CHAPITRE m
Causes qui développent ou déterminent plus ou moins l'aptitude à abstraire. — 1<* Vhérédité ; — preuves physiologiques et psychologiques de son action ; — accroissement continu du cerveau ; — différence entre les esprits d'une époque à une autre ; — exemples. — 2^ La puissance naturelle d'attention ; — comment elle varie suivant le degré de civilisation ; — exemples ; — son influence sur la facilité à comprendre et surtout à retenir les vérités abstraites. — 3^ V éducation; — ses effets : — elle augmente la portée de l'intelligence ; — elle en spécialise l'application ; — elle accroît aussi la puissance d'attention.
Si Ton accepte la théorie transformiste, et aujourd'hui, après les résultats fournis par les sciences naturelles, — anatomîe comparée, paléontologie, embryologie, tératologie, anthropologie, etc., — il semble bien difficile de la repousser, c'est donc par une lente évolution qu'à partir des espèces inférieures jusqu'à l'homme
F. QUEYRAT. — L' ABSTRACTION. 5
de génie, se serait développée la capacité ^d'abstraire, et le processus de cette faculté de Tenfant à rhomme ne serait qu'une répétition abrégée de ce qui s'est produit dans le cours des siècles.
Or, puisque le cerveau est unanimement reconnu comme l'instrument de la pensée, on doit admettre par là même que la cause immédiate du développement progressif de l'aptitude de plus en plus marquée à abstraire, se trouve dans le développement correspondant de cet organe, développement que Ton peut suivre à travers les âges.
« C'est un fait bien connu de tous, dit M. Ribot dans son magistral ouvrage %\xvY Hérédité psychologique^ que tout organe se développe par l'exercice : les muscles des bras chez le forgeron, ceux des jambes chez le grand marcheur. L'organe produit la fonction ; mais la fonction, à son tour, réagit sur l'organe et le développe. En est-il de même pour le cerveau ? s'accroit-il par l'exercice ? et cette augmentation est- elle transmissible par Thérédité ? On n'en peut guère douter. — Broca, s'appuyant sur diverses recherches, affirme que la capacité du crâne, et, par suite, le volume du cerveau, correspond au degré d'intelligence des
différentes races : les plus volumineux se trouvent dans la race blanche, ensuite dans la race mongolique, puis chez le nègre d'Afrique ; quant au nègre australien, il occupe le dernier rang *. — Les anatomistes qui ont disséqué les cerveaux de plusieurs personnes habituées depuis de longues années au travail de la pensée ont trouvé chez toutes la substance cérébrale très ferme, la matière grise et les circonvolutions très développées. L'accroissement de la masse du cerveau, disent-ils, est prouvé en partie par la différence qui existe entre celui des gens cultivés et celui des gens incultes, en partie par Taugmentation qui résulte pour le cerveau des progrès de la civilisation en Europe, augmentation qui s'accumule assez, grâce à l'hérédité, pour pouvoir être constatée. On voit, en effet, que, dans les classes instruites, la capacité de la tête est, en général, grande, et que le contraire a lieu dans les classes peu instruites. Enfin, ce qui touche directement à notre question, les fouilles faîtes dans les cimetières tendraient à démontrer que, depuis le moyen âge, le volume des crânes a augmenté. Diaprés
(1) Ce fait concorde avec ce que nous avons remarqué plus haut touchant son peu de capacité d'abstraction.
les recherches de Broca et d'autres anthropologistes, la capacité crânienne serait en moyenne pour les Australiens de 1,224 centimètres cubes; pour les Parisiens du moyen âge (xii® siècle), de 1,409 c. c, pour les Parisiens contemporains de 1,538 c. c. (hommes) et de 1,337 c. c. (femmes); chez Tun d'eux, elle atteignait 1900 c. c. *.
« Gall et ses disciples, Auguste Comte et plusieurs naturalistes admettaient déjà que les facultés mentales s'augmentent, parce qu'elles sont capables de transmission. La conclusion semble logique. L'intelligence a pour condition, pour organe principal, le cerveau ; le cerveau s'accroît par l'exercice ; cet accroissement est transmissible par l'hérédité. Il semble assez naturel d'en conclure que toute modification, toute amélioration dans l'organe entraîne une modification, une amélioration dans la fonction, «t que par suite le progrès du cerveau entraîne le progrès de l'intelligence ^ »
Ce que la physiologie permet d'induire, la psy-
(1) Cf. Charlton Bastian, Le cerveau, organe de la pensée chez rhomme et chez les animaux^ t. II, ch. xx. On y trouvera avec un grand nombre de tables et de faits intéressants une étude très complète des rapports du cerveau et de l'iiitelligence.
(2) rages 303-304.
chologie rétablit d* une manière directe. « Essayons de comprendre à quelle condition le progrès a lieu dans rindividu. Il se fait par une évolution graduelle. L'esprit est capable de saisir d'abord de petils faits, ensuite des faits plus complexes, puis des rapports assez simples, puis des rapports de plus en plus compliqués. Chaque moment de ce progrès a sa condition dans un progrès antérieur, qui doit être déjà réalisé et rend seul possible celui qui le suit. L'intelligence peut être comparée à un édifice, dont chaque assise doit être posée solidement, pour en recevoir une autre... » Ainsi, « il faut que Tesprit soit façonné par la culture antérieure pour aborder les questions complexes, mais cela est vrai de l'espèce tout aussi bien que de l'individu. Dans l'individu, tout progrès de l'intelligence, fixé par la mémoire, devient la base et la condition d'un nouveau progrès. L hérédité joue pour r espèce à peu près le même rôle que la mémoire pour l'individu, »
Que l'on compare, par exemple, les lettrés du vi*' siècle et ceux du xvni*", Grégoire de Tours et Frédégaire d'une part*, Voltaire, Diderot, toute
(1) Histoire des Francs et Chronique^ traduction de Guizot.
rEncyclopédîe de Tautre, et on trouvera, entre la forme intellectuelle des deux époques, une différence immense : aux vi* et ix® siècles la constitution moyenne de Tesprit français ne le rendait capable que d'un certain degré de culture au delà duquel il ne comprenait rien, défigurait tout. De là, chez les chroniqueurs, ces récits sans fin de miracles, de prodiges, d'apparitions et de songes. « Ils vivent à Taise dans ce monde imaginaire ; un prodige leur parait tout simple, une apparition toute naturelle ; le miracle, pour eux, c'est Tordinaire. Ils les content tout nettement sans ombre de doute, comme un siège ou une bataille. L'univers, qui est pour nous un mécanisme infiniment compliqué, régi par des lois fixes dans ses moindres détails, était pour eux une scène merveilleuse où des personnages mystérieux faisaient mouvoir des décors. » L'état des intelligences n'était donc pas alors ce qu'il est aujourd'hui, et Ton peut affirmer que les différences entre les deux époques sont constitutives^ organiques.
Quelles sont-elles ? « On les résumera grossièrement en disant que le moyen âge a senti et que le dix-huitième siècle a pensé; que chez Tun a prédominé la partie affective de l'être, chez l'autre la
partie raisonnante, qu'une tête du moyen âge était pleine de sensations et d'images, et qu'une tête du dix-huitième siècle était pleine d'abstractions et d'idées*... Comment s'est opérée la transition? Par progrès lents, c'est-à-dire que l'éducation et la culture produisant dans l'esprit et le cerveau des modifications très petites, mais stables, l'hérédité les a léguées, conservées et accumulées. Ainsi s'est formée une constitution moyenne de l'intelligence de plus en plus apte à concevoir des idées abstraites, et par suite de moins en moins apte à penser par visions et par images ^ »
Les recherches de Taine sur les conditions de l'œuvre d'art le conduisent à la même constatation. « Le propre de l'extrême culture, dit-il, est d'effacer de plus en plus les images au profit des idées. Sous l'effort incessant de l'éducation, de la conversation, de la réflexion et de la science, la vision primitive se déforme, se décompose et s'évanouit pour faire place à des idées nues, à des mots bien classés, à une sorte d'algèbre. Le
(1) Cf. Taine, Les origines de Ut France contemporaine, l'Ancien Régime, livre III, chap. lu
train courant de Tesprit est désormais le raisonnement pur... Tel est aujourd'hui notre état d'esprit. Notre cerveau s'est rempli d'idées , mélangées, nuancées, multipliées, entre-croisées; toutes les civilisations, celle de notre pays, celles de l'étranger, celles du passé, celles du présent, y ont versé leur inondation et leur détritus. Prononcez, par exemple, le mot arbre devant un moderne ; il saura qu'il ne s'agit ni d'un chien, ni d'un mouton, ni d'un meuble; il logera ce signe en sa tête, dans une case étiquetée et distincte; c'est là ce qu'aujourd'hui nous appelons comprendre. Nos lectures et notre savoir ont peuplé notre esprit de signes abstraits ; nos habitudes d'ordonnance nous conduisent régulièrement et logiquement de l'un à l'autre *. »
Voilà certes, quant à l'action accumulatrice et durable de l'hérédité, des faits très nets et très positifs. Nous ne saurions donc mieux conclure que par ces remarquables paroles d'Herbert Spencer, qui en résument à la fois les conséquences intellectuelles et les conditions organiques : « Le
(1) Philosophie de Vart :, La peinture de la Renaissance en Halle, p. 172-173.
cerveau humain est un registre organisé d'expériences infiniment nombreuses, éprouvées durant révolution de la vie, ou plutôt durant l'évolution de cette série d'organismes qui a été traversée, avant d'arriver à l'organisme humain. Les effets des expériences les plus uniformes et les plus fréquentes ont été légués, capital et intérêt, et ont atteint lentement ce degré de haute intelligence qui est à l'état latent dans le cerveau de l'enfant \ L'enfant, dans sa vie ultérieure, l'exerce, peutêtre en augmente la force ou la complexité, et la lègue avec de petites additions aux générations futures. Ainsi il arrive que l'Européen hérite de vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus que le Papou. Ainsi il arrive que des facultés, comme celle de la musique, qui existent à peine chez quelques races inférieures, deviennent congénitales chez des races supérieures. Ainsi il arrive que de ces sauvages incapables de compter
(1) « Des limbes obscurs de l'idiotie, dit le D' Prosper Lucas, l'hérédité remonte avec les facultés, de degré en degré, jusqu'aux plus lumineuses régions de la pensée... Cette mystérieuse action de l'hérédité sur l'intelligence se manifeste même chez un grand nombre d'enfants dès leurs plus jeunes ans. L'étude n'est plus pour eux qu'une. sorte de vision ou de réminiscence. » {Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, etc.)
le nombre de leurs doigts, et qui parlent une langue où il n'y a que des noms et des verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Shakespeare. »
Veut-on des exemples précis et caractéristiques de Thérédité des facultés intellectuelles? On n'a qu'à consulter les longues listes dressées à ce sujet par Galton et Ribot. Nous nous contenterons de rappeler ici parmi les familles de mathématiciens, les BernouUi, les Boyle, les Cassini, les Euler, les Herschel, les Grégory, etc. *.
Il est inutile d'observer qu'au rebours certaines familles sont en vertu de la même loi réfractaires aux études abstraites.
Outre Taptitude héréditaire propre, une condition nouvelle de la capacité d'abstraire est la puissance d'attention dont chacun est naturellement plus ou moins doué. L'abstraction active, en effet, suppose toujours un certain e&brt, une tension de l'esprit. Aussi voyons-nous ces deux
(1) Dans la race entière même se manifestent parfois remarquablement les effets de Thérédîté. Les Tchèques, par exemple, qui se distinguent par leur amour du travail (en quoi se révèle leur puissance d'attention), ont une aptitude véritable pour le calcul et les mathématiques. Aussi le gouvernement de Vienne les emploie-t-il de préférence à tous dans le génie, l'artillerie, Tadministration.
facultés se développer en quelque sorte parallèlement dans la suite des siècles. Le sauvage est également privé de Tune et de l'autre, et sans nul doute son impuissance à abstraire est une conséquence de la même impuissance à être attentif. « 11 est facile d'établir qu'avant la civilisation, l'attention volontaire n'existait pas ou n'apparaissait que par éclairs, pour ne pas durer. La paresse des sauvages est connue : voyageurs, ethnologistes, tous sont unanimes sur ce point; il y en a tant de preuves et d'exemples qu'il est inutile d'en citer. Le sauvage est passionné pour la chasse, la guerre, le jeu; pour l'imprévu, l'inconnu, le hasard sous toutes ses formes; mais le travail soutenu, il l'ignore ou il le méprise *. L'amour du travail est un sentiment de formation secondaire qui va de pair avec la civilisation. Or, qu'on le remarque, le travail est la forme concrète la plus saisissable de l'attention. Même aux peuplades demi-civilisées, le travail continu répugne. Darwin demandait à des Gauchos adonnés à la boisson, au jeu ou au vol, pourquoi ils ne travaillaient pas. L'un d'eux répondit : « Les
(1) Voir plus haut, p. 49, la fatigue que produit chez les Esquimaux le moindre effort d'abstraction.
jours sont trop longs. » « La vie de Thomme « primitif, dit Herbert Spencer, est consacrée <( presque entière à la poursuite des bêtes, des « oiseaux, des poissons, qui lui procure une « excitation agréable; mais bien que la chasse (( procure du plaisir à Thomme civilisé, il n'est « ni si persistant ni si général... Au contraire, le (( pouvoir d'appliquer d'une manière continue « son attention, qui est très faible chez l'homme « primitif, est devenu chez nous très considé- (( rable. 11 est vrai que le plus grand nombre est « tenu de travailler par la nécessité ; mais il y a « çà et là dans la société des hommes pour les- « quels une occupation active est un besoin, qui « sont inquiets quand ils n'ont rien à faire, malci heureux si par hasard ils doivent renoncer au <( travail; des hommes pour lesquels tel sujet (( d'investigation est si plein d'attrait qu'ils s'y « adonnent des jours et des années, presque sans « prendre le repos nécessaire à leur santé*. »
Cette capacité d'attention est d'ailleurs loin d'être égale chez les individus civilisés eux-mêmêmes. Quand les idées tombent sous l'imagina-
(1) Ribot. Psychologie de Inattention, p. 60-61.
tion^ c'est-à-dire quand elles s'appuient sur une image sensible, tel qu'un objet ou un groupe d'objets visibles et palpables, un instrument ou une figure, Tattention de chacun peut être provoquée spontanément, et par suite une impression plus ou moins durable être gravée sans effort dans le cerveau. Mais lorsque, sauf l'image verbale, nulle image immédiate et directe ne correspond à l'idée, l'aptitude à concevoir celle-ci et par suite à en garder le souvenir dépend nécessairement de la puissance d'attention volontaire dont jouit un individu- De là la difficulté et pour quelques-uns presque l'impossibilité de comprendre et en tous cas de conserver les idées abstraites, à mesure principalement qu'elles sont de plus en plus symbolisées. C'est ce qu'a très bien observé Malebranche : « Parce que les traces qui ont une liaison naturelle avec les idées touchent et appliquent l'esprit et le rendent par conséquent attentif, la plupart des hommes ont assez de facilité pour comprendre et retenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les corps. Et au contraire, parce que les traces qui n'ont point d'autre liaison avec les idées que celles que la volonté y
a mises, ne frappent point vivement l'esprit, tous les hommes ont assez de peine à comprendre, et encore plus à retenir les vérités abstraites, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les choses qui ne tombent point sous Timagination. Mais lorsque ces rapports sont un peu composés, ils paraissent absolument incompréhensibles, principalement à ceux qui n'y sont point accoutumés, parce qu'ils n'ont point fortifié la liaison de ces idées abstraites avec leurs traces par une méditation continuelle. Et, quoique les autres les aient parfaitement comprises, ils les oublient en peu de temps, parce que cette liaison n'est jamais aussi forte que les naturelles*. »
A ces causes naturelles, hérédité et capacité d'attention, qui engendrent l'aptitude plus ou moins grande à abstraire, il faut en joindre une autre, d'ordre différent, mais importante par l'action qu'elle exerce sur les deux premières, savoir Yéducation.
« L'éducation, dit Stuart Mill, est la culture que chaque génération donne à celle qui doit lui succéder, pour la rendre capable de conserver
(1) Recherche de la vérité, livre II, I" partie, chap. v.
les résultats des progrès qui ont été faits, et, s'il se peut, de les porter plus loin. »
Entendue dans un sens restreint, c'est-à-dire en omettant la somme des connaissances acquises, cette définition signifie que la puissance intellectuelle déjà créée doit non seulement être maintenue intacte, mais encore être accrue par l'exercice. Or le fait même du développement progressif de l'esprit établit surabondamment cette efficacité de l'éducation par les maîtres ou par la simple expérience, puisque après tout l'hérédité ne fait qu'accumuler et transmettre les progrès réalisés individuellement.
Seuls, les hommes chez qui le cerveau est atrophié par défaut congénital ou par suite d'une maladie survenue après la naissance, sont décidément rebelles à l'éducation*. Quant aux autres, il est indéniable qu'elle peut profondément modifier leur état mental.
Les psychologues les plus portés à faire la part grande à l'hérédité, le reconnaissent volontiers.
(i) Nous avons en effet constaté déjà (note 1, p. 45) que si le poids du cerveau tombe, dans toute race humaine, au-dessous d'un minimum d'environ 1,000 grammes (907 pour les femmes et 1,049 pour les hommes, suivant Broca), les facultés intellectuelles sont abolies.
M. Ribot (avec une restrictîon sur laquelle nous nous expliquerons tout à l'heure), écrit : « Supposez que les divers degrés de Fîntelligence humaine soient échelonnés de telle sorte qu'ils forment une immense série linéaire qui monte de l'idiotie, qui est à un bout, au génie, qui est à Tautre bout. A notre avis, l'influence de l'éducation, aux deux bouts de la série, est à son minimum. Sur l'idiot, elle n'a presque aucune prise : des efforts inouïs, des prodiges de patience et d'adresse n'aboutissent souvent qu'à des résultats insignifiants et éphémères. Mais, à mesure qu'on monte vers les degrés moyens, cette influence augmente. Elle atteint son maximum dans ces natures moyennes qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises, sont un peu ce que le hasard les fait. Puis, si l'on s'élève vers les formes supérieures de rintelligence, on la voit de nouveau décroître et, à mesure qu'elle s'approche du plus haut génie, tendre vers son minimum *. y>
Prise à la lettre, cette constatation suffirait à l'éducateur, puisque aussi bien n'a-t-il affaire le plus souvent qu'à des natures moyennes. Mais on
(1) L'hérédité psychologique, p. 331.
doit cependant reconnaître que chez les individus les mieux doués mêmes, Faction éducatrice est généralement encore considérable, soit qu'elle aide au développement de la capacité d'abstraire, soit qu'elle en spécialise Tapplication, ce dernier effet principalement produit d'ailleurs sur les intelligences moyennes, que ne caractérise pas une propension bien tranchée pour une étude ou pour une autre.
Tout d'abord, la faculté héréditaire ou innée, quelle qu'elle soit, laissée à elle-même, resterait, pour ainsi dire, à l'état embryonnaire. « Prenons, dit CandoUe, le fils d un grand capitaine ou d'un mathématicien célèbre; en supposant qu'il ressemble à son père et non à sa mère, il y aurait seulement probabilité au moment de la naissance, pour le fils du grand capitaine, d'être un homme disposé à commander ; pour le fils du grand mathématicien, d'être un homme disposé à calculer : ce qui peut faire du premier un piqueur ou un majordome, et du second un teneur de livres très exact*. » Très bien, mais qu'une éducation appropriée intervienne I La faculté qui
(1) Histoire de la science et des savants, p. 329.
90 l'abstraction et son bôle dans l'éducation
n'était qu'en germe se développe, s'accroît très vite, d'autant plus vite du reste que Vinnéité est plus accentuée ; l'influence de l'éducation, assurément très réelle, paraît alors tout à fait secondaire. Quels sont néanmoins les penseurs, les inventeurs, les savants, les artistes de génie, qui ne doivent qu'à eux-mêmes ce qu'ils sont devenus ? L'action de l'éducation grandit d'autant plus que les aptitudes naturelles sont moins indiquées. « Avec une combinaison heureuse de mémoire, de jugement, de volonté, dit encore Técrivain que nous venons de citer, un homme peut réussir dans les lettres, les sciences, le droit, et, en général, dans tout ce qui demande de la capacité intellectuelle*. » Or il faut bien admettre ici que la nature des occupations vers lesquelles on dirige un esprit dès l'enfance, détermine le genre d'abstractions auquel il deviendra désormais de plus en plus propre ^. Tel brille dans les mathé-
(1) Histoire de la science et des savants, p. 281.
(2) A défaut donc d'une aptitude intellectuelle nettement caractérisée, les parents et les maîtres doivent se guider dans le choix d'une étude ou d'une profession pour un enfant sur l'intérêt plus vif que peut lui inspirer une occupation donnée. L'inclination, le goût que manifeste alors l'enfant, est assurément motivé par la facilité avec laquelle son cerveau, plus accessible à certaines impressions, retient tel genre d'images de préférence aux autres.
matiques qui se serait montré métaphysicien éminent ; tel littérateur eût pu être un naturaliste remarquable. La diversité des occupations intellectuelles auxquelles en même temps certains esprits se livrent avec un talent remarquable nous en fournit une preuve évidente.
L'éducation n'influe pas, en effet, sur Tintelligence seule, elle agit encore sur la volonté, et par là peut accroître la capacité d'attention dont chacun dispose naturellement. Les efforts qu'elle exige, plus ou moins grands et pénibles d'abord, deviennent peu à peu faciles et agréables. La raison en est dans l'habitude : exercer assidûment la volonté, c'est la fortifier, la rendre de plus en plus maîtresse d'elle-même. Sur ce point tous les psychologues étant d'accord, il n'est pas nécessaire d'insister.
Voilà, indiquées dans leurs grandes lignes, les causes générales qui déterminent ou ^développent en chacun la capacité plus ou moins marquée d'abstraction. La dernière que nous avons mentionnée étant celle qui nous intéresse surtout ici, il nous faut chercher par quels procédés le maître peut le mieux en assurer l'œuvre chez l'enfant. Mais sans doute, ne fût-ce que pour en
93 l'arSTR ACTION ET SON RÔLE DANS l'ÉDDCATION
faire ressortir davantage TopportunUé, n'est-il pas inutile de rappeler auparavant le rôle capital que joue Tabs traction dans la culture intellectuel le.