L'IMPRIMEUR AU LECTEUR
Amy lecteur, ce seroit une espèce d'injustice de vous faire approuver ce petit ouvrage ou parce qu'il porte un beau nom, ou, parce qu'il rencontre un grand protecteur. Je ne veux point vous surprendre, je ne vous donneray mon livre que pour ce qu'il vaut, et, c'est pour cela, que je vous prie délire cette préface qui sera comme l'histoire de sa naissance, et l'éclaircissement de tout son dessein.
Je revenois d'un long voyage (peu de temps après le mariage du roy), lorsque je fus contraint par la nécessité de mes affaires d'arrester dans Arles. Cette ville est célèbre dans la Provence et par sa noblesse et par son antiquité. Elle est peuplée d'un grand nombre de gentilshommes et personnes de qualité, entre lesquels j'en reconnais un, dont le mérite et la vertu ne m'étaient pas inconnues. Celuy-ci me fit l'honneur de me recevoir dans sa maison et de payer avec usure quelque petit service qu'il disait avoir reçeu de moy dans Paris : et que sa générosité luy rendait considérable.
Un jour, (c'était le jour que je destinais à mon départ), et que tâchant de remercier ses bienfaits par des paroles, je lui disois que je ne les oublierois jamais ; que je dirois partout de sa maison, qu'elle estoit non seulement le refuge des malheureux et des affligés ; mais un vrai temple d'honneur et de vertu, il me prit par la main, et me dit en riant : Vous n'avez pas eu le temps de voir le sanctuaire de ce temple, il vous
faut bien encore quinze jours pour cette visite. C'est ainsi qu'il appelloit son cabinet, où j'eus l'honneur d'être introduit avec un plaisir incroyable. Je vous jure, mon cher lecteur, que je ne fus point marry de la douce violence qu'il me fit pour m'arrester, et vous ne le serez pas, à mon advis, d'apprendre ce que j'appris dans ce lieu.
Je ne vous parlerai point de la situation agréable et commode de ce cabinet ; le rapide Rhône qui baigne son pied, et qui le sépare d'une fort belle campagne (si l'on peut donner ce nom à la grande Isle qui se forme au milieu de cette rivière), luy en laisse une vetie libre et fort estendue, avec la jouissance d'une éternelle musique que font les rossignols et les autres oiseaux qui l'habitent. Il est inutile de vous décrire la propreté de ce cabinet, la petite, mais savante bibliothèque qui le pare, les peintures, les fenestrages, le beau balcon et les autres beautés que j'admirois ; mais voici ce qui n'est pas inutile, ce me semble, et ce qui fait à propos de nostre livre.
Cinq ou six amis de mon hoste entrèrent après nous dans ce cabinet, qui n'y furent pas longtemps, sans s'informer de mon nom et de mon employ. Il leur répondit en riant ces quatre paroles : C'est, messieurs^ ou ce sera (si vous l'agréez) l'imprimeur de l'Académfe.N'en faites rien, me dit le premier de ces messieurs, qui était entré. Ce serait pour vous une misérable pratique où vous n'auriez rien à faire la plus part du temps. Mon hoste adjouta que je ne serois pas plus délicat que les abbés et prélats à la mode, qui se permettent facilement la multiplicité des bénéfices, et que l'imprimeur de la Reyne pourroit bien adjouter à son titre, sans scrupule, Imprimeur de la nouvelle Académie. Un autre dit que j'oublierais mon mestier, dans
cet employ, que leur Académie estoit en coustume de ne mettre ses œuvres au jour, que comme on dit du Phœnix, après plusieurs siècles ; et Je pense continuat-il, que c'est en veûe de cette coustume que nous avons consulté durent longtemps si nous prendrions ce bel oyseau pour le Caryn (??) de notre devise. Vous ne dites pas, reprent un autre, que le phœnix est le der> nier effort de la nature, qu'elle ne compte pour rien son travail de cinq ou six cents ans, pour mettre au jour une aussi rare production. Si la comparaison est juste, poursuit un autre, j'augure mal de notre Académie ; il faudra qu'elle se consomme pour faire quelque merveille qui lui ressemble. Ha ! c'est trop, dit celui qui n'avoit pas encore parlé, nous retrancherons, si vous m'en croyez, quelque chose de cette longueur de temps, et nous ne mettrons plus que dix ans à faire un livre, encore serons-nous plus sages que beaucoup d'autres, car après tout, continua-t-il, cela n'est pas fort honorable, d'estre plus lents à produire que les éléphants (i).
Ces messieurs s'entretindrent ensuite et plus du même style, des autheurs nouveaux, ils parlèrent de la diversité des livres, dont l'impression nous occupe ; ils en parlèrent avec beaucoup d'esprit et de discernement, et je remarquai dans tous leurs discours outre cette raison universelle qui fait les hommes, cette autre raison particulière qui les différentie les uns des autres.
Cela vous surprendra, mon lecteur, si vous êtes de la cour, qu'à deux cents lieues de cette orgueilleuse ville (2) qui regarde toutes les autres comme des bar-
(i) Note marginale. L'éléphant selon Pline porte dix ans. (2) Note marginale. Paris, comme l'ancienne Rome, dite par çjçcellence Urbs.
bares, à l'un des bouts du royaume, dans une ville éloignée de ce pays qu'en appelle Grand Monde, on rencontre des gens qui parlent tout comme vous pourriez le faire, qui jugent et raisonnent des vers et de la prose en gens du mestier. J'en fus surpris moi-même, je vous l'advoue, comme je le pourrais cstre de rencontrer des pierreries dans un chemin public, mais je ne m'oubliay point de mes advantages pour toute cette surprise, comme vous allez voir.
Les six amis se rangèrent à l'entour d'une longue table, et commencèrent une discussion agréable et judicieuse de quelques sonnets qui, selon moy, étaient admirables. Ils étaient de la manière d'un jésuite (i), si je ne me trompe, qui, au passage du roy, avait ravi et régalé la meilleure partie de la cour de sa poésie.
J'étais fort attentif à leur entretien lorsqu'un de ces messieurs, me dit ainsi : « Il faut bien que vous soyez des amis, puisque notre cher secrétaire ne vous a point fait un secret de nos petits exercices. »
« Pardon, illustre Académie, se prit à dire mon hoste d'un ton de voix et d'un air enjoué. Pardon de cette entreprise, j'ai cru que l'interprétation des loix estoit un privilège de ma charge et comme nostre première loi, c'est de n'en avoir point, je n'ay pas cru que ce secret que nous professons, deust estre inviolable. »
Je profitay de la belle humeur de mon hoste, et de la complaisance de cette petite assemblée. J'appris comme il en était le secrétaire durant cette semaine, mais que cette charge non plus que celle du président, n'estoient point affectée à aucun d'eux en particulier ; que le premier venu avoit la première place ; qu'ils ne se rencontroient jamais guère plus d'une douzaine en-
(i^ Note marginale. Le P. Le Blot,
semble, qu'ils avoient pris un nom de caprice en apparence, mais, en effet, un nom qui marquait leur intention. Ils s'appelaient les Anonymes, un nom sans nom, qui dissumulait plus tôt leur gloire, qu'il ne servait à la publier , sachant bien que l'éclat qu'on fait de pareilles choses, les ruine et les détruit. L'envie les regarde avec ses yeux empoisonnés, elle les attaque par la médisance quijui sert de bouche et d'armes à feu, au lieu que le secret et la solitude sont comme un baume précieux et incorruptible qui maintient et conserve les choses en leur entier, et leur communique une espèce d'immortalité.
J'appris qu'ils s'assemblaient chez le secrétaire aux Jours de dissertation, c'est ainsi qu'ils nommaient certains sujets problématiques qu'on agite par des raisonnements opposés et contraires, dont il fallait que le Registre fût chargé, non point, pour en achepter ensuite l'opinion des hommes qu'ils n'ont jamais recherchée, mais enfin que leur divertissement durast plus d'un jour et qu'ils le pussent reprendre en un autre temps. Je me servis de l'offre obligeante qu'on m'avait faite , et j'assistai durant mon séjour à toutes leurs conférences.
J'observai dans celles qu'ils nomm'aient {de la belle raillerie) certaine façon de dire et de penser les choses qui me charma et dont peut-être je vous régalcray bien tost, mon cher lecteur, si l'on me tient parole : (Le Pour et le Contre du mariage), et l'autre : (Si l'homme de bien doit prendre-partjy dans les troubles de la République) (i) passent la force ordinaire des
(0 Ces trois dissertations sont de M. de Beaumont, d'après une note marginale.
provinciaux ; j'admirai de certaines traductions qui me semblaient dignes du suffrage de la grande Académie et de l'honneur de son alliance, et je me plaignais de la négligence de messieurs les Anonymes qui n'avaient point brigné cet advantage, à l'exemple de leurs voisins (i), dont l'émulation avait été si heureuse; leur manière enfin de composer, de réciter leurs vers, de raisonner les pièces sans chicane et sans flatteries et tous les autres ouvrages de ces modernes académiciens, me donnèrent tant de plaisir et tant d'estime pour eux, que je ne sceusm'empêcherde connoistre ces trésors cachés, je fus tenté plus d'une fois de violer les droits de l'hospitalité, et d't:nlever à mon hoste un tas d'écritures qui semblaient mieux à mon usage qu'au sien. Mais enfin, convaincu de sa générosité, et supposant que celuy qui me donnait ses faveurs de si bonne grâce me laisserait jouir de celles de ses amys, je me donnay la liberté de les lui demander : Vous m'obligez, me dit-il ; (c'était un autre jour que nous estions seuls dans ce même cabinet), vous m'obligerez asseurément, d'avoir assez bonne opinion de nosessays académiques pour m'en demander des copies ; mais vous vous trompez, si vous me croyez assez vain pour vous les donner, et puis, continua-t-il en riant, ce que vous me demandez ne dépend pas de moy. Dès le moment qu'on nous reçoit de l'Académie des Anonymes, nous nous obligeons d'estre secrets et fidèles. Notre gloire va par le monde incognito, comme les princes en Italie, nous faisons vœu de nous cacher aux yeux des hommes, pour jouir plus doucement et plus agréablement du commerce des Muses. Advouez,
(i) Note marginale, d'Avignon. Voir plus haut p. 107, note i.
me disait-il, que cette maxime est commode, personne ne prend garde à nous, et nous jugeons impunément de tout le monde. Il est vrai que la justice est révérée dans nos jugements, la vertu y est toujours couronnée, toutes les sciences, tous les arts, la guerre, la cour et la politique sont de notre juridiction. Mais comme ce n'est ny pour régler la conduite de l'Etat que nous travaillons , ny pour acquérir du bien , ny pour la vanité de faire des livres ; que ce n'est que pour nous plaire à nous-mêmes et pour nous désennuyer, nous ne nous obligeons point aux fonctions des savants, et quelque vénération que nous ayons pour la science nous trouvons qu'il y a moins de peine à nous divertir et à nous instruire, qu'à vouloir instruire les autres, et à soutenir la réputation des véritables savants.
Nous estimons infiniment la politesse du langage, et la perfection du style, mais, ny pour écrire, ny pour parler, nous ne nous attachons à rien avec scrupule, quoi que nous jugions de tout sans flatterie et sans complaisance. Nous professons une grande liberté dans tous nos sentiments, sans que notre liberté offense personne. Nous n'avons point fait de loix parmy nous, parce que nous suivons les loix gériérales de la raison. Nous reconnaissons la grande et l'illustre Académie de Paris pour notre souveraine, et nous répondons à ceux qui se flattent de l'honneur de son alliance, que les roys ont des subjets, ils n'ont point de parents, et que si nous pouvons quelque jour mériter ses suffrages (r), (à quoi nous travaillons), nous seront plus glorieux sans doute, que ceux qui ont desja son adoption. J'estais tout à fait arresté aux paroles de mon hoste,
(t) Note marginale. Comme messieurs les Emulateurs.
lorsqu'il se prit à rire en me regardant. On dirait, me dit-il, à voir votre sérieux et votre attention, que vous songez à faire un livre, au moins, continua- t-ii, si vous imprimez l'histoire de notre Académie, n'oubliez pas sa devise, car, c'est là l'essentiel de l'histoire académique, comme on le voit par l'inimitable original qu'en a fait le sieur Pellisson. Il satisfit ensuite ma curiosité touchant cette devise, dont j'ai voulu satisfaire la votre, mon cher lecteur, par sa représentation. C'est la Lyre d'Orphée, comme vous voyez, dont l'âme explique l'intention de ces illustres inconnus.