‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originaux (volume 2)Chapitre 12 sur 35 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'Académie d'Arles ne vécut guère qu'un demisiècle : elle n'a produit que des œuvres d'ordre secondaire et à première vue, il semble qu'elle n'eût qu'un rôle assez effacé. Mais n'est-ce pas un titre de gloire pour une ville de 25. ooo habitants (i), comme était la ville d'Arles, d'avoir soutenu, pendant ce laps de temps, une société littéraire, alors que mainte ville

(i) « Si le temps vous donne lieu d'exécuter vos idées, Arles aura de quoy éterniser sa mémoire par vos ingénieuses productions, et les grandes villes de la France et de l'Italie n'auront point de petits corps à lui opposer qui soient ni plus féconds en génies excellents ni plus illustres en dignes sujets. » Registre de l'Académie, fol. 12. Lettre de demande de l'abbé Flèche, août 1666. Le P. Daugières dira la même chose à peu près en 1684, dans la préface des Réjîexions sur les sentimens de Callisthène .

« iM. aM 77ja//(i demende des lettres de recommandacion de la part du corps à M. de Fioubec, premier présidant du parlement de l'houlouse. Il croit que ces letres ne luy seroienl pas inutilles d'autant qu'il est seur que le chef de cette illustre compagnie a beaucoup d'estime pour l'Académie royalle et qu'il luy en a parlé comme d'un prodige en ces propres termes : « Qu'on trouve quarante sçavans, lui a-t-il dict, dans le royaume, qui composent l'Académie françoise, cela se peust ; mais 3o gentilshommes dans une seule ville, amoureux des belles-lettres et les ennemis du vice et de l'oysiveté, cela me semble admirable. » C'est la relacion qu'en a faict M. d'Arbaud à MM. les académiciens. On n'a rien délibéré sur la proposition des lettres de recommandacion, comme estant une nouveauté, non pratiquée d'aucune accadémie dans TEuroppe.»

Avril 167S. Registre de l'Académie, fo!. 173,

plus importante ne parvenait pas à en organiser une(i)? Sauf l'Académie de Gaen, antérieure de quelques années, l'Académie d'Arles est la plus ancienne société littéraire de province, organisée sur le modèle de l'Académie française. Elle fut la première honorée de lettres royales de fondation, la premiçre aussi affiliée à l'Académie française. A tous ces titres elle mérite de fixer l'attention. En outre, elle était établie à 200 lieues de Paris, dans une province qui avait conservé sa physionomie spéciale, mieux peut-être que les autres. Depuis près de deux siècles la Provence était unie à la France, mais l'assimilation était loin d'être entière-

(1) Les séances extraordinaires étaient au choix du directeur. Un curieux passage du Registre de l'Académie montre quelles difficultés rencontrait parfois le secrétaire chargé d'organiser les diverses réunions.

a On s'est entretenu des moyens les plus propres et les plus courts pour assembler les académiciens un peu plus régulièrement. On demeure d'accord que c'est un malheur dont personne en particulier n'est coulpable, mais que tous générallemcnt en sont la cause, que M. le secrétaire faict au-delà de ses debvoirs lorsqu'il escrit et envoyé le billet, on va lui mesme chercher ses amis, que le jour de l'assemblée arrivant, cliascun doibt se tenir pour adverti, que K:s lettres et auircs affaires de l'Académie ne se p^uscnt bien décider ailleurs. M. le secrétaire a dict qu'il se conserve toujours tant de zelle pour l'Académie qu'il est prest d'aller lui-mesme monstier les lettres qu'il escrit et celles qu'il reçoit pour le corps aux maisons des paiticulliers et qu'il a faict cela durant longtemps, mais qu'il ne se peusi pas promettre aîsez de vigueur et de santé pour le faire à l'advenir, qu'on lui faira plaisir de lui marquer ses erreurs, qu'il peust faillir comme les autres, mais non pas voulloir faillir. »

Mai 1680. Res:istre de r.\cadémic, fol. kSS.

ment réalisée: il restait beaucoup à faire. L'Académie d'Arles y travailla dans une sphère spéciale, en contribuant à répandre la langue française et en assurant le développement de notre idiome national, dans une contrée où l'ancienne langue ne cédait que peu à peu le terrain.

Populariser le français, en l'employant à l'exclusion constante du provençal, tel fut le rôle de l'Académie. Il faut avouer qu'elle venait à son temps : le provençal, après une période de gloire, était en pleine décadence. Il avait perdu sa pureté, et les infiltrations successives du français lui avaient enlevé son originalité. La langue du palais, de l'administration, des affaires publiques était le français: les administrateurs, envoyés par le pouvoir central, ne parlaient que français et le contact journalier avec eux obligeait les gens des classes cultivées à renoncer peu à peu à l'emploi de l'idiome local. Ce dernier était forcément relégué au second plan, même dans l'estime de ceux qui le parlaient encore, et le français était la langue noble, la langue des gens distingués.

Nous ne voulons pas entrer dans la grande discussion théorique, qui existe entre ceux qui regrettent la disparition des anciens parlers locaux de la France, et ceux qui applaudissent au règne de plus en plus dominateur de l'unique langue nationale : le français. Nous hous tenons sur le terrain des faits : cette belle langue

nationale, simple et noble, claire et expressive, rend admirablement toutes les nuances de la pensée. Elle est le résultat du travail lent de plusieurs siècles, le développement logique de causes constamment actives, l'expression enfin du génie de toute une race cultivée, jeune et forte. Peu à peu, le mouvement parti de Paris s'est propagé jusqu'au fond des provinces. Le français littéraire, qui est la langue de Paris et de l'Ile-de- France, gagnait constamment du terrain sur les parlers locaux, au grand avantage de la civilisation, en général, et de l'unité nationale, en particulier.

Les académiciens d'Arles assistaient, d'une part, à la décadence du provençal, de l'autre, au merveilleux épanouissement du français, au milieu des splendeurs du siècle de Louis XIV. Ils ne discutèrent pas ; ils ne se firent pas une opinion scientifique, mais leur simple bon sens les inspira bien. Ils s'associèrent aux efforts des grands écrivains^ sortis de toutes les provinces de France, et cherchèrent à rendre populaire, sur les bords du Rhône^, une langue illustrée par tant de chefs-d'œuvre (i). 11 eût fallu une singulière ignorance pour agir autrement, et jamais l'admiration ne fut plus légitime. C'était, du reste, suivre le grand mouvement qui poussait les provinces à imiter Paris et s'associer au grand travail d'unification qui s'opérait.

(i) Voir pour plus de détails ma brochure l'Académie d'Arles et son rôle en Provence) Marseille, 1889, in-8°, 3î p. .

D'aucuns prétendent que le français était encore très peu répandu en Provence au XVIP siècle, même parmi les hautes classes. C'est une erreur démentie par les faits. La preuve n'est plus à faire, et si l'on peut soutenir que le peuple ne comprenait guère, ou plutôt ne parlait guère que le provençal, il n'en est pas de même pour ceux qui avaient reçu quelque instruction.

Les Jésuites dans les collèges d'Aix, d'Arles, d'Avignon et de Garpentras, les Oraloriens dans ceux de Marseille, de Toulon et de Pézenas enseignaient le français à leurs élèves, et ces différents maîtres, souvent recrutés en dehors de la Provence, s'efforçaient de leur faire perdre l'accent et les idiotismes locaux.

A Marseille, dès l'origine (i652), les Registres de la Chambre de commerce sont tenus en français ; à Arles, la connaissance du français et même son emploi dans les affaires journalières n'était pas chose nouvelle. îl est constant que le français y était très répandu : non seulement on y publiait des écrits en français, mais même dans les Livres de raison, destinés à rester dans la famille, on se servait du français qui était une langue courante, même dans la classe moyenne des marchands, fussent-ils illettrés.

Quant à la noblesse arlésienne, plusieurs de ses membres servaient dans les armées et à la cour. Ils en rapportaient l'habitude de parler français qu'ils n'abandonnaient plus. Il y avait là, si l'on veut, une

question de mode, mais le résultat e'taitle même. Vers 1622, lorsque M. Jacques de Grille fonda la société des Anonymes fYévhMe berceau de l'Académie, il ne songea pas à employer le provençal, dans ses réunions, et l'on peut ranger les Anonymes parmi les propagateurs de la langue française.

L'Académie d'Arles n'innova rien, elle continua une tradition et, suivant l'impulsion donnée par ses fondateurs, elle s'attacha à épurer le langage parlé en Provence (i).

Louis XIV, par ses lettres patentes de 1668, louait a les soins extraordinaires que prenoient tant de beaux esprits pour. . . introduire la pureté de la langue françoise dans une province maritime, où le mélange des nations apporte ordinairement la corruption et le changement de langage, » et il permettait aux Arlésiens de continuer dans ce but leurs réunions. Ils furent fidèles à l'esprit de leur fondation, et ne cessèrent d'avoir devant les yeux l'exemple de l'Académie française, dont ils voulaient être en tout les imitateurs et même les émules, au besoin.

« Porter notre langue à sa perfection et nous épurer le goût, soit pour l'éloquence, soit pour la poésie, c'est te que l'Académie se proposa d'abord selon les vues

(i) Il y avait beaucoup à faire, et nous avons vu plus haut combien l'Académie attachait d'importance au beau langage;

du cardinal de Richelieu (i). » Gardienne de la langue nationale, l'Académie de Paris méritait spécialement le titre de française. Mais toutes les académies fondées sous Louis XIV le méritaient également, à des degrés divers, et même l'abbé Trabouillet le leur donnait, dans son Etat de la France^ pour 171 8. A Caen, à Nimes, à Toulon, à Villefranche, à Angers, à Soissons on s'attachait (( à examiner la langue française dont la pureté est le but principal de ces exercices (2).» Les Arlésiens considérèrent leur Académie « comme une colonie des Belles-Lettres» établie « pour cultiver dans cette province, la langue qu'on parle à la cour, et l'esprit qui distingue l'Académie française (3). » Ils se flattaient d'avoir naturalisé en Provence les grâces de la langue française (4). L'Académie ne vécut pas assez pour voir

(i) D'Olivet, Histoire de l'Académie, 1743, 2 vol. in-12, I, 42.

(2) Mercure galant d'octobre 1686, p. 2b Cfr. l'article II des règlements de l'Académie de Caen : « La pureté de la langue devant être le principal objet de l'Académie, les académiciens ne peuvent donner trop d'application à l'introduire dans leurs ouvrages et à joindre à la solidité de l'esprit du pais les grâces de la diction pure et correcte ; n'étant pas moins difficile de perdre l'idiome du pais natal, que de se défaire des préjugés de la naissance. » Lettres patentes avec les statuts pour l'Académie des Belles-Lettre établie en la ville de Caen. Caen, Ant. Chevalier, 24 p. in-4°, 1705.

(3) Réflexions sur les sentimens de Callisthène touchant la Diane d'Arles. X Avignon, chez Michel Mallard, avec la permission des supérieurs. N. S. (Ce vol. parus, d. est de i684, et l'œuvre du P. Alb. Daugières, 1634-1709).

(4) Le Registre de l'Académie serait curieux à étudier au point de vue spécial de la langue : on y retrouverait bien des tournures de phrase qui sentent leur province; mais il ne faut pas perdre

la réalisation de cet espoir, mais elle y travailla de toutes ses forces, et, après elle, le mouvement se continua si bien qu'en 1763, J.-B. Coye déplorait la situation absolument effacée faite au provençal et avouait que les beaux esprits de Provence auraient cru avilir leur plume en n'écrivant pas en français (i).

Il revient à l'Académie d'Arles une bonne part dans Taccomplissement de cette révolution, ou pour parler plus juste, dans cette évolution lente et régulièrement progressive, qui aboutira au triomphe absolu du français, que les dernières lois sur l'enseignement primaire feront pénétrer jusque dans les couches profondes de la population provençale. Les académiciens comprirent qu'il est, dans l'histoire des peuples, de ces heures où la résistance est inutile, et où en présence des faits produits par une série de causes fortement enchaînées, il vaut mieux accepter le résultat acquis que de perdre son temps à regretter un passé à jamais disparu. Au XVII" siècle, l'époque était venue où le français amené à sa perfection, par une succession de chefs-d oeuvre, devait remplacer les idiomes provinciaux, auxquels il avait emprunté le meilleur de leur substance. L'Académie d'Arles s'en rendit compte, elle y applaudit, et elle y prêta son concours.

de vue que l'œuvre entreprise par l'Académie était difficile et demandait surtout bien du temps.

(i) Voir la préface de Lou Novi Para, comédie provençale qui est une des meilleures œuvres de Coyc.

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