CHAPITRE VII
Députation du marquis de Châteaurenard à Paris. — Affiliation avec l'Académie française. — Séance du 3o avril 1670.
A la fin de l'année 1669, les académiciens firent frapper une médaille commémorative de l'approbation royale. Elle représentait un grand et un petit laurier éclairés tous les deux par un même soleil. On sait que le laurier était le symbole de l'Académie française. En exergue, on lisait ces mots : Foventur eodem, pour indiquer que les deux sociétés tiraient du roi tout leur lustre et tout leur éclat (i). La flatterie était
(i)Voir l'Estampe de cette médaille en tête du Ms 1060 et dans l'Histoire de Louis le Grand, par les médailles, Paris, 1700, in-fol., par le P. Menestrier, p. 52.
« L'Académie d'Arles, qui s'appela l'Académie Royale tout court, ayant été d'abord la seule honorée de ce titre, prit une devise qui rappelait un peu fastueusement son association avec l'Académie française. Par allusion au laurier, devise de l'Académie mère, elle grava sur son sceau deux lauriers à côté l'un de l'autre et réchauffés par les rayons d'un même soleil, avec ces mots audessous : Sole foventur eodem. »
Bouillier, l'Institut et les Académies de Province, p. 37.
Nous ne relevons pas l'erreur relative au sceau de l'Académie. Il s'agit d'une simple médaille, et cette médaille est de i66g, c'est-à-dire antérieure à l'affiliation avec l'Académie française.
ingénieuse et contenait une grande part de vérité, car Louis XIV était alors l'âme de la France, l'inspirateur des artistes, des littérateurs et des poètes.
La noblesse, en particulier, devait beaucoup au roi de France et les encouragements qu'il accordait aux savants arlésiens les releva beaucoup aux yeux de leurs concitoyens. L'émulation fut grande parmi les arlésiens , lorsqu'ils virent ainsi cette société littéraire hautement patronnée et officiellement présentée au roi de France. Être de l'Académie fut considéré comme un honneur inestimable et tout ce qui possédait un nom dans Arles chercha à s'en rendre digne (i).
L'Académie se reposa un peu trop sur ses lauriers, durant la fin de cette année. En juillet, elle ne tint plus qu'une réunion consacrée à régler des questions pécuniaires. Les « extrêmes chaleurs de la saison » dispersèrent les académiciens. Le 5 août une petite querelle intérieure occupa toute la séance (2).
CependantM.de Grille rappela, dans cette séance, qu'il avait écrit à M. d'Aymar « suivant l'ordre qu'il en avoit receu du corps » en le priant « de se disposer à prendre la députation et de faire les honneurs de
Ci) Galle, discours déjà cité. P. Fabre, Panégyrique.
(2) Il s'agit d'un sonnet envoyé par Giffon au prenaier président d'Oppède, sans l'aveu de l'Académie, ce qui était dit M. deCays, un attentat contre les statuts, M. de Grille intervint et calma les esprits. Il se déclara le seul coupable et protesta qu'il avait agi uniquement dans l'intérêt de l'Académie. Voir Registre, fol. 70.
l'Académie à messieurs de l'Académie Françoise, à M. le chancelier et aux autres puissances (i). »
C'était se conformer aux prescriptions du duc de Saint-Aignan, qui promettait de faire affilier l'Académie d'Arles à l'Académie française. Il y avait longtemps que la société littéraire arlésienne ambitionnait cette association. La preuve nous en est donnée par une pièce curieuse écrite par un membre de la société des Anonymes. « J'admirai, dit un des interlocuteurs, de certaines traductions qui me sembloient dignes du suffrage de la grande Académie et de l'honneur de son alliance, et je me plaignais de la négligence de messieurs les Anonjymes qui n'avoient point brigué cet advantage, à l'exemple de leurs voisins, dont l'émulation avoit esté si heureuse. »
Un peu plus loin l'académicien ainsi pris à parti répondait : « Nous reconnaissons la grande et l'illustre Académie de Paris pour nostre souveraine, et nous répondons à ceux qui se flattent de l'honneur de son alliance que les roys ont des subjets, ils n'ont point de parents ; et que si nous pouvons quelque jour mériter ses suffrages (à quoi nous travaillons), nous serons plus glorieux sans doute que ceux qui ont déjà son adoption (2). »
(i) Registre de l'Académie, fol. 71, verso. {2) Le Mont-Parnasse ou de la Préférence entre la prose et la poésie, par M. D. S. (Estoublon de Grille), dédié a M. le comte
Etre affilié à l'Académie de Paris et, à de bonnes relations de confraternité, ajouter de véritables traités d'alliance avec ce corps déjà illustre, fut au XVII® et au XVIII* siècle l'ambition de toutes les Académies de province. Il convient d'insister sur cette adoption, car c'est un des faits les plus caractérisques de l'histoire des anciennes académies^ et la preuve de ces relations qui, de nos jours, ont à peu près disparu entre les académies de Paris et celles de province. Il semblait que Ion voulût resserrer autant que possible ces liens de confraternité, et, pour beaucoup d'académies de province, l'obligation de s'affilier à l'Académie française est insérée dans leurs statuts ou dans les lettres patentes de leur fondation. Tel est le cas de l'Académie d'Arles, qui fut d'ailleurs, la première appelée officiellement à cet honneur.
D'après l'article i6 de ses statuts, l'Académie d'Arles devait envoyer un de ses membres « dans le commencement de son établissement, à Mgr le Chancelier, protecteur de l'Académie française, pour lui demander sa protection, lequel fera aussi compliment à cette illustre compagnie. »
Toutes les années on devait également lui adresser
de Saint-Aignan, à Paris, chez Pierre de Bresche, libraire ordinaire de la reyne... i663. — Au fonds Bonnemant. Il est fait allusion à la démarche des Emulateurs d'Avignon qui, en 1660, envoyèrent des délégués à l'Académie française, pour demander son alliance. Gazette de 1660, n» 142, p. 1200.
les pièces les plus importantes lues aux séances. A peine établie, l'Académie songea à demander l'affiliation promise.
Pour s'acquitter de cette mission, il fallait un homme qui fût connu à la cour et qui pût s'y présenter avec avantage. Aucun membre ne paraissait mieux remplir ces conditions que le marquis de Châteaurenard, capitaine au régiment royal (i). Depuis la paix d'Aix-la- Chapelle (mai 1668) la France était au repos et universellement respectée par l'Europe. Rien n'empêchait donc le marquis de se rendre à Paris. Il était alors en garnison à Mariambourg,et ce fut là que lui parvint la lettre du secrétaire de l'Académie royale.
Il accepta la mission que lui confiaient ses collègues,
(i) II était très lié avec le duc de Saint-Aignan et le Registre nous en donne maintes fois la preuve. En 1672, le duc de Saint- Aignan lui écrivait: « Vostre incommodité, monsieur, m'a fait passer ici de plus méchantes heures que tout mon procès à Blois, et je vous jure que je n'ai véritablement respiré que depuis que vous sortez de la chambre, si vous me rendez justice, vous en serez bien persuadé, et, que si je n'avois eu à Paris M. de la Touche qui m'a mendé fort régullièrement de vos nouvelles, j'aurais pris la poste pour en aller apprendre moi mesme... Si Sa Majesté apprend vostre incommodité, elle en sera sans doubte marrie et je prierai l'un de mes amis, à mon deffault, de la lui faire savoir. «De la Ferté, Saint-Aignan, 8 février 1672.
Il s'agit du procès d'un fermier général qui voulait compromettre le duc : celui-ci rédigea un long factum contre ces accusations calomnieuses et il priait le marquis de Châteaurenard de le faire tenir aux consuls et aux académiciens d'Arles. Ce qu'il fit en accompagnant l'envoi d'une lettre datée de Paris, le 17 février 1672. Voir ces deux lettres au Registre, fol. io5.
mais il demanda des lettres patentes de l'Académie, attestant qu'il agirait en son nom.
« Ce 29 octobre 1669, M. le secrétaire dict que M. d'Aymar a remercié par lettre sa députation, et que pour l'honneur de son emploi, il demande des mémoyres pour tous les compliments qu'il doibt faire, mais surtout des lettres patantes de l'Académie par où il paroisse de sa commission et de l'authorité du corps, ce qui est résolu et M. le secrétaire chargé de dresser la minute desdites lettres (i). »
On apprit, sur ces entrefaites, que « toute la cour a prisgoust aux petits ouvrages de l'Académie d'Arles » et au mois de novembre, M. de Barras « revenu de Paris, parle du beau bruict que l'Académie royalle d'Arles y faict et dit que MM. l'abbé de Lédignan et d'Arnaud de Beaucaire en ont parlé avec beaucoup d'estime et qu'ils souhaiteraient bien d'estre receus comme externes (2). »
Enfin, au mois de décembre, le sceau de l'Académie étant arrivé, on scella les lettres patentes pour le marquis de Châteaurenard et on les lui envoya.
(c Nous, de l'Académie royalle d'Arles, establie en ceste ville par lettres patentes de Sa Majesté, expédiées à Saint-Germein en Laye du i" septembre 1668, après nous être assemblés diverses fois pour délibérer, suivant
(i) Registre de l'Académie, fol. 74.
(2) Registre de l'Académie, fol. 74.
les intentions de M. le duc de Saint-Aignan, chef et protecteur de cette compagnie, sur la nécessité qu'il y avoit de députer un du corps à la cour , dont l'esprit, le mérite et la qualité répondissent dignement à l'idée qu'on a desja conçeue de nous en divers endroits du royaume, avons enfin résolu de députer, comme nous députons par ces présentes, le sieur marquis d Aymar de Châteaurenard, capitaine dans le régiment royal, pour rendre en nostre nom les très humbles et très respectueux hommages que nous debvons à Sa Majesté. A ces fins, l'avons chargé de s'adresser à M. le duc de Saint-Aignan pour recevoir de lui toutes les instructions importantes et nécessaires à sa conduite, tant à l'endroit de M. le Chancelier, de MM. les secrétaires d'Estat et l'illustre M. Conrart, secrétaire perpétuel de l'Académie Françoise, que pour le compliment que nous debvons à messieurs de l'Académie Françoise, auxquels il rendra une visite solemnelle de nostre part, pour leur demander l'honneur de leur alliance. De ce Faire lui avons remis et confié le pouvoir dont il a plu à Sa Majesté nous honnorer, et pour un plus grand témoignage de notre estime et de nos intentions, nous lui avons Faict dresser les présentes, signées du secrétaire de la Royalle Académie d'Arles, et scellées du grand sceau de laditte Académie, où est gravée l'image du roi, nostre Sire, que Dieu conserve. » A Arles, ce 25 octobre 1669.
Robias Estoublon, sccr. de l'A. R. d'Arles.
C'était le premier acte officiel de l'Académie, ainsi que le fait remarquer une note du Registre (i).
Après avoir expédié au marquis de Châteaurenard les lettres patentes et les diverses pièces dont il avait besoin, M. de Grille partit « pour son voyage d'Italie qu'il appelle académique, par rapport à certaines veûes qu'il a de faire alliance avec les fameuses académies de delà les monts (2) ». Il avait déjà visité Rome précédemment (3), mais l'Italie l'attirait par les chefs d'œuvres de ses artistes.
Il consigna les diverses particularités de ce voyage dans un ouvrage publié, en 1676, et dont l'Académie s'occupa au mois de juillet 1677, sur l'initiative de M. d'Arbaud (4).
(i) Registre de l'Académie, fol. 74, verso. A la suite on lit : < Ces lettres sont dattées du moys d'octobre, quoy que M. le marquis de Châteaurenard ne les receut que longtemps après. C'est ici le premier acte d'assemblée ou corps approuvé que l'Académie aytfaict. Ledit M. d'Aymar demenda long temps cette formalité et gardera sans doubte ceste patante pour la gloyre du petit corps, autant que pour la sienne particulière. On luy envoyé avec cette commission toutes les lettres nécessaires, à messieurs de l'Académie françoise, à M. Conrart, à M. le duc de Saint-Aignan, à M. Mercurin, qui agissoit vigoureusement pour l'honneur du petit corps, et à M. le Chancelier. »
(2) Registre de l'Académie, fol. 74, verso.
(3) Voir le Registre de l'Académie, fol. Sg, verso.
(4) Lettres de M. le marquis de , de l'Académie d'Arles,
écrites pendant son voyage d'Italie, en i66g, contenant diverses particularités sur son séjour à Rome, et dans les cours de quelques autres princes d'Italie, avec un recueil des œuvres diverses du même auteur, Paris, Barbin, 1676, in- 12. L'abbé Dubreuil, t. I, fol. 2 5o, verso.
Durant les mois de décembre 1669, ^^ janvier, de février et de mars 1670, on ne trouve rien « dans le Registre de mémorable ; peust estre la cause de cette suspension des exercices académiques doibt estre imputée à l'absence du secrétaire (i). » Les comptes rendus ne recommencent qu'au mois d'avril.
C'est que M. de Grille était l'âme de la jeune Académie et nous aurons plus d'une fois à constater que lorsqu'il n'était pas à Arles l'Académie semblait sans vie.
Les derniers mois de l'année 1669 furent assez peu remplis : en juillet on nomma les directeurs (2), dont le Registre oublie de nous donner la liste ; au mois d'août, M. de Sabatier composa une épitaphe pour le duc de Beaufort (3), au nom de l'Académie. Un
t M. d'Arbaud a dict qu'il avoyt veu un livre à la foyre, imprimé par Claude Barbin, à Paris, qui faisoit bien honneur à la compagnie. C'est une relacion d'un voyage, avec un recueil à la fin de quelque poésie en diverse sorte de langue. L'assemblée a désiré voir cet imprimé, d'autant mieux que l'autheur (qui n'a pas mis son nom) semble estre un grand etzellé académicien. On a prié M. le secrétaire de recouvrer cette relacion et d'en vouloir faire un meuble de rarchive. » Registre de l'Académie, fol. 160, verso.
Le Registre ne paraît pas indiquer que les académiciens en aient connu l'auteur, mais véritablement ils ne pouvaient pas ne le connaître point.
Nous n'avons pu découvrir ce volume à la Bibl. Méjanes.
(i) Registre de l'Académie, fol. yS.
(2) Registre de l'Académie, fol. 71.
(3) Registre de l'Académie, fol. 72. Il venait d'être tué devant Candie. Voir Galette de France, 1669, p. SSy et sqq. Le duc dç
peu plus tard on rédigea quelques sonnets sur le même sujet, mais l'activité de l'Académie n'était pas grande et elle refusait (26 août) de prendre en considération une proposition très sage de M. l'abbé de Boche, tendant à entreprendre une traduction qui fût « un emploi de durée. » Aussi, au mois de septembre M. de Grille, directeur, exhortait-il ses collègues de l'Académie « à reprendre ce beau feu qui l'avoit desjea faicte admirer dans tout le royaume. » Il invoquait l'exemple des membres de l'Académie française, et insistait pour que l'on observât exactement les statuts.
Le duc de Saint- Aignan demandait aux académiciens d'Arles de faire imprimer quelques-unes des pièces examinées depuis trois mois : sur ce sujet encore rien ne fut décidé, ou du moins rien ne fut mis en exécution (i). On laissa à chaque auteur sa liberté.
Le Registre s'étend sur des petites querelles intestines, sur des particularités peu importantes, comme la visite imprévue de M. dArlatan de Beaumont, qui
Navailles commandait le corps expédionnaire envoyé au secours des Vénitiens assiégés par les Turcs.
(i) « On dict que l'Académie Françoise ne faisoit rien imprimer en son nom ou fort peu de chose, qu'on n'avoit presque rien vu de sa manière depuis 35 ans,que les observations sur le Cid, etc., mais que pour de pièces des académiciens, en avoit veu quantité et que ce seroit tirannie, à laquelle aucun particullier ne sesoubmetroit Jamais de vouloir lui deffendre d'exposer ses caprices et qu'il estoitmesme honorable pour l'Académie d'Arles, que tout le monde fust persuadé qu'elle ne scavoit rien, qu'elle n'approuvoit rien de tout cela. » Registre de l'Académie, fol. 72, verso.
entra dans la salle de l'Acadénîie, sans qu'il y eût eu une délibération pour l'admettre, ce qui provoqua des réclamations , car c'était violer le texte formel des statuts (i). Enfin nous devons avouer que les exercices académiques sont de faible valeur et nous sommes surpris que l'Académie ait fait preuve d'une telle nonchalance, au lendemain -de l'approbation royale.
Heureusement pendant que l'Académie s'endormait dans une inaction coupable, ses intérêts étaient défendus à Paris par des amis intelligents et dévoués (2).
Le marquis de Chàteaurenard commença, sans retard, ses démarches auprès de l'Académie française.
Le duc de Saint-Aignan l'avait reçu avec des marques particulières de sympathie, à son arrivée à Paris, au mois de décembre 1669. Le protecteur avait pour l'Académie d'Arles « des tendresses de père » et il s'employa de tout son pouvoir à faire réussir les négociations. Nul doute qu'il n'ait parlé plus d'une fois, à ses collègues de l'Académie française de la demande d'affiliation qui allait leur être présentée, et qu'il n'ait préparé lui-même les voies.
Il obtint, pour les délégués, une audience solennelle
(i) Reg-istre de l'Académie, fol. yS, verso.
(2) « Le 2g octobre, M. de Gageron prend congé de l'assemblée, disant qu'il part pour Paris. Il demande une lettre pour M. le duc de Saint-Aignan. » Registre, fol. 74. Son absence fut d'assez longue durée, mais il ne s'occupa point des négociations.
qui fut fixée au 3o janvier 1670, et lui-même devait introduire à l'Académie M. de Chdteaurenard, M. de Castillon, M. Roubin, et M. Mercurin, qui composaient la députation arlésienne. Mais il fut « obligé de se mettre au lict par l'ouverture de deux ou trois blessures qu'il avoit reçeues au service du roy » et dut se contenter de leur donner une lettre d'introduction a si belle et si obligeante et pour vous et pour moi, disait le marquis de Châteaurenard, dans sa Relation, que c'est un monument éternel de vostre gloire (i), »
Le . . janvier 1670.
Messieurs,
Vingt personnes de qualité qui composent l'Académie royale d'Arles, et de qui le mérite passe encore la naissance, ont député vers vous M. le marquis de Châteaurenard, pour vous faire leurs compliments . Il aurait trouvé bon que je l'y eusse accompagné^ si je me fusse trouvé en état de le pouvoir faire, et vous auriez su, messieurs, par une bouche aussi véritable que peu éloquente (au moins si la voix publique ne vous l'a point encore appris) qu'il est des plus considérables de ce corps, aussi bien que des armées du roi et de sa province. Vous le trouverez sans doute aussi digne de cet emploi comme je le suis peu du rang auquel il a plu à cette illustre compagnie de m'élever et de la
(i) Registre de l'Académie, fol. 78, verso.
place que j'ai l'avantage de tenir dans la vôtre. Cependant, messieurs, j'aurai peine à souffrir la douleur qui me force à vous écrire au lieu de vous parler, puisqu'elle me prive de l'honneur de vous voir et du plaisir d'entendre un gentilhomme très digne d'être écouté. Il est vrai que le sujet de ma souffrance sert à ma consolation, c'est tout ce que la modestie peut permettre de dire à un homme qui cherche à s'excuser de ne vous rendre pas ce qu'il vous doit, qui vous honore infiniment et qui veut toujours être, messieurs, votre humble et très obéissant serviteur (i). »
Le duc de Saint-Aignan.
La réception concertée avec M. Conrard, secrétaire perpétuel, et M. l'abbé Testu, directeur de l'Académie française, eut lieu le jeudi 3o janvier. Sur les deux heures, l'abbé Cottin et M. Charpentier vinrent prendre MM. de Chdteaurenard, de Castillon et Mercurin dans la première cour de l'hôtel Séguier. Ils les introduisirent « dans un salon magnifique de cet hostel où se tiennent ordinairement les séances de l'Académie » et les firent asseoir, à la tête de la compagnie tout près du directeur. M. de Châteaurenard présenta à l'abbé Testu la lettre de l'Académie d'Arles, avec celle du duc de Saint-Aignan, puis commença sa
(i) Bibliothèque Méjanes, Ms loGo. Nous ne l'avons pas trouvée dans le Registre.
harangue « comme surpris et estonné de la hardiesse que j'avois, dit-il, de m'exposer à parler devant une si célèbre assemblée dont chaque illustre teste me debvoit estre plus redoutable qu'une armée (i). x»
Il déclara tout d'abord qu'il n'était qu'un soldat, incapable d'exprimer dignement les sentiments de vénération, que l'Académie d'Arles avait pour l'Académie française, puis il exposa que la jeune académie croirait qu'il manque quelque chose à sa gloire, même après l'approbation royale, si elle n'obtenait « l'approbation et l'alliance de la plus célèbre assemblée du
(i) Registre de l'Académie, fol. 7g. Les membres de l'Académie française étaient à cette date :
MM. Godeau, évêque de Grasse. — Paul Tallemant. — Chapelain. — Esprit. — Cotin. — Conrard. — Pellisson. — Balesdens.
— Le cardinal d'Estrées. — Desmarets de Saint-Sorlin. — Segrais. — L'abbé Testu. — Rabutin de Bussy. — Colbert. — L'abbé Tallemant. — L'abbé de Bourzeis. — La Mothe Le Vayer.
— Pierre Corneille. — Gilles Boileau. — De Gomberville. — L'abbé Cassagnes, — Le duc de Saint-Aignan. — Charpentier.
— Le marquis de Coislin. — Patru. — Doujat. — Racan. — De Villayer. — Hardouin de Périfixe. — De Salomon. — Furetière.
— Le marquis de Dangeau. — Mézerai. — De Chaumont. — De Montmor. — Cureau de la Chambre. — De Bezons. — Daniel Hay du Chastelet. — Boyer. — Le Clerc.
On peut voir, par cette liste, que beaucoup de gentilshommes étaient membres de l'Académie française, mais à côté des prélats, des ducs, des ministres de Louis XIV, se trouvaient des hommes qui n'avaient d'autre titre que celui d'écrivain et il régnait, entre les membres, une égalité absolue. Les différences de rang disparaissaient et personne n'avait droit à aucun honneur distinctif à aucune préséance. C'était l'acheminement naturel et certain vers l'empire des intelligences.
— 2li9 — royaume, » « Ne trouvez donc pas mauvais, messieurs, poursuivit-il, que dans l'espoir que nous avons de pouvoir obtenir un jour cette glorieuse approbation, 011 tendent les veilks des plus sçavans, et où la plus haute ambition des hommes de lettres doibt estre bornée, je vous demende maintenant pour nostre compagnie cette glorieuse alliance qui faira désormais nostre plus grande gloire et qui faict aujourd'hui nostre plus grande passion. »
Il ajouta que la ville d'Arles, « qui a commendé autrefois en qualité de reyne à la plus part de celles de la France, » se fera une honneur d'être une « colonie » de l'Académie françoise et que les académiciens d'Arles espèrent que le patronage de l'Académie de Paris donnera une vigueur extrême à leur jeune société. Enfin, en terminant, il pria ces messieurs de ne pas juger les Arlésiens parles discours incultes d'un soldat, nourri dans la poussière des camps et au milieu du fracas des armes qui « ne s'accorde pas bien avec le repos du cabinet (i). »
L'abbé Testu, directeur, répondit « par un discours très éloquent, » puis chaque académicien lut des vers ou de la prose, et le tout parut si charmant au marquis de Châteaurenard qu'il se croyait « dans un lieu enchanté. » Méieray proposa la lettre R. et le mot Rose
(i) Registre de l'Acadcmie, fol. 8i, verso.
et la discussion sur le Dictionnaire termina la séance. Les académiciens d'Arles furent reconduits à leurs carosses et visités le lendemain de la part de l'Académie. L'abbé Testu et plusieurs autres les visitèrent, en leur nom personnel, et rapportèrent toutes les circonstances de cette séance au duc de Saint- Aignan, qui félicita le marquis de l'excellente impression produite par son attitude et par ses paroles.
L'Académie accorda l'alliance demandée et, le 5 février, Conrard rédigea, en son nom, une lettre officielle qui constatait cette concession gracieuse :
Messieurs,
Nous avons reçeu par M. le marquis de Chasteaurenard la lettre qu'il vous a pleû de nous escrire et il nous a confirmé dans nostre assemblée avec tant d'esprit et d'éloquance, les sentiments obligeants que vous avez pour nous, que nous ne saurions vous tesmoigner trop fortement la reconnessance que nous avons de l'honneur que vous nous faites. L'alliance que vous désirez faire avec nous sera sans doute bien avantageuse à nostre Académie, puisque la vostre qui est composée de personnes de qualité et de rare mérite, donne, dès le moment de sa naissance, des essais si glorieux des progrès qu'elle va faire dans les belles lettres, et véritablement, messieurs, ce n'est pas une des moindres merveilles de nos jours qu'en une des extrémités du royaume il se soit trouvé tant de
— 2H — personnes capables de contribuer à la pureté et à r élégance de nostre langue ; nous en sommes toutefois moins surpris quand nous considérons que la Provence a toujours été fertile en esprits délicats et qui, dans la barbarie même des siècles les plus grossiers, ont cultivé si heureusement les grâces de la poésie et les exercices les plus ingénieux, que les Italiens se sont faict honneur de les imiter. Une compagnie si choisie et qui faict espérer de si belles choses estoit certes très digne d'avoir pour chef un héros, qui s'est signalé mille fois dans les armes et dans les lettres, et que nous tenons, aussi bien que vous, pour un des plus illustres membres de nostre corps. C'est donc et par la considération d'un si grand homme et par l'estime que nous avons pour vous, messieurs, que nous acceptons avec joie l'alliance que vous nous proposez ; vous assurant que désormais nous nous intéresserons à tout ce qui regardera vostre gloire, et que nous tascherons même de l'augmenter par tous les offices d'amitié et par tous les services que vous nous jugerez capables de vous rendre, et qui pourront persuader que nous sommes, messieurs, vos très humbles et très obéissants serviteurs, les académiciens de l'Académie française (i). » A Paris, le 5 février 1670.
CoNRARD, secrétaire de la compagnie.
(1) Bibl. Méjanes, Ms 1060, p. G 1-62. Registre de l'Académie, fol. 83, verso.
Cette lettre officielle était accompagnée d'une lettre que M. Conrard adressait, en son particulier, aux académiciens d'Arles pour les assurer de son entier dévouement et leur annoncer la réalisation de leurs désirs (i).
(i) Messieurs, la lettre que vous m'avez faict l'honneur de m'écrire et les visites que j'ay receûes de M. le marquis de Chasteaurenard vostre député, me sont si glorieuses que je ne trouve point de parolles qui respondent ni à de si grandes faveurs ni au ressentiment que j'en ai. Mais quoique j'aie une extrême regret de ne pouvoir exprimer ma reconessance dans cette lettre, j'en ai un beaucoup plus grand de n'avoir pu vous témoigner, en la personne de cet illustre et vertueux gentilhomme, le respect que j'ai pour vous. Vous pourrez apprendre de lui, messieurs, que ma volonté n'a point eu de part en ce menqueraent, et qu'il a esté causé par une impuissance absolue à laquelle mes grandes et continuelles indispositions m'ont réduit, pour tous les devoirs de la vie civile qui consistent en action. Ce n'est pas qu'il eust besoin de mon service pour estre introduit dans nostre Académie, comme il vous a pieu de me le dire trop obligamment, car, messieurs, j'ai sceu de toute la compagnie, qui estoit fort nombreuse le jour qu'il y présenta vostre lettre, qu'il estoit impossible de réussir mieux qu'il fist en une action de cette nature, de sorte que tout ce que j'ai pu contribuer à vostre gloire et à la sienne a esté de marquer fidèlement et avec exactitude dans nos registres et les civilités obligeantes que vostre compagnie a faictes à la nostre, et l'allience en laquelle elle a désiré d'entrer avec elle, et l'adroite et spirituelle manière dont monsieur vostre député s'est conduit en toute cette négotiation. Il vous pourra dire, messieurs, combien je suis indigne des louanges excessives qu'il vous a pieu de me donner, et auxquelles j'aime mieux ne rien répondre que de vous donner subjet de vous pleindre que j'aurois menqué de respect en vous accusant de vous estre trompés. Que si, pour mériter l'honneur de la continuation de vostre bienveillance, il suffit d'admirer les belles choses qUg vostre compagnie a produites à un des bouts de la France, dès son commencement, d'espérer que ses progrès seront encore plus
C'était la première fois qu'une Académie de province était affiliée à l'Académie française, et les démarches du marquis de Châteaurenard, combinées avec les efforts du duc de Saint-Aignan, étaient pour une bonne part dans l'heureuse conclusion de cette affaire. L'Académie d'Arles ne fut pas ingrate et plus d'une fois nous rencontrons, dans le Registre (i), des témoignages de sa reconnaissance envers le marquis de Châteaurenard qu'elle traita toujours comme un de ses membres les plus zélés et les plus importants.
Le duc de Saint-Aignan, remis de son indisposition, reprit ses fonctions à la cour, et ménagea aux délégués une audience de Louis XIV.
Le 4 février, M. de Châteaurenard se rendit à Saint- Germain et remercia le protecteur « des pênes qu'il
merveilleux et d'avoir une particullière vénéracion pour cet illustre corps et pour les membres qui le composent, j'ose me promettre que vous ne me jugerés pas indigne de cet avantage, ni de celui d'estre avoué de vous, messieurs, pour vostre très humble et très obéissant serviteur,