‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originaux (volume 3)Chapitre 18 sur 33 · CONRARD · texte numérisé non relu

CONRARD

A Paris, ce 5 fébrier 1670. »

Registre de l'Académie, fol. 84.

(i) a On s'entretient avec joye et complaisance de toutes les obligacions que l'Académie royalle avoyt à M. le duc de Chasteaurenard, on remet sur le tapis sa députation au roy, à messieurs les ministres à l'Académie francese. On n'oublie pas l'alliance que la royalle avoyt obtenue par les soings et le mérite de ce confrère, mais surtout on s'entretient de cette fameuse journée, où l'on tient comme les petits estais généraux de l'Académie dans l'esglise des Pères cordelliers d'Arles, en présence de toute cette grande ville. » Mémoires d'août 1674.

Registre de l'Académie, fol. 122, verso. Le marquis revenait

avoit prises et qu'il vouloit encore prendre » par une petite harangue fort bien tournée. L'audience royale qui semblait effrayer le marquis de Châteaurenard, se passa selon le cérémonial accoutumé. « Je fus le lendemain (5 février) au lever du roy. La générosité de ce duc qui est premier gentilhomme de la chambre, me fit entrer des premiers dans un lieu, oti les plus grands seigneurs du royaume s'estiment heureux d'estre introduits parmi la foule. Après que Sa Majesté eust achevé de se faire habiller et que la piété de ce grand monarque, qui n'est pas moindrje en lui que toutes ses autres vertus, l'eust obligé de commencer la journée par les prières accoustumées, M. le duc de Saint- Aignan me fist placer tout contre la porte du cabinet où Sa Majesté entra quelque temps après. Je ne tardai pas longtemps à y estre appelle par l'huissier, et c'est sans doubte ici, messieurs, où j'avais besoing de vostre esprit et de vos lumières, pour pouvoir donner à ce grand monarque, le plus éclairé des hommes, quelque idée advantageuse de nostre compagnie, mais comme

alors de la campagne de Hollande où il avait été blessé. Il se rendait aux bains de Balaruc, pour soigner ses blessures.

« Ce lundi permier jour d'octobre (1674), M. le marquis de Chasteaurenard arrive d'Avignon avec M. Roubin du Saint- Esprit. Ces deux illustres académiciens ne respirent que la gloire et les avantages de l'Académie qu'ils ont déjà faict connaître et à la cour en se montrant et dans l'assemblée célèbre de la ville d'Arles par leur éloquence, .. M. Giffon dict que ces messieurs estoient venus malades et qu'ils se font porter aux bains de Balaruc. » Registre de l'Académie, fol. ii3, verso.

il est aussi bon qu'il est grand et qu'il est spirituel, il me receutavec une douceur extraordinaire, il m'écouta avec une patience admirable et me répondit avec des termes si glorieux et si doux pour vous et pour moi, si éloquens et si polis, etc.. (i). »

Dans un discours assez long, le marquis de Châteaurenard présenta au roi les très humbles actions de grâces de ses plus fidèles et plus zélés sujets, à qui il venait d'accorder une faveur signalée, en encourageant « les plus petits efforts de quelques gentilshommes que l'amour de la vertu, l'oisiveté de la province et le calme de la paix avoient assemblés. »

11 le remercia de leur avoir donné le duc de Saint- Aignan, présent à cette audience, pour protecteur, ce qui était pour eux une garantie de succès. « Sa Majesté, dit-il en terminant, aura la bonté d'excuser mon zelle et de pardonner ce deffaut d'éloquence à un homme despée, qui ayant mesme l'honneur d'estre actuellement à son service, met plustost toute sa gloire à bien faire qu'à bien parler et ne respire autre chose que de pouvoir répendre un jour, en la servant, jusqu'à la dernière goutte de son sang (2). »

Durant ce discours, Louis XIV encouragea l'orateur « par un air doux et riant, et tempéra, pour ainsi dire,

(i) Registre de l'Académie, fol. 81.

(2) Registre de l'Académie, fol. 81, verso.

pendant tout ce temps là cette fière majesté qu'on void ordinairement sur son visage, et qui pouvoit mettre en désordre l'âme la mieux concertée. » Il répondit quelques paroles flatteuses pour l'Académie d'Arles et pour M. de Châteaurenard, dont il loua ensuite le discours, en présence des ministres et de tous les seigneurs de la cour (i).

Le même jour, 5 février, le marquis de Châteaurenard présenta les hommages de l'Académie, au chancelier Séguier « pour le remercier des bontés qu'il avoit eues de sceller si obligeamment les lettres patantes dont le roi nous a honorés et lui demander ensuite sa protection. » Nous avons vu que le chancelier s'était fait prier longtemps avant d'accorder le sceau, mais ce n'était pas le lieu d'en témoigner quelque rancune ; Séguier était protecteur de l'Académie française et très influent à la cour.

Aussi, après quelques remerciements, le marquis de Châteaurenard poursuivit-il : « Souffrez que je vous demende encore, en leur nom, quelque part de cette glorieuse protection que vous accordez si advantageusement à toutes les Muses françoises et que cet empire absolu que vous avez sur tout le monde spirituel se

(i) Registre de l'Académie, fol. 82. Le marquis fait remarquer dans sa relation que le roi lui donna audience dans un cabinet « où il ne reçoit ordinairement que les ambassadeurs ou les députés des corps les plus considérables du royaume.»

répende encore sur nous. Quelques petits que soient nos efforts, ils deviendront considérables, s'il nous est permis d'espérer que le grand Séguier les protégera, et quelque esloignée que soit nostre province du soleil de la cour, les bénignes influences que nous recevrons de cette précieuse protection nous tiendront lieu de toute autre chose (i). »

Le chancelier « malgré son âge avancé et même caduc » répondit par un discours plein de « feu et de délicatesse. » a II exalta la ville d'Arles par son ancienneté, par la noblesse et la fidélité de ses habitants et conclut par des offres de service en général à nostre compagnie et à tous les particulliers qui la composent (2). »

Partout les délégués de l'Académie d'Arles reçurent bon accueil et l'influence du duc de Saint-Aignan n'y fut pas étrangère. Aussi M, de Châteaurenard avait raison de rappeler n ses tendresses, ses ardeurs et ses transports » pour l'Académie d'Arles qu'il ne perdait aucune occasion de faire valoir auprès de ses amis.

Au moment où le marquis de Châteaurenard vint prendre congé de lui, il lui remit la lettre suivante, qu'il le pria de transmettre à ses collègues d'Arles : Messieurs,

Bien que je ne puisse doubter que M. le marquis de Chasteaurenard ne vous rende compte du bon succès

(1) Registre de l'Académie, fol. 82.

(2) Registre de l'Académie, fol. 82, verso.

de sa députation au roi et à messieurs de l'Académie francoise, j'ai creu vous debvoir témoigner ce qui m'en a paru ; sa modestie m'est suspecte en cette occasion, ce que j'ai entendu moi-mesme et ce que j'ai appris par plusieurs de mes amis très capables d'en juger, ne s'accorde point "bien avec ce qu'il dit lorsqu'on lui en parle, et je ne saurois l'excuser d'estre si retenu en recevant de si grands avantages. En vérité, messieurs, les louanges du plus grand de tous les roys mériteroient bien qu'il en fust un peu plus vain, et si je ne le puis blasmer d'avoir remarqué sans s'esmouvoir les applaudissements de messieurs de l'Académie francoise, j'ai pêne à lui pardonner tant de retenue dans les marques de satisfaction qu'il a reçeu nostre grand monarque : le discours qu'il lui a faict a esté très élégant et très délicat, et l'on a bien connu que le ruisseau partoit de la plus pure et de la plus vive source d'éloquance qui fut jamais. Cette cadette n'aura pas moins d'approbation qae son aînée, et l'on pourra dire avec raison que si l'une ne surpasse l'autre, il est au moins très difficile de les égaller, aussi bien que la passion avec laquelle je suis toujours, messieurs, vostre très humble et très obéissant serviteur,

Le duc de Saint-Aignan.

Du 10 février 1670 (i). »

(i) Registre de l'Académie, fol. 83.

M. de Châteaurenard quitta Paris au commencement de mars, au plus tard, et dès que M. de Grille fut de retour de son voyage d'Italie, le délégué de l'Académie vint à Arles pour rendre compte de sa députation (26 avril).

Il était accompagné de M. Roubin « lun de nos messieurs qui s'estoit joint à lui dans la plus part de ses affaires de cour (i). »

Les académiciens lui firent tête, et, le 3o avril 1670, on tint une séance publique dans la chapelle des Pénitents Gris, pour entendre le récit fidèle et circonstancié de ce qu'il avait fait durant son séjour à la cour. L'archevêque d'Arles, Monseigneur François- Adhémar de Monteil de Grignan (2) s'y trouva, avec

(i) Registre de l'Académie, fol.yS et 76, verso.

(2) François de Castellane Adhémar de Monteil de Grignan était fils de Louis-François de Castellane Adhémar, comte de Grignan, capitaine de cent hommes d'armes, sénéchal du Valentinois, et de Jeanne d'Ancézune (mariés en i5q5). Il fut abbé d'Aiguebelle, puisévêquede Saint-Paul-T rois-Châteaux, en i63o. Transféré à l'archevêché d'Arles, en 1643, il fut nommé commandeur de l'ordre du Saint-Esprit^ en 1662, et mourut le 9 mars 16S9.

II eut successivement pour coadjuteurs ses deux neveux Gabriel et Jean-Baptiste, tous deux abbés d'Aiguebelle. Jean- Baptiste mourut archevêque d'Arles, le 11 novembre 1697, âgé de 59 ans.

Il était l'oncle de François de Castellane d'Ornano, comte de Grignan, lieutenant du roi en Provence de 1670 à 1700 (nommé par lettres patentes du 29 nov. 1669), gouverneur du Comtat Venaissin en 1688, chevalier du Saint-Esprit, mort en 1714, et qui avait épousé en troisièmes noces (29 janv. 166g) Françoise- Marguerite de Sévigné, fille de M" de Sévigné,

son chapitre et plusieurs notables personnages de la ville.

Les consuls François Duport, sieur de la Vignole, Jacques de Mont/ort, Arnaud Eymin et Biaise Boussard, « s'excusèrent sur l'embarras de certaine ordonnance receûe touschant les choses de la ville. » La véritable cause de leur abstention fut qu'ils prétendaient avoir le pas sur l'archevêque et le chapitre, ce qui leur fut refusé (i).

Malgré cet incident désagréable, la séance du 3o avril fut très solennelle , et M. de Châteaurenard satisfit pleinement la légitime curiosité de ses confrères dans une longue relation qui fut écoutée avec un vif intérêt.

Il exposa ses démarches, le succès qui les avait couronnées, les encouragements qu'il avait reçus et il conclut en ces termes : « Voilà, messieurs, ce que J'avois à vous dire pour nous rendre un compte exact de la députation dont il vous a pieu m'honnorer ; mais avant que finir mon discours, souffrez que la gloire qu'elle m'a procuré et dont je me voids encore revestu face esclater mon zelle en ce jour devant une si auguste compagnie, et permettez-moi de vous dire

Voir Pithon Curt, Hist. de la noblesse du Comté- Venaissin, t. IV, p. 38-39, Gilles Duport, Guillaume Marcel, l'abbé Trichaud, etc.

(i) Registre de l'Académie, fol. 75, et Ms io6o, Bibliothèque Méjanes, p. 49.

hautement que vous estes obligés à soutenir à l' advenir, cette belle réputation que vous vous estes acquise et toute cette gloire qui vous environne. Vous le pouvez, mais c'est par une digne application à vostre debvoir, par des productions proportionnées à l'estime qu'on a conçeu de vous, par des ouvrages immortels, tels que la plus part de vous scavent faire, enfin par une union et une intelligence que rien ne puisse jamais ébranler. . . (i). »

M. Roubin prit ensuite la parole et compléta, sur certains points, le récit du marquis de Châteaurenard et rendit surtout hommage au tact et à l'habilité dont ce dernier avait fait preuve.

Le directeur, M. l'abbé de Boche, remercia chaleureusement les deux orateurs et les pria de remettre une copie de leur discours à M. le secrétaire.

M. de Châteaurenard se conforma à ce désir et son récit fut consigné tout au long dans le Registre, en vertu d'une délibération de l'Académie (2).

(1) Registre de l'Académie, fol. 84, verso.

{•1) 0 M. l'abbé de Boche remercie de nouveau et dans l'assemblée ces MM. d'Aymar et de Roubin de l'honneur qu'ils avoient faict à l'Académie par leurs discours et récits du jour de devant. Ensuite il les pria de la part de la compagnie, d'en vouloir donner une copie à M. le secrétaire qui se chargea agréablement de les mettre dans le Registre. » Registre de l'Académie, fol. 77.

La relation de M. le marquis de Châteaurenard occupe les feuilles 78-85. Nous la citerons aux pièces justificatives. Roubin ne remit sans doute pas son discours, car il n'est pas au Registre,

Au mois de mai, le sort désigna pour directeur le marquis de Châteaurenard, mais il était pressé de partir et il remit « son authorité directoriale » à l'abbé de Boche.

En même temps, il proposa d'adopter « le formulaire des lettres d'académicien que donne M. Conrard, de la part et au nom de l'Académie françoyse, pour en pouvoir expédier de semblables au nom de la royale d'Arles, à tous les membres qui la composent, y apposant le sceau du roy, le seing du secrétaire et toute autre chose en forme (i). »

M. deChâteaurenard montra le formulaire de l'Académie française qu'il avait apporté (2) et sa proposition fut acceptée. Le secrétaire lui donna une copie sur parchemin de ce formulaire, adapté à l'Académie d'Arles, et un mois après, M. Roubin en demanda une semblable. Il fut décidé qu'on en accorderait à tous les académiciens , externes ou assidus, qui le désireraient (3).

Il nous semble intéressant de le reproduire ici :

« L'Académie royale d'Arles à tous ceux qui ces

présentes lettres verront, salut : ayant pieu au roy

d'établir nostre compagnie, en cette ville d'Arles, par

lettres patantes du mois de septembre 1668, vérifiées

(i) Registre de l'Académie, fol. 77, verso.

(2) Registre de l'Académie, fol. 77, verso.

(3) Registre de l'Académie, fol. 87. Délibération du 22 juin 1670.

et enregistrées au parlement de Provence le 7 juin 1 669, pour les mêmes causes, pour la même fin et avec les m£mes privilèges (\WQ l'Académie Françoise fut établie dans Paris, par l'édit du feu roy Louis XIII, de glorieuse mémoire, en janvier i635, nous avons jugé que pour répondre, autant qu'il nous sera possible, à l'intention de Sa Majesté et au dessein de Mgr le duc de Saint-Aignan, nommé par les mêmes lettres chet et protecteur de cette compagnie, nous ne devions jetter les yeux, pour le choix des académiciens, que sur des personnes àt probité, d'esprit et de mérite, et propres aux fonctions académiques, c'est pourquoi ayant reconnu toutes ces qualités en la personne de M. N. ., nous, suivant le pouvoir à nous donné par l'ordonnance de mondit Seigneur le duc de Saint-Aignan, du 16 may 1669, de Saint-Germain en Laye, signé François de Beauvillier, donnons et accordons par ces présentes, une place d'académicien audit sieur N..., l'agrégeons et l'admetons parmi nous, pour assister à toutes les conférences académiques tant ordinaires qu'extraordinaires, y opiner, avoir voix délibérative et même y présider lorsqu'il sera élu directeur, comme aussi pour jouir des honneurs, privilèges et exemptions qu'il a pieu au roy de nous accorder, à la charge d'observer tous les statuts de l'Académie faits ou à faire, d'obéir et se soumettre à toutes les résolutions qui seront prises dans les asssemblées, ce qu'il jurera

et promettra entre les main du directeur, ou en son absence en celles du secrétaire sur les Registres de l'Académie, auxquels nous mandons qu'après que l'un d'eux aura pris le serment, il admette au nom de la compagnie ledit sieur de N.., lui fasse prendre séance dans les assemblées, pour Jouir ensuite de toutes les concessions qui nous sont accordées par les lettres patentes. Mandons aussi à leurs successeurs auxdites charges de directeur et de secrétaire qu'ils les maintiennent en la possession desdits avantages, et audict secrétaire qu'il fasse mettre le nom dudit sieur N.. . dans le Registre de l'Académie, selon l'ordre de sa réception, aux rolles des académiciens, attendant qu'il puisse signer luy-mesme et, si besoin est, copie des présentes luy sera expédiée par ledit secrétaire. Car telle est notre intention, pour témoignage de laquelle nous avons fait sceller les présentes du sceau royal de l'Académie (i). »

A Arles, ce 25 juin 1669.

ROBIAS ESTOUBLON,

Secr. de l'Académie.

Le marquis de Châteaurenard ne prolongea pas longtemps son séjour dans Arles. Le 2 juin^ il était à Tarascon, sur le point de retourner à Paris, et ce fut là

(1) Registre de l'Académie, fol. 87, verso. Voir aussi le Ms 475, Bibl. d'Arles. Le même formulaire est donné avec de légères variantes dans le Ms io6o, p. 63.

qu'on lui remit avec des lettres de remerciement à l'adresse du protecteur, de M. Conrard et de l'Académie française, la « lettre de l'Académie royalle à M. le duc de Saint-Aignah, contenant le mémoire fidelle du récit de M. le marquis d'Aymar, après sa députation en cour. » C'était le compte rendu de la séance du 3o avril. L'Académie le jugeait assez important pour en faire part au protecteur.

Monseigneur,

« Nous regardons la gloire de l'Académie royale d'Arles comme un bien qu'il nous a plu de nous confier. 11 est donc bien juste de vous apprendre l'usage que nous faisons de nos biens. M. le marquis de Châleaurenard s'est chargé de le faire, en vous portant nos très humbles remerciments, et de vous témoigner les sentiments d'amour, de respect et de reconnaissance que nous conservons pour toutes vos grâces ; c'est avec beaucoup de complaisance. Monseigneur, que nous l'en avons prié, puisqu'il est vrai, comme il vous a plu de nous l'écrire, que nous ne saurions remettre nos affaires en meilleures mains. Mais si sa modestie nous a paru suspecte lorsqu'il nous devoit entretenir de l'heureux succès de sa députation, quel soupçon n'auriez-vous pas de lui lorsqu'il vous parleroit de vous-même r

Il s'intéresse trop assurément en tout ce qui vous touche , et vous , vous en intéressez trop peu ,

Monseigneur , pour l'en croire sur sa parole ; vous nous permettrez d'y joindre la nostre, et de vous faire ici le récit fidèle de tout ce qui s'est passé parmi nous en la réception de vostre lettre et de celle de messieurs de l'Académie françoise. Tout nostre monde spirituel de l'un et de l'autre sexe ne manqua point d'honorer le 3o avril 1670, nostre feste académique, car c'est un jour de feste pour nous, Monseigneur, de faire monstre de vos faveurs; ce fut donc dans le couvent de RR. PP. Cordeliers, dans la chapelle des Pénitents-Gris où l'assemblée fut convoquée, elle fut nombreuse et composée de personnes de première qualité ; les curieux de tous les états, les dames les mieux faites, les dévotes et les savantes s'y rendirent, Mgr l'archevêque qui révère jusqu'aux moindres intentions de Sa Majesté et qui a une estime très particulière de nostre ouvrage attira par sa présence tous messieurs du vénérable chapitre Saint-Trophime, les religieux importants, les supérieurs des ordres et les RR. PP. Jésuites, qui peuvent passer sans faire tort à personne pour les arbitres des choses de l'esprit, s'y trouvèrent; chacun y fut logé sans choix, mais sans confusion, lorsque environ les trois heures d'après-midi messieurs les académiciens estant placés selon leur coutume sans façon, M. de Robias, secrétaire l'Académie et M. le chevalier de Romieu furent recevoir M. le marquis de Châteaurenard et l'accompagnèrent dans la chapelle

où il estoit attendu. Aussitôt qu'il eut prit sa place parmi nous, M. l'abbé de Boche, directeur de ce mois, fit un discours sur le sujet de cette assemblée ; il fit voir la grandeur d'âme de Sa Majesté qui ne paraissoit pas moins dans l'établissement de nos emplois pacifiques, que dans les plus bruyants et dans les plus glorieux exercices de Mars. Il fit connoistre les grandes obligations que nous vous avions pour cette seconde vie d'honneur et de réputation que vous nous aviez donnée, et enfin s' adressant à M . le marquis de Châteaurenardf il le pria au nom de toute la ville de faire le récit fidèle et circonstancié de toute sa députation, ce qu'il fit de la meilleure grâce du monde. Mais ce fut après nous avoir remis la [lettre dont il vous a plu nous honorer, celle de messieurs de l'Académie

française et celle de M. Conrard dont la lecture fut

faite par M. le secrétaire : nous estions ravis. Monseigneur, d'observer la joie de tous nos compatriotes pendant cette lecture, elle éclatoit dans leurs yeux, et sur leur visage, n'osant la faire paroistre autrement, de peur d'interrompre une si glorieuse occupation. De vous dire maintenant le détail du discours de M. le marquis de Châteaurenard, ce seroit une grande entreprise. En vérité, Monseigneur, un commandant des troupes de Sa Majesté qui seroit un peu plus éloquent que nostre confrère (s'il s'en trouve) se voyroit soubmis au reproche que fist autrefois un grand orateur à un brave :

« N'as-tu point de honte, luidisoit-il, de mieux haranguer que nous, » Tout ce qu'on pourroit lui reprocher, c'est qu'après avoir parlé du Roy comme d'un Mars et de vous. Monseigneur, selon nos sentiments, comme d'un Alexandre ; après avoir dit les soins obligeants qu'il nous a pieu prendre pour nous mériter l'alliance de messieurs de l'Académie Françoise et fait connoistre à tout le monde le prix de cette obligation, il s'alla imaginer qu'un discours de deux heures sur cette matière pourroit enfin ennuyer. Si vous eussiez pu voir le silence et l'attention des écoutants vous auriez condamné son scrupule et vous l'auriez obligé de parler encore. Il est vrai. Monseigneur, que nous ne perdîmes pas tout et que M. de Roubin, l'un de nos messieurs qui s'estoit joint à lui dans la plupart de ses affaires de cour, nous vengea de la trop grande modestie de celui-ci, et fit le supplément de sa relation de la manière du monde la plus éloquente et la plus sincère ; son discours passe pour une pièce achevée au rapport des maistres, et si l'un et l'autre de ces confrères est aussi docile qu'il est parfait académicien, il nous remettra son discours pour en charger le Registre.

Après cela. Monseigneur, les esprits se trouvèrent si pleins de la grandeur du Roy et si satisfaits .de vos bontés, à nostre égard, qu'ils n'en perdront jamais la mémoire. Nous eûmes à peine le temps de lire deux

ou trois ouvrages d'Académie, que M. le directeur donna selon la coutume pour estre examinés, ensuite de quoi, il conclut, comme il avoit commencé, par les louanges de nostre invincible monarque, mais, Monseigneur, quelque insensibilité que vous professiez pour les vostres, vous auriez pris plaisir à la manière dont il s'y prit. Il remercia M. le marquis de Châteaurenard d'avoir si bien parlé des merveilles de nostre ville et d'avoir rendu publiques ■ nos obligations. Mgr l'archevêque confirma ce qu'avoit dict nostre directeur, son discours estoit digne d'un prince de l'église, il n'oublia pas les éloges de Sa Majesté ni les vostres, il en laissa même tomber quelques-unes sur nostre Académie, par une harangue aussi sainte qu'elle estoit instructiveet éloquente. Après cela, Monseigneur, on faillit estouffer nostre confrère à force de le caresser. Tout le monde demeura d'accord des vérités esclatantes qui sont couchées dans vostre lettre en sa faveur, mais quoique vous ayez escrit de sa modestie, croiriezvous bien que de M. de Châteaurenard est un insatiable en matière de gloire, et qu'il parut non plus touché des acclamations publiques qu'avoit mérité son éloquence que s'il eut ouï louer les hauts faits de feu Gustave Adolphe ou de quelque conquérant plus éloigné. Il nous advoua franchement que ni l'encens de la province, ni la gazette de l'armée, ni l'eau bénite de la cour, n'auront jamais rien de si touchant pour

lui, que ce que vous mesme avez eu la bonté de lui dire, et qu'il seroit très peu satisfait de tout le reste, s'il n'avoit une place illustre dans vostre esprit Il a raison, Monseigneur, c'est la plus belle place du monde et nous lui porterions envie, quelque obligation que nous lui ayons, si vostre cœur bienfaisant, ne s'estoit partagé entre nous, depuis longtemps. Nous ne ferons jamais rien qui nous rende indignes de cette grâce, et nous n'oublierons jamais que nous sommes, par vostre consentement aussi bien que par nostre inclination, Monseigneur, vostres humbles et très obéissants serviteurs,

Les Académiciens de L. R. A.

RoBiAS d'Estoublon, secrétaire de l'Académie (i).

A Arles, ce 28 mai 1670.

(i) Registre de l'Académie, fol. 75, verso, et sqq.

Page 1