‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originaux (volume 3)Chapitre 19 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Académie de 1670 à 1675. — Admission de M. d'Abeille, du comte de Modène, de M. de Ranchin, de M. d'Arbaud, de M. de Verdier. — Mort du viguier de Grille. — La traduction de Corbinelly. — Rapports avec l'Académie française. — M. de Grille à Paris. — La critique des œuvres de l'Académie d'Arles par M. Charpentier. — Ferricr et ses poésies.

L'affiliation de l'Académie d'Arles à l'Académie française était une grande marque de faveur.

Les lettres de l'Académie française à son alliée sont très flatteuses, et les savants arlésiens les recurent avec de grandes démonstrations de joie. Mais noblesse oblige, et M. de Châteaurenard le rappelait, fort à propos, à ses collègues : « Vous êtes obligés, leur disait-il, à remplir dignement la prefférence que nostre grand monarque a donné à la ville d'Arles sur plusieurs autres de ce royaume qui demendoient le mesme honneur (i). » L'examen du Registre nous conduirait peut-être à douter que les académiciens aient suffisamment rempli le rôle qu'ils pouvaient et devaient jouer, pour l'honneur des lettres, dans le midi

(1) Registre de l'Académie, fol. 84, verso.

de la France. Nous constatons presque continuellement que les séances ne sont pas très suivies, et que les membres de l'Académie s'en dispensent très facilement. Les abbés de Boche et deBarrême, M. Bouvet, M.G(^ow,M. de Grille, M. de Cays sont généralement assidus, mais souvent les autres membres sont absents.

L'article i des statuts n'avait pas reçu son application, et les académiciens n'étaient pas au nombre de vingt, dans la ville d'Arles. Cependant les adhésions ne manquaient pas, mais il était difficile de trouver, dans une seule ville, vingt lettrés, qui eussent du zèle pour les exercices académiques.

Les principales adhésions sont celles des académiciens externes, et, parmi celles-ci, celle de l'abbé Gaspard d'Abeille, prieur de N.-D. de la Merci, et auteur assez apprécié à Paris, où il était fixé auprès du duc de Luxembourg.

Le Registre ne mentionne pas la date de la réception de M. d'Abeille, qui eut lieu très probablement dans les premiers mois de 1670(1), pendant l'absence du secrétaire. Une des premières fois qu'il soit question de M. d'Abeille « confrère de l'Académie royalle » , c'est en mars 1672 (2), à propos d'une pièce de vers latins

(i) Le Ms 1060, p. 48, deuxième partie, fixe sa réception au 8 juillet 1670, mais le Registre n'en parle pas, ce qui nous étonne, car M. d'Abeille était, par ses relations, un personnage assez important.

{2) « On receut encores un sonnet à l'honneur du roy avec

intitulée Sol et Ranœ, à l'honneur du roi, centre les Hollandais, et envoyée de Paris. Au mois d'octobre 1673, M. d'Abeille écrivit quelques sonnets sur la prise de Maestricht, puis, en septembre 1675, il composa un sonnet sur la mort de Turenne, qu'il envoya à l'Académie d'Arles. Après l'avoir examiné, « elle tesmoigna beaucoup de désir de voir l'autheur, dont les ouvrages imprimés ne peuvent que lui faire beaucoup d'honneur, après avoir eu l'avantage de plaire à la bonne cour, et à M. le prince qui est assurément un bon connesseur en ces matières d'esprit quoi qu'il passe pour le génie de la guerre (i). »

L'abbé d'Abeille avait une maison à Tarascon, où il venait de loin en loin passer quelques jours. Il appartenait à la famille de ce nom, domiciliée à Riez, qui avait pour ancêtre un frère de celui dont la descendance subsista à Tarascon jusqu'au milieu du 18" siècle, d'après l'opinion des Abeille actuels de Marseille, qui prétendent remonter à l'un des trois frères Abeille, venus d'Italie en Provence, vers le 1 3^ siècle. Mais cette prétention n'est pas absolument prouvée.

La Critique du nobiliaire de Provence conteste même la noblesse des Abeille, en disant que la dignité de viguier de Marseille, qui fut possédée par l'un

l'inscription du Louvre au bas parle sieur d'Abciilc. » Registre, fol. 5-2 bis, verso. — 16 avril 1668.

(i) Registre de l'Académie, fol. 140., verso.

d'eux, ne prouve pas qu'ils soient d'origine noble. Cependant, les Abeille furent maintenus dans' leur noblesse par les commissaires chargés de la vérification des titres nobiliaires, en i66g (i).

(x) Voir Artefeuil, l, p. i; Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaye Desbois.

Gaspard d'Abeille, né, en 1648, à Riez (Basses-Alpes), vint de bonne heure à Paris; le maréchal de Luxembourg le prit pour secrétaire. Doué d'un esprit très vif, il se lia avec le duc de Vendôme, le prince de Conti et une foule de beaux esprits. En 1670, il n'avait encore composé que quelques poésies ; plus tard il écrivit même pour le théâtre quelques pièces qui eurent, il est vrai, peu de succès. La première, Argélie, tragédie en 5- actes, date de 1673, et fut imprimée à Paris, en 1674.

En 17 14, il composa une ode sur la Valeur, à la louange du maréchal de Luxembourg; on cite encore de lui nombre de pièces qui se trouvent dans les différents recueils de l'Académie française. Il fut reçu membre de cette compagnie, en 1704 (11 août), à la place de Charles Boileau, abbé de Beaulieu. Son discours de réception est un des meilleurs, bien qu'il manque d'élévation et de trait. Son successeur à l'Académie, Vabbé Mongault, a fait son éloge, inséré dans le tome m de l'Histoire de l'Académie par d'Alembert. Ses œuvres sont très nombreuses, mais d'un style lâche et languissant. Il fut secrétaire général de la province de Normandie, et jmourut à Paris, le 22 mai 1718. Très attaqué de son vivant, on fit contre lui cette épigramme :

Abeille, arrivant à Paris,

D'abord pour vivre vous chantâtes

Quelques messes à juste prix ;

Puis au théâtre vous laissâtes

Les sifflets par vous renchéris ;

Quelque temps après fatiguâtes

De Mars l'un des plus grands favoris.

Chez qui pourtant vous engraissâtes ;

Enfin digne aspirant entrâtes

Chez les quarante beaux esprits.

Et sur eux même l'emportâtes

A forger d'ennuyeux écrits.

(Hom. ill.de Prov.,I, 3).

L'abbé d'Abeille semble n'être guère venu à Arles avant le mois de mars 1676. « M. l'abbé d'Abeille confrère de messieurs les académiciens de l'Académie royalle, estreçeu dans l'assemblée de ce jour (lundi i3 mars 1676) avec beaucoup de Joie, après une absence de 4 ou 5 années. Il entretient la compagnie des diverses pièces d'esprit de la cour et de ses amis, mais il la régalle agréablement de trois imprimés de vers et de prose de sa façon ( i ). »

A la fin de l'année 1675, il était encore à Paris (2).

L'abbé d'Abeille fut un académicien très actif et le Registre lui en rend témoignage. Au mois de mai 1677, il célébra en vers latins la victoire de Cassel remportée par Monsieur, frère du roi ; au mois de juillet 1677, il ne « se lasse point de parestre tousjours et partout académicien, il travaille continuellement à la gloire

M. Ollivier, avocat, de l'Académie de Marseille, lui fit cette cpi-

taphe :

Ci-git un auteur peu fêté,

Qui crut aller tout droit à l'immortalité,

Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;

Et quand Abeille on nommera,

Dame postérité dira :

(t Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. »

Voir les Mémoires du P. Niceron, t. XLII, p. 848 et sqq, reproduits par tous les dictionnaires biographiques, y compris le Dictionnaire des hommes illustres de Provence.

M. de Beauchamp, Recherches sur les Théâtres de France, t. 11, p. 38g, Bibl. Méjanes, Ms 1060, deuxième partie, p. 48.

(1) Registre de l'Académie, fol. 144, verso.

'2) Registre de l'Académie, fol. 139, verso,

du roy, il fait des petits vers à l'honneur des armes et des victoires de Sa Majesté (i). »

Nous pourrions multiplier les citations, pour montrer qu'en aucune circonstance, il « ne manque de sa part aux debvoirs d'académicien royal, » et ne cesse d'envoyer des vers « pour entretenir la confraternité. »

Au mois de mai 1670, Giffon avait présenté la demande d'admission du comte de Modène (2) et de

(i) Registre de l'Académie, fol. 160, verso; voir aussi fol. i56i5g et passim.

(2) Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modène, appartenait à une famille noble du Comtat Venaissin. Il était fils de François et de Catherine d'Alleman. Il naquit à Sarrians, près de Carpentras, leig novembre 1608. Il servit dans l'armée, et accompagna en Italie Henri de Lorraine, duc de Guise, lors de son aventureuse campagne à Naples, contre les Espagnols ( 1 647- 1 648), Prisonnier de ces derniers, le comte de Modène passa deux ans dans le Château-Neuf de Naples. Marié deux fois, il eut d'abord un fils unique, puis, de Madeleine Béjart, une fille, née le 3 juillet i638, qui devint la femme de Molière, s'il faut en croire Voltaire et Pithon-Curt (Hist. de la Noblesse du Comtat Venaissin). Mais le fait est nié par M. Beffara, danssadissertationsurJ.-B.de Poquelin de Molière, Paris 1821. Le comte de Modène mourut le i"' décembre 1672.

Il a laissé : i* Histoire des Révolutions de la ville et du royaume de Naples, 3 vol. in-12, 1667 (publiée de nouveau en 1828. Paris, 2 vol. in-8).

2<* Des Mémoires depuis l'expédition de Béarn jusqu'au siège de Montauban, restés inédits, dont le président de Grammont s'est servi dans son Histoire latine de Louis XIII.

3' Un ouvrage burlesque sur les mœurs de ses compatriotes, une traduction d'une partie du livre des Rois, une paraphrase du psaume 5o, des prières pour la messe en vers, des odes, des sonnets, le tout manuscrit.

M. de Bédouyn (i), auxquels T Académie répondit favorablement.

Ce fut également au mois de mai que l'on répondit à M. rfe Venel « qui avoit demandé d'estre reçu dans l'Académie, par une lettre de civilité et d'agrément (2).»

Gaspard de Venel de Garron avait été conseiller au Parlement de Provence, charge dans laquelle il fut reçu le 1 1 octobre i633, et qu'il résigna l'an 1649 ^^ faveur de César de Gaillard, son beau-frère. Il se distingua par son zèle pour les intérêts du Parlement, durant les troubles du semestre, en 1 649. Il est qualifié conseiller du roi en ses conseils d'état et privé, dans le contrat de mariage C. de Gaillard du 28 octobre

(i) Nous n'avons aucun renseignement sur M.deBédouin,dont nous ignorons même le prénom. Voici du moins quelques détails sur sa famille, extraits de la Géographie de la Provence par Achard, t. i, p. 334.

La terre de Bédouin passa de la maison des Baux à celle des Rascas, puis à celle de Budo^, enfin à celle de Pétris. Cette famille, connue en France sous le nom de d'Orléans, finit avec le XVII* siècle et la terre de Bédouin fut vendue à Pierre de Vervins.

Sur la famille d'Orléans, voir Pithon-Curt, t. II,p. 3o3 et sqq. p. 3o6 en particulier.

« François d'Orléans II du nom, seigneur de Bédouin épousa Marif, fille de Pompée Catilina, gouverneur des armes du pape à Avignon. Il en eut :

i" Charles-Joseph, marié en 1640 à Lucrèce de Joannis, fille de Pierre sieur de Verclos. D'où des enfants, entre autres Alexandre d'Orléans, mort sans postérité, en 1726 ;

2° Paul d'Orléans, appelé l'abbé de Bédouin, né en 1623, chanoine et prrécenteur de la cathédrale de Carpentras. »

(2) Registre de l'Académie, fol. 79 et 86,

i656, et maître des requêtes ordinaires de la reine dans le testament que fit, le 1 8 juin 1680, demoiselle Madeleine de Gaillard, sa femme, dame ordinaire de la reine et sous-gouvernante des enfants de France (i).

(i) Artefeuil II, p. 481 et sqq., rapporte tout au long la filiation des Venel. Cfr Robert de Briançon, t. III, p. 19g et sqq.

Il y a dans les Juvenilia de Varadier de Saint-Andiol, plusieurs pièces dédiées à M. de Venel, conseiller au Parlement de Provence, p. iSy et sqq. M. de Venel était docteur en droit de la Faculté d'Aix, depuis le 3o novembre i63i.

Le Registre mentionne rarement son nom et jamais sa présence aux assemblées, car il ne fit dans Arles que de courtes apparitions.

Gaspard de Venel fut le dernier représentant de la famille de ce nom, d'après la Critique du nobiliaire de Provence.

« La famille de Venel, noble et ancienne, est éteinte par la mort de Gaspard de Venel sans enfant, ancien conseiller au Parlement d'Aix, distingué en Provence par son bel esprit. Henri d'Antoine, conseiller en la Chambre des Comptes, son neveu, a recueilli sa succession, de la part de N. de Venel, son aïeul maternel; il a été chargé d'en porter le nom et les armes, coupé d'azur et de gueule, par une fusée d'or, d'azur chargé de trois pals d'or et de gueule, d'un lion aussi d'or. » Bibl. Méjanes, Ms 820, fol. 125 1.

Gaspard vivait tantôt à la cour, tantôt dans son hôtel de la rue de Venel, à Aix. Il mourut en 1692.

Le portrait de Gaspard de Venel fut peint par Fauchier.

La tombe où il reposait près de sa femme n'existe plus, nous n'en avons pas trouvé trace dans la chapelle des Ursulines.

Magdelaine de Gaillard était fille de Pierre de Gaillard, seigneur de Ventabren, conseiller du roi, contrôleur général et trésorier des Etats de Provence, et de iVf<ïr^«î5e de Villages. Elle naquit à Marseille, le 24 janvier 1620, et épousa à i3 ans Gaspard de Venel (févr. i633). D'abord gouvernante des nièces de Mazarin, puis sous-gouvernante des enfants de France, elle mourut a Versailles, le 22 novembre 1687. La Galette de France mentionne sa mort, en ces termes : « De Paris, le 29 novembre 1687. La

En juin 1670, l'Académie admit parmi ses membres, sur la proposition de M. Giffon, M. de Ranchin, conseiller à la chambre de l'édit de Castres. Il était l'auteur d'une ode intitulée: Le Voyage de l'Amour et de rHjyménée, en l'honneur du mariage de Louis XIV (1660). M. de Grille en fit, au mois de février 1671, une longue et élogieuse critique, insérée au Registre (folio 92, verso et sqq).

M. de Ranchin adressa sa demande de Balaruc, où il prenait les eaux avec Giffon, le 2 juin. Dans sa lettre de remerciement (8 sept. 1670) il déclarait que « les lettres patantes de l'Académie royalle d'Arles » seraient le titre le plus glorieux pour sa famille. Sans être un lettré de profession, il envoya à l'Académie plusieurs travaux et, en 1675, on le citait en exemple aux académiciens externes (i).

dame de Vend, sous-gouvernante des enfants de France, mourut à Versailles, le 22 de ce mois, après une longue maladie. » Galette (\q 1687, p. 644. Elle fut enterrée à Aix, dans la chapelle de Sainte -Croix de l'église du premier monastère de la Visitation (Ursulines, rue Mignet;. Louis XIV lui avait concédé le droit exclusif de vendre de la glace en Provence, ce qui lui valait plus de 20,000 fr.de rentes. V. Artefeuil, i, 432.

Son frère Jean de Gaillard, né en 1634, fut de 1671 à i6g5 évêque d'Apt. Moréri lui dédia son dictionnaire.

M. Roux-Alphéran rapporte sur G. deVenel diverses anecdotes qui prouvent qu'il était un mystificateur infatigable. Les Rues d'Aix, 1. 1, p. 1 39-196-41 2-5 10, II, 120.

Cfr. Pitton, Histoire d'Aix. — Papon, Histoire de Provence, t. IV, p. 5 17 et sqq, Robert de Briançon, i, 108 et sqq.

(i) Registre de l'Académie, fol. 128.

A cette date, il était gravement malade, mais il ne mourut que plus tard, sans avoir pu cependant venir remercier l'Académie, comme il se le proposait (i),

M. de Grille présenta M. Pierre d'Arbaud{2) le 22

(i) En 1682 (19 janvier) il demanda à l'Académie d'admettre son fils aîné, désirant « lui laisser cette survivance prefférablement à celle de sa charge de conseiller. » Registre, fol. 2 1 o, verso.

L'Académie ne rejeta pas cette demande qui n'eut pas de suite, ce semble, bien que le Ms 1060 affirme le contraire.

Il envoya également (nov. 1682) un sonnet qui fut jugé assez sévèrement par les académiciens (Reg., fol. 219). Il était adressé au roi, sur la naissance du duc de Bourgogne.

(2) « Pierre d'Arbaud, sieur de Blonzac, fut capitaine d'infanterie et littérateur. Il était membre de l'Académie royale d'Arles. Nous ignorons s'il a donné au public ses productions. » Hommes Illustres de Provence, t. II, p. 122.

Est-il l'auteur de la Relation de ce qui s'est passé entre le roi et M. le comte de Belle Isle, au sujet de l'échange delà ville de Beaucaire par M. de R. (d'Arbaud de Rougnac), viguier et premier consul de Beaucaire, Avignon, Giraud, 1723, in-S" ? N'y eut-il pas deux familles de ce nom ? Les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point, et l'extrait du sommaire des délibérations de l'Académie, par Pierre Véran (Ms des Archives d'Arles) signale, à cette date de novembre 1669, l'admission d'un Arnaud, de Beaucaire, dont parle aussi le Registre, fol. 74.

Pierre était de la même famille que François d'Arbaud de Porchères qui fut de l'Académie française, et mourut en 1648. Les poésies de François d'Arbaud sont très médiocres. Elles furent publiées en i56o. Il a été ridiculisé par Saint-Evremont dans la Comédie des académiciens.

Pierre d'Arbaud fut chargé de faire les honneurs de la ville de Nîmes aux consuls d'Arles qui s'y rendirent en 1677 (Reg., fol- 162, verso). Ménard, Histoire de Nîmes, t. VI, p. 23 1 et sqq.

Le Registre fait à diverses reprises l'éloge de M. d'Arbaud, qui prit une part active aux travaux de l'Académie. Il fut comme le trait d'union entre l'Académie d'Arles et celle de Nîmes. M. d'Arbaud, d'abord protestant, se convertit au catholicisme.

juin, et il est à noter que cette élection est la première qui fut soumise à l'approbation du protecteur. Le duc de Saint-Aignan semble, du reste, n'avoir jamais entravé la liberté des académiciens, du moins durant les premières années. Le Registre ne mentionne pas d'opposition de sa part et même, jusqu'en 1678, l'élection de M. d'Arbaud est peut-être la seule qui lui ait été formellement soumise.

« Dans cette mesme assemblée du 22 juin 1670, M. le secrétaire propose la passion de mériter l'entrée de l'Académie, que lui avoit tesmoigné M. d'Arbaud, gentilhomme de Nîmes, et connu dans Arles despuis longtemps, y ayant mesme une ancienne maison, et faisant profession particuUière de la vertu et des belles lettres, on le balotta selon la coustume et l'on chargea M. de Robias de tout le reste.

a Le 3o de ce mois,ledict M. d'Arbaud ayantescrità l'Académie, sa lettre fut estimée et l'on résolut qu'il seroit reçeu, si tel estoit le bon plaisir de M. le duc

D'après Robert de Briançon, t. I, p. 291, Pierre d'Arbaud appartenait à l'ancienne famille arlésienne de ce nom. 11 était fils de Tristan d'Arbaud et de Françoise de Blanc, et fut capitaine au régiment de Montpézat. Il est aussi renommé par sa valeur que par ses belles lettres, dit Maynier, Principale Noblesse, p. 54.

La branche des d'Arbaud Blonzac s'éteignit au XVIII* siècle, mais d'autres branches de cette famille fournirent des conseillers au Parlement, des officiers de marine, etc. Voir Artefeuil, t. I, p. 46etsqq. Sur les d'Arbaud-Blonzac, branche des Arbaud établie dans Arles, voir le Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaye Desbois, t. I, p. 653.

protecteur auquel on doniieroit avis de la chose, et cependant qu'au cas qu'il se présentât il auroit séance comme les autres dans l'assemblée (i). »

M. d'Arbaud fit ses visites, et prit place parmi les académiciens, à la séance du 8 juillet 1670 (2), sans qu'on eût encore reçu la réponse du duc de Saint-Aignan relative à sa réception ; mais il ne pouvait se refuser à l'approuver, car le Registre fait un portrait excessivement flatteur de Pierre d'Arbaud.

« On peut dire de ce gentilhomme que si le caractère d'académicien estoit égaré ou perdu, on le retrouveroit en sa personne. Il a de la capacité autant qu'il en fault pour soustenir cette qualité partout, il a de l'honneur beaucoup et de l'honnêteté, mais entre autres choses, on peust dire, sans le flatter, qu'il a ce zèle académique, si nécessaire aujourd'hui pour respondre à la réputation que la fortune ou le mérite ont acquis à l'Académie royalle, dans la France et peut-estre dans toute l'Europe (3). »

Le duc de Saint-Aignan s'employait très assidûment à faire connaître la jeune Académie , dont il était le protecteur, et une lettre de M. Mercurin, lue à une des séances d'octobre, nous donne, à ce propos, des détails intéressants. Elle est adressée à M. de Grille :

(i) Registre de l'Académie, fol. 87.

(a) Registre de l'Académie, fol. 88.

(3) Séance du 23 juillet, où M. d'Arbaud est élu directeur pour le mois d'août lôSi. Registre de l'Académie, fol. 204.

« Vous scavez, monsieur, mieux que tout autre, si je m'intéresse comme je doibs pour les affaires de vostre Académie, mais quoy que j'aye faict jusqu'icy, je ne serois pas content de moy mesme sy je ne vous apprenoys ce qui se passe à l'honneur de cet illustre corps. Monseigneur le duc de Saint-Aignan m'a faict l'honneur de m'inviter à un repas magnifique qu'il donna dimanche passé à cinq ou six personnes choisies, auxquelles, pour son plus délicat entremets, il présenta vostre ode héroïque, et le portraict du roy que je luy avois remis de la part de l'Académie royalle. Il fist voir là mesme un autre ouvrage pour luy qu'avoit faict M. Giffon, en suyte il fist porter une cassette d'où il tira certains mémoires de sa vie qu'il destine au publiq. Mais, adjousta-t-il fort obligeamment, on ne verra rien dans ces mémoires-cy, de si glorieux pour moy que l'article de la royalle Académie d'Arles, je vous supplie, continua-t-il, beuvons à sa prétieuse santé I M"° de Scudéri qui estoit là porta cette santé, qui fust suyvie à la ronde de toute la compagnie. Je ne vous dis pas comme il s'étendit sur la noblesse et valeur des académiciens, sur les bontés du roy, sur l'avantage et la joye qu'il avoyt reçeue en cette affaire, etc. (i) »

Pendant ce temps, les reproches d'oisiveté et d inac-

(i) Registre de l'Académie, fol. 89, verso, octobre 1670.

tion recommençaient à se répandre, dans la ville d'Arles (i) contre « le petit corps » qui méprisait ces reproches, tout en se proposant d'en tirer son profit, pour exciter son zèle qui semblait, en effet, singulièrement ralenti.

D'après l'article i6 des statuts, on devait envoyer chaque année à l'Académie française les principales pièces lues aux séances : au mois de décembre 1670, M. de Cays regrettait que cet envoi n'eût pas encore été fait. La mort du vieux viguier de Grille (2) qui arriva le 4 décembre 1670, affligea beaucoup l'Académie. Elle lui composa une pompeuse épitaphe et chargea le P. Vinay de prononcer son oraison funèbre, L'Académie exprima, en cette circonstance, tous ses regrets à M. de Grille, et fit tout son possible, pour honorer la mémoire du vénérable collègue qui avait constamment témoigné une grande sympathie pour la nouvelle entreprise.

Après en avoir conféré dans plusieurs séances, on convint que la cérémonie aurait lieu le 8 janvier, et

(i) « M. Bouvet se trouve directeur de ce mois (nov. 1670), il dict et monstre qu'on a escrit certaines sottises contre l'Académie et propose de quelle manière il falloit se deffendre, qu'on l'accusoit d'un excès de loysir, d'inaction et d'inutilité. Il fust trouve bon de combatre cet insulte par le mespris et par le scilance, et de profiter cependant des advi^ que les envieux et les ennemis donnoient. > Registre de 1 Académie, fol. 90.

(2) On l'appelait à la cour le Bassompierre de Provence. Il mourut à son château de Mompaon, près des Baux.

consisterait en une messe chantée, suivie de l'oraison funèbre, dans la chapelle desPénitents-Gris. Mais il y eut des contestations a qu'on ne pouvoit nullement prévoir !t> et elle fut ajournée au 27 janvier.

« Ce fust le mardi 27 janvier 1671 que le R. P. Vinay fist la harangue dans la sale ou salon des RR. PP. cordeliers, tapissée de noyr et fermée et obscurcie de partout , autant qu'elle esloit éclairée de divers luminaires. La compagnie y estoit nombreuse. Le R. P. sans flatter les morts ni les vivants, y fist des merveilles, et son éloquance le rendist considérable, autant qu'elle fist naistre d'estime et d'affection pour l'Académie dans l'âme de ses auditeurs (i). »

Peu de jours après, 9 février 1671, l'abbé de Verdier fut reçu dans l'assemblée , après avoir rempli les formalités d'usage. Appartenait-il à la famille de Verdier, éteinte par la peste en 1 721, et qui descendait de Guillaume Verdier, docteur en médecine de l'Université de Montpellier , dont le fils Pierre , anobli par lettres patentes de Louis XIII, données en 1623 et vérifiées à la Cour des Comptes, à Aix, le 26 mai 1626 , fut consul d'Arles en 1641 ? Nous le croyons.

(i) Registre de l'Académie, fol. 91, verso. Le P. Vinay avait prononcé, le i3 mars 1G66, dans l'Eglise de Saint-Trophime, l'oraison funèbre de la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV. Voir cette pièce au fonds Bonnemant, vol. 58. Elle fut imprimée aux frais de la ville (Ms 806, Annales d'Arles).

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S'il en était ainsi, l'abbé de Verdier aurait été parent, par alliance, des Varadier de Saint- Andiol.

Séguin (Antiquités d'Arles, p. 22) le qualifie excellent prédicateur.

Il fut un des membres les plus assidus de l'Académie et, en 1677, il fit le rapport sur le fameux discours du P. Lucas, De monumentis publicis latine inscribendis, et prit part à la discussion relative à Corbinelly, aussitôt après son admission.

En 1675, il proposa d'augmenter le nombre des académiciens, en allant au devant des désirs « de tant de bons subjets qui pourraient faire honneur à l'Académie et qui n'osent pas s'expliquer touschant la demande et les cérémonies de leur réception (i). »

Il s'associa aux abbés de Boche et de Barrême pour demander que l'Académie entreprit une traduction d'Epictète ou d'Isocrate (juin 1675).

Il rédigea une inscription pour le piédestal de la

(i) Registre, fol. 129, verso.

(2) Le 10 octobre 1677, l'abbé Honoré de Verdier fut parrain de Honoré de Verdier, baptisé à l'église Saint-Martin. C'est vraisemblablement l'académicien.

Voir à la Bibliothèque d'Arles les papiers de la famille Verdier, 1 vol. in-8% don de M. Louis Mège. Jean et Pierre de Verdier, sieurs de la Carbonière, fils de Pierre, furent reconnus nobles le 18 janvier i66y. — Jugement de Noblesse, n" 3, fol. 3208. Une demoiselle de Verdier, décédée en 1664, fut une des bienfaitrices du collège d'Arles. Cfr. Bonnemant, Noblesse d'Arles, passini. Robert de Briançon, t. m, p. zii. Maynier, p. 119; Artefeuil, t. II, p. 491.

Diane que les consuls voulaient placer dans l'hôtel de ville (sept, 1675). 11 écrivit aussi pour mettre sur la grande porte de ce monument, nouvellement achevé, l'inscription latine qu'on y lit encore aujourd'hui. (Portail du Midi).

Le fait le plus saillant de l'année 1671 est la critique qui fut faite par l'Académie de la traduction de l'Art poétique d'Horace par Corbinelly . Cet auteur était alors le compagnon d'exil du fameux marquis de Vardes, qui lui promettait une pension par testament, ce qui ne se réalisa point.

Le marquis de Vardes aimait beaucoup l'académicien Henri de Boche et avait écrit au moins une fois à l'Académie (i) qui connaissait de longue date Corbinelly. Elle savait les rapports de ce dernier avec M'"^ de Sévigné. 11 y a une allusion évidente aux lettres de cette dame, dans les lignes suivantes : «. Les dames éloquantes avec qui vous avez commerce d'esprit n'emploient-elles pas des termes en vous escrivant dont elles n'oseroient se servir dans une honneste conversation, ni mesme dans les lettres qu'elles escrivent à leurs autres amis, qui n'ont peut estre pas vos goûts, ou qui ne sont pas de vostre force (2). »

(i) En décembre 1670. Registre de l'Académie, fol. 91. {2) Réponse de M. de Grille aux observations de Corbinelly. Registre de l'Académie, fol. 99,

Au mois de mars 1671, Corbinelly écrivit d'Aigues- Mortes, pour solliciter la critique de l'Académie sur la traduction qu'il lui fit remettre. Cette démarche ne fut pas sans causer quelque ennui aux académiciens, car après avoir pris connaissance de la traduction, ils reconnurent qu'elle était médiocre. Ils essayèrent alors de se soustraire à la nécessité d'en donner leur sentiment. Ils se retranchèrent derrière leurs règlements, mais Corbinelly (i) insista, il s'adressa aux abbés de

(i) « Il y a parmi les amis les plus intimes de M°"= de Sévigné une figure qui reste pour nous un peu obscure et indistincte. C'est celle de Corbinelly : philosophe équivoque, chrétien équivoque, en toutes choses, ce nous semble, caractère équivoque ; homme d'esprit, dit-on, mais cela ne se voit pas d'un premier coup d'œil. Cependant il ne faut pas trop se hâter. S'il n'y avait que le dictionnaire de Somaize qui eût parlé de la finesse de son esprit, ce ne serait peut-être pas très embarrassant. Mais quand M"" de Sévigné dit : « Son esprit est fait pour plaire au içien... Je perds la joie et la douceur de ma vie en le perdant, » on se sent tout autrement arrêté. Il ne semble pas que ce soit là un compliment banal. »

Notice biographique sur M"' de Sévigné, p. 146. En tête de l'édition des Grands Ecrivains de France.

Jean Corbinelly était originaire de Florence, son père était venu en France avec Concini, dont il était secrétaire. Il fut plus attaché à Bussy qui le mit en relation avec M"' de Sévigné. Mêlé aux intrigues du marquis de Vardes et de Mademoiselle de Montalis, fille d'honneur de Madame, il fut emprisonné en i663. Plus tard Vardes ayant été exilé, Corbinelly alla le rejoindre. En 1672, M"* Sévigné le trouva auprès de Vardes lors de son voyage en Provence. Après la mort du marquis de Vardes, le cardinal de Retz vint au secours de Corbinelly qui fut toujours pauvre et mourut, en 1716, âgé de plus de cent ans. Il en est parlé très souvent dans les lettres de M"" de Sévigné,

Barrème et de Boche, fit même intervenir le coadjuteur d'Arles, si bien que l'Académie se décida à lui envoyer le jugement tant désiré(i). Mais Corbinelly le trouva trop sévère et se plaignit avec aigreur.

L'Académie s'étonna « que ledit sieur Corbinelly (2) semble picqué de ce qu'elle s'est expliquée dans ce

(1) « Le 20 avril lôyijM.Ie sacristain abbé de Boche remonstre que le sieur Corbinelly lui avoit escrit deux ou trois fois, aussi bien qu'à l'Académie, pour le mesme subjet, qu'il l'avoit prié et conjuré par une dernière lettre d'offrir ses très humbles et respectueux saluts à messieurs les académiciens, qu'il appelle messieurs mes maistres, et qu'il les prie encore très instemment de voir la traduction qu'il a faicte de la poétique d'Horace, de l'examiner oculo inimico, et de lui en donner leur sentiment sans miséricorde.

Les advis ne sont point partagés sur cette matière ; tous ces messieurs demeurent d'accord que l'Académie ne doibt point accorder sa prière à M. Corbinelly, non plus qu'à un père malade d'esprit, qui prieroit ses amis de prendre la pêne d'escorcher ses petits enfants. Mais, enfin, M. l'abbé l'emporta et fist connestre à la compagnie qu'on désobligeroit infiniment le demandeur si l'on ne censuroit point sa pièce, et qu'on lui laisseroit croire par ce constant refus qu'on ne l'a pas mesme trouvée digne d'estre examinée. » Registre de l'Académie, fol. 94, verso.

M. de Bouvet et M. de Sabatier furent chargés du rapport, et le 9 mars, ils remirent le cahier tel qu'ils l'avaient reçu, en disant a qu'il auroit esté trop ennuyeux et trop difficile de faire des remarques sur tous les mots et façons de tourner les choses qu'on trouvoit dans cet ouvrage, » se contentant d'un jugement sommaire. M. l'abbé de Boche a s'en allant àAigues-Mortes avec M. le coadjuteur > fut prié, au mois de juin, d'informer M. Corbinelly des délibérations de l'Académie. 11 rapporta que M.Corbinelly était mécontent et que l'on se moquait de lui parce que des « jeunes gens » lui montraient qu'il n'était pas infaillible, comme il prétendait.

{2) Registre dcl'Acadcmie, fol. 96, verso. Séances de juillet 1671.

cahier, l'ayant faict avec tant de modération et après tant de lettres et tant de prières, M. le secrétaire qui faict la lecture de ces observations, faict remarquer à l'assemblée l'injuste chagrin dudict Corbinelly... M. N. dict que l'Académie royalle ne debvoit pas souffrir qu'un particulier du calibre du sieur Corbinelly prist la liberté qu'il avoit prise. »

Quelques membres proposèrent de lui répondre comme il le méritait, mais la majorité fut d'avis de ne pas le froisser et de lui envoyer simplement une réponse telle « que la moralle et la dignité académique le demenderoient. » Il fut ensuite décidé que l'Académie refuserait désormais de donner son appréciation sur les ouvrages qu'on lui enverrait. La réponse au sieur Corbinelly rédigée par M. de Grille, fut insérée tout au longs dans le Registre, mais ne lui fut pas communiquée (i), car il était de bonne politique de ne

(i) Registre de l'Académie, fol. 97 et sqq.

La critique de M. de Grille est mordante et pleine d'esprit. En voici un échantillon :

a Vous sçavez bien, monsieur, que c'estoit à vostre requeste et très humble supplication que ces messieurs avoient prononcé et que vos maistres prétendus (contre la coustume des souverains) avoient eu cette modestie de rendre raison de leur jugement, parce que, disoient-ils, la poétique d'Horace et là traduction du sieur Corbinelly sont de deux différents caractères, et c'est de quoi le raisonnable lecteur ne sçauroit doubter, s'il s'en trouve quelqu'un aussi débonnaire ou d'aussi grand loisir que ceux qui se sont donné la pêne de lire votre ouvrage et de le conférer avec le latin... (Registre, fol. loi). Puis en terminant il

point s'aliéner un auteur lié avec les Grignan, les protecteurs de l'Académie et les premiers personnages de Provence.

Cette curieuse affaire se prolongea jusqu'au mois d'octobre.

L'Académie qui ménageait avec tant de soin ses amis , même trop susceptibles , faillit se brouiller avec les PP. Cordeliers, et à deux reprises, ceux-ci fermèrent à clef le local ordinaire de l'Académie, ce qui obligea les académiciens à se réunir chez M. le sacristain de Boche, le i5 mars et le 22 octobre 1671. La cause de ce froissement est assez mesquine. Le 9 février l'Académie avait introduit dans une de ses réunions le P. Marsain, minime, qui prêchait alors dans Arles. Elle avait eu soin, il est vrai, de tenir cette réunion chez M. de Boche, afin que les Cordeliers n'eussent pas lieu de se plaindre de la faveur accordée aux Minimes, à leur exclusion.

ajoute : « Au reste, ne soubçonnez personne d'avoir pris l'intérêt de l'Académie royalle par commission. Je vous jure toutes les divinités du Parnasse que ces messieurs non seulement ne se sont pas tous refleschis sur l'insulte de vos corrections, mais que je suis presque le seul qui a pris la pêne de les lire, vous ne sçauriez les accuser que d'un peu d'indifférence pour vos ouvrages, comme peut-estre je suis coulpable d'un peu trop de considération. B

M. de Grille raille très agréablement Corbinelly qui n'entendait pas la plaisanterie, et vraiment ces pages sont pleines de sel; elles sont, en même temps, un curieux spécimen de critique littéraire.

Il faut croire que les Cordeliers trouvèrent le procédé blessant. Us le firent sentir à l'Académie, mais ils durent s'incliner devant l'ordre de leur général qui leur prescrivait « de caresser, honorer et loger l'Académie. » Ce différend n'eût pas de suite et les réunions continuèrent à se tenir au local habituel.

Une affaire plus sérieuse fit diversion à ces petites querelles, ce fut la mort du premier président Henri de Meynier de Forbin d'Oppède, décédé à Lambesc pendant la tenue des Etats de Provence (i).

(i) Henri de Forbin Meynier, baron d'Oppède, successivement conseiller fi638), puis président (1645), enfin premier président du Parlement de Provence (i655), mourut le i3 novembre 1671. Il joua un rôle très important dans les affaires de Provence. En 1667, il exerça le pouvoir de commandant du pays en l'absence du duc de Vendôme et du comte de Mérinville. On lui reprocha d'avoir sollicité cette charge, qui revenait de droit au Parlement, mais que le roi fut bien aise de déléguer à qui il voulait, depuis cette date. Henri d'Oppède était un homme énergique et dévoué aux intérêts du pays. Papon fait sur lui cette réflexion, dont nous lui laissons la responsabilité ; a Quoiqu'il eût des vertus et des talens rares pour sa place, on sait qu'il ne négligeait point les intérêts de sa gloire et de sa fortune, lorsqu'il pouvait les concilier avec le bien public, et dans les traverses que l'humeur et la jalousie lui suscitèrent il mit quelquefois des personnalités dont un grand magistrat ne sait pas toujours se défendre. » (T. iv, p. 601.)

L'assesseur de Juliany fit son éloge dans l'assemblée des Etats, le 17 novembre 1671.

Il courut des épitaphes où le premier président était assez mal mené (fonds Nicolaï, n" 109, p. 37), on lui reprochait surtout sa sévérité, lors de la révolte de Marseille, en i65g. Voir aussi le Registre, fol. 106. Sur les Forbin consulter les divers Nobibiliaires de Provence. Plusieurs branches de cette illustre famille existent encore.

Il légua son cœur à Lambesc et les consuls de cette ville prièrent l'Académie de lui composer une épitaphe.

Celle-ci n'avait pas oublié les bons offices du président lors de l'enregistrement des lettres patentes, et M. de Grille fut chargé de rédiger cette épitaphe qui fut consignée sur le Registre (folio 104).

Au mois de décembre 1671, M. d'Aymar de Châteaurenard faillit mourir par suite de la maladresse d'un chirurgien qui le blessa, en le saignant. L'Académie fut très émue de cette nouvelle, et envoya Giffon à Avignon, pour prendre des informations exactes. Heureusement M. d'Aymar fut promptement rétabli et, au mois de janvier, il était de retour à Paris (i), d'où il remerciait chaleureusement ses collègues de leur sympathie.

Les séances de l'année 1672 furent remplies par des éloges de Louis XIV. Les victoires des Français en Hollande absorbaient l'attention et nombre de membres de l'Académie étaient au service du roi dans ses armées, ce qui explique la rareté des réunions.

« Ces messieurs ne s'assemblent point durant le moys de may et presque point encore durant le moys de Juin, du moins n'a-t-on pas lieu de marquer aucune assemblée régulière dans le moys de juillet, ce ne sont encore que des entretiens, et de simples conversations,

(i) Registre de l'Académie, fol. io5, verso,

à cause de l'absence de la plus part des académiciens. Il est vray, et c'est ce qu'on ne doibt pas oublier pour une marque éternelle de leur reconessance qu'ils ne s'entretiennent que des victoires du roy, ils commentent la gazette de l'armée et laschent par leurs grands souhaits de suppléer aux muses académiciennes quy sont en vacation, durant les grandes chaleurs. »

M. de Sabatier, M. Roubin lisent des sonnets à la louange du roi, non transcrits dans le Registre (i). Voici un sonnet de M. de Grille sur le même sujet, qui fut lu et examiné dans les rares séances d'août et de septembre.

Louys, l'honneur du ciel et l'amour de la terre, L'appuy des oppressés, le protecteur des lois, La terreur des mutins et l'exemple des Roys, L'invincible Louys a quitte son tonnerre.

Pour vaincre plus longtemps en une juste guerre. Il laisse respirer ceux qu'il mit aux abboys. Et trace avant partir (2), par mille beaux exploits, Le chemin de la gloire aux braves d'Angleterre.

Le perfide Hollandoys, qu'un second Alexandre(3j, Dans le siècle dernier n'a pas sceu faire rendre. Donne en son désespoir ces mots audacieux :

« Je voids mes champs déserts et mes villes en poudre, Mais il est toujours beau d'avoyr affaire aux Dieux, On ne scauroyt périr que par un coup de foudre. »

(i) Il est aussi question d'une traduction de Pétrarque, à laquelle travaillait M. Bouvet. V. le Registre, fol. io5 et s.q.q.

(2) Allusion au départ du roi qui avait quitté l'armée au mois de juin.

(3) Alexandre Farnése, duc de Parme, gouverneur des Pays- Bas pour le roi d'Espagne.

La guerre de Hollande avait été une suite de triomphes pour les armées françaises, conduites par Condé, Turenne et Luxembourg, sous les ordres suprêmes de Louis XIV. Les Hollandais furent écrasés dans toutes les rencontres. Le 12 juin 1672, Louis XIV franchit le Rhin à Tolhuys, près du fort de Schenck. Ce passage du Rhin, qui valut au roi les adulations de Boileau et de tous les poètes de l'époque, ne fut, au rapport de Napoléon, qu'une opération militaire de quatrième ordre, mais il produisit l'effet d'une grande victoire.

Dès qu'ils eurent passé le Rhin, les Français prirent Arnheim, Nimègue, Amersfoot^ Naarden. Utrecht capitula avec toute la province qui porte son nom ; l' Over Yssel, la Gueldre, firent de même. Amsterdam était menacée et cette capitale prise, c'en eût été fait de la Hollande.

Les frères de Witt envoyèrent des ambassadeurs à Louis XIV, pour lui demander la paix et lui offrir dix millions, avec la ville de Maëstricht, et les places de Bréda, Bois-le-Duc, Ravenstein et Berg op Zoom. La réponse arrogante de Louis XIV exaspéra les Hollandais qui massacrèrent les frères de Witt et se préparèrent à une lutte désespérée sous les ordres de Guillaume d'Orange (i). Une nouvelle coalition se forma,

(i) Voir dans le Registre une pièce latine contre les Hollandais, intitulée : Sol et Rana, de la manière de M. d'Abeille, (Registre, fol. 106, verso). La guerre de Hollande occupait beaucoup les académiciens d'Arles.

Louis XIV eut à lutter contre toute l'Europe, et la guerre ne se termina que par les traités de Nimègue, en 1678.

Pendant cette guerre acharnée Louis XIV trouvait le temps de s'occuper de l'Académie française. Elle avait assez grandi pour qu'elle lui parût digne d'être placée sous son patronage direct , après la mort de Séguier, en 1672 (i). Il lui ouvrit le Louvre pressa et encouragea ses travaux, aidé par Colbert qui fut l'intermédiaire naturel entre l'Académie et son nouveau protecteur.

Elle sembla entrer dans une période d'activité plus grande ; mais lorsqu'elle se plaignit que l'Académie d'Arles ne la suivît pas dans cette voie, ses plaintes furent assez mal reçues. « Le lundi , neufviesme janvier 1673, M. le secrétaire monstre une lettre de M. Mercurin qui escrit de Paris et remonstre à messieurs les académiciens de la ville d'Arles ,

(i) Voir l'oraison funèbre de Messire Pierre Séguier, chancelier de France, et protecteur de l'Académie Françoise, prononcée à ses obsèques faites au nom de cette compagnie, en l'église des Billettes, par M. l'abbé de la Chambre, curé de Saint-Barthélémy, à Paris^ chez Pierre Le Petit, imprimeur ordinaire du roi et de l'Académie françoise, 1672, 40 p., in-4». (Recueils de la Bibliothèque Méjanes).

Le 10 novembre 1672^ € on s'entretient de l'honneur que le roy faisoit à l'Académie françoise, et qu'il est assuré qu'il s'en est déclaré le protecteur. » Registre, fol. 108, verso. Suit un sonnet de M. de Grille sur cet événement important pour le monde des lettres.

comme MM. Conrard , l'abbé Talman, M. Charpentier, Paraire (secrétaire de M. de Pomponne) et autres illustres de l'Académie Françoise , luy ont faict des pleintes amoureuses du scilance de leurs confrères et nouveaux alliés, messieurs les académiciens d'Arles. On demande qu'est-ce qu'il y a à respondre la dessus et l'on ordonne que M. le secrétaire prendra la peine de justifier le petit corps de cette oysiveté prétendue , par une lettre qu'il escrira à M. Mercurin, en réponse de la sienne, affin qu'il puisse satisfaire à ces messieurs les plaintifs »

Le 1 6 janvier, on lut à la séance cette lettre qui fut insérée dans le Registre comme « pièce justificative pour l'Académie royalle qu'on semble accuser d'inaction ou de paresse (i). »

Monsieur,

Nos messieurs ont chargé le secrétaire de l'Académie de respondre à l'honneur de vos remonstrances, avec toute la sincérité que mérite vostre franchise. Je leur ay faict voir vostre lettre, comme l'écho des pleintes amoureuses et fraternelles que font messieurs nos maistres contre nostre oisiveté. On a receu la chose avecque plaisir, etchascun a tasché de s'en faire une leçon,

(i) Registre de l'Académie, fol. iio. Cette lettre fut envoyée à M. Mercurin, le 21 janvier 1673.

en son particullier quy peut l'instruire et l'élever Jusqu'à la dignité de mètre au jour quelque composition à la gloyre du monarque, mais enfin après un long entretien sur ce subjet, on s'est advisé que nos illustres confrères n'ont point encore faict suer les presses, sous le poids de leurs ouvrages despuis la guerre de Hollande, ils ont leur excuse, à la vérité, aussi bien que toutes les Académies de l'Europe, Sa Majesté est allée si viste et si rapidement jusques icy, qu'il a estourdi la Gazette, il aesbloui tous les yeux, et il n'a guère esté plus facile de faire l'histoire de ses conquestes à nos scavans qu'à ses ennemis de luy résister. Mais, monsieur, on a trouvé à propos de vous dire que, avant que de nous instruire de nostre debvoir, il eust esté bien que ces messieurs, nous eussent envoyé les divers ouvrages qu'ils ont composé sans doubte à l'honneur de Sa Majesté. Il eust fallu que toutes les provinces eussent esté inondées de cette eau du Parnasse, dont ils ont la clef, qu'au reste ce seroyt à nous de nous plaindre de leur scilance, puisque la qualité d'autheur que la plus part d'entre eux ont prise semble les engager nécessairement à quelque royalle composition, où il est vray de dire que les académiciens d'Arles, comme vous scavez, sont braves avant qu'autheurs et ils donnent la primauté à la bravoure, d'autant mieux qu'ils sont assurés que nostre monarque donne la préséance dans son cœur à cette qualité

héroïque et quelque tendresse qu'il ayt pour les muses qu'il ne les regarde que comme les suy vantes de sa vaillance, ainsi nous avons quelques-uns de nostre petit corps dans les armées, nos officiers de la ville font leur charge et servent le roy dans leurs fonctions ! Nos abbés s'occupent à la prédication et aux autres employs de la robe, et en suyte chascun selon son talant, ne laisse pas de faire toujours quelque chose à l'honneur du maistre, nos abbés ne preschent jamais qu'ils ne confondent heureusement les honneurs de Sa Majesté avec ceux du bon Dieu, sur quoy il est important que vous sachiez qu'entre plusieurs quy se font admirer dans leur employ, M. l'abbé de Verdier, directeur du mois passé, fist un discours digne de l'ancienne Romme ou de la fameuse Athènes (à l'ouverture de son moys) aussy bien que de la gloyre du roy, avec tout cela ny lui ny pas un de ses confrères n'estiment point assez tout ce quy entre du leur dans ce qu'ils composent, pour s'en faire feste, l'excès de leur zelle ne leur laisse pas laliberté de rien mètre au jour, parce qu'ils ne se persuadent pas aisément qu'on puisse rien escrire qui soit digne de Sa Majesté. Ils attendent néantmoins (et cela est digne du bon sens) que leurs confrères de l'Académie francoise leur ouvrent un chemin par où ils puissent porter des couronnes sur la teste de la statue royalle dans le temple de la gloyre où

nos maistres la doivent poser.

« Voilà, monsieur, cependant ce que vous pourrez faire comprendre, pour excuser nos bons amis de l'Académie royalle, qui vous remercient très amoureusement de vos bons offices et qui m'ont chargé tous en corps et en particullier de vous saluer de leur part. Pour moy, je suis toujours du meilleur de mon caur, monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,

ROBIAS ESTOUBLON,

secrétaire de L. R. A. (i). >5

On proposa ensuite « d'en escrire une autre à peu près dans le mesme sens à M . le duc protecteur, dont l'estime n'est pas moins nécessaire aux académiciens d'Arles que celle de MM. de l'Académie françoise. »

Le duc de Saint-Aignan avait une grande affection pour l'Académie, il déplorait lui aussi qu'elle n'eût encore rien envoyé à l'Académie française, et, au mois d'avril 1673, M. Mercurin « député de la ville d'Arles au conseil, et grand amy de l'Académie royalle, escrit à M. le secrétaire l'estonnement de Monseigneur le protecteur à quy la gloire de ce petit corps est toujours fort chère. » De son côté, le marquis de Châteaurenard se plaignait de ne pas recevoir de réponse (2).

L'Académie « délibère de respondre à tout cela et

(i; Registre de l'Académie, fol. no, verso, et m. (2) Sa lettre est écrite de Wisbourg, lieu de sa garnison. Registre, fol. III, verso.

de faire connestre à M. le protecteur la continuation du zelle et du respect qu'elle professe pour son service. » Mais ce zèle ne se traduisait point par des actes : « Cependant, lisons-nous au Registre (i), comme toute l'Europe est en suspens touchant les desseins de Sa Majesté, l'Académie royalle attend avec toute l'Europe, qu'est-ce que le roy veut faire d'Amsterdam et des misérables restes des Estats de Hollande. Elle prend haleine pour entonner ensuite avec la renommée les merveilles et les victoires de nostre monarque, et se contente de faire des vœux avec toute l'esglise pour l'heureux retour de Sa Majesté victorieuse. »

Le passage de M. Le Pays, dans Arles, au mois de mai, permit à l'Académie d'entendre « plusieurs observations scavantes et judicieuses sur les satyres du sieur Boysleau et sur bien d'autres livres du temps (2). »

Puis les trois mois d'été se passent dans les « langueurs ordinaires en cette saison, les assemblées sont peu nombreuses et l'on se relasche aisément (3). »

Il semble que l'Académie n'ait eu encore durant cette année 1673 d'autre souci que les louanges de Louis XIV : « Les amys et les alliés de l'Académie royalle escrivent de Paris, d'Aix et d'Avignon à messieurs les académiciens et envoyent des devises pour le roy,

(i) Registre de l'Académie, fol. m, verso. (a) Registre de l'Académie, fol. 112.

(3) Registre de l'Académie, fol. 112.

chascun à l'envy et à sa manière tasche de célébrer les exploits du monarque. »

Le P. Bertet, jésuite, .communique des vers « qui ont eu l'honneur de divertir Sa Majesté durant le siège de Maestricht (i). »

Ce siège qui dura trois jours seulement et qui fut dirigé par le roi en personne (juin 1678) lui valut les éloges les plus enthousiastes, auxquels l'Académie d'Arles ne pouvait manquer de s'associer.

« Le R. P. Vinay, le sieur Ferrier et quelques autres académiciens externes souffrent impatiemment que l'Académie d'Arles semble immobile en ce temps où toute la terre se remue et que toutes les plumes s'occupent pour dire ce que la renommée a publié du fameux siège de Maestricht (2). »

Les louanges de Louis XIV étaient alors célébrées avec le plus grand zèle par l'Académie française.

« Le principal objet de l'Académie est de consacrer le nom de l'incomparable Louis à l'immortalité » put dire, avec l'approbation de tous, l'évéque de Noyon, dans la séance où il déclara son dessein de fonder à perpétuité le prix de ces compositions poétiques dont la louange du grand roi devait toujours être le sujet.

(1) Voir le P. Bouguerel, p. 208, sur la nature de ces épigramraes et sur le P. Bertet (Hommes illustres de Provence).

(2) Registre de l'Académie, fol. 112, verso. Voir fol. 114, verso, un sonnet de M. d'Abeille contre les Espagnols.

Vingt ans auparavant (1678) Racine ne s'était pas exprimé très »différemmeni : « Qui mieux que vous, disait-il à l'abbé Colbert, pouvait nous seconder dans le dessein que nous nous sommes tous proposé de travailler à immortaliser les grandes Actions de notre auguste protecteur. » . . . . On pourrait trop aisément multiplier les exemples de cette rhétorique adulatrice, qui semblait être devenue la fonction la plus importante, le premier devoir de l'Académie (i). »

L'évêque de Noyon, M. de Clermont Tonnerre, ne fit qu'établir comme une règle fixe ce qui, depuis 1671, avait été un usage constamment suivi, ainsi qu'on peut le voir en parcourant les recueils de l'Académie. La première pièce couronnée était de La Monnaye et célébrait le duel aboli par le roi{i6yï) ; on y lisait ces

vers :

Sagesse, esprit, grandeur, courage, majesté,

Tout nous montre en Louis une divinité.

L'Académie d'Arles imitait l'Académie française.

Le P. d'Augières,')ésmie, écrivit un poème latin en l'honneur du roi, le P. Vinay et M. Ferrier (2) le traduisirent en vers français que l'Académie trouva fort bons.

(i) Histoire de l'Académie française par Paul Mesnard, p. 3i.

(2) Ils l'adressèrent à l'Académie au mois d'avril 1674, sous le titre de Maestricht rendu. Ils l'avaient fait imprimer, et l'abbé de Barrême proposa de joindre ce poème aux pièces que l'on devait communiquer à l'Académie française. (Registre fol. 118, \erso^.

Aux séances d'octobre et de novembre on lut et approuva deux sonnets sur la prise de*Maestricht et contre les Hollandais , composés par M . l'abbé d'Abeille (i).

Au mois de septembre 1 678 , M. de Grille était parti brusquement pour Paris, sans même avertir ses collègues ; mais, si les négociations relatives au titre de marquis qu'il sollicitait, furent le motif déterminant de ce voyage, il n'oublia pas néanmoins l'Académie et « les suytes ont faict voir que ce n'estoit principalement que pour la gloire de cette Académie qu'il s'en esloignoit. »

Il écrivit le 5 octobre, de Saint-Germain enLaye,une longue et intéressante lettre à ses collègues :

« Que si je n'ai point eu de regret de vous quitter pour un temps, leur disait-il (2), et si je suis même parti sans recevoir vos ordres, donnez cela, je vous conjure, à la tendresse que j'ai pour l'Académie. Ma désertion n'est pas une marque de mon indépendance prétendue, au contraire, messieurs, c'en est une d'amour et de respect. J'aurois eu trop bonne opinion de moi mesme si j'avois pu croire d'avoir failli et si j'avois eu quelque regret de laisser la conduite de nos petites affaires entre les niains de ceux qui pourroient

(i) Ces deux sonnets furent consignés sur le Registre, par ordre deM.de Gageron, directeur.

(2) Registre de l'Académie, fol. 1 13,

conduire celles d'un Estât. Chacun de vous est le secrétaire né des muses royalles,et quand je m'esloigne d'Arles, c'est pour les faire honnorer en d'autres lieux, mais toujours sous vos auspices. Je prétends que l'heureuse influence de l'Académie royale me porte bonheur à la cour, et je prétends par reconnessance de resusciter son nom et sa gloire, en un pays où le malheur du temps sembloit l'avoir effacée. J'ai desja escrit à M. le duc de Saint- Aignan au Havre, d'où il m'a fait l'honneur de me rescrire qu'il est ravi de me scavoir à Paris, qu'il se hastera d'y venir bientost et qu'il meurt d'envie de s'entretenir avec moi de nos petites affaires. J'ai salué M. l'archevesque de Paris, M. de Colbert et bien d'autres illustres de l'Académie françoise qui tous entrent amoureusement dans l'intérest de la nostre. »

Il écrivit très souvent à ses collègues « sur tout ce qui peust servir à l'honneur de leur corps,» et, au mois de novembre, l'abbé de Verdier, directeur, le proposait « comme exemplaire de la vertu académicienne. » Chaque semaine il envoyait des nouvelles « de la bonne cour, »

a Notre cher protecteur, mandait-il à Giffon au mois de décembre (i), est près de venir à la cour, il m'a envoyé quelques lettres de recommendacion pour

i) Regi.stre de l'Académie, fol. 1 15.

ses amis. Il admire les vers que je lui ai envoyés (i) sur la réduction de Maestricht, il loue nos petits soins et nous prie de faire imprimer ce poëme. Je ne me laisse pourtant pas séduire à son opinion, je l'attends avec impatience et j'espère de lui faire comprendre que le nom de l'Académie royalle ne doibt pas estre en compromis, et qu'il faudra bien examiner la chose avant que d'en hazarder l'impression. »

Le duc de Saint- Aignan arriva à Paris à la fin de janvier 1674, MM. de Grille et de Boche le virent aussitôt et annoncèrent à leurs collègues que ce protecteur « conserve toujours beaucoup de tendresse pour l'Académie. »

« Il les prie et les invite, il les accompagne chez les dames de bel esprit, chez les Bussi Rabutin, au Louvre, à l'opéra, à la comédie et n'oublie rien de ce qui peut leur persuader son amitié (2). »

Il parla au roi de l'Académie et lui fit voir « quelques sonnets ou madrigaux à l'honneur des campagnes passées, qui ont le bonheur de plaire à Sa Majesté (3).»

(i) Il s'agit du poème du P. d'Augières.

(2) Registre de l'Académie, fol. 116, verso.

(3) Registre de l'Académie, fol. 116, verso.

« Ce lundi '4 décembre lôyS) du courant M. Giffon, secrétaire substitué, monstre à l'assemblée une lettre de Paris, par laquelle on apprend que, M. le duc protecteur a eu son congé du roi, et qu'il part de son gouvernement dii Havre pour la cour, cepen-

Peu après, le marquis de Châteaurenard revint à Paris, et se joignit à MM. de Grille et de Boche, pour régler les affaires de l'Académie.

Le 24 février, M . de Grille demanda à ses collègues « un certain petit recueil de pièces choisies en vers et en prose, qui est de la manière de quelques-uns de nos confrères et qui a esté souvent examiné par la compagnie. » Il se proposait de le soumettre au jugement de M. Charpentier, de l'Académie française, en même temps qu'un autre recueil déjà entre les mains du duc de Saint-Aignan. A cette fin, il engageait l'Académie à prier ce savant de donner son sentiment sur les diverses pièces, que le protecteur voulait faire imprimer et qui semblaient au secrétaire peu dignes de cet honneur(i). Après une semaine de réflexion (20 mai 1674),

dant pour entretenir la reconnaissance de ces messieurs, envers ce duc, il les advize des bontés qu'il continue d'avoir pour l'Académie, qu'il a envoyé audict M. d'Estoublon, le sieur de Touche, gentilhomme k M. le duc de Saint-Aignan avec diverses lettres de recommandation pour M. Roze, pour son fils M. le comte de Saint-Aignan, et pour quelques autres personnes de qualité, et que entre autres bontés, il a eu celle là d'estimer infiniment un petit poëme à l'honneur du roy, sur la prise de Maestricht,que M. d'Estoublon lui a faict voir sous le nom de l'Académie royale d'Arles. » Registre de l'Académie, fol. 11 5.

Leduc de Saint-Aignan demandait qu'on imprimât Maestricht rendu, mais M. de Grille voulait que l'on ne se pressât pas.

Il est souvent question de l'impression d'un recueil des principales pièces lues à l'Académie. Voir en particulier fol. 118, verso.

(i) Registre de l'Académie, fol. 117, verso. Lettre escrite de

on envoya à M. de Grille plein pouvoir, pour l'impression de ce recueil ; on écrivit à M. Charpentier de vouloir bien examiner les ouvrages en vers et en prose

Paris, ce 24 fébrier 1674, à messieurs de l'Académie royalle. Messieurs, a Vous aurez veu dans la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de vous escrire, tous les tesmoignages d'estime et de bonté que j'ai receus de M. le duc de Saint-Aignan. Je scay que c'est à vostre mérite principallement à qui je les doibs et c'est pour cela que je vous en rends mes très humbles grâces. Mais il m'en fault faire encore une, s'il vous plaist, et vous souvenir qu'ayant l'honneur d'estre vostre secrétaire, tout ce que je vous demanderai et tout ce que vous m'accorderez sera pour vostre gloire. Vous aurez bien connu par toutes mes précédantes comme je suis un académicien zellé, et que ma cour que monseigneur nostre protecteur me faict assez bien faire, deux ou trois fois la sepmaine, les scavantes conversations où j'ai l'honneur de l'accompagner, les bals et les comédies de Saint-Germein, tout cela ne m'arresteroit pas si longtemps hors de nostre ville, si je ne voyois quelque jour d'estre ici utilement, pour les avantages du petit corps. Ce que vous debvez faire présentement pour moi, c'est, messieurs, de m'envoyer incessemment un certein petit recueil de pièces choisies en vers et en prose, qui est de la manière de quelques-uns de nos confrères et qui a esté souvent examiné par la compagnie. Il seroit tout à faict nécessaire de joindre ce recueil à celui que nous avons trouvé dans le cabinet de nostre cher protecteur. Il le gardoit prétieusement despuis plus d'un an, que je le lui envoyai par vos ordres, mais je ne scay si l'air de Paris m'a donné d'autres lumières ou plus de délicatesse, je ne voids pas que ce que nous faisions l'année passée soit digne du grand jour où on le destine. Cependant, le sieur Barbin s'en est saisi, M. le duc de Saint-Aignan lui a donné mein levée sur ce petit trésor (comme il l'appelle) il lui a mesme obtenu le privillège de le faire imprimer, et c'est tout ce que j'ai pu faire de le faire revoir par M. Charpentier, l'illustre académicien. Il fault encore, s'il vous plaist, que vous escriviez à cet illustre ; il honore le petit corps et s'intéresse pour sa gloire, comme je pourrois faire moi-n^sme, il fault, s'il vous plaist,

que Ton rechercha dans les archives, pour les lui envoyer par l'entremise de M. de Grille (i).

Notons ici que le nom de M. Charpentier, qui n'est encore guère apparu dans le Registre, y sera désormais répété bien souvent. Charpentier est même, en divers endroits, qualifié de « confrère de la royalle d'Arles, » non pas, croyons-nous, qu'il en ait jamais été membre, mais il est certain qu'il fut , depuis ce moment , l'ami dévoué de la jeune Académie. Il en était comme le second protecteur et lui facilitait singulièrement les rapports avec l'Académie française, en l'absence du duc de Saint- Aignan,

messieurs, que vous le priez par une de vos lettres, mais que vous l'en priez instemment, de revoir ce petit recueil et de vous en rescrire son sentiment. Le mien a esté, pour ne pas choquer celui de M. le duc de Saint-Aignan, de consentir à cette prétendue impression conditionnellement, et qu'en premier lieu toute l'Académie royalle le voudra bien, qu'elle priera messieurs de l'Académie françoise d'y jetter exactement les yeux dessus et qu'enfin on ne metra aucun titre à cet imprimé par où l'Académie royalle puisse estre exposée ; à ces conditions, je pense, messieurs, que vous ne m'en desdirez pas, et que nous pouvons avoir cette complaisance pour le protecteur que de laisser faire la chose. Mais n'oubliez pas, je vous en conjure, de m'envoyer tout ce que vous trouverez dans les archifs, de vers ou de prose, affin que l'ayant faict voir et examiner à nos illustres confrères de l'Académie françoise, nous puissions le joindre avec ce premier recueil dont je vous parle, qui est desja entre les mains de M. Charpentier. J'apporterai tous mes soins à cette affaire et la ménagerai avec autant de précaution que de, etc. »

Registre de l'Académie, fol. iiy.

(i) Registre de l'Académie, fol. ii8,

très souvent retenu loin de Paris, par ses fonctions. C'est à Charpentier que les académiciens d'Arles auront recours, en bien des cas, comme à un de leurs meilleurs amis (i).

(i) Charpentier (François), né à Paris^ le i5 février 1620, fut d'abord destiné au barreau, où sa santé vigoureuse, sa voix mâle et forte, son éloquence naturelle jointe à un certain air d'intrépidité lui assuraient une brillante carrière. Néanmoins il l'abandonna, pour se consacrer tout entier aux lettres. Il composa pour Colbert, qui songeait à fonder une compagnie pour le commerce des Indes Orientales, Le Discours d'un fidèle sujet du roi, touchant l'établissement d'une compagnie française, pour ce commerce, Paris 1664 et i665. Ce discours fut suivi, en 1666, d'une relation de cet établissement.

Colbert mit Charpentier à la tête d'une réunion de savants qui s'assemblaient dans son hôtel, et qui donna naissance à l'Académie des inscriptions et belles lettres. Membre de l'Académie française depuis 1 65 1, il en devint dans la suite directeur perpétuel. Dans la querelle des anciens et des modernes il prit parti contre les anciens, qu'il connaissait à fond. On a oublié ses écrits et l'on ne se souvient que des épigrammes de Boileau contre le Gros Charpentier .

Il plaida en faveur des inscriptions françaises et réfuta le discours du P. Lucas : De tnonumentis publiais latine inscribendis, par deux ouvrages: LaDéfense delà langue française, pour l'inscription de rArc-de-Triomphe,i676, in-12 ; et de l'Excellence de la langue françoise, i683, 2 vol. in-12.

Son zèle pour la langue nationale peut être taxé d'exagération, mais il est fort louable, et à Charpentier revient l'honneur d'en avoir défendu le premier les droits avec cet accent de conviction qu'on retrouve dans]ses ouvrages de polémiqne.

Malheureusement les écrits de cet académicien, malgré leur mérite, sont d'une lecture difficile et assez diffus.

Il fut un des principaux rédacteurs du volume intitulé : Médailles sur les principaux événements du règne de Louis le Grand^ premier travail de l'Académie des inscriptions, imprimé à Paris» impr. Royale, in-4'', 1702, puis réimprimé, en 1723, in-fol.

Le marquis de Boche rentra à Arles, au mois de mai. Il entretint la compagnie «de tout ce qui la peust charmer, de la santé du roy, et de ses victoires du voyage prétendu en Franche-Comté », et il affirma « que la réputation et l'estime de la Compagnie n'est pas diminuée, qu'elle a toujours de grands amis, que messieurs de l'Académie françoise l'ayment comme leur véritable sœur et que M. le duc de Saint-Aignan se faict toujours et partout beaucoup d'honneur de l'Académie (i). »

M. de Grille suivit de près le marquis de Boche et l'Académie fut aussitôt convoquée, pour entendre le récit de ce qu'il avait fait à Paris et connaître le résultat de ses démarches (fin juin 1674). Les diverses pièces académiques, envoyées d'Arles, avaient été lues et examinées par M. Charpentier, qui donna son avis dans une lettre très longue et assez obscure, datée du 20 juin et remise à M. de Grille. 11 s'excusait d'abord de remplir le rôle de censeur vis à vis d'une Académie (( qui est un tribunal du jugement duquel on n'appelle point. » Puis il déclarait qu'il s'y était astreint, sur la

En 1679, il écrivit un Panégyrique au roi sur la paix, et le Recueil des Harangues de l'Académie contient de lui de nombreux discours, entre autres celui qu'il prononça à la réception de Bossuet. La préface et l'épitre dédicatoire du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694, sont également de lui.

Charpentier mourut, le 22 avril 1702, doyen de l'Académie française, dans des sentiments très chrétiens.

(i) Registre de l'Académie, fol. iig,

demande du duc de Saint-Aignan et à la prière de M. de Grille. Il signalait vaguement quelques passages un peu négligés et ajoutait : « Comme vous n'avez rien publié jusques ici au nom de vostre illustre corps, je suis persuadé que vous ne publierez rien encore sous son nom, qui ne soit de la dernière exactitude et qui ne puisse servir de règle aux autres. Il est permis aux particuliers d'exposer des ouvrages douteux, mais ce qui porte le nom d'une compagnie entière doit, à mon sens, n'avoir rien à creindre de la malice des envieux, ni de la jalousie des rivaux. Ce sont des réflexions dont vous voyez beaucoup mieux que moi l'usage qui se doibt faire, et je n'entrerois point si librement en délibération avec vous sur ce sujet, si vous ne me l'aviez ordonné par un effect de la trop bonne opinion que vous avez de moi. J'ai déjà prié M, le marquis de Ghâteaurenard qui m'arenduvotre lettre de vous marquer le ressentiment que j'en ai et que j'en conserverai éternellement (i). »

Après la lettre de M. Charpentier, on lut encore une lettre du duc de Saint-Aignan, confiée également à M. de Grille.

Le protecteur, après quelques mots d'éloge pour M. le marquis de Robias (2), cet illustre et généreux

(i) Registre de l'Académie, fol. 120.

(2) M. Charpentier parle aussi de M. le marquis d'Estoublon et le Registre du marquis de Robias. Il est donc à croire que

ami, demandait aux académiciens de s'en rapporter à ce qu'il leur dirait de sa part, enfin il les conviait « comme autant de dignes parties d'un auguste corps, à ne le point laisser deschoir de ses avantages et ne pas se relascher de cette ardeur et de ce zeile pour la gloire du roy qui a charmé toute la France jusques ici et dont M, le marquis de Robias a convaincu toute la cour (i). » Il terminait sa lettre en exprimant l'espoir qu'il sauraient maintenir la réputation, que leurs plumes avaient acquise aussi bien que leurs épées.

M, le marquis de Grille, nommé directeur pour le mois de juillet 1674, entretint ses collègues des nouvelles de Paris et de la cour. Il leur cita, pour les encourager, l'exemple des académiciens de Paris qui « se font une loi de se rendre assidus et ponctuels aux assemblées du lundi et Jeudi de chasque semaine. Il leur descript le rendé-vous des Muses dans le Louvre, où le roy les a logées, il leur parle de ce fameux ouvrage du Dictionnaire que toute la France attend despuis si longtemps avec impatience. Il leur monstre

M. de Grille avait obtenu ce titre, durant son séjour a la cour, quoique les lettres patentes ne soient que du 4 août 1674.

Ce qui nous surprend c'est que l'Académie ne l'en félicite nulle part, et l'on sait qu'elle saisissait avidement les occasions de complimenter un de ses membres. Mais, comme il était secrétaire, peut-être s'est-il abstenu de mentionner ce compliment à son adresse, dans le Registre. Voir plus haut p. 45.

(i) Registre de l'Académie, fol. 120, verso.

~ 274 un poëme de deux ou trois cents vers qu'un de ces messieurs composa l'année dernière, pour remercier Sa Majesté de ce superbe bâtiment et de la protection qu'il leur a donnée (i). »

Il confirma ce qu'il leur avait dit dans ses lettres, au sujet du duc de Saint-Aignan, toujours plein d'estime et d'affection pour l'Académie d'Arles, et il proposa de placer son portrait au-dessous de celui du roi, dans la salle des séances, ce qui fut exécuté. Il communiqua même à ses collègues une pièce de vers qu'il avait dérobée au duc (2).

Charmant et glorieux vainqueur, Q.ui mettez tout sous vostre empire, Ce qui se passe dans mon cœur, Vous voulez donc l'apprendre. Sire, Hélas ! à toute heure il soupire.

Et dit, accablé de travaux.

Que brusler et ne l'oser dire, Est le plus grand de tous les maux.

Mon esprit n'a plus de vigueur.

Rien n'est égal à mon martyre, Et, dans l'excès de ma langueur, Je ne scay ce que je désire, A chaque instant mon mal empire, J'ay des jaloux, j'ai des rivaux.

Mais brusler et ne l'oser dire, Est le plus grand de tous les maux.

(i) Registre de l'Académie, fol. 121. Cfr Mesnard, Histoire de l'Académie française, p. 26.

(2) Louis XIV ayant demandé au duc s'il n'était pas amoureux, Saint-Aignan lui répondit par cette Ballade insérée au Registre, fol. 121, verso, et conservée dans les Archives de l'Académie avec une autre de M. de Momplaisir, apportée aussi par M. de Grille.

On voit à ma triste couleur.

Un changement que l'on admire :

Partout Fexcès de ma douleur,

Tous les plaisirs vient m'interdira.

Je ne scay si l'on peust descrire

Des tourments qui n'ont point d'égaux.

Mais je sais que n'oser les dire,

Est le plus grand de tous les maux.

L'arrivée du marquis de Châteaurenard, à Avignon, au mois d'août, réjouit fort l'Académie, car il avait affronté tous les périls de la guerre durant deux campagnes en Hollande. On avait fait courir le bruit de sa mort, il avait reçu deux blessures et subi diverses maladies, et ce confrère avait contribué à donner à l'Académie « la plus grande partie de son lustre et de cette haute réputation où elle est à la cour (i). »

MM. Giffon et de Bouvet allèrent le visiter et rapportèrent qu'il était à peu près rétabli, et qu'il se proposait de venirà Arles, en compagnie de M. Ferrier{2)f

(i) Registre de l'Académie, fol. 122, verso. Il y avait alors dans Avignon comme une succursale de l'Académie formée par MM. Le Pays, Ferrier, d'Aymar et le P. Vinay, qui n'était plus correcteur du couvent des Minimes d'Arles.

(2) Au mois de septembre 1674, M. Bouvet fait grand éloge du talent de M. Ferrier et montre une satire de cet auteur « contre certaines gens qui affectent de parestre ce qu'ils ne sont pas, beaux esprits de profession et souvent véritablement ridicules. On loue la pièce et l'on attend l'autheur avec impatience. > Registre de l'Académie, fol. laS.

Louis Ferrier naquit d'une noble famille d'Avignon, en i652, et donna de bonne heure des marques d'un goût prononcé pour la poésie; jeune encore il composa des pièces de vers qui eurent du succès. Son admission à l'Académie d'Arles en est la preuve.

qui avait grande envie d'avoir le sentiment de l'Académie, sur certaines pièces de poésie de sa façon.

Le marquis de Châteaurenard vint, en effet, à Arles avec M, Roubin et y passa huit jours avant de se rendre aux bains de Balaruc. Les académiciens s'empressèrent de le visiter, et il leur remit les œuvres de Boileau qu'il rapportait de Paris (i). Il sera piquant de voir le jugement qu'en porta l'Académie : « Le 21 octobre 1674, la compagnie assemblée chez M. l'abbé de Boche, prend la pêne d'estendre lire et d'examiner le livre du sieur Boyleau,' ses satyres, sa traduction de la poétique de Horace, son Lutrin et le

Use rendit à Paris, en 1675, et le duc de Saint-Aignan lui confia l'éducation de ses enfants. En 1C78, Ferrier publia et dédia au duc de Saint-Aignan son poème des Préceptes galans (Barbin, Paris, I vol. in-12). Il composa quelques pièces de théâtre : Anne de Bretagne, reine de France, tragédie représentée en 1678, à l'hôtel de Bourgogne, publiée Tannée suivante (on y trouve, dans le portrait de Charles VIII, des éloges délicatement tournés à l'adresse de Louis XIV) ; Adraste, tragédie ; Monté- :(utna, dernier roi du Mexique, tragédie représentée en 1702. 11 a laissé aussi une traduction de Justin, sous ce titre : Histoire universelle de Trogue-Pompée, réduite en abrégé par Justin, traduction nouvelle, avec des Remarques, par D. L. M., lôgS, 2 vol. in-12. Ces initiales signifient De La Martinière, nom d'un château que Ferrier avait acheté en Normandie, et où il mourut, en 1721, âgé de 69 ans. Cfr. Hommes illustres de Provence, t. i, p. 291, et Bibliothèque Méjanes, Ms 1060, 2» partie, p. 5o.

(i) Avec la critique venait d'en faire Desmarets. t Ce lundi i" jour d'octobre M. le marquis de Chasteaurenard arrive d'Avignon avec M. Roubin du Saint-Esprit, ces deux illustres académiciens ne respirent que la gloire et les avantages de l'Académie qu'ils ont desjà fait connestre. » Registre, fol. i23, verso.

reste. On demeure d'accord que la traduction estoit juste, et qu'elle pouvoit estre utile selon la disposition des lecteurs, on dit pour le Lutrin que peu de gens y trouveront le mot pour rire, s'ils n'entendent bien toute l'intrigue du chapitre, çt les divers intérêts des capitulans, on observa dans sa composition beaucoup' d'inégalité, des vers excellents, d'autres moindres, quantité qui ne sont pas dignes de la réputation que prétend ce moderne autheur, mais entre autres choses une infinité de meschantes césures, qui déshonorent le vers. On ne laissa pas, malgré tout cela, d'admirer le tour de la phrase, l'esprit et la manière toute nouvelle de sa diction en divers endroits de son livre (2). »

M. Charpentier envoya, en octobre 1674, la critique qu'on l'avait prié de faire des œuvres de l'Académie, et que sa lettre du 20 juin avait seulement ébauchée. Celle-ci le remercia et l'assura « qu'on suivroit exactement non seulement les doubtes qu'il se propose dans ses observations, mais encore qu'on vouloit bien considérer la pluspart de ses moindres scrupulles, comme une règle de bien penser et de bien dire. On ugea ce compliment à propos, puisque on avoit non seulement demendé son sentiment à M. Charpentier, mais qu'on l'avoit comme forcé de le donner.

On dict qu'après cela on n'estoyt plus libre de re-

•(2) Registre de TAcadémie, fol. 124.

jeter ce sentiment, mais que la bienséance et la confraternité demendoient une submission aveugle et entière en cette rencontre (i). »

L'Académie accepta les observations de Charpentier, non sans quelque arrière pensée, mais elle ne tint pas rigueur à son critique, et en cela elle fit preuve d'intelligence et de largeur d'idées.

Les vers dont M. Ferrier avait entretenu M. Bouvet furent communiqués à l'Académie, au mois de décembre 1674. L'œuvre était faible, aussi le pria-t-on de ne plus rien publier « sans l'avoir premièrement envoyé à l'Académie. » Cet avis lui fut donné trop tard, car ces vers étaient déjà imprimés et avaient été l'objet de sévères critiques. Ils lui occasionnèrent même des poursuites de l'inquisiteur de la foi, à Avignon, parce que Ferrier ne les avait pas soumis à l'approbation exigée par les règlements sur la librairie. L'Académie dut intervenir auprès de l'inquisiteur, le P. H. de Pérussis, qui apporta la plus grande bienveillance dans cette affaire. Ferrier, qui avait aussi blessé ses compatriotes par ses satires, fut heureux d'être soutenu par l'Académie et la remercia chaleureusement, au mois de

(i) Registre de l'Académie, fol, 124. Et en marge on fait observer que les académiciens « en usèrent d'une manière bien différente à celle dont le sieur Corbinelli en avoit usé, »

mars 1675, de l'avoir « fait craindre des sots et respecter des raisonnables (i). »

M. Ferrier, était un esprit turbulent et ambitieux, et dans ses ouvrages il prenait le titre d'académicien,

(i) Registre de l'Académie, fol. 126. « Ferrier est l'auteur des Préceptes galans, poème dédié à M. de Sainl-Aignan, qui fit des affaires à son auteur, à cause de ce vers :

L'amour pour les mortels est le souverain bien.

L'inquisition en prit connaissance, et Ferrier fut obligé de se retirer à Villeneuve lez Avignon, pour éviter les poursuites. Ses amis s'intéressèrent pour lui auprès du P. de Perussis, grand inquisiteur. Ce dominicain qui connaissoit Ferrier, qui l'estimoit et qui étoit porté à le favoriser, exigea que l'auteur du poëme vint se soumettre au tribunal et s'y rétracter, il lui donna ensuite l'absolution et cette affaire fut terminée. » Cet extrait du Dictionnaire de Provence (Hom. Illust., t. I, p. 291), a besoin d'une rectification. M. Ferrier fut mis en prison. « Il a des ennemis ou des envieux, qui le defferent au tribunal de l'inquisition, on l'accuse principalement de n'avoir pas rendu le respect qui est deu et ordinaire en ce pays là, d'attendre que messieurs les inquisiteurs aient veu et examiné son livre. On lui fait peur, on l'arreste. » Registre, fol. i25, verso.

Il avait fait imprimer quatre pièces fort critiquées, et cela malgré les instances du P. de Perussis qui, dans sa lettre aux académiciens (février 1675) dit avoir fait tous ses efforts pour l'aider a à sortir du petit embarras où il s'est trouvé pour n'avoir voulu defférer à la prière très honneste que je lui avais faite de ne pas précipiter son impression. > Ces pièces semblent avoir été des satires contre « les gens d'Avignon qui découvrent leurs noms renversés et mis en anagramme », dont le Registre de l'Académie parle folio i23. En tout cas, il ne s'agit pas des Préceptes galans qui ne furent achevés d'imprimer, pour la première fois, que le 6 juin 1678, ainsi qu'on peut le lire en tête du volume in-12, publié chez Claude Barbin, à Paris, 1678.

ce qui donna lieu à M. de Montcalm de demander depuis quelle date il avait ce droit.

On sait que M. de Montcalm ne résidait pas habituellement dans Arles, et il n'avait point trouvé la lettre de demande de M. Ferrier dans le Registre, car elle n'y avait pas été consignée, parce qu'au moment où elle fut envoyée, le secrétaire était à Paris. Personne ne s'en rappelait la date précise. M. de Grille la retrouva dans les Archives de l'Académie et en fit lecture, le 9 mars 1675. On constata qu'elle était datée du 2 octobre 1673 (i), et que M. Ferrier se réclamait du P. d'Augières qui l'avait, disait-il, engagé à demander son admission dans « le petit corps. » Il avait traduit en vers français le poème du P. d'Augières sur les victoires du roi, et paraît avoir été très lié avec ce savant religieux (2) dont nous aurons à parler plus bas, puisque lui aussi fut académicien.

(i) C'est donc à tort que le Ms 1060, p. 211, assigne à la réception de Ferrier la date du g janvier 1668. Sur la famille de Montcalm, voir Artefeuil, t. Il, p. i56 et s.q.q.

(2) Au mois d'octobre lôyS, M. Ferrier envoya de Paris un sonnet sur la mort de Turenne et une ode imitée d'Horace. Le tout fut trouvé » un pur attentat contre les lois de l'Académie, » et l'on pria M. Ferrier de se rappeler qu'un particulier ne devait pas se qualifier académicien dans un écrit que l'Académie n'avait pas approuvé « ne devant point commettre à la critique ou mauvaise humeur du publiq, l'honneur d'un corps que le roy chérit et que toute la France estime. » Registre de l'Académie, fol. i38.

Ferrier n'avait pas observé cette règle et il adressait toujours

S'il fallait s'en rapporter au Dictionnaire de Provence, Ferrier n'aurait été admis à l'Académie que sur la demande du duc de Saint-Aignan. Il y a là une erreur, Ferrier n'avait aucun rapport avec le duc au moment où il sollicita son admission et ce fut même une lettre de recommandation de l'Académie qui lui valut la faveur du protecteur (i). Ferrier n'alla à Paris qu'au mois de mars i6j5. Les assertions du Dictionnaire sont donc très hasardées.

Cette période de 1670 à lôyS s'était écoulée sans incident grave, et l'Académie avait vécu dans le plus grand calme, honorée et estimée dans Arles, pendant qu'elle recrutait de nombreux amis à Paris et à la cour, grâce à M. Charpentier, au marquis de Châteaurenard et surtout au protecteur, le duc de Saint-Aignan. L'Académie était hautement patronnée

ses ouvrages à l'Académie, lorsqu'ils étaient imprimés, sans se préoccuper s'il compromettait l'honneur de ce corps, qui lui en fit plusieurs fois remonstrance.

Les pièces en question sont insérées à la suite des Préceptes galans, et sont très médiocres.

(i) « M. d'Estoublon escrit pour M. le marquis d'Aymar, pour M. Giffon, et adjouste à cela une recommandation obligeante au nom de l'Académie pour le sieur Ferrier qui désiroit faire connestre le talent qu'il a pour les vers à l'Académie françoise et à M. le duc protecteur de la royalle d'Arles. Ces lettres ont leur effet, comme on le verra dans la suite. » Mars. 1675, Registre, fol. 128, verso. Le duc de Saint-Aignan présenta les vers de Ferrier à l'Académie française.

par Mgr de Grignan, archevêque d'Arles, oncle du comte de Grignan, lieutenant du roi en Provence.

Les consuls d'Arles témoignaient à la nouvelle société une légitime déférence et prenaient son avis pour les diverses inscriptions de l'Hôtel de Ville, qu'ils faisaient reconstruire. Ce bon accord fut rompu momentanément, dans des circonstances qu'il nous faut rapporter avec quelque détail.

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