NODOT ET L ACADEMIE D ARLES
(V. p. 195 et sqq.)
« Monsieur Nodot ayant fait imprimer les fragments de Pétrone trouvés à Belgrade, en 1688, en envoya un exemplaire à l'Académie d'Arles, pour les examiner, la priant de décider si ces fragments étoient véritablement de l'auteur dont ils portoient le nom. M. d'At^latari de Beaumont écrivit, au nom de la diite académie, dont il étoit secrétaire, la lettre suivante à M. Nodot:
« Monsieur, « J'ai été chargé par Messieurs de l'Académie royale d'Arles de vous remercier du Pétrone que M. Marcel leur a rendu de votre part ; c'est une faveur digne de vous et d'une compagnie qui sçaura l'estimer et le reconnoître. Sans mentir, c'est un bonheur pour les gens de lettres, entre lesquels vous avez un rang si distingué, que vous ayez si dignement mêlé les emplois militaires avec les sciences, pour recouvrer Pétrone en son entier et leur en faire part après tant de siècles qui se sont passés,, pendant lesquels il n'a paru qu'en fragments. Mais comme vous avouez vous-même qu'il a fallu surmonter de grandes difficultés, pour le tirer du fond de l'Allemagne, vos soins sont d'autant plus louables et il importe même pour votre intérest que cette belle découverte soit examinée, afin qu'on soit bien convaincu qu'elle est de Pétrone. C'est à quoi notre compagnie s'attachera avec empressement; néantmoins elle se fait un grand plaisir de celui que vous lui avez envoyé comme estant une marque de votre estime, qui doit être chère à tous ceux qui sont capables de quelque commerce d'esprit ; mais ce n'est pas tout, vous voulez encore faire parler français Pétrone, qui a parlé un latin si pur, c'est une grâce que vous faites à notre siècle: aussi
sommes-nous dans l'impatience de voir cette belle traduction, que vous nous faites espérer. Ce sont là les véritables sentiments de la compagnie, dont je suis obligé de vous rendre un fidèle témoignage, vous protestant, Monsieur, qu'en mon particulier, je m'estime heureux qu'à l'avenir mon nom ne vous soit point inconnu, et de vous asseurer de la profonde vénération que j'ai pour le vôtre. Je vous demande encore quelque part en votre amitié, que je souhaiterai de mériter par les soins que j'aurai de vous marquer en toute occasion, que je suis, Monsieur, votre, etc. »
« M. Nodot répondit à cette lettre par la suivante : « Monsieur,
« J'ai reçu celle que vous avez eu la bonté de m'écrire de la part de l'Académie royale d'Arles. Un voyage de Pignerol à Suze est cause que je n'ai pas répondu plus tôt à l'honneur que la compagnie me fait; mais. Monsieur, vous voulez bien qu'après l'en avoir remerciée, je m'acquitte de la reconnoissance que je dois aux honnestetés dont votre lettre est remplie.
« Quant aux éloges et aux termes de vénération dont vous vous servez, je laisse à mon silence à faire son devoir et je sçai à quoi m'en tenir, car ma première étude est de me connoître. Je vous prie donc de considérer que si j'ai eu le bonheur de recouvrer un manuscrit égaré depuis tant de siècles, c'est un pur effet du hasard, qui ne mérite pas l'élévation où vous me portez; attendez aussi à voir notre traduction, pour juger si je dois partager ces honneurs. M. Marcel, qui en a lu quelques morceaux, aurait pu vous dire des choses qui vous auroient obligé à m'écrire d'un style plus modéré.
« Au reste, Monsieur, comme la ville d'Arles a de grandes obligations à l'ancienne Rome, je trouve comme vous qu'il est juste qu'elle empêche aujourd'hui qu'on n'insulte un de ses consuls, en lui faisant tenir un langage corrompu et qui feroit honte à la beauté de ses ouvrages. C'est pourquoi je suis ravi (\\x'uv\& académie aussi judicieuse et aussi éclairée qu-est la vôtre, veuille bien prendre le soin d'examiner si les nouveaux fragments de Pétrone, que je lui ai envoyés, sont les enfants légitimes de cet auteur. Leurs liaisons avec leurs frères doivent en faire ia preuve, jointes à leur façon de parler, à leur style uniforme, et au même esprit qui les anime. Tout cela doit s'y trouver avec justesse; j'en ai envoyé des exemplaires en Hollande, et j'ai prié nos sçavants amis de ce
pays-là de faire le même examen que vous vous proposez. On me mande de Paris que des gens se liguent, pour en faire une critique, je l'attends avec beaucoup d'impatience; mais je souhaite qu'elle soit juste et sçavante, autrement elle ne nous faroit pas honneur.
c( Pour vous, Monsieur, qui me demandez si obligeamment mon amitié, je vous l'offre de tout mon cœur, pourvu que vous me la payez de toute la vôtre: c'est dans cette seule occasion que vous me permettrez de paroîire intéressé, et pour en faire les premières avances, souffrez que je vous asseure, Monsieur, que je suis avec toute la reconnoissance possible votre très humble et très obéissant serviteur. — Nodot. »
« Les académiciens d'Arles, après avoir mûrement examiné dans plusieurs conférences qu'ils eurent ensemble, si ces nouveaux fragments n'étoient point supposés, firent sçavoir leur décision à M. Nodot par la lettre que lui écrivit, en leur nom, M. d'Arlatan de Beaumont, secrétaire de l'Académie. La voici : « Monsieur,
« Je n'ai tardé si longtemps à vous écrire qu'afin qu'on eût le loisir d'examiner votre Pétrone. Ceux de la compagnie qui se connoissent le mieux au latin, croient que ces enfants trouvés peuvent être légitimes, ayant le mesme air que les autres dont on ne doute pas et leur langage n'estant point différent ; ainsi, Monsieur, la compagnie les avoue, et vous prie de lui faire part de votre traduction. En mon particulier, je l'ai lu et relu sans scrupule, comme un des plus beaux restes de l'antiquité, et qui n'est pas indigne du soin que vous avez pris de le faire parler françois.
« Je suis, Monsieur, etc. »
« Quelque temps après, Monsieur Nodot envoya à la même Académie un exemplaire de sa traduction et M. de Beaumont, à qui il n'avoit pas accusé la réception de la lettre qu'on vient de lire, lui écrivit la suivante, au sujet des mêmes fragments et de la traduction.
c( Monsieur,
«. Je viens de recevoir, le 3o avril, ce que vous avez traduit de Pétrone, avec une lettre de vous, dattée de Grenoble, du 20 mars.
Il y a quelque apparence que depuis ce temps là vous en aurez reçu une des miennes, par laquelle je vous marquois les sentiments de la compagnie, à l'égard delà découverte que vous avez faite des fragments de cet aiijeur, avec quelque chose du mien. Mais, Monsieur, il s'agit maintenant de votre traduction, qu'on trouve si belle qu'on ne peut rien voir de plus juste, ni de mieux entendu. Tout y est dans le bon sens, tout y brille, et vous êtes entré si parfaitement dans l'esprit et dans la pensée de Pétrone, qu'il est tout de même dans le françois et aussi pur que dans le latin. Ce n'est pas tout; vos notes sont remarquables, par la profonde érudition que vous y faites paroître, par les belles antiquités que vous y mêlez, par vos recherches curieuses, pour l'intelligence de tout ce qui peut être au dessus de la portée du commun. Les auteurs grecs et latins y entrent toujours fort à propos et sans violence; enfin. Monsieur, la compagnie est très satisfaite de vos enfants trouvés, et de ce que vous avez traduit de votre auteur; elle vous remercie du présent que vous lui en avez fait; on juge de la pièce par l'échantillon, et ce que nous en avons déjà vu dans nos assemblées nous persuade que le reste est digne de notre approbation. Pour ce qui est des nouvelles que vous nous demandez de l'amitié qui est entre nous, je puis vous assurer, Monsieur, qu'elle est toujours plus forte de mon côté, et qu'étant fondée sur la vertu elle ne peut être que sincère et constante. En mon particulier, je m'en fais un bonheur, que je vous prie de me vouloir continuer par quelques marques de votre souvenir auxquelles je répondrai toujours avec plaisir. Je suis etc. »
« Monsieur Nodot voulut avoir aussi le sentiment de Messieurs de Nismes. Il leur envoya, à cet effet, un exemplaire des fragments, les priant de les examiner, et de lui en dire ce qu'ils en pensoient : ce qu'ils firent par la voie de M. de Graverai^ si connu par sa profonde érudition, qui répondit à M. Nodot que l'Académie reconnoissoit les fragments pour légitimes. »
Extrait de la Contre-Critique de Pétrone, qui est à la fin du 2* volume du Pétrone latin et françois, imprimé en 171 3, p. 88 et suiv. (Copie de l'abbé ^on;2emowf, Bibl. d'Arles, vol. Collège, Académie, Qtc).