoup, étant donnée toute Tingéniositéavec laquelle elles se servent de la terre dans la construction de leur nid. » Il y a là un manque évident d'abstraction.

11 ne faudrait cependant pas en conclure que les fourmis et en général les insectes manquent d'intelligence propre. La moindre modification apportée aux instincts suppose un certain pouvoir d'abstraire, de réfléchir. Comme le remarque avec raison le docteur Letourneau {Sociologie d'après r ethnographie)^ « inventer, c'est simplement percevoir un ou plusieurs rapports inconnus jusqu'alors... L'animal doit nécessairement inventer aussi bien que Thomme, quand les conditions de son existence viennent à varier. » Or on trouve chez les insectes des traces nombreuses d'habitudes modifiées et de progrès accomplis *. Afin de

(1) Les actions instinctives elles-mêmes n'ont pas été telles à Tcrigine. Les premiers individus qui les accomplirent firent évidemment preuve de r^/îeajton, puisqu'ils employèrent sciemment certains moyens appropriés pour atteindre un but voulu.

protéger leur miel contre le sphinx atropos ou tête de mortj les abeilles par exemple ont dû dans certains pays modifier la forme de Tentrée des ruches*.

Les animaux vertébrés nous offrent dans leur manière d'agir une foule de faits analogues, et rinfluence des images n'est pas telle sur eux qu'ils ne puissent parfois largement s'y soustraire. Quelques-uns, — singes, éléphants, chats, etc., — manifestent une intelligence des mécanismes singulièrement développée, ainsi que l'attestent les nombreux exemples qu'en fournit M. Romanes ^ La notion abstraite de quantité numérique n'est

Ce n'est d'ailleurs que par degrés successifs, après de longs tâtonnements, qu'elles sont arrivées à leur état actuel de merveilleuse complication. Elles représentent le résultat graduel et perfectionné de toute une série à'effortit intellectuels lentement accumulés à travers les générations; en sorte qu'on peut les regarder comme des habitudes héréditaires, c'est-à-dire comme des aptitudes organiquement fixées, invétérées dans l'espèce et innées chez les individus, qui aujourd'hui ne se rendent guère compte du pourquoi de leur action. — Consulter sur ce point Dai'win, De Vorigine des espèces; — Edm. Perrier. Préface de V Intelligence des animaux, de Romanes; — Kibot, L'hérédité psychologique^ V* partie, ch. i*'.

(1) Huber rapporte qu'un de ces lépidoptères ayant attaqué des abeilles et s'apprêtant à leur voler le miel, celles-ci construisirent à la hâtp, avec un mélange de propolis et de cire, un système ingénieux de barricades.

(2) Voir V Intelligence des animaux, t. II, p. 174 et suiv., et p. 246. — Cf. Viannade Lima, L'Homme selon le transformisme, p. 132.

pas non plus étrangère à certaines espèces, du moins à Tétai rudimentaire. Le même auteur en rapporte un cas d'autant plus curieux que les volatiles auxquels il Tattribue ne passent pa^s pour jouir précisément d'une haute intelligence : « 11 y a une trentaine d'années, raconte-t-il * , la petite ville que j'habite était longée par un terrain public qui servait de pâturage à un grand nombre d'oies appartenant aux habitants des chaumières du voisinage... A cette époque, le marché au blé se tenait en face de Tauberge principale, et les jours de marché les meuniers répandaient à terre pas mal de blé en ouvant les sacs d'échantillons. D'une manière ou d'une autre, les oies eurent vent de ce gaspillage et eurent, selon toute apparence, une consultation à ce sujet... Dès lors, elles n'eurent garde de manquer une seule occasion ; on comptait régulièrement sur leur arrivée et jamais elles ne firent faux bond. Chaque lendemain de marché, c'est-à-dire une fois tous les quinze jours, les amenait infailliblement en troupe bruyante et joyeuse ; jamais elles ne se trompaient de jour. L'appât c'était le blé, cela va sans dire :

(1) Ibid,, p. 75.

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 41

mais comment tenaient-elles compte du temps?

On aurait pu croire qu'elles étaient averties des jours de marché par Todeur du blé, ou par le bruit du trafic ; mais voici qui s'oppose à cette hypothèse. 11 arriva, en effet, une année, que la date choisie pour la manifestation d'un deuil national tomba un jour de marché. Ce jour-là point d'odeur de blé, point de bruit de trafic ; notre petite ville était aussi silencieuse que le dimanche..., les oies auraient dû s'en apercevoir; mais non, elles connaissaient leur jour et vinrent comme d'habitude... Je ne prétends pas me rappeler bien précisément les circonstances qui déterminèrent cette habitude. Se développa- 1- elle graduellement d'année en année ? Peu importe, mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir comment les anciens de la bande, auxquels en revenait la conduite, estimaient le temps de manière à se présenter régulièrement tous les quinze jours. »

Dans un article consacré à rinstinct des animaux, Diderot a écrit : « Parmi les différentes idées que la nécessité fait acquérir aux animaux, on ne doit pas oublier celle des nombres. Les bêtes comptent, cela est certain; et quoique jusqu'à présent leur arithmétique paraisse assez

bornée, peut-êire pourraît-on lui donner plus d'étendue. Dans les pays où Ton conserve avec soin le gibier, on fait la guerre aux pies, parce qu'elles enlèvent les œufs et détruisent l'espérance de la ponte. On remarque donc assidûment les nids de ces oiseaux destructeurs; et, pour anéantir d'un coup la famille carnassière, on tâche de tuer la mère pendant qu'elle couve.

Entre ces mères il en est d'inquiètes qui désertent leur nid dès qu'on en approche. Alors on est contraint de faire un affût bien couvert au pied de l'arbre sur lequel est ce nid, et un homme se place dans l'affût pour attendre le retour de la couveuse ; mais il attend en vain si la pie qu'il veut surprendre a quelquefois été manquée en pareil cas. Elle sait que la foudre va sortir de cet antre, oîi elle a vu entrer un homme. Pendant que la tendresse maternelle lui tient la vue attachée sur son nid, la frayeur l'en éloigne jusqu'à ce que la nuit puisse la dérober au chasseur. Pour tromper cet oiseau inquiet, on s'est avisé d'envoyer à l'affût deux hommes, dont l'un s'y plaçait et l'autre passait ; mais la pie compte, et se tient toujours éloignée. Le lendemain, trois y vont, et elle voit encore

que deux seulement se retirent. Enfin il est nécessaire que cinq ou six hommes, en allant à laffût, mettent son calcul en défaut. La pie, qui croit que cette collection d'hommes n'a fait que passer, ne tarde pas à revenir. Ce phénomène, renouvelé toutes les fois qu'il est tenté, doit être mis au rang des phénomènes les plus extraordinaires de la sagacité des animaux*. » M. Houzeau rapporte une observation de même ordre concernant les mulets : « Il y a, dit-il % dans les villes des États-Unis un grand nombre de chemins de fer où la traction s'opère par ces animaux. A New-Orléans, en particulier, on les préfère aux chevaux. La ligne de la rue Saint-Charles a un embranchement assez court, celui de la rue Napoléon-Avenue, où chaque mulet fait cinq fois le voyage avant d'être dételé. Le vétérinaire de la ligne, Thabile docteur Louis, appela un jour mon attention sur ce fait, que je pus vérifier, que les mulets de service restent silencieux pendant les premiers voyages ; mais à la fin du cinquième, dès qu'ils arrivent à la station, ils hennissent, sachant qu'on doit les dételer. »

(1) Œuvres choisies de Diderot, édit. Génin, t. I, p. 264.

(2) Facultés mentales des animaux, t. II, p. 207.

44 l'abstraction ET SON RÔLE DANS L*ÉDUCAT10N

Après Texposé de quelques autres cas, M. Houzeau conclut : « Il y a des oiseaux et des quadrupèdes qui sont capables d'apprécier les nombres, au moins jusqu'à quatre ou cinq. Comment ces animaux qui n'ont pas de langage conventionnel, réussissent-ils à compter jusqu'à cinq et peut-être davantage ? 11 faut qu'ils aient un certain moyen numérique, un moyen de distinguer entre les souvenirs. Est-ce par la mémoire des yeux et la juxtaposition d'images semblables^ comme nous compterions en plaçant par la pensée des arbres en file, ou encore en alignant des jetons ? Nous n'entendons pas décider cette question. »

Cette notion du nombre se rencontre évidemment chez les singes. Le naturaliste F. Fischer s'en est assuré par d'ingénieuses expériences* ; il s'est même convaincu que ces animaux savent fort bien estimer le poids, M. Romanes cite de ce dernier cas un fait qui a trait aux éléphants^. « L'on est fondé à croire, dit-il, que l'éléphant conçoit des idées abstraites. Je suis convaincu par exemple qu'ils acquièrent par expérience l'idée de dureté et de poids et en voici la preuve à mon

(1) Voir la Revue scientifique^ de 1884.

(2) Ouv. cité, p. 157.

DIVERSITE DANS L APTITUDE A ABSTRAIRE *i>

avis. Après qu'un éléphant a rempli ses devoirs habituels, c'est-à-dire trois mois environ après sa capture, on lui enseigne à ramasser des objets à terre et à les passer à son mahout^ qui se tient assis sur les épaules de Tanîmal. Or tout d'abord on se borne à lui faire ramasser des objets mous, des vêtements, par exemple, à cause de la force dangereuse de ses mouvements. Mais au bout d'un certain temps qui varie selon les bêtes, il semble se rendre compte de la nature des objets qu'il soulève, et s'il continue à lancer sans façon un paquet de linge, il passe doucement les choses lourdes, telles que barres de fer ou chaînes, prend un couteau aiguisé par le manche et le met sur sa tête, à la disposition du mahout. J'ai fait, à dessein, ramasser à des éléphants, des objets qu'ils ne pouvaient avoir vus auparavant, et la façon dont ils les manièrent me prouve qu'ils savaient si ces objets étaient durs, pesants ou tranchants. »

Nous trouvons donc chez l'animal des preuves certaines d'une capacité relative d'abstraction*.

(1) On peut consulter encore Georges Leroy, Lettres sur tes animaux et sur Vhomme,

Cette capacité d'abstraction ne grandit pas chez Tanimal, parce que, quelle que soit sou inlelligence des signes, il n'a

Il serait oiseux de rechercher jusqu'à quel point pouvaient en être doués les premiers hommes.

« L'abstraction, a dit Renan, est inconnue à Thomme primitif. » Par quoi il faut seulement entendre que cette faculté était chez lui fort restreinte, en raison même de son langage rudimentaire. M. G. de Mortillet a noté en effet que Vapophyse géni (à laquelle sont insérés les muscles qui actionnent les mouvements de la langue dans le langage articulé) manque entiè-

pas Vidée de les généraliser et ne peut par suite raisonner sur eux. « Le langage muet à Paide du toucher est développé à un point extrême chez les fourmis. — Les animaux les plus intelligents possèdent déjà les premiers rudiments d'un langage idéologique. — lis comprennent aussi beaucoup de mots et même des phrases entières de notre langage articulé si complexe. — Les anthropoïdes saisissent parfaitement le rapport des mots et des objets correspondants, un orang du Jardin de Francfort et un gorille célèbre exhibé à Berlin avaient même une facilité de compréhension étonnante. — Un rhésus de M. J. Fischer connaissait exactement les noms de tous les autres singes qui étaient dans la même chambre que lui, et il y en avait pourtant plus de soixante. » (V. de Lima.) Mais chaque signe qu'emploie l'animal « demeure pour lui plongé dans son application particulière, sans évoquer l'idée d'autres signes possibles et d'autres applications parallèles ». (W. James.) Voilà, en somme, la barrière qui sépare l'homme de la bête. D'ailleurs, comme le remarque Taine (note sur V Acquisition du langage yar Vespèce humaine)^ « cette barrière n'est pas une saillie abrupte et tranchée; des transitions y conduisent; avant la période des racines, il y a eu celle des interjections et des imitations, comme avant la période des haches en pierre polie, il y a eu celle des haches en silex grossièrement taillé, comme avant la période de l'algèbre, il y a eu celle de l'arithmétique. Par conséquent, ce qui distingue l'homme des animaux, c'est que, débutant comme

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 47

rement sur la mâchoire humaine de la Naulette*, de même. qu'elle manque aux animaux privés de la parole. Or, sans celle-ci, il ne saurait y avoir, nous l'avons vu, que des idées abstraites tout à fait simples. 11 est fort peu probable également, comme le remarque Lubbock % que nos ancêtres primitifs aient été capables de compter jusqu'à dix, lorsqu'on songe que tant de races, actuellement existantes, ne peuvent aller au delà de quatre.

les animaux, par des interjections et des imitations, il arrive aux racines où les animaux n'arrivent pas. Or il n*y a là qu'une différence de degré... Le singe est sur la même échelle que rhomme, mais à beaucoup d'échelons au-dessous, sans que jamais l'exemple ou l'éducation puisse le faire monter jusqu'à l'échelon où arrive un Australien, le dernier des hommes. Cet échelon se reconnaît à divers indices, à la possession d'un langage fondé sur des racines, à l'art d'allumer le feu, à l'invention de l'ornement, à la fabrication des premiers outils... Si l'on cherche la condition psychologique de cette supériorité, on la trouvera dans une plus grande aptitude aux idées générales. Si l'on en cherche la condition physiologique, on la trouvera dans un développement plus grand et dans une structure plus fine de l'encéphale. La preuve en est que, si cette double condition manque, l'homme ne peut plus acquérir le langage ni les talents distinctifs dont on a parlé. Il s'arrête au-dessous de l'échelon humain. C'est le cas pour les crétins, les idiots, et, en général, pour les encéphales enrayés dans le cours de leur développement ou dont le poids n'atteint pas mille grammes. »

(1) Elle fait aussi défaut ou est à peine développée sur d'autres mâchoires fossiles. — Voir Vianna de Lima, ouv. cité, p. 84 et 159.

(2) V Homme préhistorique, t. II, p. 255.

L'observation des sauvages nous montre, en effet, la misère de leur état mental. Traitant des idiomes de TAmérique du Nord, Lubbock écrit : € Leur vocabulaire est riche, et ils ont des noms distincts pour les diverses parties du corps, pour les différents animaux et les différentes plantes qu'ils connaissent ; bref, pour tout ce qu ils peuvent voir et toucher. Pourtant, ils manquent absolument de termes pour rendre les idées abstraites ; ils n'ont pas d'expressions pour dire « couleur, ton, sexe, genre, esprit », etc. *.

« Les Abipones n'ont pas de termes pour exprimer des idées telles que homme, corps, place, temps, jamais, toujours, etc. ; le verbe être n'existe pas non plus dans leur langue. Ils ne peuvent dire : « Je suis Abîpone », mais seulement « moi Abipone «.Selon Crawford, le langage malais ne contient pas non plus de termes abstraits. 11 contient un mot pour exprimer chaque couleur, mais aucun terme pour l'idée de couleur en elle-même... De même aussi les Tas-

(1) On n'y rencontre même pas de terme assez grénéral pour signifier un « chêne », bien que chaque espèce de chêne, le chêne noir, le chêne blanc, etc., y soient désignés par un nom particulier. — Voir les ouvrages de Lubbock, Regnaud, Tylor, etc.

maniens n'avaient pas de mot pour « arbre », quoique chaque espèce eût un nom. Ils ne pouvaient pas non plus exprimer les qualités telles que : « dur, doux, chaud, froid, long, court, rond i>, etc. ; pour « dur », ils disaient « comme une pierre » ; pour « long », ils disaient « jambes », etc. ; pour « rond », ils disaient a comme une boule, comme la lune », et ainsi du reste... * » \

Les noms de nombre sont toutefois, chez les races inférieures, la vérification la meilleure, ou du moins la plus facile de la condition intellectuelle. Or, suivant le même auteur, les Esquimaux, par exemple, sont si faibles en arithmétique que « compter jusqu'à dix est une fatigue, et jusqu'à quinze une impossibilité pour beaucoup d'entre eux. Le docteur Rae, dont on connaît la partialité à l'égard des Esquimaux, nous assure que si l'on demande à un homme combien il a d'enfants, il est d'ordinaire fort embarrassé. Après avoir compté quelque temps sur ses doigts, il consulte ordinairement sa femme, et tous deux diffèrent souvent dans leur calcul, lors môme que

(1) Ouv. cité, t. II, p. 243-244. — Cf. Vianna de Lima, ouv. ciléy p. 170-171.

leur famille ne se monte pas à plus de quatre ou cinq personnes*. »

Dans son ouvrage sur V Afrique tropicale^ Galton écrit : « Quelques termes que puissent posséder leur langue, les Dammaras, dans la pratique, ne vont pas certainement plus loin que trois dans la numération. Quand ils veulent exprimer quatre, ils ont recours à leurs doigts, qui sont pour eux des instruments de calcul aussi terribles qu'une équerre à tiroir pour un écolier anglais. Ils sont très embarrassés après cinq, parce qu'il ne leur reste plus de main pour prendre et assujettir les doigts destinés à figurer les unités ^ »

D après M. Crawford, qui n'a pas examiné moins de trente dialectes australiens, aucune des tribus de ce vaste continent ne peut compter plus loin

(1) Ibid. p. 186-187.

(2) Page 133. — « Ce n*esl originairement et maintenant encore chez les sauvages que par la représentation mentale des doigts des pieds et des mains, que s'est formée et que se forme la conception du nombre au-dessus de deux. H y a des systèmes de numérations en grand nombre qui portent encore témoignage de ce^fait. Ainsi les Indiens Zamaca et Muyscâ disent, pour cinq, « main finie >» ; pour six, « un de l'autre main », c'est-à-dire prendre un doigt de l'autre main ; pour dix, « deux mains finies » ou quelquefois quicha^ pied. Onze se dit « pied-un », etc. ; vingt, « pieds finis » ou quelquefois « homme •. (Zaborowski, U origine du langage^ p. 151.)

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 51

que quatre. Pour les nombres supérieurs, elles emploient le mot « beaucoup ». C'est à peine môme si Ton peut dire que les Australiens du cap York dépassent le nombre deux. Voici en effet leur numération : un, netat ; deux, naes; trois, naes-netat ; quatre, naes-naes ; cinq, naesnaes-netat ; six, naes-naes-naes. 11 n'est guère possible évidemment d'aller ainsi bien loin *.

Les indigènes de la presqu'île de Malacca, les Sakèys, « n'ont l'idée ni de poids ni de mesures, ni même de nombre. 11 comptent jusqu'à deux ; quelquefois on en rencontre d'une intelligence supérieure au commun de leur race, qui comptent jusqu'à trois ; mais c'est fort rare ^ j».

On a comparé les sauvages aux enfants : même inconstance dans les résolutions, même étourderie, même soudaineté et violence comme aussi même effacement subit des émotions, même

(1) Cf. Vianna de Lima, ouv. cité, p. 195-197.

(2) Brau de Saint-Pol-Lias, Pérak et les Orangs-Sakèys V partie, ch. vu. — Les Sakèys, que les Malais appellent les Orang-outang dans l'acception propre du mot, « les hommes de la forêt », sont des hommes absolument primitifs, qui vivent dans les troncs d'arbres, dans les anfractuosilés de rochers. Ils se nourrissent de chasse et de fruits sauvages, et ne forment pas même de tribus, mais seulement de petits groupes d'une dizaine d'individus au plus.

manque de dissimulation de leurs sentiments ; à un autre point de vue, même difficulté pour prononcer certains sons. Nous ajouterons : même capacité très limitée d'abstraction. « Si nous prenons l'enfant au moment où il se sert déjà assez convenablement de la parole, dit M. Bernard Pérez, nous voyons que, malgré les signes de délimitation et de rappel, il est, comme il le sera adulte, toujours paresseux à l'abstraction qui ne s'appuie pas sur une représentation objective suffisamment déterminée. Un enfant de deux ans comprenait très bien le sens de ces phrases : « Ce verre est plus grand que ce bouchon , Bébé est un bon garçon ; Le chien est méchant » ; mais, à trois ans, il ne comprenait pas le sens de ces locutions : « La grandeur de cette maison, la bonté de papa, la méchanceté du chien », malgré la ressemblance des sons entre les mots abstraits et les adjectifs correspondants. Une petite fille de vingt-trois mois récitait couramment les noms des couleurs principales, mais elle ne savait en déterminer qu'un petit nombre sur les objets... Son hésitation provenait plus de la difficulté d'évoquer une idée relativement abstraite, que de celle de se rappeler un mot bien connu...

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 53

Quant aux idées de nombre, elles se confondent longtemps, pour Tenfant, avec celles de plus ou moins grande quantités » Suivant M. Houzeau, <jc Tenfant ne fait d'abord la distinction qu'entre l'objet simple et la pluralité. A Tâge de dix-huit mois, il distingue entre un, deux et plusieurs. A trois ans ou un peu avant, il connaît un, deux et quatre (2 fois 2). Ce n'est guère que plus tard qu'il compte la série régulière, un, deux, trois, quatre. Il s'arrête à ce point pendant longtemps. Aussi est-ce seulement jusqu'à quatre que les brahmines enseignent à compter à leurs petits élèves de la première classe. Ils attendent la seconde classe pour faire compter les enfants jusqu'à vingt. On observe en Europe qu'il faut l'âge de six à sept ans pour arriver jusqu a dix, et environ dix ans pour s'élever jusqu'à cent. L'enfant peut sans doute répéter avant cet âge une numération apprise par cœur. Mais ce n'est pas en cela que consiste la connaissance des nombres. Nous parlons de déterminer le nombre des objets. Les données qui précèdent se rapportent à des enfants européens d'une intelligence

(1) Les trois premières années de Venfant^ p. 230-231.

moyenne, et qui reçoivent la première instruction* . »

Du reste, si nous considérons non plus le sauvage et Tenfant, mais l'homme adulte civilisé, nous constatons encore ici, en tant que capacité d'abstraire, Tinfériorité des peuples de l'antiquité, si on les compare aux peuples de l'époque actuelle. Le langage des premiers est bien moins analytique. « Les langues des peuples anciens ont des mots analogues aux mots français, jouir et souffrir, elles n'en ont pas d'analogue au mot sentir y dans l'acception générale qu'il possède en

(1) Ouv, cité, t. II, p. 202. — M. B. Pérez, qui rapporte ces paroles de M. Houzeau, déclare que ses observations personnelles sur les enfants ne lui ont fourni aucune indication contraire ; il donne même des exemples à l'appui (p. 233-235). Ainsi, « un petit enfant, âgé de deux ans et demi, intelligent, savait compter jusqu'à douze (!); mais il n'avait pas une idée nette de la durée représentée par trois jours. « Je reviendrai dans trois jours », lui avais-je dit ; il répondit aussitôt : Qu'est-ce que cela veut dire ; dans trois Jours ? Je lui répondis : « Je reviendrai, pas demain matin, mais demain, demain, et encore demain. » Et il parut satisfait de l'explication . A trois ans et trois mois, le même enfant disait au jardinier qu'il allait partir demain, et qu'il ne reviendrait pas de longtemps : » Je reviendrai, lui disait-il, dans beaucoup, beaucoup, beaucoup demain, — dans un an, * Cette dernière formule était apprise et pas comprise ; la première était à sa portée, et de son invention. Le même enfant, et j'ai remarqué le même fait chez plusieurs autres, avait encore beaucoup plus de peine à rétrograder vers le temps écoulé, et il ne comprenait que difficilement, à trois ans, les idées à'avant-hier et même d'hier, »

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 55

français. Il serait impossible de traduire mot à mot en grec ou en latin cette phrase : Je sens une douleur...

« Ce que nous pouvons penser de plus général, et par conséquent de plus abstrait sur les choses, c'est qu'elles existent. L'existence séparée de toutes les qualités est une des abstractions les plus difficiles, une des dernières qui se présentent à la pensée des enfants, une des dernières qui s'expriment dans le langage. En Grèce et à Rome les philosophes seuls se servent des mots qui équivalent au mot français existence. Les orateurs et les poètes emploient les verbes concrets, ou, comme on dit en grammaire, les verbes adjectifs, de préférence au verbe abstrait ou substantif. Les Grecs et les Latins expriment en un seul mot les deux mots français je viens^ epXojjiat, venio. L'Anglais, pour exprimer la même chose, emploie trois mots qui séparent le sujet, l'existence et l'attribut, i ara coming, et cette locution anglaise n'est reçue dans aucune des langues précédentes. — Une autre abstraction presque aussi difficile que celle de Y existence est l'abstraction qu'on exprime par le verbe avoir. Penser à la possession sans penser à l'objet

possédé est une abstraction tardive. Lorsque le langage exprime que l'objet possédé est une qualité abstraite, il y a un redoublement d'abstraction très remarquable. Que Ton réfléchisse sur cette phrase : Vor a de V éclat. Nous supposons à l'or une possession, et pour possession une chose abstraite. Les langues anciennes étaient incapables de rendre de pareilles abstractions. Le verbe avoir employé comme auxiliaire des autres verbes exprime, comme le verbe être, l'état ou rhabitude, habitus. On trouve des exemples de cet emploi dans la langue grecque et dans la langue latine (àxtjjiyio-aç T/st, Sophocle; Rempublicam servatam habeOy Gicéron) ; mais cette forme y est plus moderne et plus rare que celle qui exprime d'un mot l'existence et l'attribut. En français, au contraire, la forme indéfinie, je suis venu^ fai vu^ etc., s'emploie dans un plus grand nombre de cas que la forme définie, je vins, je vis^ etc. Il en est de même dans la langue anglaise. De ces considérations et d'autres semblables, Adam Smith a conclu avec raison que les mots être et avoir sont relativement modernes ; que ces verbes abstraits doivent être un démembrement des verbes concrets, bien loin que les

verbes concrets aient été formés des verbes abstraits *. »

Actuellement, chez les races civilisées ellesmêmes, la capacité d*abstraction diffère d'une classe ou simplement, d'une personne à Tautre, et la raison de ces variétés est due à l'hérédité, à la puissance naturelle d attention, et aussi à l'éducation reçue, toutes causes dont nous rechercherons plus loin l'influence particulière.

Les classes incultes ne la manifestent qu'à un bas degré. « Le paysan ne se tirerait pas beaucoup mieux que le singe des problèmes de la science abstraite ; il serait également inutile de s'attendre à ce que l'un ou l'autre pèse les étoiles, ou comprenne les équations des courbes composées ^. »

(1) Ad. Garnier, ouv. cité, p. 176-178. — Cf. Rousselot, Pédagogie à Vusage de V enseignement primaire, p. 204-205.

(2) Lewes, Problems of Life and Mind, p. 158. — « On retrouve, dit Spencer, les traits intellectuels de l'homme primitif chez les moins cultivés de notre propre société, et surtout chez les femmes des classes inférieures. L'ensemble des traits •qui les distingue est qu'elles adoptent rapidement des croyances très positives; que leurs pensées, pleines d'expériences personnelles, manquent de vérités générales ; qu'elles ne peuvent jamais détacher une conception abstraite, qu'on leur présente, du cas concret ; qu'elles sont inexactes et même qu'elles détestent la précision ; qu'elles continuent à faire les choses comme on les leur a enseignées, n'imaginant pas qu'il y ait de meilleures méthodes, si évidentes qu'elles soient; et qu'il leur est impossible de peser le pour et le contre. » (H. Gollins, Résumé de la philosophie de H, Sperîcer, p. 323.)

Dans la classe cultivée, au contraire, — etf rhérédilé joue en ce cas un rôle prépondérant, — la capacité d'abstraction peut se montrer très développée dès le jeune âge. On connaît à ce propos la. précocité de Pascal ; la page où M"® Périer, sa sœur, raconte comment se révéla son génie mathématique est assez curieuse pour être rappelée ici : « Son génie pour la géométrie, écritelle * , commença à paraître lorsqu'il n'avait encore que douze ans, par une rencontre si extraordinaire, qu'il me semble qu'elle mérite bien d'être déduite en particulier. Mon père était homme savant dans les mathématiques^ et avait habitude par là avec tous les habiles gens en cette science, qui étaient souvent chez lui ; mais comme il avait dessein d'instruire mon frère dans les langues, et qu'il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance, de peur que cela ne le rendît négligent pour la latine et les autres langues dans lesquelles il voulait le perfectionner. Par cette raison il avait serré tous les livres qui en

(I) Vie de Biaise Pascal^ écrite par Af^ Périer, sa sœur, Edit. Aimé Martin, p. 2 et 3.

traitent, et il s'abstenait d'en parier avec ses amis en sa présence ; mais cette précaution n'empêchait pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il priait souvent mon père de lui apprendre la mathématique ; mais il le lui refusait, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettait qu'aussitôt qu'il saurait le latin et le grec, il la lui apprendrait. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c'était que cette science et de quoi on y traitait ; mon père lui dit en général que c'était le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu'elles avaient entre elles, et en même temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation ; et étant seul dans une salle où il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur les carreaux, cherchant les moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et les autres

choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul ; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions ; il appelait un cercle un rond^ une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions, il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites ; et comme Ton va de lun à l'autre dans ces choses, il poussa ses recherches si avant, qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide* Comme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était, sans que mon frère l'entendît. . . Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela : il dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose ; et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites ; et enfin en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de roijd et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes..., par où l'on pouvait dire en quelque façon qu'il avait inventé les mathématiques. •. Mon père lui donna les Éléments dEuclide pour les lire à ses heures

de récréation. Il les vit et les entendit tout seul sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication. A Tâge de seize ans, il fit un Traité des coniques qui passa pour être un si grand effort d'esprit, qu'on disait que depuis Archimède on n'avait rien vu de cette force. » Descartes s'obstina même à regarder ce traité comme l'ouvrage des maîtres de Pascal, ne pouvant croire qu'un enfant de seize ans en fût Fauteur. '

On peut rapprocher du cas de Pascal, celui d'x\mpère, qui, avant de savoir lire et de connaître les chiffres, faisait, à l'aide de cailloux peu nombreux, de longues opérations. Newton montra, de fort bonne heure, de semblables dispositions : il devinait les démonstrations d'Euclide (seul traité mis alors entre les mains de la jeunesse), d'après le simple énoncé du théorème à démontrer*.

(1) Pour descendre de ces grands mathématiciens aux calculateurs prodiges, observons que nombre d'enfants font preuve de très bonne heure d'une remarquable faculté de compter. On connaît les noms des Zérah Golburn, Mondeux, Mangiamele, G. Èidder, Vincent Zuccaro, Jacques Inaudi, etc. Nous avons rappelé ailleurs le cas de Z. Colburn (Voir notre ouvrage sur V Imagination et ses variétés chez Venfant, p. 53) ; sur Bidder, voir Galton, Inquiries into human faculties and its development. On trouvera rapporté le cas de V. Zuccaro dans la Revue encyclopédique, t. XLin, p. 239, et dans le Dictionnaire de pédagogie. Art. Calcul mental. Sur J. Inaudi, consulter

F. QUEVRAT. — L'ABSTRACTION. 4

Certains esprits, doués d'une imagination vive, se meuvent, au contraire, difficilement au milieu des abstractions mathématiques * , habitués qu'ils sont à donner à leur pensée une forme imagée et colorée. Tel était J.-J. Rousseau, plus porté à

Binel et Henneguy, Observations et expériences sur le calculateur J, Inaudif dans la Revue philosophique, août 1892. — A propos de ce dernier, M. Paulhan écrit : * J'ai assisté à une séance donnée par Inaudi. On lui propose sept opératipns à la fois, une addition (quatre nombres Je quatre chilTres), une soustraction (huit chiffres environ), une multiplication, une division, deux extractions de racine cubique et une extraction de racine carrée. H a fait toutes ces opérations successivement sans regarder le tableau où les nombres étaient écrits ; à la fin de la séance, il a pu énumérer toutes ces opérations (données et résultats), en commençant par la dernière, plus une multiplication de trois chiffres et une soustraction de vingt-sept chiffres qu'il avait faites précédemment. » {L'activité mentale, p. 50-51.) — A la Salpêtrière, Inaudi a résolu le problème compliqué de jouer en même temps: une partie de baccara, une partie de dominos et une partie de loto, sans jeter les yeux ni sur le carton, ni sur Tivoire, ni sur les petits dés de buis. Fait à noter : dans ces opérations, ce n'est pas la mémoire visuelle, comme pour Z. Golburn, qui sert de guide à Inaudi, mais bien la mémoire auditive, ainsi que l'ont établi les expériences instituées par M. Binet. Lui montret-on, en effet, une série de couleurs, un prisme, une palette, il lui est impossible de se rappeler l'ordre dans lequel les teintes diverses y sont disposées, mais il compte exactement les battements de deux métronomes battant ensemble à deux rythmes différents, même si on élève ces battements à 126 pour Tun et à 148 pour l'autre.

(1) Un lourdaud est dans le même cas, mais par l'effet du développement restreint ou de la structure grossière de son cerveau : « Un esprit naturellement borné, dit Taine, ne peut suivre les abstractions d'un certain ordre; nous connaissons des gens qui, quoi qu'ils fassent et quoi qu'on fasse, n'entendront jamais la Mécanique céleste de Laplace ou la Logique de Hegel. »

DIVERSITÉ DANS l'APTITUDE A ABSTRAIRE 63

sentir le charme de la nature ou des arts. J'étudiai, dit-il dans ses Confessions^ « la géométrie élémentaire, car je n'ai jamais été plus loin, m'obstinant à vaincre mon peu de mémoire (I) à force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de recommencer incessamment la même marche... Je n'ai jamais été assez loin pour sentir l'application de l'algèbre à la géométrie. Je n'aime point cette manière d'opérer sans voir ce que l'on fait ; et il me semblait que résoudre un problème de géométrie par les équations, c'était jouer un air en tournant une manivelle. La première fois que je trouvai par le calcul que le carré d'un binôme était composé du carré de chacune de ses parties et du double produit de lune par l'autre, malgré la justesse de ma multiplication, je n'en voulus rien croire jusqu'à ce que j'eusse fait la figure... Je voulais voir l'opération sur les lignes ; autrement, je n'y comprenais plus rien. »

Nous trouvons là, semble-t-il, le principe de la distinction à établir entre les esprits naturellement aptes aux sciences les plus abstraites* (Mathématiques, Logique, Métaphysique, Économie

(1) Voir P. Laffitte, Les grands types de rhumanilé, spécialement l'appréciaiion d'Archimède.

politique, etc.), et les esprits enclins de préférence soit à l'étude des sciences qui font plus ou moins appel aux sens et à Fimagination (Physiqiie, Chimie, Biologie, Minéralogie, etc.), soit à Tétude et à la composition des œuvres purement littéraires.

D'ailleurs, chez ces derniers mêmes apparaissent, au point de vue en question, des inégalités considérables. Les uns ne peuvent concevoir et traduire leur pensée que sous une forme concrète, c'est-à-dire au moyen de métaphores, de comparaisons, en un mot de figures; les autres ne voient que le rapport logique. « Il est probable que chacun de nous a sa manière de se représenter les idées abstraites, qui lui appartient en propre et qui n'appartient qu'à lui*. » De là la diversité des points de vue et des critiques en littérature. « L'esprit chez qui les idées ne se dégagent pas de la sensation est généralement sans pitié pour les images incohérentes. Gauthier se vantait de faire des métaphores qui se suivent : « Je suis un homme, disait-il, pour qui le monde visible existe. » Aussi était-il, comme Flaubert, très dur

(l) Paulhan, Art. cité, p. 176.

DIVERSITÉ DANS l'aPTITUDE A ABSTRAIRE 65

pour la langue du dix-septième siècle, pour Molière, pour Racine, à qui on reprochait des métaphores incohérentes*. »

D'après certains propos rapportés par M. Stapfer% Victor Hugo n'était pas moins sévère à regard du dernier. « Racine, disait-il, fourmille de fautes de français et d'images fausses. Il n'y a' pas une image fausse dans Homère, il n'y a pas une image fausse dans la Bible... Mais voulez-vous voir une image fausse? Prenez le premier vers venu de Racine, celui-ci, par exemple, qui est célèbre, et que tous les badauds répètent avec admiration :

Et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.

(1) Voici cependant une métaphore très suivie (intentionnellement ridicule, il est vrai) de Molière.

PHILAMINTE Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, Et je pense qu'ici je ne Terai pas mal De joindre à Tépigramme ou bien au madrigal Le ragoût d'un sonnet qui chez une princesse A passé pour avoir quelque délicatesse.

Il est de sel attique assaisonné partout^ Et' vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

{Les femmes saoantes, acte lU, scène 2.)

(2) Racine et Victor Hugo, p. 2-7.

66 l'abstraction ET SON RÔLE DANS l'ÉDDCATION

« Mais c'est justement quand la mer est immobile que la rame est utile î Et puis, quoi de plus faux, quoi de plus mesquin que Timage de cette mer fatiguée? Ehl la mer se fatigue-t-elle? Ce sont les rameurs qui se fatiguent, et il fallait montrer les rameurs en sueur, courbés sur la mer infatigable : voilà ce qu'aurait fait Homère... Vous rencontrez à chaque instant dans Racine des expressions impropres et des images incohérentes, comme celle-ci : « Le jour que je respire. »

M. Paul Mesnard, qui, en tant qu'éditeur de Racine, prend naturellement sa défense*, le condamne pourtant, à propos du vers suivant :

n éteint cet amour, source de tant de larmes.

L'origine de telles critiques ressort clairement des remarques de M. Théodore de Banville sur ces deux vers de Boileau :

Rare et fameux esprit dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine.

(( Nous rencontrons tout d'abord, dit cet auteur, une veine qui écrit et qui ignore le travail.

(1) Voii' au tome VUI et dernier de rédition de Racine, publiée par M. P. Mesnard dans la collection des Grands écrivains de la France, sa belle Élude sur le style de Racine,

Voyez-vous d'ici un peintre sachant son métier, Ingres ou Delacroix, condamné à représenter cela sur une toile î »

M. Paulhan fait à ce sujet d'ingénieuses remarques : « C'est bien cela, écrit-il ; le poète ou le littérateur a souvent une représentation vive de ce qu'il écrit, il pourrait^ le peindre, son crayon est une manière de pinceau, et, quand il se heurte à une phrase dont le sens ne pourrait être figuré, il crie à l'incohérence. Au fond, les critiques me paraissent s'expliquer par des différences d'organisation mentale, les uns étant portés à la synthèse concrète, les autres à la synthèse abstraite. Analysons les deux cas, nous verrons en quoi ils différent et par quels côtés ils se ressemblent.

c II est probable que chez les uns les mots éveillent des images ; l'ensemble des mots, la strophe, la période, donne naissance à une image synthétique, ou plutôt à plusieurs systèmes d'images. La phrase n'a pas une signification abstraite, elle éveille un tableau, la signification abstraite existe, mais elle ne se sépare pas, au moins complètement, elle n'existe pas à part en dehors des images ; aussi s'ils rencontrent dans la même phrase des mots qui éveillent en eux

^î« l'abstraction et son rôle dans l'éducation

des systèmes d'images qui ne peuvent s'accorder, si on accole, par exemple, le mot éteindre au iDot source, ils son|; choqués, le heurt des deux sysLèmes d'images, l'impossibilité de les unir causent une impression désagréable et détermi-' nenl un jugement de blâme.

« Chez les autres, au contraire, les mots ne paraissent pas éveiller d'images, ils produisent [in cHat d'esprit qui peut n'avoir rien ou presque rien de sensible, ils éveillent une disposition gciiérale, un sentiment; les mots pris isolément pasï^eût presque inaperçus, c'est la phrase prise dans son ensemble qui est conçue, qui éveille dans l'esprit une tendance, un sentiment, un système d'éléments abstraits. Pour eux, source ne représente pas une fontaine, deTeàu qui coule ; de même, éteindre n'amène pas des images de souffle ou d'éteignoir; source est un synonyme de cause dont le sens n'est pas plus concret ; éteindre veut dire simplement supprimer, faire disparaître. Le vers peut ainsi offrir un sens parfaitement clair et net et passe sans produire un heurt sensible. Ce n'est qu'à la réflexion, en analysant la phrase, que riûcohérence se découvre... »

En conséquence, • d'une manière générale, on

peut croire que le poète Victor Hugo * a Tesprit autrement fait qu'un philosophe comme Stuart Mill ^ ; chez le premier, tout se traduit par des images ; chez le second, il semble que les idées sont soigneusement dépouillées de tout ce qu'elles peuvent contenir de concret et de sensible qui gênerait la marche d'un raisonnement ^ »

Même sans rapprocher un philosophe et un poète, le contraste entre le genre d'esprit et par suite entre le style apparaît déjà clairement, quand on compare d'un côté des écrivains comme Thucydide, Polybe, César, Racine, Bourdaloue*,

(1) « Victor Hugo est un penseur à la façon des visionnaires; la moindre idée qui traverse son cerveau s'y matérialise avec une extraordinaire intensité de couleurs et de formes ; au lieu de subtiliser sa pensée pour en extraire la quintessence, comme font les écrivains concis et délicats, il la développe et la déroule en une série d'images complètes et massives, véritable galerie de tableaux. » (P. Stapfer, ouv. cité, p. 236.)

(2) Voir dans les Mémoires de ce philosophe comment son père s'appliqua h étouffer en lui dès l'enfance l'imagination et la sensibilité natives.

(3) AH. cité, p. 179-180.

(4) Voici comme contraste avec la note précédente concernant Victor Hugo, quelques lignes du jugement porté par Nisard sur cet orateur chrétien : « Sa méthode était un art tout nouveau dans Je sermon. Les idées sont présentées sous la forme de propositions ; chaque proposition a un nombre proportionné de preuves. Bourdaloue s'était formé à cette méthode en enseignant les sciences pendant dix-huit ans. De ses exercices de professeur, il avait retenu, outre les formules de la démonstration, l'habitude de donner aux idées une valeur absolue... Rien d'avancé qui ne dût être prouvé; point de termes sans

Voltaire, Montesquieu, Courier, Guizot, etc., et de l'autre des écrivains, comme Hérodote, Plutarque, Tacite, Montaigne, Shakespeare, Bossuet, Saint- Simon, Beaumarchais, Chateaubriand, Lamennais, Michelet, etc. Les personnages que mettent en scène les seconds vivent et agissent sous nos yeux ; on les voit, on les entend, ils sont très nettement caractérisés ; la pensée aussi revêt une forme brillante ; ce qui domine chez les premiers, c'est le raisonnement, la réflexion ; à Timage ils substituent Tidée abstraite. Une comparaison fera bien saisir cette différence. « A la lecture de Racine, nous suivons la marche de la passion' humaine, nous nous intéressons à ses luttes, nous sympathisons avec ses souffrances ; mais c'est toujours dans ïhomme intérieur que la psychologie pénétrante du poète nous fait descendre ! ses héros eux-mêmes scrutent devant nous leur propre cœur, ils analysent leurs sentiments les plus intimes^ ; si, par exemple, le remords les tourmente,

délinition, etc. >» {Histoire de la littérature française^ livre IV, chap. VII, § II.)

(1) Cf. l'opinion de Victoi' Hugo : « Racine a un certain talent de composition et surtout d'analyse psychologique; ses pièces sont assez bien faites comme pièces, la trame en est ourdie doctement, et sa métaphysique des passions ne manque pas d'un certain intérêt. »

c'est un remords qui a de lui-même la conscience la

plus lucide et qui se raisonne avec la plus précise

exactitude.

... Ne crois pas qu'au moment que je t*aime, Innocente à mes yeux je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison.

Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encore plus que tu ne me détestes.

Que dis-je ? Cet aveu que je viens de te faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

Faible projet d'un cœur trop plein de ce qu'il aime, Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi-même.

« Ce n'est pas ainsi, chacun le sait, que le remords des criminels éclate dans Shakespeare. Ce que Tauteur de Macbeth peint avec le plus de complaisance, ce sont les effets extérieurs du crime, ce sont les agitations et les désordres que produit, dans les fonctions mêmes du corps, la lutte des passions... C'est par les sens que les criminels sont punis, c'est par les sens que la vue de leurs châtiments nous épouvante. De là ces peintures de l'hallucination, de la folie, du somnambulisme, qui font Tétonnement de nos aliénistes... Dans Shakespeare, d'ailleurs, chaque* personnage est peint ; il est posé, pour ainsi dire.

devant nous, avec les détails les plus saillants de son organisation, de son tempérament, de sa santé même. Le poète ne craint pas de nous faire voir Hamlet « gros et avec l'haleine courte », pour que nous puissions, non seulement nous expliquer, mais nous représenter sa nature maladive et rêveuse, sa lenteur dans Faction, ses bizarreries, même en amour. » En un mot, le drame « parle plus aux yeux dans Shakespeare, plus à l'esprit dans Racine* ».

De ce qui précède, il est permis de conclure que la manière spéciale dont les esprits se comportent à regard des images concrètes, d'après leur aptitude plus ou moins grande à les dissocier et à s y soustraire, est, — avec la variété que présentent la délicatesse des sens et par suite les imaginations, c'est-à-dire avec la variété des matériaux sur lesquels l'activité mentale doit s'exercer % — la raison la plus efficace de leur diversité.

Maintenant, à quelles causes attribuer ces différences dans la capacité d'abstraire ? C'est ce qu'il importe d'examiner.

(1) Joly. L'Imagination, p. 229-231.

(2) Sur la distinction des divers types sensoriels, voir notre ouvrage sur Vlmagination et ses variétés chez Venfant, ch. m, IV, V, VI et IX.

Page 1