‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originaux (volume 3)Chapitre 25 sur 33 · DE LA PRÉFÉRENCE ENTRE LES ANCIENS OUVRAGES ET LES MODERNES · texte numérisé non relu

DE LA PRÉFÉRENCE ENTRE LES ANCIENS OUVRAGES ET LES MODERNES

Par m. J. de Grille

Nous avons mentionné, page 92, un discours de M. de Grille, prononcé le 3i janvier 1667, nous le citons ici, à titre de curiosité. Rappelons que M. de Grille était versé dans la connaissance de l'espagnol et de l'italien, les deux langues à la mode. On verra, par son discours, ce qu'il pensait de la querelle qui devait diviser si profondément les esprits, quelques années après.

Messieurs,

Çà esté l'occupation de mon esprit durant longtemps de considérer Testât présent de cette ville, les geux, les sociétés et les divertissements d'aujourd'huy et de comparer toutes ces choses aux occupations illustres et éclattantes de nos pères. J'avais de la peine à la recognoistre cette aymable ville, qui se vantait d'estre autrefois la rivale de Rome, qui a esté la cour des rois, le séjour des grâces, l'amour et les délices des Guises et des Mommorencis, je rougissois de mémoire lorsque je voyais raconter les geux et les parties d'esprit, les inventions, les carouzels, les devises, les vers et la prose

dont la galanterie du siècle passé faisoit profession, à la honte du nostre, et je voulois mal à l'histoire qui sembloit nous reprocher l'abhatement d'esprit et la pesanteur où nous vivions, cependant qu'elle nous représentoit l'honneur, la vertu et la belle ambition de ceux qui nous ont précédé. xMais enfin, messieurs, il le fault dire à vostre gloyre, je me console de tout lorsque je regarde vostre petit corps, lorsque je le considère comme une production extraordinnaire du ciel qui dans la vieillesse et la décrépitude (s'il faut ainsi dire) de nostre patrie, dans ses misères et dans sa nécessité, permet qu'elle se recouvre en quelque manière de toutes ses pertes par l'establissement à l'Académie.

Ce mot seul représente vostre gloire, messieurs, et la faveur du ciel ; cette gloire et cette faveur sont des preuves de vostre mérite, ces preuves sont les plus beaux éloges et les plus légitimes que vous pouvez recevoir, et ces éloges doivent satisfaire à tous les remerciements que je vous doibs, et que vous devez attandre de moi, mais, messieurs, comme je confonds tous mes désirs et toutes mes pensées dans l'Académie, il faut que mes parolles sentent encore cette confusion, que je ne me lasse point de vous féliciter de l'inspiration du ciel, des grandeurs nouvelles de l'Académie, des éloges qu'on luy donne et de ceux que méritez ; que je me réjouisse avec tous les gens de bien de tout cela comme d'une félicité publique, et qu'après avoir donné mes soins et mes services à l'Académie, je me serve d'elle-même en cette rencontre, pour la décision de notre problème.

On demande quelle doibt estre la préférence entre les ouvrages modernes et les anciens : je ne fais pas difficulté, messieurs, de me déclarer pour les premiers et, pour ne pas vous ennuyer, je réduis tout mon art

et toutes mes preuves en une seule expérience. Je ne vous parleray donc point de Raphaël d'Urbin, de Michel-Ange, du Carrache, de Frédéric Succharo, de Pietro di Cortona , du Titian et de quelques autres dont les moindres ouvrages ont effacé les miracles des Xeuxis, des Appelles, des Phydias et des Praxiteles. No'stre France, messieurs, a produit, dans nos jours, des Mignards, des Poussins et des Veluds (?) et des Bruns, qui ont eu leurs partisants dans Rome contre ces premiers, le cavailler Bernin et le beau Romain pour le demi relief et pour l'architecture sont miraculeux, le cirque de Saint-Pierre et le dessein de Place Navonne, la Proserpine du palais Ludovisio du premier, la Madona del populo, Castel Gondolphe et Saint-Jean de Latran réparés par le deuxième sont des merveilles de nostre siècle qui laissée démêler l'affaire à la postérité, scavoir qui le doibt emporter des ouvrages modernes ou des anciens. J'ai vu dans Rome la Vénus de Médicis et la Niobé, l'infâme favori de Néron et son mattelas d'une même pièce de marbre, j'ai veu les deux luitteurset le frondeur, mais la Flora, la Daphné et le Gladiateur ne sont pas de moindre prix et tout cela me persuade, messieurs, que je me suis pas tant mal fondé de chercher chez nous-mesme ce qu'on ne trouve point dans Rome, je veux dire la décision du problème.

Vous scavez si la Diane d'Arles est estimée, si les doctes honnestes gens et les curieux qui passent n'advotient pas qu'ils n'ont rien veu dans toute l'Italie qui soit comparable à cette statue : j'en cognois un entre autres d'une province voisine qui a fait plus d'un voyage en ce pays pour lui rendre visite, qui ne se lasse point de la regarder et qui trouve toujours

quelque chose qui le charme et qui le surprend en contemplant cette merveille (aliquid divinitatis spirat) me disoit-il , la dernière fois qu'il fut ici, je ne scay s'il me disoit cela pour exprimer la perfection de l'ouvrage ou la cognoissance qu'il avoit de cette perfection (i). Mais que dira-t-il ce scavant ami lorsqu'il apprendra par ma bouche ce que c'est que la Minerve d'Arles (l'Académie), quelle difîérance il y a entre cette nouvelle divinité et cette divinité de pierre qu'il estime tant. Je m'asseure, messieurs, qu'il décideroit bientost le différant d'entre les curieux et qu'il le décideroit bien tost à nostre advantage, qu'il diroit que la Mi-

(i) En marge et d'une écriture très serrée, on lit : Messieurs,

« Vous avez eu parmi vos citoyens un illustre dont la docte curiosité ne mérite pas seulement une honorable mention, chez tous les amateurs des belles lettres qui vivent, mais qui sera renommé sans double de la juste postérité pour tant de beaux ouvrages qu'il a laissés, c'est lui qui a esté plus avant que l'histoire des Dieux et qui a si bien escrit de nostre Diane, qu'il en a descouvert l'origine et en a faict un objet d'amour et de vénération pour quelques uns et de beaucoup d'estime et de jalousie pour les autres. Vous savez donc, messieurs, quelle est cette Diane d'Arles qu'on estime tant et si les curieux, etc. »

Registre de l'Académie, fol. 3g, verso.

Il s'agit évidemment de François de Rebattu, conseiller du roi au siège d'Arles, qui avait publié en i656 : La Diane et le Jupiter d'Arles se donnant à cognoistre aux esprits curieux. En lôSg, il en donna une seconde édition sous le titre de : Le Portrait de la Diane retouché. Nous aurons à en parler à l'occasion du débat provoqué par la célèbre statue, connue aujourd'hui sous le nom de Vénus d'Arles. (Musée du Louvre).

Le savant < d'une province voisine » est peut-être M. François Graverol de Nîmes, qui se prononça plus tard contre M. de Rebattu à la suite de Claude Terrin. Il avait 3o ans, en 1667.

Voir sa Dissertation, 7 p. in-4", Bibliothèque Méjanes, Recueil 28255. Elle est datée du 16 février i685,et dédiéeà M. de Charnes.

nerve d'Arles n'est pas une statue taillée par la main des hommes, un ouvrage de marbre ou de métail, une divinité factice, mais animée de l'esprit et du cœur des plus honnestes gens du royaume, que son corps n'est composé que de parties nobles, que son âme toute pure et plus chaste que celle de la Diane fabuleuse ne lui inspire rien de prophane, rien que ce que la vertu la plus charmante peut inspirer aux véritables déesses, qu'elle se fait elle-mesme un secret, des lois et un point d'honneur, des mystères et une religion. Le consentement qu'elle donne à ses règlements- fai et cognoistre que les hommes ne sont pas raisonnables qui affectent l'indépendance ; le secret qu'elle observe nous tesmoigne qu'elle n'a rien de la femme ordinaire, et qu'elle est toute déesse, toute divine en son tout et en ses parties. Son point d'honneur n'est autre chose que le bel exemple qu'elle propose à toute la province et aux jeunes gens, de fuir l'oisiveté et dechercherlagloire, comme font les braves ou dans la guerre ou dans le Parnasse; la religion enfin de nostre Minerve, messieurs, doibt estre une saincte et parfaicte union, une amitié inviolable et éternelle que vous devez professer parmi vous. Disons le plus clairement, messieurs, et trouvons sans figure toutes les proportions d'une belle âme , toutes ses puissances et ses fonctions dans l'Académie : j'y vois sa mémoire dans le Registre, sa volonté dans l'union, et l'intelligence, qui rend l'âme de l'homme l'image de la divinité, dans la personne de celui que le sort nous donne pour directeur. Ce n'est pas, messieurs, qu'en cet endroit je n'eusse un beau champ pour controoller la conduite du sort ou la vostre et que je ne peusse peut-estre avec justice vous reprocher l'honneur que vous m'avez faict : je dis reprocher, messieurs, parce que vous n'avez rien faict

pour vostre utilité particulière, vous n avez travaillé que pour mes advantages, mais comme je vous le protestay en prenant le rang honorable que je quitte aujourd'huy, puisqu'il est vray que vous ne scauriez rien faire que de bien, et que je puis jurer que mon intention a tout à faict esté bonne, je puis conclure que nous avons parfaictement bien fait et vous et moi, mais, messieurs, si je vous regarde comme la cause et l'objet de toutes mes bonnes pensées, encore faut-il que je vous réitère les asseurances de mes services, c'est ce que fait, Messieurs, autant par inclination que par recognoissance, vostre très, etc. »

(Registre de l'Académie, du fol. 38, verso, au fol. 40 verso.)

Page 1