CHAPITRE VII
L'Académie et ses travaux : — Lecture et traduction d'auteurs italiens et latins. — Emploi du temps. — Examen de diverses pièces de prose et de poésie, et règles à ce sujet. — Discussions philologiques. — Questions de langues soumises à l'Académie.— Etude de divers auteurs français, au point de vue de la langue. — L'Académie s'attache à corriger le langage et prétend ne le céder point à l'Académie française. — Elle prend part aux querelles littéraires. — Examen des Antiquité:^ de J. Séguin. — La poésie légère et la poésie latine. — Véritable physionomie de l'Académie d'Arles.
Les Académiciens, convoqués par billet, se réunissaient tous les lundis en séance ordinaire , sous la présidence du directeur, renouvelé chaque mois. Durant les premières années, ils s'occupèrent de sujets assez semblables à ceux que nous trouverons traités, dans les Extraordinaires du Mercure galant. Cependant, dès le début, ils lisaient et critiquaient, dans leurs réunions, divers auteurs. L'Italien et l'Espagnol étaient fort à la mode; aussi les académiciens lurent et traduisirent, à diverses reprises, des passages de Guarini ( 1 5 S/- 1 6 1 2), spécialement du Pastor fido(i), dont il parut plusieurs
(i) 21 septembre i666, Reg. fol. i'5 verso, 14 verso; 27 décembre 1667, fol. 47 bis.
traductions françaises au XVII' siècle. MM. de Grille, de Sabatier, de Gageron (i), Flèche, Bouvet , avaient une réelle connaissance de la langue italienne, et avec le Pastorfido, les œuvres du Tasse (2) (i 544-1595) et les sonnets de Pétrarque ( 1 304- 1 374) exercèrent souvent la patience des académiciens qui les traduisaient (3).
Dès le mois de février 1667, M. l'abbé F/éc/î^, en prenant possession du fauteuil de directeur, exhortait ses collègues à s'appliquer sérieusement au grec et au latin, et à entreprendre quelque traduction. « On remit ladite harangue dans les Archives », dit le Registre, et il n'en fut pas davantage. Mais l'idée fit son chemin ; au mois de mars, l'abbé de Boche , directeur, proposa « certaines occupations réglées, pour le plus grand
(i) Marc d'Aiguières, nommé capitaine garde-côte, en l'amirauté d'Arles, le 18 août iGSy, fut pourvu en i646, par la duchesse de Savoye, de l'office de lieutenant général de l'artillerie, puis nommé par elle gouverneur de Villeneuve d'Ast, le 7 avril i65o. Son fils, l'académicien, séjourna à la cour de Turin. V. Bibl.d'Aix, mss. 819, p. 269-271. Jugements de noblesse.
(2) 7 février 1667, Reg. fol. 4i. En décembre 1670, « on s'entretient du Tasse et du sentiment de quelques sçavans aux deux langues qui estiment mieux la Girosoltme qu'ils ne font l'Œnéide, » fol. 91, et en note M. de Grille a mis le vers de Boileau :
« Et le clinquant du Tasse a tout l'or de Virgile. »
(3) « M. GifFon, directeur de ce mois (février 1672), se trouve accablé d'un grand rhumatisme. M. Bouvet prend sa place et continue ses traductions, dont l'assemblée se contante. 11 faict voir le troisiesme sonnet de l'italien du Petrarche, traduit d'une manière autre que la sienne, ce qui faict voir le fruit que faict dans la ville l'Académie, donnant ainsi de l'émulacion aux esprits. » Reg. fol. 106 (Voir sur les Travaux de l'Académie en 1666, t. I, p. 56-59).
proffit de l'Académie », comme serait l'e'tude de divers auteurs, que chacun choisirait, selon son goût et son inclination. A la séance du 28 mars 1667, le P. Vinay inaugura ce système, par la paraphrase du commencement de la rhétorique d'Aristote, qu'il continua à la séance du 12, du 18 et du 25 avril (i). Peu après, on supprima lécompliment que chaque nouveau directeur faisait en entrant en fonction, et « il fut délibéré (9 mai, cfr. 6 juin 1667) qu'on ne s'attacheroit plus à l'avenir si régulièrement à cette cérémonie, pour s'appliquer aux exercices plus importants avec rigueur et assiduité. y> Reg. fol. 46. Chacun des académiciens adopta un auteur: le 6 juin 1667, M. Bouvet parle sur Tibulle; le 18 juillet, l'abbé de Barrême sur les offices de Cicéron ; le i*' août, M. de Grille explique un passage de Salluste (2), puis on s'occupe de M"" de Ganges.
(i) « Le mardi 12 avril 1668 le R. P. Vinay continun son
prix faict de la rhétorique d'Aristote et la conversation se fit insensiblement sur la poétique du mesme autheur, où M. de Melac, directeur^ expliqua les trois genres de vers qu'Aristote propose et ce que c'est que vers récités, vers figurés et vers harmonieux. M. Bouvet voulut faire observer certains endroits de Tibule qu'il avoit remarqués et qu'il jugeoit excellants, mais il fut prié de remettre cette exposition à la prochaine assamblée, où il fairoit cognoistre Tibulle avant toute autre chose (c'estoit le livre dont il estoit chargé). M. Gifton fit naistre le propos des bons traducteurs, sur quoy chascun nyant dict son sentiment^ on leut une feuille de certains vers irréguliers envoyés de Paris , intitulés .* Edicts de
V amour ^ sur quoy chascun raisonna à sa manière » Registre
de l'Académie, fol. 44 verso. — Lundi de Pâques.
(2) Le lundi 6 juin 1667 « M. Bouvet dit de son Tibulle quelques
« Le lundi 2° de l'année (1668), M. de Manvile estant directeur, chascun raporta ses observations sur son auteur, et de là ces Messieurs s'excitèrent par des nouvelles considérations au zèle de l'Académie, dont ils avoient demandé la grâce le jour précédant par une messe chantée au Saint Esprit, au maistre autel des Cordeliers, et ensuite dans la mesme assemblée on expliqua le mot de Tacite proposé par le sieur Bouvet : Subjugavit Britannos sine pugna ; sans combat, ne dit pas tout; sans donner bataille, ne dit pas assez, et enfin, selon l'esprit des versions du temps, il fut décidé que
expositions divertissantes, mais ces Messieurs s'estant avisés que cet auteur avoit bien des pensées contre les bonnes mœurs, il fut dit et ordonné qu'il seroit relégué dans le cabinet et banni à perpétuité de l'Académie. M. de Sabatier fit les observations de son Tacite, et chascun de son auteur.» Reg. de l'Académie, fol. 47 verso.
Bouvet choisit Pline pour son auteur. V. fol. 5o verso : « Chase '.n de ces Messieurs leut les observations qu'il avoit faictes sur sa lecture choisie. M. Bouvet fit admirer deux beaux endroits entre autre qu'il avoit remarqués dans le Panégyrique de Trajan. » Séance du 5 septembre 1667. Le lundi 10 octobre 1667, a Chascun leut les observations qu'il faict sur ses lectures de Salusle, de Tacite, de Juvénal, de Sénèque, etc. » Reg. de l'Académie, fol. 43 bis.
« Les observations sur Sénèque et Ciceron furent leues, » fol. 43 bis verso. Voir les séances du 17 octobre, de novembre 1667, du 5 décembre 1667.
Le i4 novembre 1667, Bouvet lut « une traduction de l'Epigramme de Tibulle, qui préfère la joye de vivre et de mourir avec sa maistresse à tous les trhésors et toutes les joyes de la terre, qu'il avoit faicte fort heureusement. » Mais une note marginale signale cette « contrevention au règlement faict cy devant contre Tibulle proscrit. » Ce même jour M. de Manville reçut Properce « pour son livre ordinaire. » Registre de l'Académie, fol. 44 bis, verso.
par analogie il faloit dire, sans donner de bataille (i).» L'Académie continua toujours ces discussions littéraires et philologiques.
L'emploi du temps et la meilleure manière d'utiliser les séances, tel fut, en décembre 1666, un des soucis de l'Académie. On ne saurait s'étonner des tâtonnements inséparables d'un début. Mais les académiciens avaient de la bonne volonté et. ils adoptèrent une règle fort sage. « On résolut encore dans cette séance (6 décembre 1666) de retrancher la variété et multiplicité d'exercice, que nous pourrions estouffer le feu des esprits par
(i) Registre de l'Académie, fol. 48 bis. — Le g janvier 1668, M. de Manville expliqua quelques rers de Properce, M. Bouvet quelques lignes du Panégyrique de Trajan par Pline (Ibid.).
Le i3 juin 1680, la séance se tint chez M. de Beaumont. « M. le marquis de Boc/îw a lu une traduction d'une Epigramme de Catulle, qui a ravi la compagnie : on l'eût mise dans le Registre s'il eust voulu la donner, comme estant un madrigal le plus fin et le plus joli qu'on ait encore veu pour une traduction. » Registre de l'Académie, fol. 190 verso. — Le b février 1668: « M. Bouvet montre une traduction... d'une ode d'Horace, laquelle il promet de mettre au net pour l'enrichissement des archives. » Registre de l'Académie, fol. 49 bis. — Le 6 mars 1668, « on continua, avec beaucoup de ferveur, les emplois ordinaires de l'Académie sur la lecture des autheurs accoutumés. » Registre de l'Académie, fol. 5i bis verso. — Le ig mars, M. de Manville donne une traduction de l'Élégie 12, du l^' livre de Properce. Registre de l'Académie, fol. b2 bis.
Le 3 juin lôyS, M. de Sabatier exhortait les académiciens à redoubler de zèle, et MM. les abbés de Boche, de Verdiev, de Barrême insistèrent pour que l'on entreprît en commun une traduction soit d'un auteur grec , soit d'un auteur latin non encore traduit. Registre fol. i3i. — Enfin aux difl'érentes séances publiques, dont nous avons parlé, il y eut toujours une traduction d'un auteur ancien.
trop de matière, au lieu de l'augmenter, qu'à chasque assemblée se seroit assez d'une dissertation bien veuë et examinée, avec la correction de la précédente, et de quelque petit ouvrage en vers ou en prose qui sert toujours à la conversation académique (i).» A la séance suivante, M. de Cays, directeur, « proposa pour l'employ de la semene qu'un chascun se fit une méthode pour le proffit de la compagnie, touchant ses lectures, soit de la géographie, soit de l'histoire.» Le 20 décembre, on discuta sur ce sujet et « M. le sacristain de Boches fit un discours très important sur cette matière (2).» Enfin le règlement adopté le 2 janvier 1667, détermina, dans ses articles 9, 10 et II, la méthode à suivre (3).
Un peu plus tard, M. de Grille fit observer que les pièces communiquées étaient trop longues, et qu'il y aurait profit pour tous, à les condenser davantage (4).
Le 3i octobre 1667, on délibéra que dorénavant les académiciens, avant de lire leurs pièces, en feraient une brève analyse a pour faire connoître qu'on ne travaille pas au hazard et qu'on entend fort bien ce qu'on faict, » afin d'en donner une connaissance succincte (5). Les pièces des académiciens étaient
(i) Registre de l'Académie, fol. 22 verso.
(2) Mémoires de Décembre 1666, ;7^55im.
(3) Voir t. I, p. 83.
(4) Séance du 10 janvier 1667. Registre de l'Académie, fol. 36.
(5) Séance du 18 juillet 1667. Registre de l'Académie, fol. 48.
examinées par des commissaires, désignés par le directeur, et les critiques devaient être exposées « avec discrétion et civilité, sans aigreur et sans mépris (i). »
A peine l'Académie était-elle organisée, que les auteurs lui soumirent leursouvrages. Le 3i juillet 1666, « on lut une lettre que le sieur Tartaix escrivoit à l'Académie, avec une traduction qu'il a faicte du poëme latin du R. P. Bertet (2), jésuite, (alors professeur à Nimes), sur le nouveau travail de Cete: il désiroit que son ouvrage fut leu et censuré à la rigueur, mais on trouva bon, dans cette assemblée, de ne s'ériger point en censeur, jusques à ce que l'Académie naissante eust acquis un peu plus de force et de réputation. Cependant M. de Boches eust ordre de respondre à cette lettre. » Reg. fol. 9 verso.
La réponse fut examinée le 3 août, et il est à croire que Tartaix Qn fut satisfait, car à la séance du 6 décembre suivant, on eut une lettre du même auteur adressée à M. de Boche « par laquelle il le prie de présanter son poème sur le Languedoc consolé à Messieurs de l'Académie et d'en obtenir une exacte censure. Les opinions furent fort balancées, touchant cette prétendue
(i) Registre de l'Académie, fol. 48, 18 juillet 1667.
(2) Voir t. I, p. 404-406. Le poème en question fut imprimé en feuille volante: In dedicationem portus Sancti Ludovici ad Cetœ promontorium Carmen , sive Portus Ceticus Sylva^ Nemausi in- 4*;
censure, et il fut allégué par quelques-uns, avec beaucoup de raison, queceseroit peut-être mal respondre à l'intantion de l'auteur, et qu'enfin une critique pour adoucie qu'elle soit, n'est jamais aussi obligeante qu'est un modeste reffus. Néantmoins après avoir bien agité la chose, on convint d'accorder cela à la prière de M. le sacristain de Boches^ et pour ce subjet on nomma MM. de Robias, de Sabbatîer et Giffon pour faire la censure de ce'poême. » Reg. fol. 22, verso.
Le i3 décembre, on lut les vers de Tartais, avec quelques observations générales des commissaires désignés^ puis M. de Cays^ directeur, « trouva bon de mander une assemblée extraordinaire, pour achever de voir le détail de cette censure, au cabinet de M. Giffon (i). » Les 14 et i5 décembre, l'Académie s'y réunit en effet ; presque tous les membres s'y trouvèrent ; on rnit les observations des commissaires en état d'être envoyées, et, le 28 décembre, elles furent expédiées à Variais^ après que le secrétaire y eut apposé le sceau de l'Académie (2).
Nombre de littérateurs adressaient leurs pièces à
(i) Registre de l'Académie, fol. 22 verso, i3 décembre 1666.
(2) Registre de l'Académie, fol. 23-24-25, passim. Quel était ce sceau i Voir t. I, p. 55. Ce n'était pas le sceau gravé par Varîn.
Le 3o juillet 1668, « on lit une élégie du sieur TartaiXy rapsodiée de beaucoup d'autres poésies qu'on ne trouva pas excellente. » Reg. fol. 63 verso. Il y avait à Arles une famille du nom de T'ar^a/jc dont plusieurs membres furent notaires.
l'Académie, dans Arles : M. de Beaumont, le P. Espcî^on (i) ei le P. Mourgues, tous les deux professeurs au collège, le P. Rupé, Récollet, le P. Julian, gardien des Gordeliers, sans compter ceux du dehors (2).
L'examen des pièces donnait parfois lieu à de longues difficultés, comme il arriva en avril 1668, à propos d'un sonnet au roi envoyé de Paris, par Merciirin et composé par l'abbé Abeille (3). On y remédia, le
(i) Mort à Aix, le 2 janvier 1713. LeP. Antoine Espévon était probablement Arlésien et peut-être fils de Laurens Espéron, procureur du roi, cité dans les Annales des Minimes. Bibl. d'Aix, Mss. 547, année iGSg, à l'occasion d'un procès.
(2) Registre de TAcadémie, fol. 60, 37 verso, 38, 42. Le recteur du collège, en 1667- 1G69, était le P. Gilbert Aihiot, plus tard provincial, en 1686.
Le 27 août 1668, « M. le sacristain de Boches montre une pièce d'éloquence qu'a fait le sieur de Guaydan, de Beaucaire, prie la compagnie de l'examiner et M. le secrétaire est chargé d'en faire la critique. » Registre fol, G4 verso. Le 10 septembre, « M. le secrétaire et M. Bouvet qui avoient esté nommés commissaires pour la censure de la pièce du s. Guaydan firent voir leurs observations sur la dite pièce, et la remirent à M. le sacristain de Boches qui l'envoya. » Registre fol. 65. Le P. Espéron, « préfcct au collège, » adressa aux académiciens plusieurs lettres, signées Pise, puis une ode sur un gentilhomme fleuriste, qu'il signa. « Il fut résolu qu'on ne la censureroit pas (et pour cause) mais qu'on visiteroit le dit Père, pour lui tesmoigner les rccognoissances de tout le corps, ce qui fut faict par M. de Gageron qui lui parla de son ode, Eelort le sentiment de l'Académie. » Reg. fol. 38. Suit l'épigramme citée plus haut, t. I, p. 3i, dont on le remercia,
(3) Voir Registre de l'Académie, fol. 52 bis verso, 53 et 54. Le 23 juillet 1668 on lut une description, en vers libres, de la fontaine AQMeyncs,^a.\: M. de AJanville. I{eg. de l'Académie, fol. 63 verso. Meynes en Languedoc, actuellement du diocèse de Nimes, était alors du diocèse d'Arles et les eaux étaient en vogue.
7 mai 1668, par la décision suivante : « Il fut donc ordonné que, conformément à l'article XI des règlements, les observations et censures seroient faites par écrit, en termes honnestes et civils et qu'après que les commissaires auront faict laditte censure, ils la remettront entre les mains de l'auteur ou producteur de la pièce, qui pourra donner sa deffance, s'il veut, de la mesme manière, et lorsque la censure de l'un et l'apologie de l'autre seront en estât, l'Académie en jugera souverainement à la pluralité des voix, selon la coutume. Il est vray que la compagnie priera les uns et les autres d'appuyer leurs sentiments par le plus d'authorité qu'il se pourra et lorque quelcun n'aura que son opinion sans la pouvoir soutenir par l'exemple, par l'analogie ou par l'usage (ce qui est la meilleure de toutes les raisons) l'Académie prononcera et justifiera la diction, la rithme, la phraze et la construction, ou la condamnera sans appel : et la mesme fut ordonné que la présente délibération seroit enregistrée en forme de statut, pour estre inviolablement observée (i). »
L'Académie avait pris tout d'abord le titre dJ Académie des bouts rimésii), et une note du registre, fol. 10 verso, nous en donne le motif : « Il faut remarquer que
(1) Registre de l'Académie, fol. 54 et en marge: Délibération en force de statut.
(2) V. ci-dessus, t. I, p. ?S.
c'estoit la saison des bouts rimes, qu'ils estoient en vogue à la cour et dans la province , et que ces Messieurs donnèrent eux-mêmes occasion à ce nom, pour avoir faict quelques-uns d'entre eux des bouts rimes fort heureusement. »
Ce nom que la ville lui donnait ne lui resta pas longtemps et, si les académiciens firent encore parfois des bouts rimes sur la mort de la marquise de Ganges (juillet 1667), sur la réception de M. Le Pays (mai 1668), sur M. de Beaumont (juin 1668) (i), nous leur devons cette justice qu'ils y renoncèrent, et que plus tard ils n'y revinrent que sur les instances de leur protecteur, le duc àQ Saint -Ai gnan^ qui était un amaleur passionné de ce jeu d'esprit fort à la mode (2). Mieux valait assurément étudier les diverses questions de grammaire et d'usage que l'on soumettait à l'Académie.
(i) V. Reg. de l'Académie, fol. 48, verso, fol. b'j verso et fol. 60.
(2) Il y en a dans les 3/^rc«re, jusqu'en lySo, malgré des protestations souvent répétées. Voir le Registre fol. 210, 211 et 212. L'Académie sacrifiait aussi peu que possible à cette mode. Voir t. II, p. 380 et suivantes.
A la suite de la brochure sur M""> de Ganges, intitulée : Les véritables et principales circonstances de la mort déplorable de M™* la marquise de Ganges, empoisonnée et massacrée par l'abbé et le chevalier de Ganges, ses beaux-frères, le i3 mai 1667, escrites par un officier du Languedoc, voisin du lieu de Ganges, à un gentilhomme de ses amis, résidant à la cour. Arles, chez François Mesnier, imp. du roy et de la dite ville (8 juillet 1667). B''^^- Méjanes, Recueil 21.127, pièce 9, sont insérés trois sonnets de bouts rimes sur cette mort « fruits d'une veille'e de quelques
M. Marmet de Valcroissant {i)^ d'Apt, demanda , en décembre 1667, s'il fallait, pour bien parler, employer De ou Pow^ en voulant exprimer l'intention de l'auteur. L'Académie ne s'érigea pas en juge, et le secrétaire répondit par une longue lettre assez incolore (2).
honnêtes gens » qui ne sont autres que les académiciens d'Arles, Voir t. I, p. 386. Nous compléterons ces indications.
(i) II y eut, au XVIP siècle, plusieurs Marmet de Valcroissant qui ont laissé des ouvrages : 1" Melchiov Marmet, docteur en droit, né à Apt vers 1609; 2" André, son fils aîné, né vers i634, ami de Remerville de S. Quentin; 3° François , frère du précédent, né en i636; 4° Pierre , autre frère d'André, chanoine d'Aix. Nous ignorons quel est l'auteur de la lettre ci-dessus, et il nous est impossible de préciser. Voir Barjavel, Biographie Vauclusienne, article Marmet. Les Marmet sont d'une vieille famille d'Apt, souvent mentionnée dans l'histoire de cette ville. V. Goiijet, Bibliothèque Françoise, t. XVIII, p. 35-36.
(2) « On leut encore une lettre d'Apt qui estoit la recharge d'une première demande sur la question du Pour et du De, sçavoir qu'est-ce qu'on devoit dire pour bien parler, et de quel terme on devoit se servir pour exprimer l'intention de l'auteur. M. le secrétaire est chargé d'y répondre, ce qu'il fit aux termes suivants :
« Monsieur, votre longue lettre contient tant d'éloquence et tant de doctrine, qu'on l'eut prise pour un tome de ce Journal des sçavants qui court le monde, sy l'on n'eut assuré Messieurs de l'Académie que vous estes l'unique sçavant qui l'a composée. On ne peut guère donner de plus belles estraines que celles que vous nous avés données, c'est pour cela je pense qu'on ne nous l'a rendue, cette belle lettre, qu'à ce commancement de l'année. Nos Messieurs me prièrent aussitôt de vous écrire, comme je fays, qu'ils vous sont infiniment obligés de l'estime que vous faites de leur sentiment, lorsque vous le prenés pour vostre oracle, mais qu'ils n'ont pas jugé de pouvoir répondre plus pertinamment à cette estime qu'en ne répondant point à vos questions. Peut estre leur avés vous inspiré cette pudeur (vous, Monsieur, qui rougisses, en nous envoyant la liste des livres que vous avés imprimés), ils n'osent s'ériger en
Cependant, il y avait plus d'un an que de semblables questions étaient agitées, et, le 14 novembre 1666, les abbés de Boche et de Barrême avaient montré « les observations qu'ils avoient faites sur les phrases et termes corrompus de la province (i). »
Dans les pièces émanant de l'Académie , dans les lettres qu'elle écrivait soit à Mademoiselle de Bio?^d (décembre 1666), soit à Mademoiselle de Saint-Pons (novembre 1667), soit à Madame de Su:{e^ dans les dissertations qu'elle discutait, nous retrouvons sans cesse le souci de bien parler et d'écrire correctement.
Le 7 mai 1668, Giffon « proposa la lecture d'une excellente préface du livre intitulé : VArt de bien penser^ où l'on pouvoit prendre de grandes lumières pour la
critiques, lorsque vous avés honte de paroislre auteur. Quoy qu'il en soit, complaisance, modestie ou discrétion, ils n'ont pas creu de pouvoir mieux faire que de douter avec vous ; ils n'ont pas trouve à propos de faire des décisions où vous n'en faictes point. Il est vray que pour satisfaire à vostre obligeante persécution, je n'ay pas cru que ce fût un grand péché de vous envoyer leurs entretiens académiques sur le sujet proposé, mais vous vous souviendrés, s'il vous plaist, que c'est à leur insçeu que je vous les envoyé, et contre leur ordre exprés, n'estimant pas à beaucoup près la qualité de fidèle à mon corps lorsqu'il s'agit de contanter un esprit comme le vostre. Je suis, Monsieur, vostre très h. et très, etc. — Robias, secret. » On lit, à la suite, cette note :
u La précédante lettre fut envoyée à Apt, au s. Marmet Valcroissant, qui avoit fort pressé d'avoir réponce sur ses doutes du Pour et du De. M. le secrétaire fut chargé de rédiger l'entretien de l'Académie sur ce sujet et d'envoyer le tout à cet auteur. » Registre fol. 47 biset 48 bis.
(1) Registre de l'Académie, fol. 20 verso.
justesse de l'esprit, dans le discernement du vray et du faux, ce qui satisfit extrêmement toute la compagnie, et qui servit d'entretint pour le reste de la séance(i). »
Un mois après, 4 juin 1668, on lut avec attention « une requeste ou remonstrance faite au Roy par Mrs les Ecclésiastiques de Port-Royal^ dans ce seul esprit d'y remarquer l'art de dire les choses et les beautés de l'expression, sans s'attacher à la matière de leurs discours qui n'est pas du ressort de l'Académie ; on fit quelques réflexions sur la pureté du langage et sur l'artifice de cette pièce , ce qui remplit la meilleure partie du temps {2), »
En octobre 1669, la séance venait de s'ouvrir sous la présidence de M. l'abbé àt Boche. « A pêne est-on assis qu'on ouvre un papier escrit de la mein du sieur Chalamondy où il demende la solution de deux façons de parler qui ont esmu grand dispute entre les honnestes gens du plan de la cour, qui tous d'un sentiment unanime s'en rapportent au sentiment de l'Académie, sçavoir s'il faut dire i^^mor^îf^r un vaisseau ou Remorquer. M. de Beaumont demende dans ce temps-là quel-
(1) Registre de rAcadémie, fol. 54 verso.
(2) Reg. de PAcadémie, fol. 59. Cette pièce, œuvre d'Arnaud, venait de paraître et fit grand bruit. V. « Lettre à un seigneur de la cour sur la requeste présentée au Roy, par les Ecclésiastiques qui ont esté à Port-Royal. A Paris, chez Sebastien Mabre-Cramoisy, MDCLXVIII, avec permission », 45 p. in-4'>. Pièce du Recueil G. ^014, Bibl. d'Aix, C'en est une critique assez vive.
cun de l'assemblée, on prie M. le secrétaire de liiy faire civilité. Il y va, il le prie, de la part du petit corps, d'entrer, il se laisse veincre , et n'osant demender une place dans l'Académie, il la prend sans qu'on la luy présante, et comme si c'estoit pour une conversation d'amis ordinaire. Invitus invitas invisit, quelcun dict ces trois paroUes sans y panser, qui ont servi despuis d'excuse à l'Académie. On luy faict part du papier escrit, on le presse de donner son sentiment. Il opine qu'on doibt dire Remoquer^ et l'Académie croit qu'on ne doibt, et qu'on ne peut dire que Remorquet\ que c'est le terme de l'art, qui ne se doibt point changer, et que l'usage l'a ainsy ordonné. — Le sieur Chalamond demende encore dans son papier si, en matière de mots françois, il en faut croire ceux qui n'en escrivent qu'en passant, ou ceux là qui en ont escrir ex professa , adjoustani que c'est un Jésuiste qui a escrit Remarguer, dans son Indiciilus où il marque tous les termes de l'art, et les redit ainsy plus d'une fois. L'assemblée croit qu'il s'en faut tenir à un habille homme, qui escrit par proffession, plustost qu'aux austres (i). »
(i) Registre fol. -jZ et verso. Pierre Chalamond était conseiller à la Sénéchaussée d'Arles dès 1644. L'abrégé Historique de P. Véran, ms. 1060 et mss. de M. Arbaud, dit .qu'il fut admis à TAcadémie le i5 mars 1671, mais le Registre n'en parle pas.
L'auteur de ca Indiciilus est le P. François Pomey, S. J., né dans le Comtat Venaissin, en iGi'i. 11 entra dans la Compagnie de Jésus en 1638, enseigna pendant dix-sept ans les humanités et la rhéto-
Nous avons tenu à reproduire ce long passage du Registre, pour donner une idée de la manière dont les choses se passaient, dans les réunions de cette académie, que les magistrats du Parlement d'Aix, après avoir enregistré les lettres patentes d'érection, venaient de baptiser, avec une pointe de malice peut-être, du nom d'Académie à bien paj^ler (i). Ce nom, elle tenait à le mériter. Quelques jours auparavant, i5 septembre, le directeur, M. de Grille^ donnait une comédie à examiner à M. de Sabatier, et il n'omettait pas d'appeler son attention sur la pureté du langage (2).
rique dans divers collèges, et fut préfet des classes à Lyon. 11 mourut dans cette ville, en iGyS. C'était un excellent professeur. On a de lui de nombreux ouvrages didactiques. V. la Biblioth. des Ecrivains de la Compagnie de Jésus, 3" éd.
Vlndicuhis en question est un répertoire français-latin des mots les plus usuels, rangés par ordre de matière, qui a été souvent réédité et traduit. Il parut en 1667, sous ce titre : « Indiculus uni- « versalis rerum fere omnium quas in mundo sunt, scientiarum <i item, artiumque nomina apte breviterque colligens. L'Univers en « abrégé, où sont contenus en diverses listes presque tous les noms « des ouvrages de la nature, de toutes les sciences et de tous les arts, « avec leurs principaux termes, par le P. F. P., de la Compagnie de « Jésus.» A Lyon, chez Antoine Molin, 1667, in-12, pp. 276 sans les lim. Le P. Pomey fut-il professeur à Arles? Nous ne savons.
(i) Voir la note 1 de la page 172 du t. L « Le lundi 3) octobre 1667. . M. de Sabatier fit voir un escrit qu'il avoit reçu d'Aix, par lequel on consulte l'Académie sur certaines difficultés qui furent données à vuider à M. de Robias, pour estre examinées et pour endireson sentiment. » Registre de l'Académie, fol. 43 bis, verso. Il n'en est plus question.
(2) « M. le directeur donne la comédie du faux Alcibiade à examiner à M. de Sabatier, pour l'ordre de la pièce, rœconomie du
Les académiciens étaient les premiers obligés à se conformer aux règles du bon langage, et c'est ainsi qu'ils l'entendaient. En octobre 1670, M. d^Arbaud, dont on avait critiqué certaines expressions, « faict voir une apologie qu'il a faicte pour certains mots qu'on avoit censuré dans une de ses lettres : eaux exquises, contour , siéger, et soumet le tout à la critique légitime de l'Académie, etc. Cela marque avoir l'esprit académique et nullement oisif. »
Vers le même temps, l'Académie examina la traduction de Corbinelli. Nous en avons parlé t. I, p. 247-251, nous n'y voulons revenir, que pour noter le soin avec lequel l'Académie défendit certains mots employés par elle, dans sa lettre à cet écrivain trop susceptible (i).
On lui fit observer, avec beaucoup de justesse, « qu'en cette affaire toute la méthode consiste à ne rejeter rien de ce que le bel usage permet et à n'affecter rien avec scrupule (2). » Puis M. de Grille, au nom de ses collègues, ajoutait : « Voudries-vous nous persuader
conduite, autant que pour les rithmes et le langage. » Registre de l'Académie, fol. 73, De qui était cette pièce ? Nous l'ignorons et il n'en est plus question au Registre de TAcadémie.
(i) Voir Registre de l'Académie, fol. gg verso. M. de Grille lui reproche fort spirituellement de ne pas entendre la raillerie, ce qui est cependant chose permise entre « honnêtes » hommes. II lui cite l'exemple de M. de Vardes «. qui a autant d'honneur lui seul que quatre généraux d'armée, « et il ajoute que ne pas entendre raillerie est « bien pis que de n'entendre pas le latin. » 11 a raison.
(2) Registre de l'Académie, fol. g8 verso.
que les académiciens ne doibvent jamais parier comme les autres hommes, et que ce n'est pas de la dignité académique de dire jamais rien que ce que la haute éloquance demende, dans toute la rigueur de ses lois. Vous nous persuaderiez aussitost qu'il fault toujours avoir le manteau sur les deux épaules, malgré la mode qui les a presque abolis, et qu'un officier d'armée n'a pas bonne grâce lorsqu'il est en cravatte et en just au corps (i). f) Suit une page excellente sur le style épistolaire qui admet la raillerie, le ton badin et enjoué, la simplicité et la familiarité de l'expression (2).
(1) Registre de l'Académie, fol. 99.
(2) Nous avons cité, t. I, p. 247, un passage qui fait évidemment allusion à Madame de Sévigné, en voici un autre assez curieux : « Vous ne debvriez pas ignorer ce que sçavent tous ceux qui se meslent d'escrire. ..que comme il y a un certain sérieux affecté, qui rend les gens ridicuUes, dans les conversations, on peut de mesme trouver dans les lettres et dans toute sorte d'ouvrages un air contreint, une sotte affectation de certains termes, une éloquance tendue et unifforme qui n'est pas du galland homme, et que lesnovices ou les pédans employront aussitost dans un billet doux que dans une harangue funèbre. Nous croyons qu'en cette affaire là, toute la méthode consiste à ne rejetter rien de ce que le bel usage permet et à n'affecter rien avec scrupulle. Diriés vous. Monsieur, qu'un des grands faiseurs de letres qui ayt esté en France despuis longtemps, ayt faict une indignité, pour avoir escrit ces parolles à une personne de qualité : Je brusle d'impatience d'embrasser le supergalantissime Monsieur de, etc. « Dans les lettres deCostar, p. 809. Registre de l'Académie, fol. 98 verso, septembre 1671. Le comte de Gvignan était alors lieutenant du roi en Provence, depuis deux ans, et il avait épousé Mademoiselle de Sévigné, le 29 janvier 1669. Cependant Madame de Sévigné vint à Arles seulement en 1673. Ses lettre commençaient, sans doute, à
Pour justifier certains mots, dont Corbinelli avait fait la critique, M. de Grille, dans son rapport, invoque l'autorité de Costar, de Pascal, de Sarra:(in, de Ménage, de tous ceux qui parlent avec pureté la langue française (i). Il faudrait citer ici tout le rapport de M. de Grille, pour montrer combien l'Académie s'attachait à imiter les bons auteurs et à se conformer au bel usage,
La question du style à employer dans les lettres avait déjà été examinée. Le lundi, 17 janvier 1667, « le R. P. Vinay leut le recueil qu'il avoit fait sur la méthode d'escrire les lettres. M. Bouvet y fit voir encore ce qu'il avoit extrait du s' Pelisson ou de la Demoiselle de Scudéry,dans la Clélie, pour servir à ce subjet. M. le directeur ne se dispensa pas du mesme soin et fit
être connues, en Provence. Le 3 juillet 1675, Madame de Grignan écrivait à sa fille : « Il m'a paru que Tenvie d'être approuvé de l'Académie d'Arles vous pourra faire avoir quelques maximes de M. de La Rochefoucauld, » T. III, p. 5o5. Il parut une édition des Réflexions ou sentences et maximes morales de La Rochefoucauld à Rouen, in- 12, 1672. Il n'en est pas question au Registre de l'Académie et c'est une simple boutade de la malicieuse marquise.
(i) hQS Entretiens de M. de Voiture Ct de M.Costar sont de i654, in-40, Paris. — Les Observations sur la langue françoise, de Ménage, parurent en 1675-1676. — V. Registre de l'Académie, fol. loo-ioi et toute la « Response de M"" le secrétaire au s'" Corbinelly, pour l'Académie royalle », fol. 97 verso, lOi. Elle est pleine d'esprit et de sens, et les observations de M. de Grille sont fort justes. (Septembre 1671).
voir tout ce qu'on peut dire à peu prés, sur celte matière, recueilli des meilleurs auteurs (i). »
L'Académie d'Arles s'intéressait à tous les débats littéraires de l'époque. Nous ne reviendrons pas sur la question de la langue à employer, dans les inscriptions (V. le chap. I du t. II). Desmarets de Saint-Sorlin (2), vers 1670, avait réclamé l'exclusion absolue du paga-
(i) Registre de l'Académie, fol. 3j verso.
Plusieurs fois l'Académie donna comme sujet de travail des lettres à écrire (Registre de l'Académie, fol. 20 et 20 verso, 24 et 45 bis verso). — Il y en a, parmi les œuvres, de J. de Sabatier, mss. de M.Arbaud, qui nous semblent des exercices académiques,
(2) Il avait déjà été question de Desmarets à l'Académie. Le lundi 24 octobre 1670, « on prie M. le secrétaire de respondre au sieur de Corbinelli, personnage sçavant, studieux, qui avoit proposé certeins doubtes sur le livre du sieur Desmarets, abbé de S. Sorlin, où il met en double la conduite de l'Illiade et censure les héros de Virgille. Après un long entretien sur cette matière, on conclud le tout pour V honneur et l'avantage de la langue française. » Reg. de l'Académie, fol. 20. — Et en marge : « Il faudrait avoir veu le livre de M. Desmarets pouf entendre cecy. »
Jean Desmarets de Saint-Sorlin est un des premiers membres de l'Académie française. Il fréquentait l'hôtel de Rambouillet et l'on connaît les jolis vers qu'il fit sur la violette, pour la Guirlande de Julie. D'Olivet cite 40 ouvrages de lui, Niceron 43. Boileau l'a ridiculisé par ses épigrammes. Son dernier livre fut la Défense de la Poésie française , adressé à Perrault. Desmarets est le chef dti parti des modernes : il ne cessa de critiquer les anciens et ceux qui les prenaient pour modèles, mais c'est surtout à Homère et à Virgile qu'il s'attaquait. Il affirmait que les sujets chrétiens sont seuls propres à la poésie héroïque, et il lui fallut un réel courage, pour tenir tête à toutes les critiques, dont ses opinions hardies furent l'objet. Néanmoins on sait assez qu'il fit école. Né à Paris en i595,il y mourut le 28 octobre 1676. V. Rigault, La Querelle des anciens et des modernes, passim.
nisme et de la mythologie de la littérature, pour les remplacer par le christianisme et le merveilleux chrétien. L'accueil que l'on fit à cette tentative aurait dû être moins dédaigneux, si l'on avait bien songé à la part énorme que le christianisme peut revendiquer dans les œuvres modernes, que les auteurs en aient conscience ou non. Le christianisme a introduit dans la littérature tout un monde nouveau de pensées et de sentiments. Chateaubriand a repris la thèse de Desmarets ; mais au XVII* siècle elle fut presque universellement repoussée. Boileau persifla le novateur, et Corneille se fit le défenseur de la mythologie. Il composa une pièce de vers, pour combattre Desmarets (Corneille, édition Lefèvre, t. XI, p. 1 13), imitant en cela le poète latin J.-B. Santeul, chanoine de Saint-Victor, qui plus tard cependant jura de ne plus chanter les dieux païens. Bossuet (Œuvres, édit. Besançon, t. X, p. 732 et sqq.) fut mêlé à ce débat, et tenait le juste milieu entre les partisans de Boileau, qui n'admettaient que la fable, et les partisans outrés de Desmarets, qui l'exilaient de toute poésie, dépassant en cela leur maître, qui abandonnait au paganisme les genres inférieurs. Les académiciens d'Arles, au contraire, excluaient la fable des « petits poèmes », d'accord avec Corneille, dont ils admiraient la pièce de vers mentionnée plus haut. « M. Giffon, directeur de mois(i), monstre les vers (1) Registre de l'Académie d'Arles, fol. 94 verso, avril 167 1. Voir
de M. de Corneille, qu'il a nouvellement faicts contre le sentiment de ces esprits délicats, qui suivant la mode et le génie du siècle mol et languissant, ne peuvent souffrir la fable héroïque dans leur poésie, d'où en bannissant les dieux de la fable, ils en font fuyr en mesme temps les grâces. On s'entretient agréablement sur ce subjet durant longtemps et l'on opina qu'il falloit suyvre, en ce point, le bon sens et que c'estoit par la sans doubte que M. de Corneille, l'un des principaux maistres de la poésie françoise, en avoit jugé, c'est à dire dans la poésie héroïque, épopée, ode royalle et grands poèmes, il estoit non seulement permis, mais absolument nécessaire d'employer la fable et la belle antiquité, comme au contraire, aux petits poèmes, madrigaux, etc., il falloit éviter comme un escueil, non seulement ces grandes machines des dieux, mais tout ce qui sent un peu trop la science et la méditation. »
Rigault, Histoire de la Querelle des anciens et des modernes , ch. VII, et Santolii opéra, in-12, Paris, 1729, t II. « Disputatio secunda : De Fabulis poeticis, » p. i5i-233. — Il y a i3 pièces sur ce sujet et les vers de Corneille sont cités p. i64-i66.
C'est la pensée qu'exprimait déjà M, de Grille, dans la critique de l'ode de M. de Ranchin, le Voyage de l'amour et de rhyménée, en l'honneur du mariage du roi (1660).
« J'advoue, MM., avec ces délicats que le génie du siècle est tout à faict du costé des dames, elles font la meilleure partie du monde parnassien , mais elles n'ont point encore porté leur tirannie jusques à vouloir bannir les divinités païennes de tous les ouvrages de poésie. Quand je dis poésie , j'entends du genre sublime de poésie, qui s'emploie ordinairement dans l'éppopée. x> Séance de février 1671. Registre de l'Académie, fol. 92 verso.
L'Académie d'Arles prétendait bien ne le céder point, pour le beau langage , aux écrivains de Paris. En décembre 1670, après avoir examiné deux ou trois sonnets parisiens, on conclut qu'ils ne feraient « point de honte à ceux de la royalle d'Arles (i). » Peu après,
(1) Registre de l'Académie, fol. 91. Les exemples de cette indépendance deijugement sont très nombreux. En voici quelques-uns:
Lundi, 8 mai 1681, séance aux Gordcliers. « M. le secrétaire faict voir un madrigal de la manière du sieur de Vertron sur ce subjet (le second mariage du duc de S. Aignan) et quelques petits vers qui ne vallent pas mieux, pour estre parisiens, que nos vers provanceaux. > Registre de l'Académie, fol. 196 verso.
Séance du 23 juillet 1681 : «M. l'abbé Flesche montra quelques stances en vers libres, qu'on envoyoit du dehors à MM. de l'Académie, pour en dire leur sentiment. Mais comme l'autheur ne s'estoit point advizé de leur escrire, ils furent ravis d'avoir cette occasion de ne s'expliquer point sur ces vers, qui d'ailleurs n'estoient pas les meilleurs du monde. » Registre de PAcauémie, fol. 204.
7 janvier 1671 : « M* Giffon fist l'examen d'un poème françois venu de Paris. » Registre de l'Académie, fol. 91 verso.
Le 20 juillet 1676, l'Académie lit la traduction française du psaume Exaiidiat, par Charpentier « confrère illustre et grand ami des académiciens d'Arles, » et envoyée par Roubin, alors à Paris. « On l'approuve, comme toute la bonne cour Vavoit approuvée, et l'on prie M. le secrétaire de remercier de la part du corps M. Charpantier. » Registre de l'Académie, fol. i5i.
« On leut encore en cette séance (5 octobre 1675) quelque prose et quelques vers que ces MM. de l'Académie françoise nous cnvoyoient et qu'ils étoient bien aiSe de faire voir à l'Académie rbyalle. » Registre de l'Académie, fol. 134. V. t. II, p. 256.
En août 1682, on lut le madrigal de M. de Grille au duc de Saint-Aignan, au sujet du concours proposé par lui. « M. N. a dict, après avoir ouï cette lecture, que les gens de cour qui avoient estimé ce madrigal avoient le goust bon. Toute la compagnie a ri de cette froideur^ et M. le secrétaire a dict qu'on pouvoit bien dire
M. de Grille fit une longue apologie de l'ode de M. de Ranchirif qui fut consignée au Registre, « autant pour l'honneur de ce corps, que pour faire voir le sentiment qu'on doibt prendre de ceux qui ont osé critiquer ce divin ouvrage. » Tout en défendant « l'ode héroïque de M. de Ranchin contre la critique des Mrs de de la Loyre, » M. de Grille ne lui accordait qu'une approbation raisonnée et entourée de restrictions. Il entendait toutefois « repousser solidement la censure inique de ceux qui reffusent les couronnes aux muses de province » , tout en reconnaissant qu'il y avait des défauts dans cette ode, mais précisément ceux « que nos terribles censeurs n'ont pas eu l'esprit de remarquer (i)». D'autre part, en août 1668, «M. Giffon
des provinciaux lorsqu'ils jugeoient sainement d'un ouvrage qu'ils avoicnt le goust bon, mais de parler ainsi des gens de cour, ce n'est rien dire à leur avantage. Toute la France est prévenue et toute l'Europpe le doibt estre, que tout ce qui se dict de bon et d'excellant, tout ce qui se pense mesme et se débite dans le royaume, ne peust prétendre à l'estime généralle sans avoir son passe-port de la bonne cour. M. de G. a dict que la province avoit le bon sens et la bonne raison aussi bien que la cow\ et que la cour avoit ses sots et ses ridiculles aussi bien que la province , mais qu'enfin il en falloit revenir la, si le madrigal qui a pieu (comme l'on dict) est digne de plaire, si c'est le bon sens et la raison, si c'est le hazard ou la prévention ou la faveur ou quelque chose de mesme qui l'ayt faict valloir. » Registre de l'Académie, fol. 214. C'est fort sage.
Les provençalismes néanmoins sont nombreux dans le registre : porter un sonnet, pour apporter un sonnet; profiter le papier y pour utiliser le papier, etc., etc.
(1) Le discours académique sur l'ode de M. de Ranchin est au fol. 92 verso et 9^ (février 1671). En voici un passage :
« Ce n'est pas , MM., que pour estre de l'Académie , on soit
montra la lettre qu'il écrivoit à Lyon en vers et en prose, pour réponse à celle du cavaillcr qui railloit Madame de N. fort au désavantage des Provençaux, dont il soutient les intérests avec autant d'esprit que de force.» Le 27 août 1668, « M. Giffon régala l'assemblée d'une lettre en réponce à la sienne, que M. du Grattier écrivoit de Lyon, etc. (i). »
infaillible, voicy ce que nous avons remarqué de bonne foi, dans cet ouvrage de lumière de nostre cher M. Ranchin, et que nos terribles censeurs n'ont pas eu l'esprit de remarquer. Muse y c'est asses sonné.
« Voilà comment il commence son ode ; nous observons dans ce premier vers le sigmatisme « Muse , c'est asses sonné », c'est à dire la re'pctition importune de 1'^. Nostre langue a cela de commun entre autres délicatesses avec la grecque, qu'elle n'emploie guère Vs sans nécessité. Les Athéniens, les Ioniens et autres peuples polis et puristes de l'ancienne Grèce Pont évité, jusques à mettre l'r en sa place, et c'est un reproche que fait Aristophane quelque part aux Electriens, de ce qu'ils évitoient cette lettre avec un peu trop de scrupulle, néantmoins le peuple qui parle (s'il fault ainsi dire) le langage de la nature, nous peut instruire plus naturellement de l'usage que nous devons faire des choses agréables. Les Nordmans, Manseaux et autres peuples de divers endroits du royaume, ont de la pêne à s'accoustumer à la prononciation de cette letre ; les haran^rères de Paris disent courine plutost que cousine, voirin plutost que voisin et prouvent sans art, par cet usage, que Quintillien a raison lorsqu'il observe la rudesse de cette lettre. Elle est d'un ton difïicille, dit-il, espaix et fascheux, et si vous y prennes garde l'r qui semble si rude ne l'est point autant, à beaucoup près que 1'^, si ce n'est qu'on la rencontre entre deux sillabes, com.ne l'a remarqué Quintilien,dans le mot de Trinacria, auquel pour la commodité de l'oreille on a substitué Cicilia) en un mot, il dit que ce sigma multiplié ne plaist pas aux oreilles attiques, et de sa fréquente répétition on a faict un vice qui estoit appelé sigmatisme chez les grecs. » Registre de l'Académie, fol. gS verso (février 1671).
(1) Regi»tro de l'Académie, fol. 64 et 64 verso.
Les ccadémiciens savaient que leur langage était mêlé de beaucoup de provençalismes ; aussi cherchaient-ils à les éviter et à les signaler.
« M. le directeur (de Sabatier) prononce, du consentement de tous, que chascun observeroit de tout son mieux les mots ou phrazes les plus ordinaires, qui sont dans la bouche des Provenceaux, et qui chocquent ou la grandmère francese ou la politesse , affin qu'estant observées on les peut éviter facillement. Tous ces MM. ont promis de porter leurs observations et ont bien connu que ce travail depuriffier la langue estoit proprement et par précipiit l'emploi de VAccadémie^ d'autant mieux qu'il est porté dans les lettres pattantes de VAccadémie francese^ que c'est là sa principale fin , qu'elle n'est establie que pour purifiier la langue et l'em^ bellir, etc. (i). » Ceci se passait à la séance du lo juin 1675 : le 24 on lisait « la préfface d'un livre nouveau qui a esté trouvé digne des refflexions accadémiciennes, bien plus pour les maximes politiques qu'il contient, que pour la locution et les autres pensées quoique bonnes (2). » Il s'agissait du traité des Conjurations de Venise, par M. l'abbé de Saint-Réal.
L'Académie cherchait d'autres modèles, et, par la
(i) Registre de l'Académie, fol. i32. V. t. I, p. 296-297.
(2) Registre de l'Académie, fol. i32 verso. L'abbé de Saint-Wcal mourut à Chambéry en 1692. Voir le Mercure d'octobre 1692, p. î5.^-)tS6.
lecture des écrivains autorisés, essayait de se former une opinion raisonnée sur la langue qu'il convenait d'adopter. De là, d'intéressantes discussions, sur les ouvrages du chevalier de Mére\ de M. d^Andilly, de Vaugelas (i) et d'utiles réflexions sur les mots, dont il fallait éviter l'emploi.
« M. Giffon dict avoir observé quelques mots dans les entretiens ordinaires de certaines famés de qualité et famés d'esprit, qu'il n'oseroit employer sans le passe- port de l'Académie , aveindre par exemple,
(i) V. séance du i" juillet 1675. M. l'abbé de Boche lit un traité de la belle amitié, attribué au chevalier de Méré. « On fait deux ou trois observations sur la langue. » Registre de l'Académie, fol, i33. Le même jour, M. de Beaumont examine une phrase de la traduction de Josèphe , par A;»j«ci d'Andilly, relative à Claude: « Il avoit commandé qu'on mît une statue de lui, dans le temple de Hiérusalem. » Il trouve qu'il faut approuver cette locution, et que si Arnaud eût dit sa statue, la phrase eût été moins expressive. En marge M. de Grille approuve cette réflexion : (V. Registre de l'Académie, fol. 1 33) « Une statue de lui veut dire une de tant que cette majesté en avoit, et sa statue sembloit signifier qu'il n'en avoit point encore. » — Le 25 août 1675, on examine les Entreliens du chevalier de Méré et surtout celte pensée : 0 Ceux qui pensent bien parlent toujours bien, et, dit le Registre de l'Académie, fol. i36, les opinions ont été fort diverses. » Le 27 octobre 1675, a M. le directeur (M. de Grille) faicl voir diverses observations qu'il y avoit à faire sur le Quinte-Curce traduit par M. de Vaugelas, veu et approuvé après sa mort par toute l'Académie françoise. On demeure d'accord que ces sortes d'observations estoient les voies les plus courtes et les plus seures, pour arriver à la perfection de nostre langue. » Registre de l'Académie, fol. i38 verso.
Les Conversations du chevalier de Méré parurent en 1678.— Les Agréments du discours du chevalier de Méré parurent en 1678. Paris, I vol. in- 12.
chuchutement et cinq ou six autres de mesme. On s'entretient longtemps de cette différence establie par M. de Vaugelas et bien d'autres observateurs de la langue françoise, qui se rencontre dans le langage ordinaire de la ville et celui de la cour, ce qui est permis dans la conversation et ce qui est nécesserement suivi par les bons autheurs, dans les chères et dans les livres. On achève enfin par désirer généralement le dictionnaire tant attendu, que l'Accadémie françoise faict espérer despuis longtemps, ce qui metra sans doubte en repos ceux qui se meslent d'escrire et de parler dans les provinces, et déterminera les esprits, au choix de telle ou telle diction (i). »
Cette préoccupation de la pureté de la langue se traduit dans tous les actes de l'Académie, et toutes les œuvres qui lui sont soumises sont étudiées par elle, à ce point de vue spécial, qu'il s'agisse de sonnets, d'inscriptions ou d'écrits en prose. Ainsi, lorsque Joseph Séguin voulut avoir l'opinion de l'Académie sur ses Antiquite:(, celle-ci loua sans doute la science et les recherches consciencieuses de l'auteur, mais elle insista surtout sur le style et la langue de cet ouvrage.
(i) Registre de l'Académie, fol. i33, lundi, i" juillet 1675. Aveindre est resté dans le patois du Sénonais, du Gatinais et de la Champagne, pour signifier atteindre, de même que beaucoup de
Imots du XVI* siècle qui nous semblent, bien à tort, barbares. On Sait que le Dictionnaire de l'Académie parut seulement en 1694.
Il en fut question à la séance du 23 décembre 1679 et on décida d'en remettre l'examen à une séance ultérieure (Registre de l'Académie, fol. 180 verso). Au mois de février 1680, Giffon présenta le manuscrit de Séguin à ses collègues. M. de Grille, chargé de faire le rapport, s'en acquitta les premiers jours de mars.
« Pour ce qui est de l'oeconnomie de la dicte histoire (i ), il a dict que l'autheur se fust pu passer de minuter, comme il a faict, les raretés, fort communes et les cabinets de certeins habitans dont les oyseux pourroint faire des railleries; pour le stille, il n'y a rien d'évaporé ny de mal escrit, ce luy semble, après tout cela qu'il ne croit pas que l'Académie, doibve se commetre à donner son sentiment ni pour ni contre(2).»
Il ajouta qu'après avoir examiné ce livre, il pouvait en donner son sentiment particulier à l'auteur, « sans que cela puisse en rien intéresser l'Académie laquelle, selon sa coutume et l'exemple de l'Académie françoise, ne doibtgueres s'establir juge des livres, pour ne pas desplaire aux personnes qui briguent son approbation, autant que pour n'estre jamais soubmise à trahir son jugement, en disant des vérités fascheuses. » On adopta ce parti, et M. de Grille rédigea sa réponse, dont il fit part à l'Académie, au mois d'avril 1680. Il s'engagea.
(i) Registre de rAcadémie, fol. 182.
(%) Le style eat la partie la plus faible de Seguin,
à ce sujet, une discussion sur « deux ou trois mots qui ne sont pas tout-à-faict dans l'usage de l'éloquance moderne, » et l'on conclut que « pour ce qui est de donner l'exclusifve aux mots qui sentent le latin ou le grec, c'estoit un peu trop entreprendre, et qu'au lieu d'embellir nostre langue on la décharneroit, pour ainsi dire, on Tespuiseroit au lieu de la puriffier. » Un académicien fit remarquer que cette exclusion était d'autant moins justifiable, « que la plus part des mots qui composent le langage françois viennent de loing, que les Grecs et les Romeins nous les ont prestes (i). » M. de Grille résuma son sentiment et celui de ses collègues, dans unelongueetcurieuse lettre, qui débute par 44 vers. Il fait grand éloge du livre de Séguin qu'il trouve fort bien écrit : « Je l'advoue sans vous flatter, j'admiray vostre art d'enchâsser tant de différentes pièces, en un si petit espace, comme est celui de vostre livre, et l'on peut dire, si je ne me trompe, que cette breveté dont vous vous estes servi, n'est pas de pur hazard, mais que la raison s'en est meslée; vous n'aves pas seulement réduit vostre histoire en abrégé, vous en avez faict un extraict, comme on faict des fleurs et des odeurs, qu'on réduit en essences, et qui n'ont rien que de prétieux, en petit volume. » Il déclare enfin que Séguin a bien mérité de la patrie : que son
(i) Registre de l'Académie, fol. i83. Mémoire d'avril, may, 1680.
exposition est exacte, fidèle et complète, et que « tout y est conforme à l'éloquance moderne et aux règles de l'histoire (i). »
Séguin avait consacré un chapitre à l'Académie : il dut être satisfait des appréciations flatteuses de M. de Grille. Ce qui le prouve, c'est qu'il inséra presque toute cette lettre, en tête de ses Antiquite:(^ comme le Jugement de l'Académie royalle,
M. de Grille pensait qu'on n'était pas toujours obligé de dire la vérité, dans toute sa rigueur, en pareille circonstance. Mais ses éloges, un peu excessifs peutêtre par rapport au style, ne sont pas déplacés, car le livre de Séguin est une étude fort appréciée encore aujourd'hui, malgré sa brièveté et sa concision un peu sèche (2). On voit que les mérites de ce traité n'échap-
(i) Registre de l'Académie, fol. i83 et i84.
(2) Joseph Séguirty fi\s de François et de Jeanne Bosse, fut baptisé à Lambesc, le 6 juillet 1643. Dès avant 1671, il était docteur en droit, sans doute de l'Université de Valence, car le 16 mai 1671, il épousa Marie Aymé d'Arles, et il est qualifié «^docteur ès-droits, 3o ans, de Lambesc, diocèse d'Aix. > Vers 1675, il devint régent de la sixième classe, dont les jésuites du collège n'avaient pas voulu se charger, bien qu'elle fût sous leur direction. Il mourut à Arles, le 20 septembre 1692. Erudit modeste et consciencieux, il a laissé plusieurs ouvrages intéressants. Les Antiquités^ parurtnt en 1687, sous ce litre : Les Antiquité^ d'Arles^ traitées en manière d'entretien et d'itinéraire où sont décrites plusieurs nouvelles découvertes qui n'ont pas encore veu le jour, par M. J. Séguin, D. E. D. (i vol. in-4'', divisé en deux parties, 56-48 p. non compris les 20 p. n. ch. pour titres, dédicaces et pièces liminaires). A ArleSf che^ Claude Mesnier^ imprimeur du roy, du clergé et de
paient point à l'Académie, mais les questions d'archéologie l'intéressaient beaucoup moins que les questions de langage, sur lesquelles elle aimait à être consultée. Au mois de juin 1680, elle fit insérer dans le Registre une lettre, toute à son honneur et qu'elle reçut le 3 juin.
(( A Thoulon, ce 21 mars 1680.
« Nous osons, Messieurs, prendre la liberté d'importuner vostre illustre compagnie avec confience qu'elle aura la bonté de nous pardonner cette hardiesse. Nous ne lui dirons point que si Paris estoit plus près de nous que vostre ville, nous vous espargnerions la pêne d'entendre parler d'une question peu considérable, comme celle qui se présente à décider. Le bruit que faict une si florissante académie que la vostre parvient facillement jusqu'aux plus esloignés et l'assurance qu'elle n'est composée que des personnes délicates, que leur mérite a choisi pour les y eslever, nous engage à lui demender une décision positive sur la question dont il s'agist.
« On demende si l'on peut dire en bon François, je peux pour je puis, première personne de l'indicatif du
ladite ville, avec permission, MDCLXXXVII. Ce volume, devenu rare, a été réimprimé à Avignon, en 187S, avec reproduction exacte des gravures et même de la disposition primitive de la partie typographique, par Séguin frères, imprimeurs et petits-neveux de l'auteur. L'édition de 1687 est bien plus appréciée.
verbe posse? Une response positive obligeroit infiniment deux personnes charmées de vostre réputacion et amoureuses de vostre gloire.
« Nous sommes, Messieurs, dans toute la vénération possible, de vostre illustre compagnie, les très humbles et très obéissants serviteurs.
« De Blainville, De Barronville (i). »
La discussion s'engagea sans retard, à la réunion du 3 juin. « On se pleint du retardement de cette lettre, autant qu'on sçait bon gré à ceux qui font l'honneur à ces MM. de les consulter. M. de Beaumont, directeur encore jusqu'à la prochaine nomination, a dict que l'usage règle la question et qu'il suffict de sçavoir cet usage pour respondre à ces MM., que M. Coeffeteau ne se sert jamais que de je peux, que la Méthode nouvelle, (de MM. de Port-Royal), imprimée despuis 3o ans, a suivi M. Coeffeteau. M. de Vaugelas n'est pourtant point de ce sentiment là et semble proscrire je f>«MAr en faveur de )epuis. On prie M. le secrétaire de faire la response à ces MM. M. l'abbé Flesche a dict que. ... M. d'Ubaye tient pour je puis.
(i) Registre de l'Académie, fol. 190. Cette lettre ne fut reçue que le 3 juin, d'après une note marginale du registre.
Un M. de Blainville était maître des cérémonies à la cour, un autre était jésuite et fort habile dans Tart des devises. N'est-ce pas ce dernier qui envoya en 1672 une devise sur ie roi? Voir Registre de l'Académie, fol. 106 verso, et Daugières, Carmina, Lyon, 1708, p. i35-i37. Il était alors prêtre séculier.
(c M. Giffon ne croit pas qu'on puisse escrire ou imprimer je peux. M. le secrétaire a dict avoir ouy l'un et l'autre dans les discours ordinaires, mais n'avoir pas faict l'observation dans les Remarques ni de Mesnagem de P. Bouhours, ni dans les livres nouveaux. On faict connestre tout cela à ces MM. et la mesprise de leur date qui porte 22 mars (21, d'après le Registre), et l'on ne la reçoit que le premier juin (i). »
L'Académie se tenait, autant que possible, au courant des publications nouvelles, qu'elle trouvait annoncées dans \q Mercure. Le 23 décembre 1679, « on s'entretient sur le nombre des livres qu'on imprime continuellement à Paris, on lict quelques vers de l'Histoire de France abbrégée et mise en vers héroïques, par M. de Bérigni, cette année. On s'entretient encore des livres delà province, on parle de l'imprimeur de cette ville (Claude Mesnier) qui en a un en estât d'estre imprimé, etc. (2).» Le Mercure galant la renseignait, à
(0 Registre de l'Académie, fol. iqo. Nous citons le registre, avec ses contradictions. Il n'est plus question au Registre de ces MM. de Toulon. On dit également ']e peux ou )e puis, mais plus souvent je puis, sans qu'il y ait de règle absolue. V. Registre, fol. 20, verso, une consultation de « Messieurs de Tarascon » en nov. 1666,
(2) Registre de l'Académie, fol. 180 verso. Voir, juin 1681. Reg. fol. 201 verso, un mot sur des vers attribués soit à Boileau, soit au duc de Nevers, soit au duc de La Meilleraye. En janvier 1682, M. de Grille examine le panégyrique du roi par Tabbc de La Chambre, curé de Saint-Barthélémy, prononcé à la maison professe des Jésuites, rue Saint-Antoine (actuellement église paroissiale Saint- Paul Saint- Louis). Registre de l'Académie, fol. 210 verso.
cet égard, et lès confrères de Paris étaient des correspondants tout indiqués. Parmi ces confrères, Vertron fut certainement un des plus actifs. Pendant près d'une année, à l'époque de sa réception, en 1680, l'Académie ne fut, pour ainsi dire, occupée que de ses envois: vers à la mode, maximes de cour, bouts rimes, sonnets, madrigaux, discours et lettres (i).
Les académiciens d'Arles écrivaient le plus souvent en français, l'italien et l'espagnol étaient familiers à quelques-uns; mais M. de Montcalm n'était pas seul versé dans les langues anciennes. Sans parler des poésies latines deM.de Saint-Andiol et du P. Daugières, le Registre nous fournit la preuve que le latin n'était pas dédaigné par l'Académie française d'Arles, malgré la préférence accordée au français.
En janvier 1671, M. de Cays lut quatre distiques latins, « pour servir d'inscription au Louvre (2). »
M. l'abbé de Verdier composa l'inscription latine gravée au portail sud de l'hôtel de ville, et celle de la Diane; M. de Grille, en 1672, rédigea une épitaphe
(i) Voir le Registre de l'Académie août i68o, fol. 193, Cfr. Nouvelle Pandore I, io5-io6. Voir encore le Registre de l'Académie, fol. 194 verso; fol. 2o5 et ci-dessus t. 1 1 p. 24o. Les numéros du Mercure de 1680 à 1710 donnent sans cesse des lettres, vers ou autres productions de Vertron.
(2) Registre de l'Académie, fol. 91 verso, io4, 140, 144, i55 verso. Le 28 juillet 1681. « M. de Giffon fist voir un distiche latin fort joly qui fust estimé de toute la compagnie. » Reg. fol. 2o4.
latine pour le premier président Henri de Foi^bin d^Oppède, diverses inscriptions latines pour l'obélisque et une autre épitaphe pour î^. François de Boche (i).
Enfin, au mois de septembre 1680, « M. Tabbé Flesche a lu les vers latins qu'il a faicts nouvellement à l'honneur des eaux minéralles nouvellement découvertes en Grau, terroir de cette ville ; on le prie de les remettre à M. le secrétaire pour les envoyer incessem ment à Paris, on les a trouvés de bonne force, et peutêtre dignes de donner une idée grande de l'universalité des académiciens de la royalle, qu'on n'estimoit pas jusques ici principalement par la poésie latine. M. l'abbé Flesche a faict lecture encore d'une eslegie au langage d'Ovide (2). »
M. de Ranchin, M. d'Abbés envoyèrent plusieurs fois des vers latins et, de temps en temps aussi, nous cons-
(i) Registre de l'Académie, fol. 91 verso. Dans le mois de février, l'Académie choisit parmi les distiques qui lui furent présentés, le meilleur, qu'elle envoya au duc de Saint-Aignan, pour l'inscription du Louvre :
« Replia quce magnis fueram non regibiis impar Augeor, et domino surn minor aucta meo. « Il est d'un académicien et le registre fait observer que « c'estoit là le subjet à la mode et qui occupoit les meilleures plumes du )yaume. » Fol. 92,
M, l'abbé Gaspard de Varadier de Saint- Andiol en composa aussi : « Suspicis attonitus regalia tecta viator, Noveris hiimani numinis esse domum. »
Juvenilia, p. 175.
(2) Registre de TAcadcmie, fol. 195. Sur la Fontaine de Grau, [oir un ariiv.le de M, Fai>sin dans le 3/u5eV, 1S73-1874, p. 119-120.
-•290 tâtons que des pièces françaises étaient traduites en latin et réciproquement (i). En i683, M. de Grille rédigea, au nom de l'Académie , une inscription pour la Diane d'Arles. En résumé, les académiciens d'Arles étaient très éclectiques et il exerçaient leurs talents dans toutes les langues alors en honneur.
En parcourant le Registre de TAcadémie , on rencontre très souvent des pièces à la louange de Louis XIV, et à première vue on pourrait peut-être reprocher à nos académiciens un excès de flatterie. Nous avons déjà dit (2) avec quel enthousiasme on célébrait la gloire de Louis XIV, pendant la conquête de la Franche-Comté (1668), la guerre de Hollande et d'Allemagne (1672 et 1675), mais surtout après le traité de Nimègue (1679), qui marque l'apogée des armes françaises, victorieuses et respectées de toute l'Europe. M. de Boche et M. de Chateaiirenard servaient dans les armées royales, avec nombre d'officiers arlésiens ; il n'est donc pas surpre- I nantque le patriotisme des académiciens se soit donné libre carrière. Et puis, ne devaient-ils pas au roi leurs lettres d'établissement, le nom d'Académie royale et la
(1) Registre de l'Académie, fol. 128 verso, avril iCyS; avril 1672, fol. 107; de même il est question de traductions françaises des vers latins de Daugières sur la Diane, en 1684. Registre de l'Académie, fol. 23o, M. de Grille traduisit aussi des vers de Santeul.
(2) V. t. I, p. 262 et sqq., et t. II, p. 416 et passim. Voir au Registre de l'Académie, fol. iii verso, 112 verso, ii3 verso, 114, 1 15 verso, i 16 verso et passiin.
faveur dont ils jouissaient à la cour ! Nous avons signalé au passage bien des pièces à l'honneur du roi (i), nous n'y reviendrons point ici.
Il faut le reconnaître aussi, la poésie légère tenait une large place, dans les occupations des académiciens d'Arles : rimer un sonnet , tourner élégamment un madrigal, leur semblait une chose importante. Sans doute, le tempérament provençal, les souvenirs des troubadours et des rimeurs de tout genre que la Provence — la terre des poètes (2) — avait produits, expliquent cet engouement, qui d'ailleurs était général. Le grave Boiieau, dans son Art poétique, exalte le sonnet, et si l'on parcourt les journaux littéraires du siècle de Louis XIV, les recueils aujourd'hui oubliés des Académies établies à Nîmes, à Villefranche^ à Soissons, à Caen^ à Toulouse et ailleurs, on y trouvera une infinité de ces petites pièces, auxquelles se complaisaient les beaux esprits du temps. Nos Arlésiens rimaient autant que leurs collègues des autres Académies : le Registre
(0 Durant la guerre de Hollande, les académiciens ne s'entretiennent que des victoires du Roi. En mars 1672, ils lurent un sonnet de l'abbé de Brianville, qui se terminait par ce vers : « Je les ai eslevez, je sçaurai les détruire. » V. Registre de l'Académie, fol. 106 verso, 107 verso, 1 16 verso et ailleurs. Le sonnet de Brianville a été traduit en vers latins par le P. Daugières, Carmina,éd. de 1708, p. i35-i37.
(2) Philippe Monskes , ancien romancier provençal , disait que Charlemagne avait fait une donation de la Provence aux poètes ur leur servir de patiimoine. Cité par Bouche.
cite souvent des élégies, des sonnets, des madrigaux. Souvent aussi, il résume des discussions sur les qualités de l'ode, du sonnet, du poème dramatique (i).
On se tromperait pourtant étrangement si on se figu-
(i) Le 28 novembre 1668, M. de Grille présenta des observations sur le poème dramatique, tirées en partie de Jules-César Scaliger, de Vida , du Tasse, de Ménage, etc. V. Registre de l'Académie, fol. 45 bis verso. Le 24 mars 1668, « M, de Grille lit le commencement des Eléments du Parnasse ou de la Méthode de faire des vers, dont il avoit esté ci-devant chargé. » Registre de l'Académie, fol. 52 bis. Le 18 novembre 1672, « M. le secrétaire porte un sonnet comme pour l'emploi de la sepmaine.» Reg. de l'Académie, fol. 107 verso. Le g janvier 1668, M. de Sabatiev fut chargé de parler « de la nature de l'ode el des star.ces, selon les règles les plus justes de l'art. » Le 16, M. Bouvet parla du sonnet, M. de Sabatiev àQ l'ode et des stances « selon les lois et les règles des maîtres.» M, de Grille fut prié d'apporter à la prochaine séance « ses observations sur la poétique et d'exposer au long les divers genres de poème. » C'est ce qu'il fit. « M. de Robias leut ses remarques sur toute sorte de sonnets et comme cette œuvre fut trouvée très nécessaire, il fut prié d'en achever le dessain, comme aussi des autres genres de poésie.» Séance du 23 janvier (668. V. le Registre de l'Académie, fol. 48 bis et verso, et encore les séances du 3o janvier, du 5 février, etc., où la même question fut agitée. A la séance du 3o janvier 1668, « on demanda comment se peut-il faire qu'un homme auquel on n'a jamais appris à faire des vers, en puisse faire, lorsque d'ailleurs il n'a point ce feu et ce génie que la nature donne à quelques-uns ', on charge M. le secrétaire de porter à la première assemblée quelque art ou méthode pour cela, » Registre de l'Académie, fol. 48 bis verso. Le lundi 14 novembre 1667, « M. de Robias fut prié dédire quelque chose d'instructif pour l'assamblée prochaine sur les pièces de théâtre et sur la différance des ouvrages poétiques. » Registre de l'Académie, fol. 44 bis verso. Le même jour, Giffon « leut aussy ses remarques sur les Epigrammes. » Le 4 juin 1G68, Gijfon fit « des remarques fort judicieuses» sur une ode de Roubin au Roi ei une autre pièce du même auteur. Registre de l'Académie, fol. 5g.
rait les académiciens d'Arles toujours absorbés par des discussions philologiques, plus ou moins agrémentées de littérature et de poésie. C'étaient, pour la plupart, des hommes jeunes qui ne négligeaient aucun des divertissements mondains, que la ville d'Arles pouvait offrir. Le carnaval était toujours fatal aux travaux de l'Académie. Le 7 mars 1667 « on ne rapporta rien dans cette séance, attendu les dissipations du carnaval (i). » Lorsque les académiciens d'Arles venaient à Paris,
(i) Registre de l'Académie, fol. 41 verso et 42, et ci-dessus, t. I, p. 93, en note : « Le mois de mai (1670) se passe en voy^ige, cours et autres divertissemens. » registre de rAcadémie, fol. 86. — La foire de la Madeleine, qui se tenait à Beaucaire, à Ninies et à Arles, était aussi une occasion de suspendre les travaux ; les plaisirs et les affaires se partageaient le temps des académiciens.
a Ce lundi gras, i3 février 1668, rassamblée ne fut que comme un acte de la diligence de Mrs de l'Académie, à cause des divertissements de la saison. » Registre de l'Académie, fol. 49 bis. — « Les divertissemens du carnaval ne sont pas si grands cette année, ni mesme si spirituels qu'on les avoit veus ci devant, l'Académie y prend peu de part. MM. les abbés de Verdier, de Boche et de Banéme ont de meilleures veûes que la plus part des mondains ; ils se disposent aux prédications du prochein caresme. » Registre de IWcadcmie, fol. 106, février 1672.— Février 1674 : « Les gazettes de la cour et de l'armée fournissent l'entretien de l'Académie. » Registre de l'Académie, fol. 116 verso. — 17 janvier 1667, « l'assemblée fut médiocre à cause de la solemnité de mariages et baptesmes où la plus part des académiciens furent invités, néantmoins ils s'en trouva jusques à six. » Registre de l'Académie, fol. 37 verso. — En janvier i683 , les académiciens étaient « séparés ou engagés aux divertissemens matériels du carnaval, » Registre de l'Académie, fol. 220. — Le 2 janvier 1677, « on s'entretient des petits vers qui font partie du divertissement du carnaval et de la commedie qui se dispose pour, etc. » Registre de l'Académie, fol. i54.
ils se mettaient en relation avec les savants et avec les membres de l'Académie française (i). Ils étaient surtout très fiers d'être admis aux honneurs d'une séance. Mais ce qu'ils recherchaient avec autant, sinon plus de soin , c'était l'occasion de se produire soit à la cour, soit dans les sociétés cultivées, dont le duc de Saint- Aignan leur facilitait l'entrée. Les réunions de la place Royale et de l'abbé d'Aubignac , les salons où régnait Mademoiselle de Scudéry^ les attiraient. C'est que là ils rencontraient de beaux esprits et des gentilshommes, des lettrés et des gens du monde , et ils se retrouvaient dans leur élément (2).
(i) On peut s'en référer aux deux premiers volumes, en maints endroits. Signa'ons seulement le trait suivant : * M . de S. Véran a parlé sçavamment de l'origine des mots, ou des langues, de l'analogie ou relacion qu'elles peuvent avoir entre elles. Il a vu M. Mesnage durant son séjour de Paris et semble avoir gousté, avec une partie de cette grande ville, la science des racines, dont cet autheur a faict diverses observations. » Et en marge: « M. Mesnage a escrit des origines ou racines des mots.» Registre de l'Académie, fol. 212. Séances de mai 1682. Gilles Ménage (lôiS-iôga) est l'auteur d'un dictionnaire étymologique de la langue française, publié en i65o, puis réédité en 1694, et analysé par le Journal des Sçavans, du 17 mai 1694, p. 217.
(2) En août 1668, « on leut encore la relation des divertissements de Versailles, par M., de BoucJwn, qui fut trouvée fort juste et fort agréable... Le i3 aoust, M. de Boches, arrivé de la cour, fait son récit à l'Académie de toutes les caresses, promesses et civilités qu'il avoit reçeues, en qualité d'académicien d'Arles, de Mgr le duc de S. Aignan. Il entretient ensuite la compagnie des pompes et solemnilés de Versailles , de l'accueil que Sa Majesté lui fit, etc. » Reg. de l'Académie, fol. 64. — On sait que les MM. de Boche étaient
A la fin de 1676, après la solution défavorable de la question des Inscriptions, les académiciens se rappelèrent « que les muses académiques ne sont pas filles de cabinet comme les autres, qu'elles aiment la société, la joie et les festins (i). » Ce fut alors qu'on représenta Nicomède de Corneille fiôSi), et qu'on essaya de
souvent appelés MM. de Bouchon, et que le peuple aiiésien les désignait familièrement sous le nom de : lei Moussu Bouchon.
« Je prétends que l'heureuse influance de l'Accadémie royalle me porte bonhœur à la cour, et je prétends par reconneissance de resusciter son nom et sa gloire en un pays où le malheur des temps scmbloit ravoir effacée. J'ay desjea escrit à M' le duc de Saint Aignan au Havre, d'où il m'a fait l'honneur de me rescrire qu'il est ravi de me sçavoir à Paris, qu'il se hastera d'y venir bientost et qu'il meurt d'envie de s'entretenir avec moi de nos petites aft'aires. J'ai salué M' l'archevêque de Paris, M"" de Colbert et bien d'autres illustres de l'Académie françoise, qui tous entrent amoureusement dans l'intérest de la nostre. » Registre de l'Académie, fol. ii3. Fragment d'une lettre de M. de Grille, du 5 octobre 1673, de Saint-Germain en Laye.
En février 1674, le duc de Saint-Aignan conduisait MM. de Grille et de Boche « chez les dames de bel esprit, chez les Bussi Rabutin, etc. » V. t. I, p. 266. — En mai 1675 « M'' Giflbn escrit de Versailles les nouvelles de la bonne cour, de M-" l'evesque de Condon, précepteur de Mgr le Dauphin, du R. P. La Chaise, confesseur du roy, des grands desseins de Sa Majesté et autres choses importantes, où l'amour et la reconnessance de l'Accadémie royalle intéresse tous les académiciens. » Registre de l'Académie, fol. 129. Et M. de Gageron est prié de faire sur ce sujet une pièce de vers, sonnet ou madrigal. V. t. I, p. 283. — En décembre 1667 « on leut un bout rithmé du marquis de Bussi sur des rimes extravagantes à l'honneur du Roy. » Registre de l'Académie, fol. 46 bis.
Le g avril 1668 M. de Sabatier entreprit un entretien à la manière du marquis de Bussi. Registre de l'Académie, fol. 52 bis, verso.
(i) Registre de l'Académie, fol. i53. V. t. Il, p. i-3, et t. I, p. 61 et passim.
reprendre Tusage de se réunir dans des repas d'amis. M. de Sabatier, M. Aiguières et M. de Cays furent les promoteurs de ces amusements, que la mort du viguier de Grille et des occupations plus sérieuses vinrent suspendre.
Les différentes séances publiques tenues par l'Académie, en 1670, en 1678, en 1682 , 1684, etc., étaient ordonnées avec un soin extrême, qui témoigne des préoccupations mondaines des académiciens. Ce sont des gens d'esprit sans pédanterie, et qui ne veulent pas se tenir en dehors de la vie ordinaire. Ils veulent même y jouer leur rôle (i). Ainsi en 1681, le duc de Vendôme^ gouverneur de Provence, vint à Arles. Selon Tusage, tous les corps organisés de la ville allèrent lui présenter leurs hommages. L'Académie vint aussi lui faire compliment au palais épiscopal, et ce fut M. de G^^erow, à la tête de toute la noblesse, qui porta la parole. Il le lit avec un succès, dont le Mercure parle très avantageusement : f( Il s'en acquitta d'une manière si spirituelle et si délicate, qu'il s'attira les justes éloges de ce prince et
(i) « Le lundi 14 octobre 1669, M. le se.rétaire faict voyr un madrigal pour S. A Mgr le grand prince de Toscane qui passoit, de retour de son voyage du nord et de la cour de France. « Reg. de l'Académie, fol. 73 verso. Ce madrigal est cité dans les Lettres
de M. le Marquis de Paris, 1676, p 77-78. — Le duc de
Toscane ne passa pas à Arles et le madrigal lui fut adressé par Tentrexise du P. Restaiirand, augustin arlésien, aumônier de la cour de Florence. Voir dans les Lettres du marquis de ***, la lettre X en entier, n. 66-76, éd. de 1676.
d'un très grand nombre de gens de qualité et d'esprit, qui tombèrent tous d'accord qu'on ne peut parler plus juste et d'un air plus noble (i). » Le Registre, de son côté, atteste que le duc de Vendôme « ne s'estoit point encore ouï louer de si bonne grâce. Aussi (cette jeune Altesse) en témoigna-t-elle beaucoup de reconnessance et par ses airs de prince obligé et par ses paroles obligeantes (2). »
La présence de l'Académie à cette cérémonie offi-
(1) Mercure Galant de janvier 1682, éd. de Lyon, p. 58.
(2) Rcg. de l'Académie, fol. 209 verso. Mémoires de nov. 1681. (( Le 22 on s'assemble extraordinairement pour délibérer sur le
compliment que TAcadémie semble debvoir à M. le duc de Vendosme ; e'est M. de Cays qui en a faict la proposition dans le cabinet de M. Giflbn. Toute la compagnie demeure d'accord de cette civilité; on prie M. de Gageron, qui se trouve directeur de ce mois, de prendre l'employ. Il s'en excuse d'abbord avec beaucoup de modestie, mais on le presse et l'on luy faict si bien connestre l'importance et la nécessité de la chose, qu'enfin pour l'amour et l'honneur de l'Académie, il promet de complimenter ledit duc, qui doibt arriver, à ce qu'on dît, environ la fin de ce mois. Ce jeune duc arrive, M. de Gageron, à la tête de la noblesse académique luy faict son compliment avec beaucoup d'eloquance, quoique sans art, et de la manière qu'un gentilhomme qui a beaucoup d'acquis et de naturel peust parler. C'estoit dans la chambre de M. le coadjuteur, dans le palais archiépiscopal, toute la ville en la personne des principaux fust tesmoin de cette action aussi bien que quelques illustres de la province. L'envie n'eust rien à dire en cette rencontre de pœurde se faire une affaire avec cette jeune altesse qui ne s'estoit point encore ouï louer de si bonne grâce; aussi en temoigna-t-elle beaucoup de reconnessance, et par ses airs de prince obligé et par ses paroles obligeantes. » Le mois suivant l'Académie ad»Tiit l'abbé d'Aygazier, prêtre de Marseille, précepteur du fils du premier président 3/ar/n. V. t. II, p. 3oo et suiv.
cielle est significative : rAcadémie française n'avait été admise à haranguer le roi, dans les occasions solennelles, avec les cours supérieures, qu'en 1668, après la conquête de la Franche-Comté. Cet honneur lui fut accordé, grâce à l'influence du président Toussaint Rose, qui signala au roi « l'horrible désordre » de voir tous les corps constitués venir haranguer le roi, «tandis qu'on laisse muets, en si beau sujet de parler, ceux qui font profession particulière d'éloquence » et qui sont « chargés par leur institution de cultiver le précieux don de la parole. » L'observation était juste, et Louis XIV fit « cesser un si grand scandale (i). »
MM. de Grille, de Chateaurenard , Roubin , Giffon, Vertron , de Faure Fondamente furent, nous l'avons dit, admis aux séances de l'Académie française ; leurs confrères d'Arles entendaient bien rendre cette politesse aux académiciens de Paris à l'occasion. Elle faillit se présenter une fois. Le 27 février 1676, M.àtVilleseririy évêque de Senez, était à Arles (2). C'était un bel esprit,
(1) Cfr. Mesnard, Histoire de l'Académie, p. 23.
(2) Louis-Anne Aubevt de Villescvin, né en l'Ile de France, était chevalier de l'ordre de Saint-Michel, lorsque Louis XIV le désigna pour l'évêché de Senez, le 17 avril 1671. Ses bulhs furent expédiées, le i5 juillet 1671, et le g août il fut sacré, dans la chapelle des Ursulines du faubourg Saint-Jacques, à Paris, par Mgr Louis Adhémar de Grignan, évêque d'Uzès, assisté de Charles de Bourlon, évêque de Soissons et de Jean Rotundis de Biscavras, évêque de Béziers. Il prêta serment au roi le ô-octobre et peu après il prit possession de son église. Senez était une pauvre bourgade, le nou-
qui avait brillé à Paris dans les réunions littéraires, en particulier dans celles qui se tenaient chez l'abbé Dangeau et chez l'abbé à'Aubignac (i).
Nos académiciens ne sachant pas précisément s'il était oui ou non de l'Académie française , s'en informèrent, avec l'intention de lui rendre les honneurs que ce titre méritait. Il fut constaté que M. de Villeserin n'était point membre de cette assemblée. Deux ou trois d'entre les académiciens lui firent visite, et ce fut tout.
Nous pourrions recueillir encore, dans le Registre de l'Académie, de piquants détails : Au mois de juin 1 680, une aventure tragique ensanglanta les rues d'Arles. M. de Gouirij éconduit par Alphante Bibion, veuve de M. Perrin ^ qu'il poursuivait depuis quatre ans, ayant su qu'elle aimait un gentilhomme de Tarascon, M. de Saint-Ange^ résolut de la tuer, ce qu'il fit, malgré la présence de Saint-Ange. Les deux rivaux furent blessés
veau prélat obtint que le siège épiscopal serait transférée Castellane, mais le Pape refusa son autorisation, en présence de l'opposition que cette mesure souleva, et jusqu'à la Révolution la question resta pendante. M. de Villeserin mourut le 7 février 1697. V.Bibl. d'Aix, mss. 849, pièce 48. Motifs de la transférance du siège épiscopal de Senez en la ville de Castellane, b p. in-4°.— Sur son passage à Arles, voir le Registre de TAcadémie, fol. i43 verso. L'abbé D'Aubignac mourut en 1680 V. le Mercure galant de décembre 1680, p. io5. Cfr. La Bruyère^ éd. des Grands Ecrivains, t. I, p. 547. V. Goujety Bibl. Franc., t. XVIII, p. 409-418. Sur les réunions tenues chez l'abbé D'Aubignac, voir encore Lelong Fontette, t. IV, p. 69.
(i) Il y aurait une comparaison facile à établir, entre les réunions de l'abbé D'Aubignac et l'Académie d'Arles.
et M. de Maillane, cousin de Saint-Ange, voulait massacrer M. de Gouin. Grand émoi dans la ville, mais M. de Sabatiet% alors consul, parvint à le calmer. Naturellement on parla de cette aventure à l'Académie, à la séance du i3 juin, chez M. de Beaumont : « On s'est entretenu dans l'esprit de la belle moralle, au subjet d'une querelle arrivée depuis peu, pour sçavoir qui tesmoigne plus de cœur ou celui qui venge et repousse une injure sur le champ, ou celui qui s'en remet aux édicts et à la justice du prince, etc., ou celui qui se domine et gouverne soi-mesme, ou celui qui tue son ennemi , ou l'emportement et l'impétuosité, ou la freddeur et la modéracion; on a cité d'assez bonnes raisons de part et d'autre , qu'on ne peut enregistrer sans trop de fatigue, mais on est enfin convenu du bon sens de ce vers latin :
« Fortior est qui se qimm qui fortissima vincit Mœnia .. » Reg. de rAcadémie, fol. 190 verso (i).
En septembre 1667, le marquis de Spinola^ génois, fut amené à la séance par Gitfon : il « fut régalé du Registre et de l'histoire en abbrégé de l'Académie, il en
(i) L'Académie, on le voit, prit la chose gaiement. Voir pour plus de détails, Mubée III, 247, Mémoires de J. de Sabatier, et un article du Mercure galant de mars 1680, p. 171-186, éd. de Lyon, consigné dans le volume 58 de Bonnemant, p. 251-274, éd. de Paris C'est le même fait arrivé le 28 du mois de février, qui était un mercredi. L'Académie s'en occupa assez tard.
approuva l'employ et les exercices (i). » Plus tard, M. Aygasier vint également la « divertir » par les tours de force de mémoire et d'improvisation dont parlèrent les gazettes du temps (2). Une autre fois ce fut M. de Poiiillan, qui proposa de donner à la jeunesse arlésienne des leçons « de la belle mathématique et toutes ses parties , qui font la véritable science d'un gentilhomme (3). »
(i) Registre de l'Académie, fol. 5o verso.
(2) V. t. Il, p. 3oo-3o2 et le Mercure de mars 1682, p. 63-66, non cité par nous. Nous n'avons pu identifier d'une façon absolument certaine ce bizarre orateur, ni retrouver la date de sa mort.
Ce genre d'exercice avait déjà distrait TAcadémie, 12 ans plus tôt: « Le lundi i5 septembre ^1669) l'assemblée se passe dans la visite que rend un pauvre estranger à l'Académie, Il se dict sçavant de profession, en toute sorte de langue, il se nomme Poichet, il discourt sur le champ de toute :orte de matière, grand Lulliste qui sçait presque tout, sans sçavoir se garantir de \-\ pauvreté. On l'escouie patiemment, on luy faict la chérité et Ton le renvoyé.» Registre de l'Académie, fol. yS.
Il y avait une « Académie à montera cheval, » qui fut organisée sur le modèle de celle d'Aix, Montpellier, Toulouse, Gieooble, Montélimart en '670. » V, Annales d'Arles, ms. 806, et au fonds Bonnemant, vol. Collège Académie, la requête présentée au conseil en cette circonstance, 4 p. in-4'*. Le conseil accorda une subvention annuelle de 600 1. à la demande de M. D'Icard. Délibérations du i" et du 4 mai 1670, Registre des Conseils, fol. 20 et 60.
(3) Le 10 octobre 1672, M le directeur (de Sabaticr) instruit l'assemblée du désir de M. dePouilIan, gentilhomme du Comtat de la maison de Roquars, qui^demande à être intioduit dans le lieu des séances de l'Acddéanc. 11 est introduit par MM. de Grille, de Beaumont et de Boyv^rdun, qui prennei^t séance. Après quelques compliments, M. de Pouillan, « sça.aiil et vertueux «, entretient hi compagnie « de toutes les parties de la belle uiaihématique où il excelle. Il dit en peu de paiolics 1. 1 sç.t\ :i!!in ent tout ce qu'un gentd-
En résumé, les nouvelles de la cour, de la guerre et des lettres sont discutées , commentées et accueillies avec faveur, et dans les séances de l'Académie nous retrouvons la trace de toutes les graves questions qui passionnaient alors l'opinion.
Les académiciens d'Arles nous apparaissent non comme des savants de profession, mais comme des esprits cultivés et lettrés, dont ratteniion est sans cesse en éveil.
homme, qui a su joindre la pratique de 20 campagnes à la théorie, peut avoir remarqué en l'art de la guerre, de Tattaque et de la deftence des places, des fortifications regulliéres et irrégulliéres, des sièges, de la castramélalion, des combats et des batailles, des troupes en général et de leurs espèces, il discourt pertinemment des noms et des choses, selon l'histoire ancienne et selon l'usage d'aujourdhui, des phalanges des Grecs, des cohortes et des légions romaines et de toute autre chose qui concerne le mestier. » Registre de l'Académie, fol. 108.
Les académiciens, à la séance suivante, se proposent de voir « quelques jeunes gens dont la patrie abonde, qui puissent et qui veuillent profïiter du séjour que fait ici M. de Pouillan , pour apprendre, sous un tel maistre, la belle mathématique et toutes ses parties, qui font la véritable science d'un gentilhomme. » Registre de l'Académie, fol. 108 verso.