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ROLE DE L'ABSTRACTION DANS LA CULTURE INTELLECTUELLE

Sans Tabstraclion la pensée n'existerait pas. — Paresse dMntelligence de Thomme inculte. — 11 est sans cesse le jouet de son imagination. — La lucidité et la quiétude que la science procure à l'esprit lui font défaut. — Exemples. — Caractère opposé des intelligences élevées. — Secours que fournit Fabstraction k la mémoire : — elle la soulage; — elle la rend moins fugitive. — L'abstraction est pour Tesprit un moyen efficace d'éviter l'erreur : — dans la spt^culatlon ; — dans la pratique.

L'importance de rabstractîon dans la culture intellectuelle résulte des services mômes qu'elle rend à la pensée*.

On peut d'abord affirmer que sans elle la pensée

(1) Ce point de vue subjectif est le seul qui noua imporle ici. — L*abstraction toutefois n'a pas objecUvemeni uw. moindre utilité, puisqu'elle est la condition du langage, de la «dence, des créations de rimagination, etc.

n'existerait pas; non certainement cette pensée d'ordre inférieur, superficielle et lente, à laquelle suffit rimagination, et dont les éléments consistent dans la représentation plus ou moins vague des objets antérieurement perçus, — comme est, par exemple, la pensée du rêveur, de Fenfant ou de l'animal ; — mais la pensée réfléchie, exacte, approfondie, dont les éléments, alors même qu'elle porte sur des objets individuels, sont toujours abstraits, puisque c'est à l'aide des idées de qualités, de rapports, de classes, élaborées déjà, qu'elle en prend connaissance. Aussi plus ces idées sont nombreuses, nettes et délicates, et plus la conception de l'objet s'offre à notre esprit précise et rigoureuse \ Grâce à l'abstraction, nous disposons donc

(1) Un exemple ingénieux donné par Laromiguière fera bien saisir cette simplification de la connaissance due à l'abstraction : * Je serais presque tenté de penser, dit-il, que souvent il y a plus de difficulté à saisir certains rapports ordinaires de la vie, que ce qu'on appelle des théories savantes. Rien, assurément, n'est plus aisé à comprendre que le rapport de père et de fils, de frère et de sœur, d'oncle et de neveu. Celui de beau-frère, quoique un peu moins simple, se conçoit encore très facilement. Mais si vous me parlez de la belle-sceur de votre beau-frère, j'éprouve déjà une sorte d'embarras. Et si vous ajoutez ; La belle-sœur de mon beau-frère est nièce d'un cousin de mon oncle, je ne sais plus où j'en suis; et je renonce à mettre dans ma tête les degrés d'une telle parenté. » {Ouv, cité, t. III, p. 151-152.)

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d'idées claires et distinctes, convenant indifféremment à une foule d'objets, répondant à tous les points de vue sous lesquels il peut nous plaire de les considérer, et exprimant tout ce qui est en eux accessible à la connaissance. D'oîi l'étendue, la profondeur et la netteté qu elle donne à l'esprit ; t aussi peut-on dire qu'un homme est d'autant plus apte à connaître, à comprendre, à juger, qu'il est plus capable d'abstraire, qu'il possède plus d'idées abstraites * ».

(J) Th. Bernard, Psychologie, p. 126. — Cf. Paul Janel, Traité élémentaire de philosophie , p. 157 : c Les idées abstraites sont les plus claires et les plus faciles de toutes, parce qu'elles sont les plus simples; mais il faut distinguer la clarté des sens et la clarté de l'esprit. Pour les sens, rien de plus clair que les phénomènes complexes de la nature, qu'ils sont habitués à voir. Un corps brûle, parce qu'il a été allumé, et on l'éteint en jetant de Teau : rien de plus simple. L'air est nécessaire à la vie : cela est évident. Mais ce n'est là qu'une clarté apparente : car, au fond, qu'est-ce que la combustion ? Qu'est-ce que la respiration? Les sens sont absolument incapables de nous l'apprendre. On n'a expliqué ces phénomènes que lorsqu'on a pu séparer les différents éléments qui les composent, c'est-à-dire faire des abstractions. — Au contraire, rien de plus clair pour l'esprit que les notions de nombre, d'étendue, de figure, de ligne, etc., parce que ce sont des idées très simples, dégagées de tous les éléments qui les compliquent dans la réalité. Aussi les sciences qui traitent de ces notions sont les plus claires de toutes, pourvu qu'on soit capable de l'effort d'attention qu'elles exigent : car s'il est vrai qu'au point de vue intellectuel rien de plus facile que l'abstrait et le simple, il est vrai aussi que rien n'est plus pénible au point de vue de la nature, les hommes étant habitués à lier leurs idées à des signes sensibles et matériels. Les sciences purement abstraites sont donc plus faciles en soi, et plus pénibles en même temps au point de vue de

h'homme inculte^ en effet, a rintelligence pa^ resseuse. « Les répétitions sans fin sont la démarche primitive de Tesprit. Les gens du peuple ne suivent pas la ligne droite du raisonnement et du récit ; ils reviennent sur leurs pas, ils piétinent en place ; frappés d'une image, ils la gardent pendant une heure devant leurs yeux, et ne s'en lassent pas. S'ils avancent, ils tournent parmi cent idées incidentes avant d'arriver à la phrase nécessaire. Ils se laissent détourner de leur chemin par toutes les pensées qui viennent à la traverse*. »

// est sans cesse le jouet de son imagination. « Feuilletez les pages charmantes de Toppfer ou celles de George Sand sur les visions de la nuit dans la campagne. Sur les pas du paysan poltron, les buissons se transforment en ennemis armés et menaçants, les cris des oiseaux annoncent des événements lugubres, les morts sortent du cimetière. « Le braconnier qui, depuis « quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la

rhabitude des hommes; les sciences de la nature sont plus difficiles on soi, mais plus faciles, en ce sens qu'elles font un plus grand usage de l'imagination et des sens. »

(1) Taine. Histoire de la littérature anglaise, liv. II, cb. iv.

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€ nuit tombante, voit les animaux mêmes dont a il est le fléau prendre, dans le crépuscule, des « formes effrayantes pour le menacer. Le pécheur « de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, « peuplent de fantômes les brouillards argentés < par la lune ; Téleveur de bestiaux qui s'en va « lier les bœufs ou conduire les chevaux au pâ- « turage, après la chute du jour ou avant son « lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, « sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus, qui « s'évanouissent à son approche, mais qui le « menacent en fuyant. » Que produisent dans l'être du pauvre homme ces imaginations si vives ? L'énervement du corps, l'aberration des sens et Thébétement de l'esprit*. »

Il est privé de cette lucidité et de cette quiétude que donnent à r esprit la notion exacte des choses^ la connaissance des lois immuables qui régissent la nature. « Si l'idée, par exemple, d'un esprit du mal, de génies malfaisants, de démons, se retrouve chez tant de peuples,... c'est que l'homme primitif, dans son anthropomorphisme naïf, est porté à imputer à des êtres malfaisants invisibles, maïs

(1) Joly, ouv. cité, p. 2 et 3.

p. QUKYRAT. — l'abstraction.

semblables à lui, tout événement néfaste dont la cause lui est inconnue et lui paraît mystérieuse... L'homme primitif, dans son ignorance profonde et son incapacité d'abstraire, ne pouvait s'expliquer les phénomènes que par des causes prochaines conçues suivant le matérialisme le plus naïf et le plus grossier, c'est-à-dire ayant des formes organiques, familières ; ces causes inconnues des phénomènes qui lui inspiraient de la terreur, il les individualisa ou les personnifia. Pour lui, toute chose extraordinaire et particulièrement les forces hostiles de la nature, étaient produites par Tintervention d'êtres redoutables semblables à lui, ayant une volonté et des passions similaires... Le tonnerre, l'éclair, les tremblements de terre enfantèrent chez lui la croyance à des puissances supérieures formidables *. «

Que de ces esprits concrets, qu'obsèdent et écrasent, pour ainsi dire, les images, Ton rapproche les intelligences habituées à réfléchir, et l'on voit qu'autant les premiers sont esclaves de leurs sensations, autant les secondes sont, au con-

(1) Vianna de Lima, ouv. cité, p. 179-180. — Pour un exposé complet du mode de formation des diverses croyances primitives, voir H. Spencer, Principes de sociologie, 1" partie.

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traire, dégagées et libres, d'autant plus libres même quelles se sont élevées à des conceptions plus abstraites, à des formules plus générales, où elles renferment par une large synthèse toutes les idées que les intelligences inférieures distribuent eh classes moins étendues et plus nombreuses. « En effet, les esprits d'élite ne se distinguent point par la quantité de leurs idées. Us n'en possèdent qu'un petit nombre, dans lesquelles ils embrassent le monde. L'oiseau des plaines se fatigue à raser la terre ; il passe et repasse aux mêmes lieux, ne franchissant jamais les sinuosités et les limites de la vallée natale. L'aigle, s'élançant dans l'espace, monte, monte toujours; il ne s'arrête que sur les plus hautes cimes, et de là son œil perçant contemple les montagnes, le cours des fleuves, les vastes plaines, les cités populeuses, les vertes prairies et les riches moissons! « Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant oîi se place le génie. De ce faite, son regard domine et embrasse l'ensemble des choses. S'il n'est pas donné au commun Ses hommes de s'élever jusque-là d'un premier essor, au moins doivent-ils y tendre sans cesse. Les résultats paient Teffort au centuple. On a pu Tob-

server, toute question, ou même toute science, se résume en un petit nombre de principes essentiels, desquels tous les autres découlent. // faut comprendre ces principes; le reste devient simple et facile et Ton ne s'égare point dans les détails,*, »

En facilitant ainsi l'intelligence des choses, r abstraction aide puissamment la mémoire. C'est un avantage que M. Bain a bien mis en lumière. « Nous sommes en rapport avec une telle multitude d'objets, qu'il nous faut apprendre à connaître et à nous rappeler un nombre énorme d'entre eux; aussi nous sentons-nous bientôt accablés par le travail sans fin exigé de notre esprit. Tel est le nombre des personnes, des endroits, des maisons, des objets naturels que nous sommes forcés de connaître, que notre mémoire court risque d'être épuisée avant d'avoir suffi à tout. C'est alors que la découverte des identités vient abréger ce travail. Si un nouvel objet est exactement le même qu'un autre déjà connu, nous n'avons pas à faire le. travail d'une impression cérébrale nouvelle ; s'il y a une légère différence

(1) Balmès, Varl d'arriver au vrai, p. 145-146.

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entre les deux, c'est cette différence seule que nous avons à apprendre. Dans la pratique, le monde présente une foule de ressemblances, mais accompagnées de certaines différences : nous profitons des ressemblances, et il ne nous reste qu'à nous rappeler les différences. Ce qui constitue la difficulté d'une idée générale, c'est qu'elle représente une multitude d'objets semblables sous certains rapports, mais différents sous^ d'autres. C'est au prix de cette difficulté que nous obtenons une énorme économie de travail intellectuel*. »

L'abstraction ne soulage pas seulement la mémoire, elle la rend e^icore moins fugitive, ainsi qu'un examen comparé des souvenirs de l'enfant et de l'homme mûr lefafît ressortir avec évidence.

La mémoire des enfants s'appliquant surtout aux images sensibles, est facile, prompte, mais passagère : aussi doit-elle être, pour employer une expression vulgaire, souvent rafraîchi^, La mémoire des hommes mûrs s'attachant de préférence aux rapports logiques se forme difficilement, revient avec lenteur, mais est durable. Un observateur délicat. Sterne S a remarqué que, voya-

(1) Science de ^éducation, p. 63-64.

(2) Voir Walter Scott, Notice sur Sterne,

géant en Italie, il ne put parvenir à parler la langue du pays, quoiqu'il Teût étudiée auparavant ; tandis que son valet, encore adolescent, Tapprit en fort peu de jours, sans avoir, comme lui, le secours de Télude ni la connaissance de la langue latine. Le jeune homme en effet avait appris la langue par le côté matériel, c'est-à-dire par la seule association des sons perçus, et l'homme mûr avait eu besoin d'en saisir le côté abstrait * ; ce qui ne peut se faire qu'avec du temps. Mais, sorti de l'Italie, Sterne conserva toujours le peu qu'il savait ; son valet, au contraire, oublia les mots aussi vite qu'il les avait retenus d'abord.

Enfin, f esprit trouve dans r abstraction un moyen efficace d' éviter nombre d'erreurs. Certaines peiïsées fausses peuvent faire illusion parce qu'elles sont revêtues d'images brillantes. Telle est la puissance des artifices du langage, qu'une pensée superficielle acquiert souvent, grâce à lui, Tap-

(1) Le même individu, dans le premier âge, « apprendra complètement le vocabulaire d'une langue, les formes diverses de la déclinaison et de la conjugaison ; il ne retiendra point la métaphysique (le côté abstrait) du langage, c'est-à-dire les raisons qui font varier les mots suivant le rôle qu'ils jouent dans la phrase ; mais, dans la maturité, il retiendra spontanément les règles de la grammaire et non les formes variées des substantifs et des verbes ». (Garnier, ouv, cité, t. II, p. 178- 179.)

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parence de la profondeur. « Une vulgarité triviale parvient, sous de nobles atours, à déguiser sa roture ; et telle proposition fausse qui, sèchement énoncée, trahirait sur-le-champ sa fausseté, se place, grâce au voile ingénieux dont on la couvre, parmi les vérités incontestées*. » Or que l'esprit élimine l'image susceptible de le duper, et, la pensée une fois dégagée de ce revêtement trompeur, il pourra en sonder au juste la valeur et Fexactitude.

Dans la vie pratique, Tabstraction peut être, à ce point de vue, de la même utilité que dans la spéculation pure. Les préjugés, les passions unissent parfois fortement des choses entre lesquelles il n'existe pas de rapports, et qu'il importe de séparer. « Je suppose, dit Laromiguière S une personne dont l'opinion politique soit portée jusqu'à l'intolérance ; on me passera la supposition. Cette personne est attaquée d'une maladie grave. Elle demande un médecin et on lui en nomme un très habile. « Monsieur un tel ? on sait comment il pense. — Eh ! madame, qu'importent ses opi-

(1) Balmès, ouv. cité, p. 183-184.

(2) Ouv. cité, p. 153-155.

nions ? Songez à guérir. — Ne me parlez pas de cet homme : c'est un extravagant, un ignorant, un esprit faux. ))La voilà, par un entêtement aveugle, hors d'état de faire la plus légère abstraction ; de dislinguer, dans un même individu, une qualité d'une autre qualité, le médecin du politique.

« Je trouve maître Jacques, dans Molière, beaucoup meilleur métaphysicien. Harpagon s'est décidé à donner un repas. Il appelle maître Jacques. « Est-ce à votre cocher, monsieur, ou à votre cuisinier que vous voulez parler? Au cuisinier. — Attendez donc, s'il vous plaît. » Il ôte alors sa casaque de cocher et paraît vêtu en cuisinier. Harpagon veut ensuite qu'on nettoie son carrosse. Maître Jacques, changeant d'habit, comme d'office, reparaît aussitôt en cocher. Vous voyez qui] entend les abstractions un peu mieux que noire malade. — Il n'y a personne, même dans les dernières classes du peuple, qui, par ses discours, ne prouve que de pareilles abstractions lui sont familières. L'homme le moins instruit, faisant quelque révélation à un juge, lui dira naturellement : c'est au juge que je parle, et non à monsieur ; ou bien, c'est à monsieur, et non au juge.

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Les quelques considérations qui précèdent justifient amplement la nécessité où sont les maîtres d'habituer les enfants à abstraire, en même temps qu'elles doivent être pour leurs efforts en ce sens le meilleur stimulant.

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