CHAPITRE IV
Rapports de l'Académie d'Arles avec \e?> Ricovrati de Padoue — Admission de M"» des Houlières. — Vertron protecteur du Beau Sexe et correspondant des Ricovrati. — Les Muses Françaises de l'Académie de Padoue. — La Nouvelle Pandore.
Deux ans avant sa mort, le duc de Saint-Aignan avait été reçu membre de l'Académie des Ricovrati de Padoue. Cette société comptait parmi ses inspirateurs le médecin français Charles Patin (i), profes-
(i) Charles Patin était le fils cadet de Guy Patin (1601-1672). Il naquit, à Paris, le 23 février i633. Il étudia d'abord le droit puis s'adonna à la médecine et devint un des plus habiles pratiticiens de Paris. Kntre temps, il s'appliqua à la numismatique, et publia, en i663, un traité intitulé: Familiœ Romanœ in antiquis numismatibus, ab urbe condita ad tempora Augusti, ex bibl. Fulvii Ursini, Paris, i663, in -fol.Fig. (Bibl. d'Aix, D. 6006). "En i665, parut son Introduction à l'histoire par la connoissance des Médailles, Paris, Jean du Bray, in-12. Le Journal des Sçavans du 23 février i665, p. 87, le critiqua vivement et l'accusa d'avoir copié l'ouvrage de Savot, sans le citer. L'affaire fit scandale. Voirie Journal des Sçavans, Au (^ mars i665, p. 118-125. Un peu plus tard, il fut obligé de quitter la France, à la suite d'incidents assez peu connus. On sait seulement qu'il fut condamné (par défaut) aux galères à perpétuité, le 28 février 1668, à la requête des syndics des libraires de Paris, comme coupable d'avoir introduit en France des libelles protestants et diffamatoires, imprimés en Hollande. Guy Patin prétend néanmoins que ce qui le perdit, ce fut sa sympathie pour Fouquet et la haine de Colbert. (Lettre 166, des Lettres choisies.., La Haye, in-12, i683).
En i68i,il sollicita et obtint des lettres degrâce,qui lui furent expédiées par le roi, (juin 1681). Néanmoins, il demeura à
seur de médecine à l'Université de cette ville, dès 1676. A la suite de démêlés avec la police, Patin s'était exilé et n'avait plus voulu rentrer en France, bien qu'il eût sollicité et obtenu sa grâce, en 1681. Il se contenta de renouer des relations à la cour, surtout après la mort de Colbert (i683). Le duc de Saint-Aignan pouvait lui rendre de grands services ; aussi, en lui envoyant les lettres patentes d'académicien, il lui fit parvenir un billet fort élogieux que le Mercure d'août i685,
Padoue où l'Université, pour le retenir, lui conféra la première chaire de chirurgie (1682) et lui accorda des appointements considérables. Voir son Lycœum Patavinum, 1682, p. 91. Un peu auparavant, il avait été nommé chevalier de Saint-Marc, par le sénat de Venise. V. République des Lettres, avril 1 684, p. 118.
L'abbé de La Roque, directeur du Journal des Sçavans, ne tint pas rigueur à Patin, et, dans divers numéros de Tannée i683, il parla de ses ouvrages avec assez de bienveillance, tout en remarquant, à propos du Lycœum Patavinum, sive Icônes et vitce professorum Patavii,anno 1682, publiée docentium per Car. Patinum, equ. D. Marci, D. M. Paris, et Prim. Chir. prof. Patavinum, Patavii, 1682, in-4°, qu'il eut peut-être mieux valu ne faire l'éloge des personnes qu'après leur mort. Numéro du i5 novembre i683, p. 293. Cfr. p. 2 1 3-2 16, 234-236 et 352, même année.
Patin partagea son temps entre les devoirs de sa charge et l'étude de l'Antiquité. Il mourut à Padoue, le 2 octobre i6y3. Il avait épousé Madeleine Hommets, fille d'un médecin de Paris, femme fort distinguée qui a publié, en 1680, un recueil de Réflexions morales et chrétiennes. Il dirigea longtemps les travaux des Ricovrati. Il y fit admettre sa femme, sous le nom de Modeste, ainsi que ses deux filles, Charlotte, sous celui de Rose, et GabricUe, sous le nom de Diserte^ Bayle, dans la République des Lettre*!, en parle toujours avec éloge.
Sur Patin, voir Niceron, t. XI, p. 2-5-222 ; La Correspondance administrative sous Louis XIV, t. Il, p. 235-237, ^t les lettres de Guy Patin, Edit, de r 683, et de Réveillé Parisse, 1846,
(p. 296 et sqq.) reproduisit II avait déjà observé « que ce duc se voit en mesme temps de deux académies, en France et en Italie, et protecteur d'une autre, ce qui n'est peut-être arrivé à personne, pas même à ceux qui ne font profession que de lettres. )^ Juin i685, p. 326. Nous ne savons comment Patin entra en relations avec Vertron ; mais nous sommes portés à croire que ce dernier lui servit d'introducteur auprès du duc de Saint-Aignan, qui avait sans doute aussi apprécié sa fidélité à l'égard de Fouquet disgracié. Quoi qu'il en soit, il est avéré que Vertron connaissait depuis longtemps l'Académie des Ricovrati. On peut lire, dans la Nouvelle Pandore, t. I, p. 434-43 5, l'éloge delaSignora Piscopia Cornaro qui établit que, dès 1678, il était en correspondance avec cette savante et qu'il lui rendit quelques services, auprès du directeur du Mercure Galant {{). W y ix wus^'x (Xans Xa Nouvelle Pandore, x, I,
(i) « Comme elle avoit une pénétration merveilleuse pour toutes choses, elle expliqua d'une manière glorieuse au roi et à la ville capitale du rcïaume, les six monosyllabes écrits sur l'oeuf d'un serpent que M. l'abbé (ÏArnoye me manda avoir été trouvé dans le village de Poussan, près de Montpellier, au mois de juillet 1678. Les voici : Ov. Pa. Rec. Ma. Ne. Pa. Cette illustre académicienne me fit l'honneur de m'adresser l'explication que j'envoiai ensuite à M. de Vi^é avec quelques autres curiosités, pour les placer dans son Mercure : lises les Kxtra-Ordinaires de juillet et d'octobre de la même année. Dans le premier, vous verres la pensée judicieuse de la Minerve Vénitienne, sur les caractères de cet œuf plus éiendue ». Cet œuf fut envoyé au cardinal de Bonzy (a) : on prétendit y lire des lettres et comme on
(a) Mort en 1703, né en 163 x Voir une notice sur lui dans le Mercure Galant de décembre I703, p. 144-152. Il était archevêque deNarbonne.
p. 398-403, une lettre de Mi'« Charlotte Patin, avec la réponse de Vertron, relative à la Signora Cornaro. y[]\e Patin annonçait sa mort à Vertron et ajoutait que M. Patin, son père, en avait fait l'éloge funèbre qu'il lui enverra «avec toutes les pièces de prose et de vers faites à la gloire de notre incomparable académicienne, sans oublier ses ouvrages imprimés». La Signora avait traduit quelques pièces de Vertron et M"^ Patin l'engage, en retour, « étant l'un des protecteurs de notre sexe et zélé pour la gloire des femmes » à traduire ses lettres et son Panégyrique de Venise. Vertron répondit qu'il ferait part de cette communication à M. de Vizé, qui ayant loué la Signora, dans le Mercure de septembre 1678, la louera encore, et que Bayle, dans ses Nouvelles de la République des Lettres, ainsi que l'abbé de La Roque, dans le Journal des Sçavans, en feront autant (i). V. Mercure, sept. 1678, p. i5o-i58.
négociait alors la paix de Nimégue, on y vit un présage favorable. Voir là pensée dans l'Extraordinaire d'octobre 1678, p. 90, et, sur cet œuf, l'Extraordinaire de juillet 1678, p. 287-298, qui renvoie au Mercure de juillet (p. 1 54-1 56). Ce fat peut-être également le début des relations de Vertron et de l'abbé d'Arnoye, voir t. II, p. .'?o5-3o7.
(i) Ces lettres ne sont pas datées, mais elles sont de 1684 ou i685. Bayle venait de fonder son journal, mars 1684. Lucrèce Hélène Cornaro Piscopia, de la famille des Cornari, de Venise, naquit le 5 juin 1646 Elle fut l'une des femmes les plus célèbres de l'Italie, au XVIl" siècle. Elle connaissait l'espagnol, le français, le latin, le grec, l'hébreu et l'arabe. C'était une savante et une artiste, dont la réputation se répandit dans toute l'Europe. Sa piété égalait sa science. Elle fut reçue docteur en philosophie,
Vertron était tout indiqué pour remplacer le duc de Saint-Aignan, à l'Académie des Rîcovrati, c'est ce qui eut lieu, en 1688 (i). Il avait alors une quarantaine d'années ; il était dans la force de l'âge ; il avait de grandes relations à Paris et son activité avait besoin de se dépenser. S'il ne put jamais entrer à l'Académie française, il réussissait beaucoup mieux auprès des Académies de province. Il s'occupa beaucoup de l'Académie des Rîcovrati, dont il devint pour ainsi dire le représentant, à Paris (2). Grâce à Vertron, il s'établit dès lors entre l'Académie d'Arles et celle de Padoue des rapports d'excellente confraternité. On
à Padoue, le 25 juin 1678. Elle mourut le 26 juillet 1684. Le P. Bacchini a recueilli et publié ses œuvres, avec une notice biogra> phique, (Parme, 1688, in-8°). Ce sont des discours académiques^ des éloges latins de quelques hommes illustres, des lettres latines. Il y a aussi des vers d'elle, dans le Recueil de M'"" Bergalli. Mais ces compositions ne justitient pas la réputation dont elle jouissait durant sa vie. Elle fut lemplacée à l'Acaiémie de Padoue par la présidente de Bretonvilliers, marraine de Vertron, qui vivait encore en 1698. Voir t. II, p. 468. Titon prétend, dans son Parnasse, (p. 488), que sa remplaçante fut M"*' de ScuJéry, admise, en effet, le 23 janvier i685. Voir République des Lettres, mars 1686, p. 35o-352. Cfr. Pandore, t. I. p. 425-437.
(i) « Je ne puis finir cet article d'Académie (citation et éloge des vers de Perrault sur le Génie) sans vous apprendre que M. Guyonnet de Vertron, académicien d'Arles, a esté reçeu dans celle des Ricovrati de Padoue, à la place de feu M. le duc de Saint-Aignan. » Mercure Galant, juillet 1688, p. 244.
(2) C'était la réalisation partielle d'un de ses désirs, manifesté dès 1680, (voir t. II, p. 239), celui de devenir le secrétaire général des Académies de l'Europe, et de fonder un Journal Académique. Vertron faisait, du reste, partie de la rédaction du Mercure, il était aussi l'ami de l'abbé de La Roque et de Bayle.
se rappelle qu'à la fin de 1669, M de Grille avait fait en Italie un voyage, dont il a publié la relation, sous forme de lettres, i vol. in- 1 2, 1676 et 1677 11 eut occasion d'assister aux assemblées de diverses Académies Italiennes, des //z/morw/e^ de Rome, des académiciens de la Crusca de Florence, des Intronati de Sienne. Il avait même cherchée établir une alliance entre ces sociétés et l'Académie d'Arles, alors à ses débuts (r). Il s'aperçut qu'il n'y avait là aucun sérieux avantage : il plaisanta même fort spirituellement sur ces sociétés et, à son retour, il ne parla plus de cette alliance.
Quelques années auparavant, M. de Grille avait déjà visité l'Italie, et à la séance du 28 septembre 1666, il présenta à ses collègues un commentaire « sur les loix ou statuts des Intronati de Sienne qu'on a trouvé
(0 II écrivait, en r67o, au duc de Saint-Aignan : « La fameuse Crusca veut faire alliance avec la vostre. Elle fait retentir vostre nom, comme celuy du plus cher bienfaiteur des Muses. J'ay laissé par tout sur ma route des copies de nos lettres patentes et présentement je suis icy auprès de Messieurs les Humoristes, pour tâcher d'établir avec eux un commerce d'esprit et d'amitié, te4 à peu près, Monseigneur, q u'est celuy que vous nous avez procuré avec Messieurs de l'Académie françoise. » Relation, Edit. de 1677, p. 160. Un peu plus tard, il écrivait encore de Rome, où il passa trois mois, è M. de Sabatier, qu'il avait pu apprécier le peu de valeur de ces académiciens. « On se raille, on se déchire à la sourdine dans l'Académie de Rome aussi bien qu'ailleurs, et après avoir bien cherché, dans ce grand corps, l'art de bien vivre ou la parfaite morale, j'ay été si peu satisfait de mon travail que j'ay enfin conclu, comme ce Roy de Lombardie, dans le fameux Boccace, coquette pour coquette, autant vaut-il garder nostre femme que d'en chercher une autrç. » Ibid., p. loo.
bon de mettre en ce lieu, comme un avant propos des règlements de l'Académie d'Arles. » On peut le lire dans le Registre de fol. i3, verso, à fol. i6, verso. Ce discours est intéressant, et les statuts des Intronati servirent de point de départ à M . de Grille, président de la commission chargée de rédiger les statuts de l'Académie d'Arles. A son second voyage, M. de Grille étudia plus spécialement l'organisation des Académies Italiennes : il remarqua qu'elles admettaient des femmes parmi leurs membres, et il signala cette particularité à diverses reprises. Mais il ne se doutait pas alors que l'Académie d'Arles, dont il semait la gloire chez les savants d'Italie, selon son expression, imiterait un jour l'exemple de ces Académies, dont il raillait agréablement la paresse et l'esprit superficiel (i).
(i; Voir la lettre XXXII, à M. de S. (Sabatier), p. 189-192. Voici un fragment d'une lettre à M. B. écrite de Rome, durant la vacance du Saint-Siège : « Il est vray, mon cher monsieur, je ne vous ay rien écrit de Messieurs les Humoristes, comme je vous Tavois promis ; mais en voicy la raison : C'est icy la Sede vacante du Parnasse, aussi bien que de l'Eglise. Je pense en vérité, que les sçavans de ces païs-cy sont d'accord entr'eux pour se taire, jusqu'à ce que le Saint-Esprit ait parlé. La Crusca de Florence, Gli intronati de Sienne, ny ceux-cy tous ensemble, ne font pas tant de bruit dans leur pais que nos Royalistes en France. Ne leur allez pas dire cela pourtant. Il n'est pas quelquefois à propos de tout dire, et que sçavons-nous si le Démon de l'oisiveté ne les tblouiroit point, par l'éclat de leur prétendue réputation. Disons leur plustost que les filles de ce païs font honte aux plus célèbres académiciens. J'en connois une à travers la grille d'une Religion, qui est en faveur auprès du père des vers autant que la plus sçavante des muses pourroit estre... Elle fait des vers en
A l'instigation de Vertron , nous le croyons du moins, l'Acadénfiie d'Arles expédia, en 1689, des lettres patentes d'Académicienne à M™*^ des Houlières. C'était une nouveauté, mais le choix était heureux, car « de toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie , c'est celle qui a le mJeux réussi , puisque c'est celle dont ont a retenu le plus de vers », dit fort justement Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV.
M»»" des Houlières venait de publier ses poésies : elle était liée avec les amis parisiens de l'Académie d'Arles et l'Académie française, où elle avait de nombreux admirateurs, eut bien voulu, dit-on, lui décerner le même honneur, mais elle n'osa pas (i).
quatre sortes de langues, aussi bien que le R. P. Bertet, (voir t. I, p. 404). Elle m'a régalé de quelques ouvrages de sa manière... Nous estions tant soit peu brouillez avec les Muses, etj'avois juré de ne faire des vers d'un an ; lorsque cette sçavante vestale m'en a fait revenir l'envie. » Et il ajoute qu'il traduisit en un sonnet français un sonnet qu'elle avait composé en italien. Relation, 1677, p. 14J et sqq. Le P. Bertet était un linguiste distingué.
(0 « Si c'eût été de même la coutume d'admettre les femmes illustres dans l'Académie françoise, ou qu'on eût voulu enfreindre en sa faveur des loix au-dessus desquelles on pouvoit la croire, sa patrie auroit envié aux Italiens la gloire de lui. décerner seule des honneurs. On se contenta de lire plusieurs de ses ouvrages dans les séances publiques, ce qui étoit une espèce d'adoption et un hommage rendu à ses talens. L'Académie d'Arles fut moins scrupuleuse, elle crut s'honorer en la choisissant, le 28 mars 1689, pour remplir une de ses places. » Eloge Historique, en tête des œuvres de M""* des Houlières, Edit. de 1747.
M. de Juvenel, dans sa dissertation sur l'origine des Académies {^Mercure de France, décembre 1788, p. 2784-2748) remarque que l'Académie d'Arles est la première en France qui ait reçu
Le Mercure Galant de mai 1689 annonça le choix de l'Académie d'Arles et raconta comment les lettres
des femmes, en donnant le titre d'académicienne à M"» des Houlières. Cfr. Baillet, Jugemens des Sçavans, Paris, i?^^, t. V, p. 458, et le Dictionnaire de Trévoux, article Académicien.
Antoinette du Ligier delà Garde, naquit à Paris, vers i635 ou plutôt vers i63o. Son père était Melchior du Ligier, seigneur de la Garde, chevalier de l'ordre du roi, qui avait été d'abord maître d'hôtel de la reine Marie de Médicis, et qui était alors attaché en la même qualité à la reine Anne d'Autriche. Sa mère se nommait Claude Gaultier. Deux arlésiens attachés à la cour, François Vautier, en qualité de médecin, et Antoine de Grille, comme nï.aître-d'hôtel de la reine, furent, sans doute, en relations avec Melchior de Ligier. Antoinette du Légier possédait, dit-on, tous les agréments du corps et de l'esprit. Elle épousa, en i65i, Guillaume de la Fon de Boisguérin, seigneur des Houlières, gentilhomme du Poitou au service du prince de Condé. Elle connaissait le latin, l'espagnol et l'italien. De bonne heure, elle prit goût à la poésie et elle exerça son talent facile surtout dans le genre des portraits, de la pastorale et de l'idylle. Son salon était fréquenté par Conrart, Pellisson, Benserade, Charpentier, Perrault, les deux Corneille, Quinault, Ménage, les deux Tallemant, La Monnoye, les ducs de La Rochefoucauld, Montausier, Nevers, Saint- Aignan, les maréchaux de Vivonne tiVauban, Bussy Rabutin, etc. Le Mercure Galant, dans son premÏQv numéro, en 1672, publia des vers deM"« des Houlières, qui était déjà surnommée la Calliope Française, et les années suivantes il en publia d'autres : on voulut l'associer à la compagnie des gens de lettres qui se réunissaient à l'hôtel de Matignon, chez l'abbé d'Aubignac, espèce d'Académie que la mort de cet abbé dissipa. Elle prit part à toutes les querelles littéraires de son temps, se déclara en faveur de Corneille contre Racine, comme M°»« de Sévigné ; elle entra dans ja contestation relative aux inscriptions et défendit énergiquement les droits de la langue française. Ses ouvrages poétiques sont des modèles de poésie facile, mais sans grande élévation. Elle soutint une guerre poétique, en 1684, avec le duc de Saint- Aignan, qui voulut bien s'avouer vaincu. A la sollicitation de ses amis qui lui obtinrent un privilège, dès 1678, elle recueillit une partie de ses œuvres, et les publia, à la fin de 1Ô87.
patentes furent remises à M»"» des Houlières. Ce récit est reproduit à peu près dans la Nouvelle Pandore,
Parmi Jes amis de M"'^ des Houlières, il faut donner ane place à part à F/ec/î/er (i 63 2-1 7 lo) qui fréquentait ses salons, depuis son arrivée à Paris (i66o) et lui conserva toujours sa haute amitié. Nous ne pouvons ici que renvoyer au curieux ouvrage de Pabbé Fabre, la Jeunesse de Fléchier, 2 vol. in-8«, Didier, Paris, 1882 : on y trouvera tous les détails désirables sur les relations de Fléchier avec M'"" et M"" des Houlières ; on pourra les contrôler par certains passages de l'Histoire de Fléchier, par l'abbé Delacroix ^ in-i2, Paris, i883, 3* édition, chapitre III et chapitre VI.
M""' des Houlières mourut, à Paris, le 17 février 1694, et fut inhumée à Saini-Roch. Voir Goujet, Bibliothèque Françoise, t. XVIII, p. 394-414 ; Titon, Parnasse François ; Baillet, 5 ugemens de Sçavans, mais surtout l'Eloge historique de M'"^ des Houlières et de sa famille, composé sur les mémoires de M. Guillaume de la Boissière de C/z<2mèor.y, capitaine de cavalerie, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fi 721) ami de M"« des Houlières, né en 1666, mort en 1743, en tête de l'Edition de 1747, Paris, 2 vol. in-12. (42 pages fort instructives).
En 1694, M"« Lhéritier publia une brochure in-4'', intitulée: Triomphe de M'»^ des Houlières reçue dixième museau Parnasse. C'est une véritable apothéose. L'article de la Biographie Micliaud est une compilation de Goujet, qui, lui-même, s'inspire de l'Eloge Historique cité ci-dessus. Voir divers portraits de M"'« des Houlières, dans le Recueil des Portraits... Paris, Sercy, 2 vol. petit in-8**, (1659-1660). V. Ibid., i-^^ partie, p. 347-349.
La première édition des poésies deM™« des Houlières fut publiée à Paris, veuve Sébastien Mabre Gramoisy, 1688, petit in-8°. Goujet la cite sous la date de 1687, car elle parut vers la fin de de cette année ou au commencement de 1 688. La préface est datée de 1687. Réimprimé, Paris, Jean Villette, 1694, petit in-8°. M"» des Houlières publia la seconde partie chez le même, en 1695 et [707. Elle y joignit ses œuvres à elle. Il y en eut une autre édition, en 1724; une autre, Paris, Durand, 1747, (et de nouveau, ;i753), 2 vol. in-i2, où se trouve l'éloge de M""» des Houlières. On |cite encore une édition, 2 vol. in-8°, Paris, Crapelet, an vu (1799) fet une autre, Paris, Héran, 1809, 2 vol. in-12. Ch'. Brunet, j5«édit., t. II, col. 626.
t. I, p. 171- 175, ce qui nous autorise presque à l'attribuera Vertron. Ce furent Charpentier et le marquis de Châteaurenard qui représentèrent l'Académie d'Arles, en cette circonstance. Les lettres patentes expliquaient tout au long les raisons qui avaient dicté la conduite des académiciens arlésiens. « Ces lettres qui sont en parchemin et scellées du grand sceau de l'Académie royale estoient dans un sachet de satin bleu galonné et frangé d'or. Le sceau qui est de cire bleue est enfermé dans une boette d'argent attachée au bas des lettres avec un double lac de soye bleue (i). w
Vertron retenu chez lui par la maladie, ne put, à son grand regret, se joindre aux délégués, mais il ne manqua pas de féliciter M™^ des Houlières, que l'Académie de Padoue venait aussi d'admettre parmi ses membres. « La docte Académie des Ricovrati de Padoue, écrivait-il, à sa sœur, {Pandore, l. I, p. 171-175), estla première de celles d'Italie qui ait rendu justice au mérite des dames sçavantes, et j'ai l'avantage d'estre associé aux muses françoises et italiennes parmi ces héroines. » Il lui envoyait, en même temps, (p. 175-176), une copie des lettres patentes que les Ricovrati avaient expédié, un peu auparavant, à M™» des Houlières. Elles sont datées du i5 mars 1688.
Ce fut vers le même temps que Magnin composa
(1) Mercure Galant, mai i6:i9, p. 258-267. ^^^ lettres patentes sont citées Pandore, t, I, p. 176-179. Elles sont du 28 mars i 689.
« pour Madame des Houlières, illustre académicienne » une devise, dont le corps était la fleur amarante et l'âme ces mots : Non il H mortale decus.
« Le temps qui dévore tout, Ternit de mille fleurs la couleur la plus belle ;
Mais la sienne est immortelle.
Il n'en peut venir à bout ;
C'est, illustre Deshoulières, C'est là de ton rae'rite un fort léger craïon, Ne pouvant exprimer le fonds de tes lumières, Ma muse en cet essai croit en voir un raïon. (i) »
A cette date de 1689, Vertron était proclamé, dans le monde des beaux esprits qui formaient autour de lui une petite cour, le Protecteur du Beau Sexe. Cette dénomination, dont il se faisait gloire à l'égal de celle d'Historiographe du roi, lui avait été donnée à la suite de ses discours sur le mérite des femmes. Nous avons dit (t. Il, p. 227-243) avec quel empressement Vertron avait essayé de s'insinuer dans les bonnes grâces de la nouvelle Dauphine, dès l'année de son mariage (1680). Il lui prodigua les compliments, sous toutes les formes. 11 lui présenta son discours de V Excellence du Beau Sexey^n 1 68 1 , avec le titre de la Minerve Dauphine {2).
(i) La Nouvelle Pandore, t. I, p. 179. L'admission de M"»» des Houlières à l'Académie des Ricovrati est de 1688 et non 1684, comme plusieurs auteurs l'ont écrit, sur la foi de Chambors.
(2) Louis de PVance, Monseigneur, le Grand Dauphin, né le I*' novembre 1661, mort le 14 avril 171 1, fils de Louis XIV, épousa, le 28 janvier 1680, Marie Anne Christine Victoire de Bavière, fille de Ferdinand Marie duc de Bavière et d'Adélaïde Henriette de Savoie, née le 18 novembre t66o. Voir t. II, p. 223.
Ce discours ne fut cependant pas imprimé, croyonsnous, mais il courut sous le manteau. De nombreuses copies se répandirent, et Vertron, en présence de cette publicité, si recherchée par sa vanité, crut devoir a proposer par lettres, dit-il, à quelques-uns de mes illustres confrères de l'Académie roïale d'Arles et de celle de Nismes d'écrire pour et contre moi par manière de récréation. » Trois membres de l'Académie d'Arles,
On lit dans le Mercure Galant d'avril 1681, p. 21 1-22 1 : « Je vous envoyé une lettre dont la lecture vous donnera du plaisir. Elle est toute de proverbes... Elle est adressée à M. Guyonnet de Vertron, chancelier perpétuel de l'Académie royale d'Ardres(s\<:) et servira de modelle..(Suit la lettre) puis p. 220.. « Vous eussiez veu la réponse de M. Guyonnet de Vertron, s'il n'eust été occupé par les ouvrages qu'il a eu l'honneur ae présenter à leurs Majestés, à Monseigneur le Dauphin et à M"» la Dauphine. Sa modestie, qui n'a point encore souffert qu'il les ait rendus publics, n'a pu empescher qu'on n'en ait parlé avec éloge dans le Journal des Sçavans. Ces ouvrages sont des Panégyriques du Roy en plusieurs langues, sur des sujets diférens ; un dictionnaire des conquestes de S. M. et V Excellence du Beau Sexe, sous le nom de la Minerve Dauphine. »
Voici en quels termes \q Journal des Sçavans parle du discours de Vertron, parmi ft les nouveautez de la huitaine louchant les sciences, » dans le numéro du lundi, 3 1 mars 1 68 f, p. 120: a La Minerve Dauphine ou l'Excellence du sexe, présentée à M"»" la Dauphine par le mesme (Vertron). Cette proposition est prouvée par les témoignages de l'Ecriture, des pères, des philosophes, des jurisconsultes et par des raisons naturelles, morales et politiques. C'est proprement l'éloge des héroïnes depuis la création du monde jusques à présent. Les figures en taille douce, qui ornent cet ouvrage représentent les vertus, les sciences, les grâces et les muses. Elle sont tirées sur les Médailles antiques, et le tout est enfin accompagné des portraits par écrit de toute la maison royale. » Que sont devenues ces «figures » ? Nous l'ignorons.
M. d'Ubaye, dont nous avons parlé, M. de Laugîer Momblan et M. Magnin entrèren' en lice.
Les discours de ces académiciens sont insérés en tête du second volume de la Pandore (i), et Vertron n'hésite pas à proclamer qu'ils sont supérieurs aux siens (2). Nous le croyons sans peine, bien qu'ils ne soient pas des chefs d'œuvre.
(i) I.e tome II de la Pandore est intitulé : Seconde Partie de la Pandore, ou la suite des femmes illustres du siècle de Louis-le- Grand, par M. de Vertron, historiographe de Sa Majesté, à Paris..- 1698. II contient tout d'abord les « noms et qualités des auteurs qui ont fait les quatre discours suivants, adressés à Messieurs de l'Académie royale d'Arles, pour réponse à ceux de M.d e Vertron sur la préférence des sexes.» Le premier est par M. Bauldry, de l'Académie royale de Nîm^s ; le second par M. le marquis d'Ubaye ; le troisième par M. de Momblan ; le quatrième par M. Magnin, de l'Académie d'Arles; suivent la lettre de M. Bauldry à Vertron, l'ilégie de M. d'Ubaye à Vertron, protecteur du beau sexe, la lettre de M. de Momblan à Vertron, enfin le madrigal aux dômes illustres par M. Magnin, conseiller au présidialde, Maçon, à M. de Vertion : le tout non paginé. Viennent ensuite les quatre discours académiques: le premier, de la page i à 18, le second, de la page i 8 à 45 ; le troisième, de la page 45 à 55 ; le quatrième, de la page 55 à 1 10. V. sur le discours de M. d'Ubaye ci-dessus, p. 65, et sur celui de Magnin ci-dessus, p. i 6. Les indications données, t. Il, p. 217 et 314, en note, sur celui de M. de Momblan sont exactes, et le P. Bougerel a raison.
(2) « Tu verras donc, ami lecteur, des plaidoïers faits par quatre avocats choisis dans laRépubliiquesdes belles-lettres : j'avoue sans honte que ces orateurs sont infiniment plus éloquens que moi, qui, dans la première partie de la Pandore, ai tenté de les imiter en soutenant moi-même toutes leurs causes... Pour revenir à mes sectateurs et à mes antagonistes, j'espère que tu auras beaucoup de satisfaction dans la lecture de leurs causes, et que la seconde partie des plaidoïers te dédommagera abondamment de la peine que tu auras de lire tous ceux de ma façon. » Préface de la Nouvelle Pandore.
Ces divers discours y compris celui de M. Bauldry,. sont dédiés à l'Académie d'Arles. Le Registre de cette Académie ne fait même pas allusion à ce débat, pas plus que le Registre de l'Académie de Nîmes, cité par Ménard, t. VI, preuves, et comme les différentes pièces n'ont été publiées qu'en 1698, dans la Pandore, et sans date, il est assez difficile de préciser l'époque de leur composition. M. de Grille qui avait amené son fils aîné François, à la cour, à la fin de 1680, assista avec un « peloton honorable de gens d'Arles (i) » à l'audience dans laquelle Vertron présenta ses diverses productions à Louis XIV, mais il ne mentionne pas le discours sur ï Excellence du beau sexe, qui passa sans doute inaperçu, pour lui, au milieu des louanges du Roi.
Le duc de Saint-Aignan se trouvait de service, en 1681, et ce fut lui qui introduisit les académiciens arlésiens. Il faisait volontiers trêve aux grandes occupations que lui donnaient les divertissements du roi, pour remplir ses devoirs de protecteur (2).
(i) Parmi eux, il faut citer l'abbé d'Olivier qui prêcha, en 1678, le sermon des Antiquités. Les Olivier sont une vieille famille d'Arles. (Ms 807, p. 9). Voir t. II, p. 245-247, et Registre, fol. 196. Voir encore t. II, p. 176, en note, et \q Mercure Galant de janvier 1 681, p. 161 etsqq., édit. de Lyon ; p. 289 et sqq., édit. de Paris, au sujet de François de Grille. Les vers que nous citons, t. II, p. 176, en note, y sont reproduits, avec un madrigal de Vertron, au nom du jeune page.
(2) Voir une lettre de lui à Vertron, Fontainebleau, 9 août 1 68 1 , Registre de l'Académie d'Arles, fol. 206.
Vertron rédigea successivement cinq nouveaux discours, sur le même sujet. « Le second traite du Mérite des HommeSy où rassemblant les perfections des héros de l'antiquité, il trouve moyen de faire l'éloge du Roy. Le troisième discours, qui est de Y Egalité des sexes, est une curieuse recherche de la fable et de l'histoire ancienne, tant sacrée que profane, qui fait voir que comme l'esprit n'a point de sexe, il n'y a nulle différence entre les âmes et les génies des hommes et des femmes. Le quatrième discours est contre V Egalité des sexes, et en faveur des hommes, c'est une espèce de critique honnête contre les défauts de quelques femmes qui ont fait du bruit dans l'antiquité. Il touche pourtant finem.ent ceux des nostres, c'est-à-dire des coquettes d'éclat et des plaideuses de profession, sans oublier les précieuses ridicules ny les fausses sçavantes. Le cinquième discours contre les hommes, est une peinture fidelle et en racourci des défauts des grands hommes de l'antiquité et de quelques empereurs romains, de certains héros et des Dieux payens. Le sixième qui est de la prééminence du beau sexe^ est une rétractation par laquelle il montre que tout ce qu'il a dit contre les femmes n'a esté que pour mieux établir leurs avantages sur les hommes (i). »
(i) Mercure Galant de septembre 1699, P- 1 26-1 38, analyse de la Nouvelle Pandore, Le titre exact du sixième discours est de l'Excellence du beau sexe. Ces discours occupent les 64 premières pages du t. I de la Nouvelle Pandore.
En soutenant ainsi lui-même toutes les théories de ses contradicteurs, Vertron voulait, dit-il, essayer s'il serait propre à remplir la charge d'avocat général au Parlement de Metz, qu'il songeait à acquérir (i). C'était aussi pour lui un divertissement. « Je fais toute ma joie d'emploïer mon temps, mon esprit et mon peu de santé à continuer en prose latine l'admirable histoire de notre incomparable Monarque. Les petits ouvrages que je fais d'ailleurs me servent de divertissement. » Il prenait un singulier plaisir à cette discussion, qui lui donnait l'occasion de faire sa cour à Louis XIV, et à la famille royale. C'était au fond, croyons-nous, son principal souci, et jamais homme n'attacha une plus grande importance à ces futilités. Les réponses de ses contradicteurs l'intéressaient, et il voulut constituer un jury
(i) <r C'est un effort que j'ai pris de gaieté de cœur. Par là je voulus essaïer si je serois propre à remplir la charge d'avocat général dans le Parlement de Metz où feu M. de Sève, de qui j'avois l'honneur d'être parent, présidoit alors, dont feu M. Bcrgeret, de l'Académie Françoise, mort secrétaire du cabinet de S. M., vouloit bien traiter avec moi à des conditions qui, par malheur, ne purent être exécutées dans ce temps : Et quoique les exercices académiques soient fort diférens de ceux du barreau, aïant eu l'honneur de parler plusieurs fois dans les plus célèbres Académies et particulièrement dans l'Académie françoise , je m'étois flaté d'avoir le même dans une cour souveraine ; mais ma mauvaise santé et ma méchante fortune se sont oposées à l'ardeur que j'avois de parler en public ; c'est pourquoi je ne parle plus, et lorsque je suis assez heureux pour ne point aller au palais, qui, depuis quelques années, par une étrange métamorphose, m'est devenu un lieu de supplices, je fais toute ma joie d'emploïer mon temps, etc. » Préface de la Nouvelle Pandore,
d'honneur, pour prononcer entre lui et ses amis. « Je t'avertis encore, ami lecteur, que dès le temps où je fis le premier discours à la gloire des dames, voïant des répliques de divers endroits paroître au jour, je résolus de faire assembler des illustres de l'un et l'autre sexe pour les lire en leur présence, et pour en savoir le jugement à la pluralité des voix ; mais on ne voulut point juger cette question, laissant par respect et par justice à feue Madame la Dauphine une décision si importante. Cette grande princesse ne voulut pas rendre ce jugement, quoi qu'on fût très persuadé que son intérêt particulier ne s'oposeroit point à sa justice ; jamais esprit ne parut plus éloigné des préjugés que le sien, jamais cœur ne se montra plus victorieux de l'amour propre ; c'étoit une héroïne accomplie. » Préface de la Nouvelle Pandore.
La Dauphine mourut à Versailles, le 20 avril 1690. Il est hors de doute, pour nous, que tous les discours de Vertron sont antérieurs à cette date. Le premier fut certainement composé, en 1681: le Mercure et le Journal des Scavans en font foi. Si nous prenions même à la lettre le texte de ces deux journaux, nous devrions croire que le sixième discours était aussi composé, puisqu'ils annoncent tous les deux V Excellence du beau sexe. Mais ceci est un titre général et le titre particulier du premier discours est du Mérite des femmes, ainsi que l'indique la préface de la Pandore,
et celui là seul fut offert à la Dauphine, en 1681. Les autres suivirent et durent être rédigés, vers 1684 ou i685, car Jean Louis Bergeret acheta, en 1684, à M. Talon la charge de secrétaire du cabinet du roi qu'il exerça au mois de novembre, un mois avant son élection à l'Académie française (4 décembre), par 17 voix, contre 12 données à Gilles Ménage. Ce fut apparemment alors qu'il traita avec Vertron,pourla cession de sa charge d'avocat général à Metz.
Quant aux répliques de M. Bauldry et des trois académiciens d'Arles, leur date est difficile à fixer. Elles ne peuvent être antérieures à mai 1684, puisque le Registre n'en parle pas ; d'autre part, Bauldry ne fut reçu à l'Académie de Nîmes, organisée en 1682, qu'en 1690. Faut-il reporter son discours après cette date (i) ? Il est positif que le discours de M. d'Ubaye n'est pas postérieur à 1687, puisqu'il mourut cette année-là. Celui de M. de Momblan n'est pas antérieur à 1689 ni postérieur à 1 694, puisqu'il y est parlé (p. 46 -7) de M"** des Houlières, de l'édition de ses œuvres, 1688, de son admission à l'Académie (1689) (2). Le discours
(i) Notons qu'il est fait allusion (p. 3) au titre de protecteur du beau sexe donné à Vertron . Le i5 mars 1690 « M. Graverol a prêté serment entre les mains de M. le chancelier, pour l'observation des statuts de la compagnie, au nom de M. l'abbé Bauldri, prieur de Saint-Thibaut et de M. de la Granche, avocat au Par- 'ement de Paris » Ménard, t. VI, preuves, p. 154. Nous croyons qu'il s'agit de l'auteur du discours en question.
(2; M. de Momblan répond au discours de Vertron contre les femmes, « ... Après avoir soutenu si éloquemraent leur part^
de Magnin fait allusion (p. 106-109) à la mort récente de Marie Thérèse d'Autriche (i 683), puis à a cette auguste Dauphine dont la couche royalle soustient si heureusement les espérances de la France par sa fécondité » ; enfin au duc de Saint-Aignan. Il est donc antérieure 1687, ce qui établit que Vertron n'a pas rangé ces discours dans l'ordre chronologique.
Leur forme et leur teneur prouvent qu'ils furent prononcés devant l'Académie d'Arles, peut-être même en séance publique (i). Magnin terminait le sien par ces paroles : « Le mérite du beau sexe a des partisans partout, il n'y a point d'assemblée oti il ne se fasse reconnoistre, point d'Académie où la tendresse et l'amour n'ayent leurs affaires ; il n'y a personne qui n'y ait été touché, qui ne le soit ou qui ne le puisse
dans le premier discours qu'il eut l'honneur de prononcer dans cette célèbre assemblée, il en soutient aujourd'hui un contraire en présence des mêmes personnes. Oui, Messieurs, son opi-iion nouvelle est un crime de lèse Académie, où Ton défend toujours la cause des dames, avec d'autant plus de raison que nous en avons une parmi nous, qui par son rare mérite, et par l'excellence de ses ouvrages, fait Tornement de notre Parnasse. C'est l'incomparable et charmante Madame Deshoiilières... La fameuse Académie des Ricovrati de Padoue à l'exemple de la vôtre. Messieurs, luy a donné une place distinguée parmi les Muses italiennes, dont le nombre est aujourd'hui rempli par d'illustres dames françoises qui veulent bien entretenir un commerce d'esprit avec vous » (P. 46-47). Ce fut l'Académie d'Arles qui imfta les Ricovrat', e\ \es dames françoises en question, sont évidemment, M"»"» d'Armençay, de Scudévy et les autres correspondantes de Vertron. V. plus haut, p. G8-71. (i) Voir en particulier le discours de M. de Momblan, p. 46^
estre, ainsi je me persuade que sans attendre que le beau sexe me scache gré du soing que j'ai pris de ses droits et de ses intérests, il peut y en avoir quelques uns parmy vous, qui ont desja conclu que mon sentiment est équitable, et que c'est une prévention bien injuste et bien peu raisonnable d'estimer qu'il n'y a pas de Tesgalité dans les deux sexes. » P. i lo.
La question du mérite des dames fut agitée à l'Académie des Ricovrati, à la petite Académie des Anonymes du Havre et même à l'Académie des Beaux Esprits établie à Turin, par la duchesse régente de Savoie.
Il y a dans la Nouvelle Pandore (t. I, p. 461-464), la traduction en vers français d'un sonnet italien, adressé au protecteur du Beau Sexe, par le secrétaire des Dames illustres de l' Italie ; puis la traduction de vers italiens sur le discours de Vertron, de l'Excellence du Beau Sexe, présenté à M"'' la Dauphine et un madrigal par le secrétaire des Dames illustres de France, avec une réponse de Vertron (i). Nous ne sommes pas sur-
(i) Voici le madrigal de Vertron adressé au Secrétaire des Dames, probablement M"" de^Chance, des douze Anonymes du Havre, avant l'impression de son discours. Pandore, t. I, p. 464:
« Je m'avois jusqu'ici pu trouver de docteur, Qui voulut du Beau Sexe approuver l'Excellence : Votre approbation peut bien suffire en Krance, Ma's votre jugement paroit un peu flatteur. Si de l'impression je faisois la dépense, Tous les hommes diroient que je suis un menteur, Que je vous ai donné sur nous la préférence, Pour avoir le surnona de votre protecteur. »
pris de Tattention que les dames prêtèrent aux discours élogieux de Vertron. Il devait en être ainsi. Plusieurs d'entre elles prirent une part active à la discussion, les unes pour soutenir la supériorité des femmes, les autres pour revendiquer tout au moins l'égalité des sexes. D'autres allèrent plus loin, et nous laissons la parole à Vertron : « Enfin, plusieurs dames des provinces éloignées, par galanterie, m'ont envoie des let- Itres et des pièces de poésie de leur façon, dans un petit
roffre, où il y avoit aussi une médaille d'argent qui [représente d'un côté une Minerve, avec cette inscription : une seule suffit ; et de l'autre on voit deux
ronronnes de laurier et d'olivier entrelassées, avec ces
lots au milieu : au protecteur du beau sexe. » Préface
[de la Pandore (i). Depuis lors, on ne parla plus de Ver-
[tron, sans joindre cette qualification à son nom. 11 reçut
[uantité de félicitations en vers ou en prose, et prit son &"ôle au sérieux. 11 entretint avec plusieurs dames [aimables et spirituelles une correspondance, dont le but
îst toujours l'exaltation de la femme. L'idée de faire
idmettre ses correspondantes dans les Académies ne [pouvait manquer de venir à Vertron. La chose était [plus commode en Italie qu'en France, où elle n'était 'nullement entrée dans les mœurs. L'Académie des
(i) Nous ne pouvons préciser la date à laquelle Vertron reçut [ce titre. Il y est fait déjà allusion dans une lettre de M"« Patin, în 1O84, citée plus bas, mais l'allusion n'est pas absolument [concluante. V, Pandore , t. I, p. 398-400.
Ricovrati fut très hospitalière. Elle recevait, parmi ses membres, des dames jusqu'au nombre de neuf, comme les Muses. Mais il pouvait y avoir neuf muses italiennes et neuf muses françaises. Patin et Vertron se mirent facilement d'accord : la marquise de Rambouillet (i588-i665), M^e de Su^e (1618-1673), M^'^ de La Vigne (\6Z^'\G^^),W^^ Serment (i 642-1 692), M'^'^de Villedieu (i632-i683), M^^ Dacier (1654-1720), enfin, M"® des Houlières avaient été admises. Un peu après, ce fut le tour de M"»^ de 5a/zVj|^, l'une des plus fidèles amies de Vertron, une de celles dont les pièces sont les plus nombreuses dans la Pandore.
Antoinette de Salvan, née en i638, épousa Antoine de Fonvieille, seigneur de Saliez et viguier d'Albi. La famille de Fonvieille, originaire d'Albi, comptait plusieurs illustrations militaires et possédait, depuis 1 572, la viguerie d'Albi et de l'Albigeois, qui était une charge d'épée.
Antoine de Fonvieille, quatrième viguier de son nom, avait été cornette de cavalerie et aide de camp du comte de Bristol à l'armée d'Italie. Il mourut à Paris, en 1672 (i), laissant trois fils en bas âge. M™" de Saliez ne voulut jamais se remarier, et le Mercure de février 1693, qui, à l'occasion du mariage de son fils
(i) Peut-être fut-il le camarade de M. de Vizé, lieutenant des gardes du corps, nommé chevalier de Saint-Louis, le 6 fév. 1694. (Voir Mercure dç février 1694, p. 192-228),
entra dans quelques détails sur ce qui la concerne, lui rendait témoignage qu'elle « n'est pas moins estimée par les soins qu'elle a pris de sa famille que par ses ouvrages en vers et en prose, qui lui ont fait mériter une place dans l'Académie des Ricovrati de Padoue (i). » Elle était en relations avec le directeur du Journal des Scavans, l'abbé de La Roque (2), son compatriote, qui la mit en rapport avecde Vizé et Vertron. Le Mercure lui ouvrit ses colonnes, dès 1678. Il inséra au mois de mars une longue lettre d'elle, et la fit précéder de cette note toute à sa louange : « C'est une dame d'un grand
(i) Voir le Mercure de février 1698, repartie, p. igo-201 : « Je vous ay parlé si souvent de M"* de Salie:^;, viguière d'Alby, et les ouvrages que je vous ai envoyez de sa façon vous ont donné une si juste esiirae pour elle, que je ne sçaurois douter que vous n'entriez avec plaisir dans le sujet de joye qu'elle a eu depuis peu de jf.urs, par le mariage de M. de Saliez, son fils, qui épousa M"* du Puy, le 25 du mois passé. » C'était le fils aîné de M°" de Saliez qui se mariait, après avoir servi durant cinq ans dans la marine. M»"» de Saliez 'Pandore, t. H, p. 1 48- 1 5 3) écrivait à Vertron qu'il était gardede marine, qu'il venait de rentrer «tout entier » d'Alger à Marseille, vers 1690 (i) et qu'il partait pour Constantinople. A celte date. M""* de Saliez avait encore son père, vieux et malade. Son fils épousait une de ses compatriotes ; les Du Puy sont originaires des environs d'Alby et de famille d'épée. M"»" de Saliez composa pour la circonstance la pièce que cite le .^ Mercure, après les détails que nous lui empruntons.
i(2) L'abbé Jecn Paul de La Roque, né à Alb', entia chez les ésuites, les quitta et succéda, en lôyS, à l'abbé Gallois dans la irection du Journal des Sçavans. Il remplit ces fonctions, sinon vec talent, du moins avec zèle et régularité, jusqu'en i 687 Voir -amusât, Histoire des Journaux, t. II ; E. Haiin, Bibliographie
mérite. Tous ceux qui ont leu la princesse d'Tsambourg (ï), que nous avons d'elle, connoissent la force et la délicatesse de.son esprit. Elle s'appelle Madame de Saliez ; et si sa prose est aisée, on n'a pas moins sujet d'admirer le tour naturel qu'elle donne aux vers (2). » Depuis lors, son nom revient souvent dans le Mercure,qui ne négligea aucune occasion de lui être agréable (3). C'était une femme d'un rare mérite et ses sa-
(1) Voici le titre exact de cette nouvelle, dont le sujet est curieux : La comtesse d'Fsembouig, à Paris, chez Claude Barbin, au Palais, sur le perron de la Sainte Chapelle, 1G7S, avec privilège du roy, petit in-12, iii p. (B.bl. d'Aix, C, 4568). L'extrait du privilège est à la fin. Il est accordé à Claude Barbin pour sept ans, le 14 octobre 1677. Ce volume fut achevé d'imprimer pour la première fojs, le 5 novembre 1677. L'allusion du Mercure semble indiquer qu'il eut un certain succès.
(2) Voir dans le Mercure de mars 1678, la lettre de Madame la viguière d'Albi à M. l'a bé de La Roque, p. 176-186. Elle est mêlée de prose et de vers, et elle est relative au mariage de M. le vicomte de Paule avec M"»» de Saint-Hippolyte, sur lesquels le Mercure, p. 187-191, donne quelques détails.
(3) Nous ne pouvons indiquer tous les endroits du Mercure où le nom de M"* de Saliez est cité ; nous en avons signalé quelques uns, en voici encore d'autres :
Le Mercure d'avril 1679 publia « la relation de l'entrée de Monsieur l'archevêque d'Albi dans la ville de ce nom. » C'est une longue lettre (p. 4-37) de M"» de Salie:^ « veuve de M. le viguier d'Alby », à M"" A/ar/o^re, de Toulouse, datée d'Alby, 5 mars 1679. « Je la tiens, dit de Vi:^é, de M. l'abbé de La Roque, à qui le public est si obligé des doctes et curieuses remarques qu'il nous donne dans son Journal des Sçavans. »
Le Mercure de mai 1681, p. 240, donna des vers de M"" de Saliez sur un sermon de l'archevêque d'Alby. C'était alors Hyacinthe Serroni, prélat de grande valeur, né à Rome, en 1617, évêque d'Orange, en i 646, de Mende, en i66;, enfin transférée Albi, en 1676. 11 mourut à Paris, le 7 janvier 1687, et fut remplacé
ions d'Albi étaient une sorte d'hôtel de Rambouillet. On sait conr.bien le Languedoc, patrie des Pellisson, des Conrart, des La Loubère, etc., fournit d'académiciens. Les réunions littéraires y étaient en grand honneur. Madame de Saliez groupait autour d'elle les savants et les beaux esprits d'Albi et prenait une part très active à leurs discussions littéraires ou scientifiques (i). Sa renommée dépassait de beaucoup les limites de sa province, grâce au Mercure surtout, et ses nombreuses productions en vers et en prose faisaient admirer à la fois son esprit et son savoir.
Vertron entretint avec elle une correspondance, dont il y a des fragments dans la Nouvelle Pandort et dans
par Charles Legoux de La Bergère, évêque de Lavaur, 1677, archevêque d'Aix, iô85, transféré à Narbonne, en 1704, et remplacé par Henri de Nesmond, évêque de Montauban, plus tard membre de l'Académie française. Cfr. Gallia Christiana, t. I, col. 41-44. Voir dans le Mercure de janvier 1684, une lettre de M"» de Saliez à Vertron, p. 38-69 ; en avril 1704 (p. 7-26^ une autre à M. d'Héricourt de Soissons (10 mars) sur l'entrée de M. de Nesmond. Dans le numéro de mai 1707, on trouve, p. 94-09, une paraphrase du psaume 45, par M»» de Saliez « qui se porte bien, malgré le bruit répandu de sa mort. »
(1) Il ne faudrait pas exagérer l'importance de son rôle, mais il est positif que Madame de Saliez fit de généreux efforts, pour répandre autour d'elle le goût de la poésie et des choses de l'esprit. Son exemple et ses exhortations ne furent pas perdus. Elle avait gagné la confiance et mérité la vénération de ses concitoyens par ses vertus, sa bonté et l'amabilité de son caractère. SurM»*de Saliez, et sur ses œuvres, voir une bonne notice par M. de Combette-Labourelle, dans la Biographie Michaud ; la Nouvelle Pandore, passim ; le Parnasse François de Titon du Tillet, p. 648- 649, enfin la collection du Mercure Galant*
le Mercure Galant. Ces deux esprits étaient faits pour s'entendre : nous aurions bien des occasions de le constater, si nous n'étions obligés de nous restreindre, pour ne pas nous écarter trop de notre sujet. Madame de Saliez mourutà Alby, le 14 juin lySojdans un âge fort avancé (92 ans), et conserva jusqu'à la fin toute la délicatesse et toute la vivacité de son esprit.
Ses relations avec Vertron débutèrent d'une façon assez piquante : Le Mercure de juillet 1681, publia une lettre de Madame de Saliez contenant son Projet pour une nouvelle secte de philosophes en faveur des dames, p. 24-39. Vertron y répondit, dans le numéro suivant, par une lettrt non signée, mais datée de Paris, 18 août 1681 (p. 189-200). La question fut vivement agitée et le Afercî/re d'octobre 1681 donna encore une lettre de Madame de Saliez à Madame la trésorière de Piellat, d'Avignon, (p. 28-33), qui y répondit et présenta diverses observations sur les statuts de la nouvelle secte (de Paris, i5 octobre 1681, p. 33-47). Vertron approuvait hautement la tentative de Madame de Saliez. Il demanda à faire partie de l'association et Madame de Saliez se hâta de répondre « au spirituel inconnu » qu'il serait accueilli très volontiers. Vertron crut devoir lui envoyer quelques détails sur sa personne et il lui traça le « Portrait du Peintre de soi-mesme(i). >/
(i) Voir la Nouvelle Pandore, t. II, p. 120-126. Vertron répondant à Madame de Saliez sur son projet, lui dit qu'il n'y a rien
^ '145 -^ Plus tard, Madame de Saliez qui dévoila bien vite l'incognito, félicita Vertron, « de travailler à la défense de mon sexe, duquel vous vous êtes déclaré le protecteur contre l'injustice du votre... Vous commençâtes, continue-t-clle, à paroître pour nous, dans la réponse que vous me fîtes par le Mercure d'août, en 1681... Mais il y a encore des incrédules qui doutent de l'égalité des sexes, puisqu'on est obligé d'écrire sur ce sujet... » Ce n'est pas cependant qu'il n'y ait eu jamais, disaitelle, autant d'hommes et de femmes habiles et spirituelles. Une autre fois, elle promettait de défendre toujours Vertron. Celui-ci lui rendait obligeamment une
de si bien imaginé. « Les loix en sont également agréables et solides, la fin en est utile et glorieuse : que je me tiendrois heureux, Madame, puisque vous voulés bien que notre sexe ait part à ces avantages, d'être du nombre de vos sectateurs ! »
Puis il propose à la nouvelle société d'adopter, pour ses membres, le nom d'Immortels et la devise à l'Epreuve des temps, qui serait. approuvée de tous les «esprits bien réglés de l'un et l'autre sexe. » Il ajoute qu'en France « nous avons autant de femmes que d'hommes illustres en toutes choses. » « Je ne crains point de le dire hautement, je souhaite avec passion d'être de votre nouvelle secte; et comme la Brigue ne sauroit avoir d'accès auprès de vous, je m'expose à un refus. Cependant je vous envoie mon portrait au naturel^ vous pouvés juger pour (par) lui si je dois être resu. Au reste. Madame, je vous avoue de bonne foi, que si je n'ai pas expliqué tous mes défauts, j'ai aussi un peu diminué de mes bonnes qualités, et comme la prudence en est une, elle m'engage à vous cacher à présent mon nom, pour m'épagner la honte et la raillerie que me causeroit un refus ouvert. Mercure, ou la Renomée vous apprendront bientôt qui je suis, si sur ce Portrait vous me croies digne de Thoneur où je prétens. » Suit le Portrait (p. 123-126). Il est assez exact.
foule de petits services (i) : il lui adressait des vers, il engageait Magnin à en faire autant ; enfin il communiquait successivement au duc de Saint-Aignan les diverses productions de Madame de Saliez.
Pour suivre la mode du temps, elle avait composé des devises et des portraits, pour le roi et pour la Dauphine : Vertron obtint du duc, qui connaissait le mérite de Madame de Saliez et appréciait ses ouvrages, qu'il les offrirait à la Dauphine. Celle-ci les reçut favorablement et ne trouva qu'un seul défaut à son portrait, c'est qu'on l'avait trop flattée. {Pandore, t. II, p. 162 et 178-183-290-294). En i685, nous avons vu que Madame de Saliez obtint un accessit au concours de Vertron. (Voir plus haut, p. 49). Elle l'en remercia, par une pièce de vers accompagnée d'une longue lettre, dans laquelle elle lui parlait de son Nouveau Panthéon, du projet qu'elle avait d'établir a une Académie royale de beaux esprits (de l'un et de l'autre sexe) dans cette ville Paliadienne » et le priait de faire ses compliments au vainqueur, le P. Mourgues. Plus tard (1687 probablement) elle félicita Vertron sur son ouvrage
(i) Voir dans la Nouvelle Pandore, t. II, p. 1 1 1-126, la lettre de Madame de Saliez à Madame de Montpelliat (1681) (celle que le Mercure nomme Madame de Piellat) avec la réponse de Vertron. Ibid., p. 126-132, une lettre de Madame de Saliez, enfin, p. 148-162, un échange de correspondance entre Madame de Saliez et Vertron. Gfr. Ibid., p. 1 77, une devise et un sonnet de Magnin sur les bouts rimes à la mode: gloire, roy, loy, victoire, à la louange de Madame de Saliez.
ï Homme Immortel. (Cfr. Pandore, i. II, p. 3oo-3o2), Madame de Saliez appelait Vertron son « confrère ». Il méritait doublement ce titre, à partir de 1689, car ce fut cette année que Madame de Saliez fut admise à l'Académie des Rîcovrati. Sa lettre de remerciement publiée par le Mercure Galant^ puis dans la Pandore, est datée d'Alby, où elle faisait sa résidence habituelle, le 28 septembre 1689 (i).
Madame de Saliez avait rédigé les statuts de sa petite société sous forme de quatrains, dont voici le premier :
« Une amitié tendre et sincère Plus douce mille fois que l'amoureuse loi. Doit être le lien, l'aimable caractère, Des Chevaliers de bonne foi. »
Après une période de tâtonnements assez longue, la petite société s'organisa. On l'appela, paraît-il, la société des Chevaliers de bonne foi. Elle est citée, dans
(i) Le Mercure d'avril 1689, p. i55-i56, annonce la réception « de Madame de Saliez à l'Académie des Rîcovrati, dont furent aussi M"" de Scudéry, Madame Dassier, etc. » La lettre de remerciement est dans le Mercure d'octobre i 689, p. 66-77, ^^ dans la Pandore, t. II, p. 143- 147, f Madame de Saliez remercie ses confrères des lettres patentes d'académicienne, puis elle poursuit; « Déjà l'Académie roïale d'Arles a suivi votre exemple à notre égard, et plusieurs de nos meilleurs écrivains ont traité à fonds de l'égalité des sexes, qui ne se conteste plus en France, depuis que notre juste monarque estime et récompense le mérite de l'un et l'autre sexe. N'oubliez pas. Messieurs, cette marque de son équité dans les éloges que vous lui donnez. » Elle termine en louant ses collègues de ne pas établir de différence entre les sexes.
la Pmdore, sous le nom de Secte des Immortels, dénomination proposée par Vertron et acceptée par Madame de Saliez. Faut- il croire que l'organisation de cette société, autant que le succès de ses écrits, ouvrit à Madame de Saliez les portes de l'Académie des Ricovrati ? Ce serait assez naturel. Les Immortels firent frapper une médaille, sur les données fournies par Vertron, et, selon l'usage; adoptèrent une devise, dont le corps était la fleur immortelle avec ces mots : A l'épreuve du temps. C'était (dit Madame de Saliez, Pandore, t. II, p. 3i5) une devise composée par Vertron pour M"« de Scudéry, mais d'après le Registre de l'Académie d'Arles, elle fut composée, en t68o, pour le duc de Saint- Aignan (fol. 192, verso). Les deux attributions sont peut-être vraies. Vertron écrivit à M"^ de Saliez sous le nom de Geôlier de soi-mesme^ une longue lettre badine, dans laquelle il disait qu'il aimait depuis peu de jours ; que « le peintre de soi-même a été malheureusement connu d'une belle w et qu'il ne peut donc être de l'Académie de M""» de Saliez, car « rien n'est si contraire à l'esprit de votre secte que l'amour. « Vertron faisait évidemment allusion au quatrain cité plus haut. Mme de Saliez ne s'arrêta pas à cette difficulté, et fit adresser à Vertron la médaille d'académicien, après avoir fait examiner ses œuvres et prononcer son admission d'une voix unanime, par toutes les dames de son association, a II ne m'a pas été difficile de vous
faire recevoir dans mon importante secte, votre nom a tout fait : pourquoy me l'aviés-vous caché ? J'assemblay au nom de mon aymable marquise plusieurs dames d'élite de cette province, pour convenir de nos réglemens, et faire le choix des hommes qui se présentent pour suivre nos singulières maximes. Vousavés été reçeu, Monsieur, d'une commune voix et sans contestation (i). » M'"^ de Saliez signait : votre très affectionnée sœur en Apollon Ricovrato. Elle joignit à sa lettre un madrigal fort joli, au Protecteur du beau sexe, signé : M™e Je Saliez, de l'Académie des Ricovrati de Padoue et de la secte des Immortels. Vertron ne resta pas en arrière ; il répondit par un madrigal, puis un autre encore à « l'admirable académicienne et la philosophe nouvelle (2). » Ces diverses pièces ne sont pas datées, mais elles ne peuvent être antérieures à 1689. Le succès des Immortels, où se rencontraient des beaux esprits de l'un et l'autre sexe, et qui adouci-
(i) Voir la lettre de Vertron, Pandore, t. II, p. 3o5-3i2, la réponse de Madame de Saliez, Ibid., p. 3i2-3i5. Vertron n'était pas marié encore. Il avait, disait M. de Grille, (v. t. II, p. 247), une espèce d'emportement pour les belles lettres, et il était « grand admirateur des riens, pourvu que ces riens tinssent au Roi ou aux gens en place,» comme Saint-Simon le dit de Dangeau.
(2) Voir Pandore, t. II, p. 3i6-3iy, madrigal de Vertron et bouquet en vers à Vertron par Madame de Saliez, remerciement de Vertron ; p. 33 1-333, traduction en vers du psaume Exaudiat par Madame de Saliez et autres pièces d'elles ; p. 35o, lettre de Vertron à Madame de Saliez en lui envoyant le sonnet : Portrait du Roi, qui suit, p. 352-353.
rent un peu les mœurs encore rudes des seigneurs albigeois, enfin l'admission de M™" de Saliez à l'Académie de Padoue, à laquelle Vertron ne fut pas étranger, le confirmèrent dans son projet de solliciter le même avantage pour d'autres dames. Il se mit en campagne avec l'ardeur extrême qui le caractérisait.
Cette Académie était assez appréciée en France, et si Ménage^ l'abbé Régnier Desmarets se faisaient honneur de leur affiliation à l'Académie de la Crusca de Florence, d'autres savants français acceptèrent très volontiers de faire partie des Ricovrati (i). Peut-être la présence dans cette société de l'élément féminin fut-il une des causes de son succès : il est pourtant bien plutôt à croire que les relations personnelles de Charles Patin, y contribuèrent particulièrement. Dès avant i683, le ïâmeux Jacques Spon, médecin de Lyon et érudit de premier ordre, en faisait partie. Vertron avait été affilié à l'Académie de Nîmes, à une date que nous ne pouvons préciser. Il répondit à cette marque d'estime, en faisant expédier à François Graveroi , son ami et l'un des membres les plus remarquables de l'Académie nimoise, des lettres d'académicien des Ricovrati (2), en i68g. Il signala à Patin sept autres per-
(1) Antoine de la Fosse, secrétaire du duc Louis d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, et mort en 1708, était de l'Académie des Apatistes de Florence. Cfr. Titon, Parnasse, p. 5 12.
(2) « Les étrangers n'étoient pas moins empresses que ceux de ce pays, à couronner le mérite de Graveroi. \.ej de décembre
sonnes dignes de la même distinction et celui-ci se hâta d'acquiescer au désir de son correspondant. Les sept diplômes, ou plutôt six des sept diplômes, furent confiés à l'abbé de Colbert-Croissy^ frère de Torcy (i),
de l'cin 1689, il fut aggrégéà l'Académie de Ricovrati de Padoue. Les lettres qui lui furent expédiées, au nom d'Annibal Testa, prince de cette Académie, prouvent le cas qu'on faisoit de lui en Italie. » Ménard, Histoire de Nîmes, t. VI, p. 3 3 7.
(i) Patin écrivait à M. de Boussy : « L'arrest que les Espagnols ont fait sur les terres de Mantoue, de la personne de M. l'abbé de Croissy-Colbert a été cause que vous n'avez reçeu ny mes lettres pour vous et M. de Vertron, ny les sept Diplomata Academica pour les sept personnes qu'il m'avoit recommandées et que j'avais eu soin de faire recevoir dans notre Académie des Ricovrati, vous entre autres. J'auray soin de les faire refaire dez que jesçauray que ceux-là soyent perdus ; cependant il en estoit resté un sur ma table par pure mégarde et je vous l'envoyé cyjoint, dont vous ferez, s'il vous plaist, ce qu'ordonnera M. de Vertron, à qui j'écris aussi une lettre qui l'informera de ces particularités. » Nouvelle Pandore, t. I, p. 423-424. La lettre adressée à Vertron ne nous est pas parvenue. Q.u'est-ceque M. de Boussy} Kst-ce Bussy-Rabutin, de TAcadémie française (j 618-1693) qui complimenta Vertron sur son Parallèle du Roi, (Pandore, t. II, p. 288-289) ? Est-ce M. Mignotde Bussy, directeur de l'Académie de Villefranche, Mercure de juillet 1694, p. 179? Nous ne savons. C/2ar/e5 Joachim Colbert, second fils du marquis de Croissy (frère du grand Colbert;, secrétaire d'Etat, intendant de la justice (1629-1696), naquit à Paris, le i i juin 1667. Son frère, le marquis de Torcy, fut secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Charles Joachim embrassa l'état ecclésiastique et fut connu sous le nom d'abbé de Croissy. Au mois d'août i68g, il accompagna à Rome le cardinal de Furstenberg qui se rendait au conclave, après la mort d'Innocent XI, 12 août 1 68g. V. Mercure d'août 1689, p. 317-334. Il revenait en France, au mois de février 1690, lorsqu'il fut arrêté par les Espagnols, sur les terres du duc de Mantoue et retenu prisonnier, jusqu'au mois de juillet, dans le château de Milan. II fut délivré, sur les instances de M, de Croissy,
qui rentrait en France, Mais cet abbé fut arrêté par les Espagnols et enfermé durant six mois au château de Milan (1690). Les diplômes furent probablement perdus, et Patin fut obligé d'en faire rédiger de nouveaux, Vertron qui a consigné avec soin, dans la Pandore, les noms des femmes illustres admises à l'Académie de Padoue, n'y a pas indiqué les noms des hommes qu'il y fit agréger. Nous savons seulement que parmi eux il y avait l'abbé Saurin de l'Académie de Nîmes, M. de Grille^ secrétaire de l'Académie d'Arles, M. de Boussy,M. Mattel, secrétaire de l'Académie des Belles- Lettres de Toulouse (1), et plus tard, M. Charles César Bourdelot de Dairval, avocat au Parlement de Paris et numismate distingué.
A quelle date furent remises les nouvelles lettres patentes ? Nous sommes portés à croire que ce fut fort peu de temps avant la mort de Patin, en 1 692 ou 1 693 .
son père, et, au commencementde septembre, il était à Versailles. V. le Journal de Dangeau, 22 août 1689, 28 février, 23 juillet, 4 septembre i6go. Jacques Nicolas Colbert ( 1654-1707) fils du grand Colbert, et archevêque de Rouen, le prit comme vicaire général. Il fut un des agents du clergé, puis, en 1697, le roi le nomma évêque de Montpellier. Il fut sacré à Paris dans l'Eglise des Feuillants, par l'archevOque de Rouen assisté des évéques d'Auxerre (M. de Nicolas Colbert, 1704) et d'Alais. V. le Mercure de mars 1697, p. 233. Janséniste ardent, il joua un grand rôle dans les querelles religieuses du XVIII* siècle. II mourut en 1738. (i) II est auteur d'un discours à la gloire des Académies d'Italie, d'après la Pandore, t. I, p. 432. Voir sur Mattel, Mercure Galant, juillet i 694, p. iGo-i6i, et sur Bourdelot, les Mémoires de Trévoux, octobre i/oS, p. 1744-1753.
Il y eut, du reste, plusieurs promotions successives. Ainsi M. de Grille mourut en mars i6g3, et Giffon le remplaça avant juillet 1694 (r), d'autre part, Fléchier, évêque de Nîmes et protecteur de l'Académie de cette ville, reçut, en décembre 1693, des lettres d'agrégation aux Ricovrati, datées de mars 1693 (2) ; et le marquis de Dangeau reçut^ vers la même époque, les lettres qui lui conféraient le même honneur. Les relations de Vertron et de Fléchier étaient antérieures à 1680, puisqu'à cette époque Vertron envoyait à ses confrères d'Arles une lettre que l'abbé Fléchier lui écrivait de Valenciennes (3), Fléchier avait été long-
(1) « En vous parlant d'Académies, je vous diray que celle des Ricovrati de Padoue a reçu M. Giffon, qui est secrétaire de l'Académie royale d'Arles, à la place de feu M. le marquis de Robias d'Estoublon. » Mercure Galant, juillet 1694, p. 178.
(2) LeA/ercî^re de février I 694, p. i 28-1 38, raconte que l'Académ-e des Ricovrati avait reçu « l'illustre iV/. F/ec/z/er, évêque de Nismes, l'un des ornemens dt l'Académie françoise, et le digne protecteurde celle deNismes.Af. Guyonnet de Vertron, qui écrit l'histoire du Roy en prose latine et qui est académicien de l'Académie royale d'Arles et de celle des Ricovrati de Padoue, a accompagné les lettres patentes d'un compliment à M. de Nismes, qui lui a fait réponse en lui envoyant ce qu'il a écrit à messieurs ses confrères. Voicy de fidelles copies de ces honnestetés réciproques que je vous envoyé..., p. i3o » Suivent les deux lettres, celle de Vertron et celle de Fléchier qui s'excuse de répondre si tard, mais qui venait seulement de recevoir les lettres patentes, puis un distique de Vertron pour un portrait de Fléchier :
« Hic vir hic est, pietale sua qui pectora flectit. Atque animos mira Spiritus arte movet. » (P. i36). Le remerciement de Fléchier aux Ricovrati termine l'article.
(3) Reg. de TAcad., fol. 193, verso, et plus haut, t. Il, p. 240.
temps lecteur du Dauphin et fut nommé, en 1680, aumônier de la Dauphine. Vertron accompagna l'envoi des lettres patentes à l'évéque de Nîmes d'un compliment, et chargea Graverai de lui remettre le tout. Fléchier l'en remercia, par une lettre datée de Narbonne, 12 décembre lôgS.
La remise des lettres patentes destinées au marquis de Dangeau fournit à Vertron l'occasion d'une nouvelle flatterie. Nous citons le récit du Mercure Galant.
« M. Patin, qui a voit esté longtemps principe de l'Académie des Ricovrati de Padoue écrivit, avant de mourir (i), à M. de Vertron qui est de cette sçavante compagnie, une lettre en grec, éloquente, tendre et chrestienne, et cette épistre académique, qui mériteroit d'estre traduite en toutes sortes de langues, estoit accompagnée des lettres patentes d'académicien qu'il le prioit, de la part de Messieurs les Ricovrati, de donner à M. le marquis de Dangeau, qui, comme vous sçavez, est l'un des quarante de l'Académie françoise. Vous voyez, Madame, que celle de Padoue a fait en fort peu de temps une perte et des acquisitions très considérables, dans les personnes de deux des plus beaux
(i) Patin était rentré complètement dans les bonnes grâces de la cour, et même de Colbert, à qui il écrivit le 3o juin i683, de Padoue, pour lui demander son appui pour obtenir une des « trois premières lectures de médecine auxquelles tout homme d'honneur doit absolument aspirer. » Lettres et instructions..., de Colbert, publiées par M. Clément, t. V, p. 565-566.
génies du siècle, et tous deux dignes protecteurs de deux Académies royales. L'un est ce marquis, protecteur de l'Académie d'Arles, et l'autre M. Fléchier, protecteur de celle de Nismes. . Aussitost que M. de Vertron eut reçeu le dernier paquet.de feu M. Patin, il mit la main à la plume, et fit un compliment en italien, pour M. le marquis de Dangeau, alla à son hostel, et à son retour le mit en François, à la prière d'un de ses confrères. Je vous envoie la traduction du ce compliment que son ami m'a donnée :
Monsieur,
« Ce n'est point comme député de l'Académie royale d'Arles, que je viens vous saluer au)ourd'huy. Je viens m'acquiter d'une commission fort agréable. Messieurs les Ricovrati m'ont honoré de leur choix, pour vous présenter ces preuves éclatantes de la distinction particulière qu'ils font de vostre illustre personne. La célèbre Académie de Padoue en vous donnant une place parmi les grands hommes et les sublimes génies qui la composent, n'a point eu égard à la noblesse de vostre sang, à l'esclat de vos dignitez, à la grandeur de vos emplois, ny au rang élevé que vous tenez dans la cour la plus polie et la plus auguste du monde. Elle n'a considéré, monsieur, que vostre esprit seul, qui peut remplir si dignement toutes les vues que l'on doit avoir pour former un académicien par-
fait. Elle a voulu joindre son estime à celle mesme des testes couronnées, qui, dans plusieurs occasions, ont rendu justice à vos qualitez excellentes. Enfin, Monsieur, ce Parnasse Italien pouvoit se vanter, avant vostre réception, d'avoir de grands ornemens, possédant des Muses françoises. les Scudéry, les des Houlières, les Dacier, et les Salie:{, mais il lui manquoit un Apollon (i). »
La comparaison de Dangeau à Apollon était une flatterie dont on s'était déjà servi, à l'égard de Saint- Aignan, de Louis XIV et de bien d'autres; mais placer Fléchier et Dangeau sur le même rang, n'est ni à l'honneur^de l'évéque de Nimes, ni à celui de la critique du Mercure, d'ailleurs si souvent en défaut.
A la mort de Charles Patin, Vertron ne pouvait moins faire que de composer son éloge : on l'en pria et il l'écrivit en latin II l'adressa à l'Académie des Ricovrati et sans doute aussi à M'"^^ Patin. 11 resta, en effet, en rapports littéraires avec elle et ils échangèrent plusieurs fois leurs productions poétiques (2). Dans une de ses lettres. M»"® Patin rappelait combien Patin aimait et estimait Vertron qu'il regardait comme un
(i) Mercure Galant, février 1694, p. i8o-i(S6. Magnin, qui était probablement l'ami en question, rédigea des devises « pour toutes les muses françoises» et le Mercure du même mois les inséra. Ibid., 187-190, en prenant soin de nous avertir qu'on ne recevait que neuf Muses à la fois, parmi les Ricovrati.
(2) Cfr. Nouvelle Pandore, \. I, p. 404>4oq.
^ 157 -véritable ami. Elle ajoutait que jamais elle ne serait assez reconnaissante à Vertron de ses attentions.
Lorsque ce dernier voulut faire admettre un certain nombre de dames à l'Académie des Ricovrati, elle négocia l'affaire avec un plein succès. Il y avait, nous l'avons vu, plus d'un précédent, et la mort de M^^ des Houlières (i) en laissant une place vacante, donna prétexte à Vertron de proposer plusieurs dames, pour la remplacer. Il composa des vers sur la mort de M'"^ des Houlières et les communiqua à M^^^ des Houlières, sa fille. Il lui annonçait qu'il avait envoyé l'éloge de feue son illustre mère « en Italien à Messieurs de la fameuse Académie des Ricovrati ; et en françois à Messieurs de l'Académie roïale d'Arles : elle faisoit, sans flatterie, l'un des ornemens de ces deux célèbres compagnies. Par cet éloge funèbre (terme qui me coûte cher à écrire, conclut-il) je me suis acquitté
(i) M'"* des Houlières mourut le 17 février 1694, après une maladie dont les premières atteintes remontaient à 1 1 ans. « Tout estoit charmant en elle. Les grâces de l'esprit estoient jointes à celles du corps, et elle a été belle jusques à sa fin quoi qu'âgée de 55 ans » dit le Mercure de février 1694, qui loue sa résignation et sa constance héroïque. Elle fut inhumée le 19, à Saint-Roch.
« Les mémoires publics qui annoncèrent sa mort, est-il dit dans l'Eloge Historique de 1747, et la pluspart de ceux qui, depuis, ont parlé d'elle, marquent qu'elle est morte à l'âge de 56 ans, mais ils se sont trompés ; elle étoit âgée d'un peu plus de 00 ans, à ce qu'on a su de personnes, qui prenoient intérêt à sa mémoire. » M"« des Houlières réunit toutes les pièces de vers « dont le Parnasse retentit à la mort de M™* des Houlières et les lauriers dont on couronna ses cendres, » selon un usage encore respecté.
— d58 — du devoir de confrère et d'ami (i). >) Il offrit imnTédiatement à la fille de remplacer sa mère, à l'Académie de Padoue, mais M^'^ des Houlières refusa d'abord : Vertron insista, en lui demandant divers détails sur sa mère. M"« des Houlières lui envoya quelques renseignements et s'excusa de ne pouvoir lui en donner de plus étendus, ni lui communiquer sa correspondance, non plus que les « lettres de remerciemens qu'elle a faits à Messieurs ses confrères de l'Acadérnie roïale d'Arles et des Ricovrati », car elle ne gardait pas copie de ce qu'elle écrivait. M'^^ ^jes Houlières était alors malade, et, depuis un an, n'avait quitté sa chambre, que pour aller à la messe. Elle se déclarait indigne de devenir le confrère de Vertron et ne sachant trop pourquoi il lui demandait ces détails, elle le priait de venir la voir, au premier jour. Il n'y manqua pas, et un peu plus tard, il lui écrivait : « Je vous ay proposée avec quelques autres dames illustres à Messieurs de l'Académie des Ricovrati, pour faire toutes ensemble le nombre des neuf muses françoises associées aux italiennes. J'attens avec impatience, par une favorable occasion, leurs lettres patentes et les vostres. Je vous promets, Mademoiselle, d'en être moi-mesme le por-
(i) Pandore, t. I, p. 412-143. M-»* de Villedieu était des Ricovrati avant 1680, M"« de La Vigne avant 1684. La guerre de la Ligue d'Augsbourg et les hostilités en Dauphiné, en Provence et en Piémont retardèrent les projets de Vertron. Il ne put les réaliser entièrement qu'après la paix de Ryswick, en 1697.
teur, aussitôt que je les aurai reçues. . (i). « 11 lui donnait les noms de ses compagnes ou pour s'exprimer plus académiquement de ses sœurs. Il essayait de la consoler, en lui faisant part des regrets que causait la mort de M™'' des Houlières.
« Notre ami M. Lucas, qui sçait combien je suis sensible aux louanges qu'on vous donne, m'a fait l'honneur de me venir voir ces jours passés et m'a apporté d'agréables vers de M. de La Fevrerie, dont j'ai envoyé des copies à Messieurs mes confrères de l'Académie d'Arles et de celle des Ricovrati ; je les ai traduits en italien pour ceux qui n'entendent pas le françois ; ce galant poète nous y console autant qu'il le peut, de la perte de Madame votre illustre mère par vous, Mademoiselle :
« Telle perte n'est pas toujours irréparable.
Puisque du même sang et des mêmes esprits
La nature a formé cette fille admirable,
Qui de l'Académie a remporté le prix,
Et qu'à sa mère seule on trouve comparable.
Mais rien n'approche les honneurs,
Dont le Parnasse en deuil célèbre sa mémoire,
Il place son image au temple de la gloire.
Et sa fille au rang des Neufs Sœurs. » Pandore, t. \, p. 42 1 .
M^^ des Houlières avait encore peu écrit, mais ses premiers vers avaient été couronnés par l'Académie
(0 .Voir toute cette lettre non datée. Pandore, t. I, p. 419-422. Elle est terminée par cette formule ; « Vôtre très humble et très obéissant serviteur et très affectionné frère en Apollon. »
française, en 1687, et son jeune talent promettait de se développer. Corneille lui-même avait guidé ses premiers pas, et l'avenir justifia en partie ces espérances (î). Nous ne pouvons préciser la date à laquelle Vertron obtint des diplômes d'académiciennes en faveur « des muses Irancoises ou des dames illustres de France, agrégées à T Académies des Ricovrati. » Voici les noms de celles qui vivaient encore, en 1698, d'après la Nouvelle Pandore qui les cite, selon Tordre de
(i) Antoinette Thérèse des Hoiilières naquit à Paris, en 1662. Elle puisa dans la société de sa mère le goût de la poésie, et le Mercure de i683 raconte que M. de Pointis lui dédia sa Relation du Siège d'Alger, et ajoute qu'elle écrivait en prose aussi bien que M"" des Houlières en vers. Elle fut, selon l'expression de C/i(3w6ors (1747), le diminutif de sa mère. Elle inspira à Fléchier, qui la connut en 1678, une inclination littéraire qui dura trente ans et survécut à toutes les vissitudes. (V. l'abbé Delacroix, Vie .de Fléchier, in-12, i883, chap. vi). La figure de M"" des Houlières est encore plus effacée aujourd'hui que celle de sa mère, mais les contemporains en faisaient grand cas. Après la mort de sa mère, Louis XIV lui accorda une pension de Goo, puis de 900 livres. Elle édita (iGgS) les œuvres de sa mère avec un soin filial, et (( elle chargea quelques années après M. d'Audiflfret, envoie du roi à Mantoue, de présenter ce recueil à l'Académie des Ricovrati. Ces savans ne jugèrent pas qu'aucune put mieux remplacer sa mère et elle tut reçue le 9 février 1699. » Eloge Historique, 1747. Elle mourut à Paris, le 8 août 17 18, et fut enterrée à Saint-Roch, près de sa mère. Sur les éditions de ses œuvres, voir plus haut. En 1687, elle eut pour concurrents Fontenelle et Du Périer. Voir les Mémoires de l'abbé Trublet sur la vie et les œuvres de Fontenelle. Ménage composa sur ce concours des vers latins qu'on trouve, avec une imitation en vers français, dans le Menagiana de 1715, t I, p. 33. Voir Pandore, t. I, p. 376-80; une lettre de Vertron à M"- de Cornaillonf sa cousine, il lui annonce le succès de M"« des Houlières,
leur réception et avec le surnom qu'on leur avait accordé : Sapho, M^» de Scudéry, l'universelle ; Terpsichore, M"»® Lefèvre Dacier, la savante ; Euterpe, M'»^ de Salie:{, la spirituelle; Melpomène, M™'' de Bretonvilliers, l'admirable ; Uranie, M°^« Le Camus de Melson, l'agréable ; Thalie, M"« de La Force ^ l'engageante ; Glio, M™* de Barneville d'Aulnoy, l'éloquente ; Polymnie, M^« des Houlières, la sage victorieuse ; Calliope, M^« Bernard, de Rouen, l'invincible ; Erato, M^« Chéron, l'excellente (i).
Ni dans le Parnasse François de Titon du l illet, ni dans la Nouvelle Pandore de Vertron nous ne trouvons de uates exactes, relativement à l'admission de ces muses françaises. 11 semble, d'après la Pandore, citée ci-dessus, qu'elles étaient admises au moment où parut ce recueil (1698) et pourtant le Mercure d'août 1700, signale l'envoi par Vertron des lettres patentes d'académiciennes des Ricovrati, à Mesdames d'Aulnoy. Le Camus, de Murât, de Bretonvilliers, à Mesdemoiselles de La Force, Chéron, des Houlières, Ber nard. Le Mercure ajoute que Vertron y joignit un compliment pour chacune, qu'elles répondirent de
(i) 11 faut noter que M"« Scudéry, en raison de sa réputation éclatante, était placée en dehors du nombre des neuf Muses, comme leur étant incontestablement supérieure. Vertron nous en avertit dans une lettre à sa sœur. Pandore, t. I, p. 441-455. Sur ces dames savantes, voir le Parnasse de Titon : on y trouvera de nombreux détails que nous ne pouvons rapporter ici.
suite (( à ce galant académicien, si zélé pour leur gloire », et qu'elles forment, avec M°^« de Saliez, le nombre des neuf Muses (i). Un peu plus tard, Vertron publiait dans le Mercure y avec une lettre en expliquant le sujet, une ode « à la gloire des femmes illustres du siècle de Louis-le-Grand,quiont remporté des prix de prose ou de vers, adressée à Messieurs de
(i) Mercure, août 1700, p. yS-yô. Ce numéro parle beaucoup de Vertron. Il y a d'abord, p. 55-64, ^^^ lettre de lui à M"» de Scudéry, le jour de sa fête, Sainte-Madeleine,22 juillet. Cette lettre mêlée de prose et de vers fait allusion à ce qu'il a dit d'elle dans la Pawi^ore; elle renferme quatre vers pour le portrait de M"« de Scudéry, par Bonnart. Suit la réponse de M"« de Scudéry, vers et prose, p. 65-67 j P'J^s un impromptu de Vertron à M"* Scudéry, p. 68 ; enfin une nouvelle lettre du même à la même, avec des vers, K en l'octave de Sainte-Madeleine », p. 69-73. Le Mercure qui avait dit, p. 55, que Vertron est de l'Académie d'Arles et de celle des Ricovrati de Padoue, termine son article par ce qui suit : « M. de Vertron envoya dans le même temps à ses illustres sœurs en Apollon Ricovrato leurs lettres patentes d'académiciennes. Ce sont Madame la comtesse d' A ulnoy ; Madame Le Camus, veuve du conseiller d'F^tat ; Madame la comtesse de Murât ; Madame la présidente de Bretonvilliers, la douairière ; Mademoiselle de La Force ; Mademoiselle Chéron, qui est aussi de l'Académie de peinture ; Mademoiselle des Houlières ; Mademoiselle Bernard, de Rouen. Leurs lettres patentes estoient accompagnées d'un compliment pour chacune, et toutes ces dames illustres en ont envoyé à ce galant académien, si zélé pour leur gloire, avec leurs remerciemens pour Messieurs les Ricovrati, à qui il doit les envoyer incessamment tous ensemble, pour estre lus publiquement dans cette célèbre Académie, avec toutes les cérémonies italiennes. Elles forment avec Madame de Salie\ le nombre des neuf Muses. Je vous envoyé de nouvelles productions de cette dernière qu'elle a adressées à M. de Vertron. Ce sont des traductions d'Anacréon, l'un des plus difficiles poètes grecs. » P. 74-75. Suivent deux odes, p. 76-77.
r Académie des Ricovrati de Padoue (i). » Ces deux pièces sont fort curieuses. D'après le Mercure de septembre 1699, ce serait le 10 février 1699, que les Ricovrati auraient admis Mesdames de Bretonvilliers, Le Camus de Melson, de Barneville d' Aulnoy, avec Mesdemoiselles de La Force, des Houlières, Chéron, Bernard, Lhéritier. « Il doit ces jours-cy, en qualité de député, leur porter les lettres patentes d'académiciennes. » Le Mercure ajoute que cette liste lui a été communiquée par Vertron lui-même (p. 138-146). D'après
(i) Vertron communiqua cette ode à M"»* Durand, qui habitait dans rile, comme lui, et qui avait été couronnée par l'Académie française. La lettre que publia le Mercure était adressée à cette dame, qui fit à Vertron « une réponse galante et pleine d'esprit, pour le remercier d'avoir contribué à sa gloire. » Dans cette lettre, « à l'aimable et spirituelle Sylvie », Vertron donne les noms et les qualités des neuf Muses françaises. « Pour entendre mon ode, poursuit-il, il faut vous faire observer que Messieurs de l'Académie des Ricovrati de Padoue, ont reçu dans leur docte compagnie neuf dames illustres en France, sous les noms des neuf Muses, dont j'ay mis quelques ouvrages, et fait quelques éloges dans la Nouvelle Pandore, et dont le mérite vous est connu. » Suit une intéressante énumération des femmes couronnées dans les diverses Académies du Royaume. « Enfin, conclutil, sous le nom de Corinnes on doit entendre les autres femmes ou filles illustres du siècle de Louis-le-Grand, dont j'ay parlé dans mon recueil où j'ay la moindre part assurément. » Mercure Ga/ii«^, décembre i70i,p. i52-i65. Voir une pièce analogue d'un autre auteur, dans un Mercure précédent. Lq Mercure de décembre 1701, ajoute: « M. de Vertron, qui est aussi l'un des trente de l'Académie royale d'Arles, a fait recevoir dans celle de Padoue, presque toutes les dames dont voici les noms, ce qui marque qu'il est leur panégiriste perpétuel et le protecteur du Beau Sexe. D Suit la liste déjà citée ci-dessus. Ibid., p. 165-167.
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l'Eloge Historique, en têtt des œuvres de M"»*^ des Houlières (1747), M^^*' des Houlières aurait été admise le 9 février 1699.
On comprendra que nous hésitions à nous prononcer, tant sur le nombre précis des Muses Françaises (i), que sur ia date de leur admission et de la remise de leurs lettres patentes. La chose, du reste, est de peu d'importance. Vertron était arrivé à ses fins et la publication de la Nouvelle P'andore fut comme la constatation publique de son protectorat sur le Beau Sexe, en même temps qu'un solennel hommage aux Muses Françoises et une nouvelle flatterie pour Louis XIV.
Nous avons trop souvent cité ce recueil et nous lui avons déjà emprunté trop de renseignements, pour ne pas lui consacrer quelques pages, en terminant ce chapitre.
Durant de longues années, pendant que la France luttait contre la ligue d'Augsbourg, les rimeurs de province, les beaux esprits de Versailles et les dames de Paris ou de province qui se piquaient de littérature, discutèrent plus ou moins spirituellement sur la préé-
(i) Au tome I d&lo. Pandore, p. 431-437, Vertron mentionne comme des Merveilles de la République des Lettres sept dames françaises de l'Académie des Ricovrati, mortes : M"* Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet (i588-i6b5), Henriette de Coligny, comtesse de la Suze (1618-1673), M™«de Villedieu (:632- IÔ83), M"- de La Vigne (1634-1684), M°" des Houlières, M"' Serment (1642-1692). Voir Titon, le Parnasse François, passim.
minence des sexes, sans avoir l'air de se préoccuper beaucoup des péripéties de ce grand drame. Vertron recueillit gravement toutes Jes pièces de ce procès, et comme il n'oubliait jamais d'encenser Louis XIV, son idole, il fit un choix parmi ces productions de valeur très inégale (i), et donna d'abord un volume composé en majeure partie « de pièces curieuses et presque toutes à la gloire du Roi ; soit en prose, soit en vers » et écrites par des femmes. Il affirmait que « quiconque sera sans prévention, jugera que les dames louent ce grand prince plus finement que les hommes. « Ce fut le premier volume de la Nouvelle Pandore, ou les femmes illustres du siècle de Louis-le-Grand. Recueil de pièces Académiques en prose et en vers, sur la préférence des sexes, dédié aux dames. . .
Le second volume suivit de près et renferma les autres pièces que Vertron avait cru devoir réserver. Il
(i) Voir la Préface de la Pandore. Nous ne pouvons citer les noms de toutes les personnes dont il y a des pièces dans ce Recueil. Parmi les femmes, on remarque : M"«» de Scudéry, des Houlières, Fressel de Vermolet, de Cornaillon, de Chevry, Roland, de Chance, d'Aleyrac de la Charse, de Razilly, de La Vigne, Chéron, de Villiers, de Louvencourt, Heuvrard, de Vandœuvre, Bernard, Itier, Lhéritier ; M™"» d'Encausse de Toulouse, .d'Armençay, de Sandaucourt, d'Autreval, de Roque Montrousse de Garpentras, de Pringy, de Villedo, de La Force, de Plabuisson, Dourlens, Le Camus, etc.. Parmi les hommes, citons les PP. Prost, Mourgues, Commire S. J. ; MM. Bussy-Rabutin, de Chevry, de Bétoulaud, de La Loubère, l'abbé Bosquillon, de l'Académie de Soissons, iMagnin, Sabatier, de La Granche, Boyer, etç,
y joignit les jugements qu'il avait portés sur les œuvres des dames savantes, et il d^onna sur elles quelques détails fort curieux à relever. Malheureusement ce Recueil est fort indigeste : v< Je n'ai pas exactement suivi, dit l'auteur dans sa Préface, l'ordre des lieux et des temps, pour suivre celui dçs matières même dont je me suis quelquefois éloigné. Ces fautes non seulement sont pardonnables, mais elles sont, dans des rencontres, louables et judicieuses ». Il prend bien soin d'avertir que les dames sont citées sans ordre, car on n'en observe point au Parnasse, et il n'a pas voulu prononcer entre elles « pour ne point causer de jalousie ni de trouble dans un état paisible et dans un temps le plus calme qui fut jamais (i) » Il se rendait cependant compte des imperfections de son œuvre, puisqu'il provoquait les remarques et offrait u des exemplaires bien conditionnés de cet ouvrage qui est moins le mien que celuy d'autrui » aux personnes qui l'avertiraient de ses fautes.
La Nouvelle Pandore fut achevée d'imprimer le 8 juillet 1698, et pourtant le Afercwre, dont on connait les complaisances pour Vertron, n'en rendit compte qu'en septembre 1699. D'autre part. M™* de Saliez,
(1) Voir le Mercure d'octobre et de novembre 1 697, sur la paix de Ryswick, qui fut publiée à La Haye, le 2 i octobre 1697. Le 16 novembre i 697, il y eut TeDeum ei réjouissance à Paris, pour la conclusion de la paix générale. Novembre 1697, p. 210-22?.
qui semblait devoir en recevoir des premières communication, écrivait à Vertron une lettre publiée dans le Mercure de novembre 1699, par laquelle elle le priait de la lui faire parvenir. Elle savait déjà cependant comment était composé le Recueil, puisqu'elle se déclarait confuse et surprise que Vertron eut placé ses œuvres, auprès de celles des dames illustres du siècle de Louis-le-Grand (i).
Le Mercure fut très élogieux, par contre le Journal des Scavans fut très sobre. Il consacra seulement une page au Recueil de Vertron (2). La Nouvelle Pandore est cependant fort intéressante, bien qu'il y ait peu de pièces de grande valeur. Nous adoptons volontiers le jugement de Titon du Tillet, sur Vertron. a On peut dire que son livre, dont on vient de parler, est très utile pour connoître le grand nombre de dames qui se
(i) « Monsieur, mon cher frère en Apollon Ricovrato. J'ay une véritable impatience de lire la Nouvelle Pandore et de voir unies tant de matières différentes, dont je ne puis m'imaginer la liaison entre elles ni avec le titre. Pandore est un nom fatal. Je ne sçay comment vous vous garantirez des reproches qu'il nous cause depuis bien des siècles ; mais enfin il faut se confier au protecteur du Beau Sexe... » Voir la suite, Mercure de novembre 1699, p. 66-78. Elle avait lu sans doute l'article du Mercure sur la Nouvelle Pandore, qui est dans le numéro de sept. 1699, p. i 26-1 38.
Le tome tll" que le Mercure annonce et q ui devait être composé de pièces galantes, ne parut jamais.
(2) Voir le Journal des Sçavans du lundi 26 mai 1699, p. 232- 2 33 : Conservations de l'Excellence du Beau Sexe, dédiées aux dames, in- 12, deux tomes, à Paris, chez la veuve Claude Mazuei, sur le pont Saint-Michel, 169c).» Tçl çst le litre donné au Recueil.
sont distinguées, sous le règne de Louis-le-Grand, par leur esprit et par leurs ouvrages, et qu'on y trouve des morceaux de prose et de poésie de la composition de ces dames, dont la lecture fait beaucoup de plaisir. >> On ne connaîtrait pas Vertron, si on n'avait pas étudié la Pandore ; on ne saurait pas non plus quel était le mouvement intellectuel, dans les classes élevées de la société, surtout en province. La Pandore nous fait pénétrer dans les réunions mondaines où l'on s'occupait de littérature et de poésie, avec plus de bonne volonté que de succès. D'aucuns ajouteront peut-être* que les femmes « sçavantes et aimables « dont Vertron fut le correspondant, rappellent légèrement les femmes savantes de Molière. Nous n'y contredirons pas trop. Mais nous voulons surtout retenir de cet examen que Vertron était doué d'une activité prodigieuse, qui n'avait d'égale que sa frivolité et son désir de briller.
Il avait une affection extrême pour les exercices académiques. Il s'intéressa à la réorganisation des jeux floraux et il échangea, à cette occasion, quelques lettres avec Simon de La Loubère [\) l'un de ceux qui
(0 Simon de La Loubère^ ne à Toulouse, en mars 1642, était un littérateur et un mathématicien. II composa, d. -m s sa jeunesse, des chansons à mettre en musique et passait pour le plus grand chansonnier de France, lorsque la mode des opéras vint détruire la vogue de ce genre, d'abord très cultivé. En i 6S6, il fut envoyé à Siam pour négocier un traite de commerce, et, à son retour, il publia, sous ce titre : Du Royaume de Siam, Paris, 2 vol. in-12, l6qi, une relation très complète de ses observations, bien plus
travaillèrent le plus à relever cette institution séculaire, alors en pleine décadence. Vertron exposa ses vues et proposa d'y admettre les femmes, mais il n'obtint pas satisfaction sur ce point et il s'en plaignit « comme protecteur du beau sexe. » Les démarches de M. de La Loubère furent couronnées de succès, et, en 1694, Louis XIV expédia des lettres patentes érigeant les Jeux Floraux en Académie royale (i).
sérieuses et plus approfondies que celles de Choisy. II séjourna quelque temps à Paris, et, en 1693, l'Académie française l'élut en remplacement de l'abbé Tallemant, l'aîné. La Loubère retourna à Toulouse, où il se maria, à l'âge de 60 ans, et il mourut le 26 mars 1729. Très lié avec Pontchartrain, il obtint par son intermédiaire l'érection des Jeux Floraux en Académie et rédigea luimôme les lettres patentes. Il fut l'arbitre des Jeux Floraux durant de longues années. Il connaissait l'Italien, l'Espagnol, l'Allemand. Ses vers n'ont pas été imprimés. Voir son éloge par M. deBo:^e, dans le tome VII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; Cfr. Niceron, t. XXVI, p. i5i-i6o ; le Journal de Dangeau, t. I, p. 412 ; t. II, p. 7 ; t. IV, p. 14, 346.
(i) « Au mois de septembre 1694, le Roy par lettres patentes érigea les Jeux Floraux de Toulouse en Académie ; le nombre est fixé à trente-six académiciens. Sa Majesté leur donna des statuts, et voulut qu'ils tinssent leur assemblée une fois la semaine, et qu'ils fussent entièrement appliquez à cultiver les belles-lettres. Monsieur le chancelier en est le protecteur. » Trabouillet, Ftat de la France, 1718, t. III, p. 584. Parmi les Académies établies dans le royaume, il n'est pas question d'autres Académies à Toulouse. Elles avaient cessé d'exister sans doute, car il y avait eu plusieurs sociétés littéraires à Toulouse : nous avons parlé des Lanternistes. Pellisson, de concert a-vec M. Alalpeyre, doyù\-\ du présidial de Toulouse, avait organisé, vers 1688, la Société des Belles Lettres qui s'occupait d'éloquence, de critique et même de physique. Cette société décernait des prix dont le Mercure publiait le programme et, à la înort çiç Pellisson, ellç
Vertron proposa divers concours dont la Pandore a conservé le souvenir (i). En 1682, il écrivait au duc de Saint-Aignan et lui envoyait le sonnet de M"" de Chance « qui a remporté le portrait de Sa Majesté que j'avois proposé pour prix. « Il y joignait le sonnet de la même sur la grossesse de la Dauphine et sur les rimes Flageolet, Décalogue (Pandore, t. I, p. 117- 123. V. plus haut, t. II, p. 38o). Un peu plus loin,
lui fit faire un service, comme à son fondateur. Voir \& Mercure de mars 1698, p. 1 18-122 ; mai 1699, p. 5i-56; voir dans le 3/erc«rc de mai i 693, p. 120-140, l'éloge de Pellisson à l'Académie de Toulouse, et sur sa mort, Cfr. Mercure de février 1693, p. 280- 295 ;juin 1694, p. 121-145. La séance d'ouverture des Jeux Floraux érigés en Académie, se tint le 25 janvier 1695. Voir le Mercure de mars lôgS, p. 281 et sqq. Cfr. dans le Mercure de juin 1695, p. 239-247, Je programme du concours pour cette année.
(0 Nous ne pouvons leur assigner une date précise. Dans une lettre à sa sœur (Pandore, t. II, p. 349). Vertron lui annonce l'envoi prochain des pièces (en vers français) composées pour le prix qu'il a proposé II lui parle aussi d'un dialogue sur la prose l'.t la poésie qu'il fait imprimer. D'autre part, dans une lettre à .M°" Le Camus (Pandore, t. II, p. 429-432), Vertron dit que la ]>oésie est préférable à la prose. Il semble qu'il ait rédigé ou projeté un dialogue sur ce sujet. M"» Lhéritier envoya, après 1697, son sonnet couronné, sur des rimes « pour un prix proposé par des dames d'un rang distingué qui ne veulent pas être nommées. » Pandore, t. II, p. 412-414. M"» Le Camus communiqua aussi à Vertron, qui le mit dans la Pandore, t. 11, p. 406, un sonnet du prix sur les rimes Cartel, More. Dans son Recueil commençant par le Parallèle Poétique (1686, in-4") Arsenal B. L. 8932, pièce 4', en tête,, on lit : La Ga:{ette de Hollande annonce qu'un sieur Martinet a remporté le prix des bouts rimez à la mode. Gloire, Roy, Loy, Victoire, proposés par M. de Riants, ci-devant procureur du roi, au jugement de trois héroïnes. » Ce sont sans doute les mçmçs dont il s'a^xx, Pç,ndore,x, I,p.3o6-3 16. Voir ci-dessous.
Vertron cite des devises en l'honneur du Dauphin composées par le P. Mourgues^ M. d'Héricourt, de l'Académie de Soissons, et par lui-même. M"" de Saliez se déclarait incapable de prononcer quelle était la meilleure de ces devises, et ce fut un autre, le P. Prosi^ S. J. qui remporta le prix (Pandore, t. I, p. i38t52). En i685 ou 1686, la révocation de l'Edit de Nantes fournit matière à un nouveau concours de sonnets en bouts rimes et la palme fut accordée à W^^ Roland. (Pandore, t. 1, p. 887 et sqq). En i685, après la publication de son Parallèle de Louis-le- Grand^Vertron convia les beaux esprits à un concours sur ce même sujet (i). Nous avons d't (p. 49) que cette fois le vainqueur fut le P. Mourgues. (V . Pandore, t. II, p. 272-276). Le prix consistait en un portrait du Roi, dont le P. de La Chaise avait le dépôt, jusqu'à ce que le vainqueur vint le réclamer. Il est encore question d'un autre concours, sans date (Pandore, II, 286), sur les bouts rimes Gloire, Roi, Loi, Victoire. Avant 1687, Vertron pria M™« des Houlières, M^^ Dourlens, et M''" Serment, de prononcer, en qualité de juges, et de décerner le portrait du duc de Saint-Aignan (2).
(î) Voir plus haut, p. 83, en note. Il semble que le parallèle de [>ouis XIV ait été rais au concours par l'Académie d'Arles. Sur le concours de Vertron (i685), voir le Parallèle Poétique, 1686, en tête de la première pièce du Recueil.
(2) Vertron écrivait à M"« de.': HouUères : « Madame, il s'agit de décider un point d'honneur entre des Muses de différens pais. J'ay proposé pour prix de la victoire un portrait dç notre illustrç
Faut-il répéter que Vertron a toujours en vue la glorification du Roi ou des grands personnages de la
et charmant duc : on m'a voulu persuader que vous ne vouliez pas juger des pièces faites à sa gloire ; je ne puis croire qu'estimant M. le duc de Saint-Aignan, vous refusiés la qualité de juge souveraine de sonnets qu'on a faits pour luy, à votre imitation. Je vous demande donc une audience favorable, je m'offre d'être votre lecteur et je suis de Mademoiselle votre fille et de vous, Madame... » « A mon retour de la campagne, répondit M"" des Houlières, on m'a rendu une lettre de vous, Monsieur, qui m'a extrêmement surprise. Personne ne prend plus d'intérest que moi à la gloire de M. le duc de Saint-Aignan ; et si vous le voulés, je vous donnerai dès demain l'audience que vous me demandés. Je suis... » D'autre part, Vertron envoyait à Mademoiselle Serment, avec une devise et un madrigal de Magnin, la lettre qui suit : « Mademoiselle, ce n'est point parce que vous estes ma voisine, et que vous me faites l'honneur d'estre de mes anciennes amies, que je vous ay choisie pour l'une des juges des bouts rimes remplis sur les belles qualitez de M. le duc de Saint- Aignan . Votre jugement fera plus de bruit dans la République des Lettres, que n'en fit autrefois celui de Paris. Il ne s'agit pas présentement d'une pomme d'or, mais du portrait de cet illustre duc. Je conte sur vous en cette occasion, conte:^ en toute autre sur celui qui est. . » Mademoiselle Serment souffrait déjà du cancer dont elle mourut, en 1692 ; elle s'excusa sur sa maladie, néanmoins elle finit p?r accepter, puisque l'Académie des Anonymes du Havre adressa aux trois juges le madrigal suivant :
« Rares esprits, illustres dames, f.
Qui charmez les belles âmes.
Et toutes trois gagnez les cœurs.
Plus que les neuf sçavantes sœurs.
Vous estes les doctes maistresses.
Qu'on réclame avec Apollon, Bien plus dans le sacré vallon, Qu'au mont Ida les trois déesses. >
^'ouvelle Pandore, t. 1, p. 3o6-3i6,
cour, et qu'il dirait volontiers ce que le duc de Saint-
Aignan publia dans un Mercure :
« ... Plaire au plus grand roi qui soit dans l'Univers, C'est le plus beau métier que l'on puisse jamais faire ? )>
Il nous reste de lui plusieurs recueils déjà cités par nous, au passage, qui tous confirnaent ce que nous avons dit de la courtisanerie de Vertron. Tel est celui qui est intitulé : Ludovicus magnus vir immortalisa Serenissimo Delphino carmen, auctore C . C. G. de Vertron y historiographo et academico regio. Parisiis apud Jacobum Morel, secundœ majoris aulœ palatii columnœ,sub Magno Cœsare, 1 687, cum permissu ( i ). Il renferme des pièces latines et françaises à l'honneur du Roi et du Dauphin. Il y est question d'un concours '( sur les conquestes de Monseigneur ». L'ode qui remporta le prix fut celle du P. Prost, S. J ., de l'Académie d'Arles, (p. 114-121, I '•" partie) . Vertron s'appropriant la scandaleuse inscription Viro Immortali^ imaginée par l'abbé Régnier, pour la statue de la Place des Victoires (1687), composa le Portrait de l'Homme Immortel (2), et, à ce propos, énuméra tous les monu-
(i) Ce Recueil, in-4% de 1 24, puis 176 pages, porte sur le titre la date de i 687, mais plusieurs pièces sont évidemment postérieures, ne serait-ce que le programme de l'Académie d'Arles de 1 689. Voir ce Recueil, à la Bibliothèque de l'Arsenal, B. L. 3567 bis.
{2) Voir sur cet ouvrage une lettre de M"* de Saliez à Vertron, Pandore, t. II, p. 3oo-3o2. L'abbé Régnier s'est défendu d'avoir composé l'inscription Viro Immortali, mais tous les contemporains la lui attribuent, Vertron tout le premier.
ments, statues, bustes, obélisques, etc., élevés en France à Louis XIV, sans omettre l'obélisque d'Arles et la statue sculptée (en 1675) par Dedieu, (p. 139- 141, 2« partie) pour l'Hôtel de Ville. (V. t. II, p. 126). Lorsque l'Académie d'Arles organisa son concours, en 1689, Vertron fit tous ses efforts pour le recommander à ses amis et les décider à entrer en lice. Il ne tint pas à lui que ce concours n'ait été brillant. Il écrivit à M"»» Dourlens et à M"® de Chance, pour les engager à travailler sur le sujet proposé. Ces dames s'excusèrent en vers, et M"' de Chance répondit, en particulier, qu'une ode donnait plus de peine que cinquante sonnets, madrigaux ou rondeaux (i).
(i) « Mesdames, l'Académie royale d'Arles ouvre un nouveau champ de gloire aux Beaux Esprits, et comme vous estes de ce nombre, je vous avertis que le sujet est sur les premières conquêtes de Monseigneur, et sur la satisfaction que le Roy a d'avoir un fils digne de luy. Le prix est le portrait en grand de ce jeune héros, de la main de l'illustre M. Le Brun. Je vous exhorte à travailler et vous auriez tort de vous excuser puisqu'après avoir si bien loué le père, on peut bien louer aussi le fils ; ce sera une agréable chose de voir la mère et la fille rivales ; si l'une mérite le grand portrait de Louis-le-Hardy, j'en donnerai un petit à l'autre. Nostre compagnie demande une belle ode, c'est une pièce de longue haleine, mais propre a exercer des Muses, telles que les vostres, je vous envoie une sailli'i de la mienne pour vous divertir un moment. C'est une occasion nouvelle de vous assurer de mes respects, et de vous dire que je suis de toutes deux également, Mesdames, le très humble et très obéissant serviteur, Vertron. » Pandore, i. i, p. l'iCt-iZ']. Suit Madrigal à Monseigneur, puis la réponse de ces deux dames, p. I 38-139. ^^^^ plus haut, t. II, p. 401-403.
Les académiciens d'Arles sont cités fort souvent dans les Recueils de Vertron. 11 les associait à ses travaux, il avait recours à leur bonne volonté et leur donnait place parmi les beaux esprits dont il conservait les productions. C'était un échange de bons procédés et, sans cette précaution de Vertron, nous ne saurions presque rien de plusieurs d'entre eux ( i). Cest pourquoi le dépouillement des Recueils de Vertron est indispensable pour connaître l'Académie d'Arles, à laquelle son activité faisait honneur, dans la mesure du moins de ses forces, si parfois son jugement était en défaut sur la valeur vraie des moyens employés.
(i) Les symptômes de mécontentement que nous avons constatés plus haut, de la part des académiciens d'Arles, vïs-à-vis de Vertron, avaient depuis longtemps disparu.