‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originaux (volume 3)Chapitre 27 sur 33 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

Suivant les ordres de Monseigneur le duc de Saint- Aignan, à qui je remis la patente de ma députation^, que vous m'aviez envoyée en bonne forme, il fut arrêté que je serai reçu en l'Académie française, le jeudi, 3o janvier, jour de l'ordinaire assemblée, et selon les formes accoutumées, ayant visité M. Conrard, secrétaire perpétuel de cette illustre compagnie et M l'abbé Testu qui était le directeur. Monseigneur le duc de Saint-Aignan se rendit de Saint-Germain à Paris, sur le commencement de la semaine, pour se trouver à l'assemblée de cet illustre corps, dont il est un si digne membre, et soutenir mes faiblesses par l'éclat de sa protection et de sa présence, mais votre malheur et le mien en particulier voulut qu'en arrivant à Paris, il se sentit tout d'un coup incommodé et obligé de se mettre au lit, par l'ouverture de deux ou trois anciennes blessures, qu'il avait reçues au service du roy et qui furent des bouches bien plus éloquentes que la mienne pour publier sa valeur et son mérite. Ne pouvant donc par cette raison assister à l'assemblée, il me chargea d'une lettre pour MM. de l'Académie française, si belle et si éloquente et pour vous et pour moi, que c'est un monument éternel de votre gloire et de la mienne, si j'ose ainsi le dire. (V. cette lettre, p. 206).

' Le jour arrêté étant arrivé, nous fumes introduits sur les deux heures après midi dans cette fameuse assemblée, M. le marquis de Castillon, M. Mercurin et moi. M. de Castillon, comme un des plus dignes membres de notre corps et des plus considérables gentilshommes de cette ville, donna beaucoup d'éclat à la députation, et M. Mercurin par ses soins assidus, par son adresse et par son esprit n'y contribua pas peu, ainsi qu'il avait fait à l'établissement de cette compagnie par la sollicitation des lettres pattentes et par mille autres bons services, qu'il nous a rendus et dont nous lui devons une éternelle gratitude.

Messieurs de l'Académie nous envoyèrent recevoir par deux de leur corps jusque dans la première cour de l'hôtel de Monseigneur le Chancelier, où se tient leur assemblée. Les députés furent M. l'abbé Cottin et M. Charpentier, tous deux très connus par leurs mérites et par les beaux ouvrages qu'ils ont donné au public.

Ils nous conduisirent jusque dans un salon magnifique de cet hôtel, où se tiennent ordinairement les séances de l'Académie française, et où ils nous firent placer sur trois fauteuils préparés exprès à la teste de leur compagnie, tout auprès du directeur. Je présentai en entrant à M. l'abbé Testu la lettre dont vous m'aviez chargé et celle de notre auguste protecteur, mais tout le monde s'étant disposé à écouter attentivement ce que j'avais à dire, j'avoue, messieurs, que je me sentis tout d'un coup surpris et étonné de la hardiesse que j'avais de m'exposer à parler devant une si célèbre assemblée, dont chaque illustre teste me devait être plus redoutable qu'une puissante armée; cette surprise parut à mon discours, et si elle n'eut pas assez de force pour m'ôter la parole, elle m'obligea du moins à la

— ses -

commencer comme je vais vous la dire, bien que Je l'eusse préparé autrement. Voici donc, messieurs, dans quels termes je leur parlai :

Harangue a MM. de l'Académie Française Messieurs,

C'est avec juste raison que je me trouve surpris de me voir au milieu d'une si célèbre assemblée, et d'être obligé de parler devant de si éclairés et si illustres auditeurs. Quelque hardie pourtant et peut-être téméraire que soit mon entreprise, je pourrai trouver mon excuse dans le métier que je fais, mais vos bontés, messieurs, et vos lumières me sont encore plus nécessaires, pour me pouvoir dignement acquitter du discours que j'ai à vous faire, de la part de messieurs de l'Académie royale d'Arles, que notre grand et invincible monarque a depuis peu érigée en corps, par des lettres patentes très authentiques, sous la protection de Monseigneur le duc de Saint- Aignan, pair de France et un des plus dignes et des plus illustres membres de votre auguste corps. En effet, messieurs, j'aurai besoin de toute votre éloquence pour vous pouvoir parfaitement exprimer les sentiments de ce petit corps naissant pour votre incomparable compagnie. Quelque gloire dont il se voye revêtu dès son établissement, il croit qu'il manque quelque chose à sa bonne fortune s'il ne vous en faisait part et quelques applaudissements qu'on y donne, rien n'est capable de pouvoir remplir ses souhaits que l'approbation et l'alliance de l'assemblée la plus célèbre du royaume. Ne trouvez donc pas mauvais, messieurs, que dans l'espoir que nous avons de pouvoir mériter un jour cette glorieuse approbation, où tendent les veilles des plus savants et où la plus

forte ambition des hommes de lettres doit être bornée, je vous demande maintenant pour notre compagnie cette glorieuse alliance qui fera désormais notre plus grande gloire et qui fait aujourd'hui notre plus forte passsion,

Vous êtes, messieurs, les souverains du royaume des lettres, tout le monde spirituel vous reconnaît à juste titre pour ses maîtres et ses arbitres, mais tout le monde n'a jusqu'ici pu participer à vos lumières, quelques brillantes et fortes qu'elles soient, elles n'ont pu venir jusqu'à nous. L'éloignement de notre province et la barbarie de notre langage nous ont privé d'un avantage si précieux et c'est seulement aujourd'hui que nous en pouvons recevoir quelques écoulements, par la glorieuse alliance que je vous demande; mais comme nous ne sommes pas assez polis ni assez éclairés, pour oser prétendre le droit de bourgeoisie parmi vous, je veux vous protester, messieurs, que la ville d'Arles, qui a commandé autrefois en qualité de reine ù la plupart de celles de France, se fera gloire aujourd'hui d'être une de vos colonies et préférera son obéissance et, si j'ose le dire, sa servitude même, aux sceptres et aux couronnes qu'elle a porté.

Après cet aveu, messieurs, et la crainte que j'ai d'abuser de votre patience, j'ajouterai seulement, de la part de notre compagnie, que quelques avantages qu'elle trouve dans son établissement, elle n'en veut jouir que sous vos auspices, qu'elle met dès à présent ses naissantes muses sous votre illustre protection qu'elle espère de voir bientôt croître ses lauriers à l'ombre des vôtres et d'apprendre de vous le bel art d'en faire des couronnes. Ainsi, messieurs, bien que ses commencements soient très faibles et très petits, elle se persuade facilement que par votre moyen les suites

en seront un jour très hautes et très glorieuses ; il ne me reste qu'une chose à vous dire, qui est de ne vouloir pas juger ces messieurs^ de l'Académie d'Arles, par mon peu de capacité, je vous ai protesté, dès le commencement de mon discours, que je portais l'excuse de mes fautes dans le métier que je fais ; car ce n'est pas pas dans la poussière des camps que l'on éclaire les esprits et que l'on polit le langage, et le fracas des armes ne s'accorde pas bien avec le repos du cabinet. Ne prenez donc pas garde, messieurs, au peu de justesse de mes paroles, mais à la sincérité de mes sentiments, c'est par elle que j'espère devons persuader de la vénération parfaite, de l'attachement extraordinaire et de la passion inviolable que messieurs de l'Académie royale d'Arles auront éternellement pour votre illustre corps et pour les particuliers qui le composent.

Suite de la Narration

Monsieur le directeur répondit à mon compliment par un très éloquent discours, où, avec les éloges de notre monarque, il n'oublia pas de donner une gloire immortelle à notre nouvelle Académie, d'élever extrêmement celle de la ville d'Arles et d'en faire tomber quelques écoulements sur moi. Mais pour faire voir l'estime que cette compagnie faisait de notre corps et de nous-mêmes, quand M. l'abbé Testu eut fini son discours, chaque académicien citait des vers ou de la prose qu'il avait composé ; le tout m'y parut si charmant que je me crus dans un lieu enchanté ; pour donner ensuite à notre compagnie une idée de l'occupation de l'Académie française et du Dictionnaire utile et savant qu'ils travaillent depuis si longtemps, M- de Mé:^eray proposa la lettre et le mot où ils

étaient demeurés en leur dernière assemblée : la lettre était R. R. et le mot Rose sur lequel ils disent tout ce qu'on peut imaginer de bon et de beau. La nuit finit bientôt après l'assemblée et termina tout d'un coup nos plaisirs. Au sortir, nous fûmes ramenés par les mêmes députés jusqu'à nos carrosses, et le lendemain matin, ils vinrent chez moi, pour me faire compliment de la part de toute l'Académie. Monsieur le directeur me visita quelques jours après, et plusieurs autres membres des plus illustres de ce corps m'ont rendu le même honneur (mettez tout cela, messieurs, sur votre compte). Comme je crus après toutes ces choses être obligé d'aller informer Monseigneur notre protecteur du succès de cette journée, je fus chez lui le jour suivant, pour lui rendre un compte exact de tout ce qui s'était passé en cette assemblée, mais la part qu'il prend aux intérêts de notre Académie ne lui permit pas d'attendre que je fusse alléchez lui, il avait mandé, prié le même jour deux de ces messieurs qui s'étaient trouvés à cette assemblée de le venir voir et le soir même, ayant appris toute chose dans la vérité, il leur parla si avantageusement pour chacun de nous et pour toute notre compagnie que la portion de gloire qui en rejaillit sur moi me fit paraître, aux yeux de ces messieurs, tout autre que je n'étais et fascina pour ainsi dire leurs esprits et leurs jugements, en ma faveur. Deux jours après, le duc ayant repris sa santé s'en retourna à Saint-Germain, mais avant de partir il me fit promettre que je m'y rendrais le mercredi suivant pour pouvoir le lendemain, 5 février, au lever du roy, faire mon compliment à Sa Majesté. Je ne pus résister aux ordres de ce grand homme et je me contentai de lui représenter que c'était une chose bien au-dessus de mes forces d'oser parler devant le plus grand des rois

et le plus éclairé des hommes, mais comme il écouta peu mes raisons, je suivis aveuglement les siennes et je me rendis à Saint- Germain, le 4 février. Je connus en arrivant qu'il était de mon devoir et de la bienséance d'aller, avant toute chose, remercier de votre part ce généreux protecteur des peines qu'il avait prises, et qu'il voulait encore prendre pour nous, je fus donc lui faire la révérence à son lever et je lui fis ensuite ce petit compliment :

Compliment a Monseigneur le duc de Saint-Aignan Monseigneur,

Messieurs de l'Académie royale d'Arles que vous honorez de votre glorieuse protection, m'ont chargé de venir vous rendre de nouvelles grâces de celles dont vous les comblez tous les jours, et qu'ils sont encore prêts de recevoir de Sa Majesté par votre moyen. Comme ils doivent déjà leur établissement à vos bontés et à votre appui et toute la gloire dont ils sont revêtus à celle de votre illustre protection, agréez, Monseigneur, que je vienne, en leur nom, vous faire aujourd'hui un nouvel hommage de toutes ces choses et vous protester encore, de leur part, qu'ils ne souhaitent de profiter de tous les précieux avantages que vous leur avez si généreusement procurés que pour pouvoir plus noblement un jour dresser des Trophées à votre gloire et donner l'immortalité à votre auguste nom. Vous vous étonnerez peut-être. Monseigneur, qu'ils aient voulu se servir d'une voix aussi faible que la mienne, pour vous exprimer des sentiments aussi forts que les leurs, mais comme ils connaissent le juste discernement de votre esprit, ils savent que vous ne regarderez pas tant à la politesse d'un homme d'épée

qu'aux véritables sentiments du cœur qui sont si nécessaires, en cette rencontre. Recevez donc, s'il vous plaît, aujourd'hui, Monseigneur, l'offrande que je vous fais de tous les nôtres à la fois, en reconnaissance que nous vous devons et souffrez qu'après vous avoir demandé la continuation de cette précieuse protection qui fait toute joie et toute notre gloire, je vous assure que nous conserverons inviolablement dans ces mêmes cœurs pour votre illustre personne, un respect très profond, une vénération parfaite et une passion si forte qu'elle ne finira qu'avec nos vies.

Suite de la Narration

Il reçut mon compliment à son accoutumée c'est-àdire avec une civilité sans exemple et des Louanges et pour vous et pour moi, que sa seule générosité et votre mérite peuvent autoriser. Il répondit ensuite sur le champ à tout ce que je venais de lui dire, en des termes si éloquents et si polis que qui ne l'aurait jamais ouï parler aurait cru que c'était des choses étudiées. Je fus le lendemain, suivant ses ordres, au lever du roy ; la générosité de ce duc qui est premier gentilhomme de la chambre, me fit entrer des premiers, dans un lieu où le plus grand seigneur du royaume s'estime heureux d'être introduit parmi la foule. Après que Sa Majesté eut achevé de se faire habiller et que la piété de ce grand monarque, qui n'est pas moindre en lui que toutes les autres vertus, l'eût obligé de commencer sa journée par la prière, Monseigneur le duc de Saint- Aignan me fit placer tout contre la partie du cabinet où Sa Majesté entra quelque temps après : je ne tardai pas longtemps à y être appelé par l'huissier, et c'est ici sans doute, messieurs, où j'avais besoin de vostre es-

prit et de vos lumières lumières, pour pouvoir donner À ce grand monarque, le plus éclairé des hommes, quelque idée avantageuse de notre compagnie, mais comme il est aussi bon qu'il est grand et qu'il est spirituel, il me reçut avec une douceur extraordinaire, il m'écouta avec une patience admirable et il me répondit avec des termes si glorieux et si doux pour vous et pour moi, si éloquents et si polis, que tout ce j'en ai à vous dire là-dessus surpasse si fort mon expression et mon imagination même, que je ne prends pas garde que j'oublie à vous réciter ce que je lui dis de votre part, qui fut à peu près en ces termes :

Harangue au Roy Sire,

L'établissement que Votre Majesté a eu la bonté de faire depuis peu d'une Académie royal le de belles lettres, dans la ville d'Arles et les marques éclatantes et glorieuses dont elle a voulu l'honnorer tout d'un coup me donnent la hardiesse de me présenter aujourd'hui devant elle, pour lui en rendre de très humbles actions de grâce, avec tout le respect et toute la soumission qu'elle doit attendre des plus fidèles et des plus zélés de ses sujets. En effet. Sire, quand nous considérons que le plus grand de tous les rois n'a pas dédaigné de jeter les yeux sur la plus éloignée de ses provinces et d'enhardir par ses bontés les petits efforts de quelques gentilshommes que l'amour de la vertu, l'oisiveté de la province et le calme de la paix avaient assemblés, rien ne nous a paru moins pardonnable qu'un silence ingrat et honteux, dans cette rencontre ; ne trouvez donc pas mauvais. Sire, que ma voix, toute faible quelle est, vous exprime aujourd'hui, quoique

imparfaitement, les sentiments d'ardeur et de reconnaissance que conçoit pour son monarque ce petit corps naissant et que Votre Majesté me permette encore de lui dire que, quelques petits et faibles que soient ses commencements, les suites n'en peuvent être un jour que très hautes et très glorieuses puisqu'elle nous a donné pour protecteur M. le duc de Saint-Aignan, dont l'esprit et le cœur et le mérite répondent si bien à la haute réputation qui s'est acquise dans le monde, et comme notre assemblée n'est composée pour la plus part de gentilshommes nous ne saurions manquer de réussir sous un si digne chef, qui réunit en sa personne les véritables et les plus éclatantes marques de la noblesse, je veux dire les armes et les lettres, ainsi ce généreux protecteur éclairera nos esprits par ses lumières, fortifiera nos coeurs par ses exemples, et, comme un autre César, il nous montrera le chemin de l'immortalité par l'épée et par la plume. Aussi ce n'est qu'à Votre Majesté, Sire, qu'appartient la gloire d'être servie par des Césars, puisqu'elle en surpasse de si loin la réputation et l'éclat, par la gloire de ses actions. Tout ce qu'on voit en Votre auguste Majesté en soutient si puissamment la grandeur et l'élévation, que ce n'est pas sans raison qu'elle est devenue l'admiration et l'étonnement de tous les peuples de la terre. Votre conduite. Sire, est si admirable qu'elle imite parfaitement celle du souverain maître de l'univers, qui, sans s'ébranler, en fait mouvoir toute la vaste machine et sans diminuer en rien de l'éclat de sa gloire prend un soin tout particulier des plus petites choses et des plus basses. De là vient. Sire, que tout votre règne n'est qu'une suite de triomphes et de succès étonnants ; aussi il n'y a rien que de merveilleux en votre personne sacrée. Le ciel a épuisé ses plus riches trésors

pour la former, la nature et la fortune lui ont communiqué tout ce qu'elles avaient de plus précieux et Votre Majesté me permettra, s'il lui plaît, de lui dire qu'elle s'est faite encore elle-même quelque chose de plus grand et de plus beau, que ce que toutes ensemble avaient pu lui donner, mais que je ne puis qu'admirer et révérer dans le silence un si haut sujet, n'étant pas de force à le traiter. Votre Majesté aura la bonté de pardonner le défaut d'éloquence à un homme d'épée, qui, ayant même l'honneur d'être actuellement à son service, met plutôt toute sa gloire à bien faire qu'à bien parler, et ne respire autre chose que de pouvoir répandre un jour, en la servant, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Après cet aveu. Sire, recevez, s'il vous plaît, au lieu de mes paroles, les sentiments ardents de mon cœur, comme le plus sûr gage de notre reconnaissance, c'est un langage muet. Sire, qui ne connaît point l'artifice, ni le déguisement, et c'est par lui et par nos actions que nous espérons de persuader à Votre Majesté que nous sommes ses très humbles, très obéissants et très fidèles serviteurs et sujets.

Suite de la Narration

Durant ce grand discours, ce grand roi véritablement grand en tout, soutint mes faiblesses par un air doux et riant et tempéra, pour ainsi dire, pendant tout ce temps cette fière Majesté qu'on voit ordinairement sur son visage et qui pouvait mettre en désordre l'âme la plus concertée. Notre incomparable protecteur qui s'était caché dans un recoin de l'alcove qui répond au cabinet avec M. Le Tellier^ l'évêque de Laon, le comte d'Ajyen, capitaine des gardes du corps pour lors en quartier, qui s'étaient aussi rangés de l'autre côté de l'alcove opposée à celle-là, sous un rideau de brocard

d'or qui les empêchait d'être vus, ce grand protecteur, dis-je, remarqua avec une joie extrême l'assiette de mon âme, dans une telle conjoncture, et comme il ne perd aucune occasion de faire valoir ses amis et élever la gloire de notre Académie à l'immortalité, sortant du cabinet du roy, il dit à tous les ministres et à tous les seigneurs qu'il rencontra, des choses si hautes et si glorieuses pour moi qu'il ne me siérait pas bien de rapporter et que vous soutiendrez sans doute un jour par vos actions et par vos ouvrages. J'oubliais à vous dire, messieurs, pour notre commune gloire, que le cabinet où le roy me donna audience est un lieu où il ne reçoit que les ambassadeurs des princes étrangers et les députés des corps les plus considérables de son royaume, qu'il est enrichi de tout ce que la nature a produit et que l'art a inventé de plus précieux, de plus rare et de plus surprenant, en un mot que, comme le roy seul est digne d'avoir un si beau lieu pour retraite, ce cabinet seul aussi peut mériter la présence d'un si grand roy.

Pour achever de m'acquitter de mon emploi, je fus le jour même chez Monseigneur le Chancelier pour le remercier de votre part, messieurs, des bontés qu'il avait eu de sceller si obligeamment les lettres patentes dont le roy nous a honnorés, et lui demander ensuite sa protection, ce que je fis à peu près comme vous allez l'entendre.

Harangue a Monseigneur le Chancelier

Monseigneur,

Messieurs de l'Académie royale d'Arles, que notre grand monarque a depuis peu érigée en corps par des lettres patentes authentiques, que vous avez eu la bonté

de sceller^ m'ont chargé de venir vous rendre de très humbles actions de grâce, d'une faveur si signalée et consacrer toute leur gloire aux pieds de Votre Grandeur. Mais pour la rendre plus parfaite, Monseigneur, souffrez, s'il vous plaît, que je vous demande encore, en leur nom, quelque part de cette glorieuse protection que vous accordez si généreusement à toutes les muses françaises et que cet empire absolu que vous avez sur tout le monde spirituel se répande encore sur nous. Quelques petits que soient encore nos efforts, ils deviendront considérables, s'il nous est permis d'espérer que le grand Séguier les protégera, et quelque éloignée que soit notre province du Soleil et de la .Cour, les bénignes influences que nous recevrons de cette précieuse protection nous tiendront lieu de toutes choses, nos esprits en seront éclairés, nos voix en deviendront plus fortes et plus nettes, elles le seront peut-être assez un jour, pour pouvoir être mêlées à ces doux concerts qui chantent incessamment votre gloire et donnent par avance l'immortalité à votre auguste nom. En attendant cet avantage. Monseigneur, souffrez que ma voix, toute faible qu'elle est, vous assure aujourd'hui du profond respect et de la vénération parfaite que notre compagnie aura éternellement pour votre illustre personne aussi bien que tous les particuliers dont elle est

composée.

Suite de la Narration

Après que ce grand ministre m'eut écouté paisiblement, il me répondit par un discours très poli et très obligeant où, malgré son âge avancé et même caducque, l'on remarquait beaucoup de feu et de délicatesse. Il loua fort votre dessein, messieurs, il exalta la ville d'Arles par son ancienneté et par la noblesse et la fidélité de ses habitants et conclut par des offres de

service en général à notre compagnie et à tous les particuliers qui la composent.

le fus ensuite prendre congé de Monseigneur le duc de Saint-Aignan qui me chargea de cette lettre pour l'Académie, ainsi que M. Co«r<a:r<^ avait déjà fait de ces deux icy, l'une desquelles est de l'Académie française. Agréez, messieurs, que pour la conclusion de ma députation, J2 vous présente toutes ensembles aujourd'hui pour que vous puissiez en faire lecture devant une si auguste assemblée (i).

Voilà, messieurs, ce que j'avais à vous dire, pour vous rendre un compte exact de la députation dont vous m'avez fait l'honneur de me charger, mais avant que de finir mon discours , souffrez que la gloire qu'elle ma procurée et dont je me vois encore revêtu, fasse éclater mon zèle en ce jour, devant une si auguste compagnie, et permettez-moi de vous dire hautement que vous êtes obligés de soutenir à l'avenir cette belle réputation que vous vous êtes acquise et cette éclatante gloire qui vous environne ; vous lepouve:{, messieurs, mais c'est par une digne application à votre devoir, par des productions proportionnées à l'estime qu'on a conçu de vous, par des ouvrages dignes de l'immortalité , tels que la plupart de vous savent ,/5wVe;.enfin par une union et une intelligence que rien ne puisse jamais ébranler. Ne doutez pas, messieurs, ' qu'un si louable dessein ne soit toujours appuyé de la

(i^'dEil cet endroit du récit que faisait M. le député, M. le directeur ay^nt reçeu les trois lettres qu'il avoit présentées à M. le secrétaire, il le pria d'en faire laJecture hautement. » Registre, fol. 82, verso. Voir ces lettres p. 217, et p. 210, .21 1, 2 12;

«'ATprès que- là lecture fut faite des lettres-, M. lé- nrarquis d'Aypnar s-^dresse à l'Acadéinie en ces. termes: V'ôilâi messieur&^.etc. »

Cour, parles complaisances et la bonté avec lesquelles notre grand monarque regarde cet établissement. Cet auguste prince a toujours vu avec plaisir et reçu avec estime tous les ouvrages qu'on lui a présentés de votre part, et j'ose dire que j'ai été plus d'une fois témoin du succès qu'ils ont eu à la cour. Messieurs de l'Académie française seconderont votre zèle dans l'étroite alliance qu'ils vous ont accordée. Monseigneur le Chancelier vous donnera le même appui et vous honorera des mêmes grâces, dont il combla tous les jours toutes les Muses françaises, et votre généreux et obligeant protecteur ne manquera jamais d'élever votre gloire au plus haut point où elle puisse monter et de nous communiquer même des écoulements de la sienne, qui ne nous rendront pas moins considérables dans les pays étrangers que dans toute l'étendue de ce royaume, et il n'y a personne qui puisse mieux que moi rendre témoignage de cette vérité ; j'ai vu ses tendresses et, si j'ose me servir de ce terme, j'ai vu ses ardeurs et ses transports, pour notre compagnie. Secondons, messieurs, je vous prie, les vœux et les sentiments de ce grand homme, si nous voulons en quelque manière répondre à ses bontés, et soutenir la bonne opinion qu'il a de nous et la gloire qu'il nous a procuré. Je dirai bien plus, messieurs, vous êtes obligés à remplir dignement la préférence que notre grand monarque a donné à la ville d'Arles, sur plusieurs autres du royaume, qui ont cherché sans ej^et le même honneur ; le vôtre vous y sollicite plus que tout autre chose, et si nous voulons nous réfléchir sur celui que nous recevons aujourd'hui de la présence de Monseigneur l'archevêque, nous connaîtrons que sa bonté veut, en cette occasion, s'intéresser pour notre gloire et s'en rendre pour ainsi dire le garant et le témoin.

S' adressant à Monseigneur l'archevêque d'Arles ;

Oui, Monseigneur, vous me permettrez, s'il vous plaît, de le publier en cette belle et nombreuse assemblée, nos lauriers ne seraient pas tout à la fois à l'abri de la foudre , que l'ignorance , l'envie et la malice lancent presque toujours sur les nouveaux établissements, si Votre Grandeur ne nous faisait concevoir cette belle espérance, qu'elle appuyera le nôtre de toutes ses bontés et de tout son crédit.

Nous savons assez (i), Monseigneur, quelle en est l'étendue auprès du plus grand roy du monde, et de tous les ministres les mieux autorisés. Il serait superflu de mettre en avant toutes les marques glorieuses que vous en portez sur votre personne. Ce prétieux ordre (du Saint-Esprit) qui est comme héréditaire en votre famille, et dont la couleur du cordon est un parfait symbole de votre fidélité inviolable, relève bien moins l'éclat de votre illustre sang que celui de votre mérite particulier et de la haute vertu de tous vos ancêtres ; ce sont des attributs qui vous sont si familiers et si connus de tous nos roys, que la fortune n'a jamais eu de part à leur élévation ny à la vôtre, non plus qu'à celle de messieurs vos neveux en qui la France admire autant de qualités qu'il en faut pour pouvoir faire ua successeur digne de vous, et nous donner un héros parfaitement accompli, pour commander en chef à toute notre province (2).

N'avons-nous pas sujet de croire après cela, Monseigneur, que cette Académie que nous appelons juste-

(1) Tout ce passage est analysé seulement dans le Registre.

(2) Le comte de Grignan, neveu de l'archevêque, venait d'être nommé lieutenant de Roy en Provence, 29 novembre 1669, et le coadjuteur d'Arles était lui aussi neveu de l'archevêque.

ment aujourd'hui l'ouvrage de Sa Majesté par le titre de Royale, dont elle l'honnore, et un ouvrage qu'elle regarde assurément en son tout et en ses parties avec beaucoup de complaisance, pourra parfaitement intéresser la vôtre et par la haute profession que vous avez toujours faite d'estimer la vertu et par la déférence que vous avez toujours témoignée à toutes les intentions de Sa Majesté. Nous osons tirer de là comme un heureux pronostic des succès glorieux qui doivent suivre notre établissement, sachant bien qu'une bouche comme la vôtre, Monseigneur, est toujours un organe favorable à toutes les personnes pour qui vous tenez l'employer ; nous laisserons cependant à celles de nos muses le soin de se glorifier d'un pareil avantage et d'immortaliser avec vôtre nom le témoignage de nos respects et de notre reconnaissance.

Suite du Discours au public

Considérez cependant, je vous prie, messieurs, la haute estime que le roy fait aujourd'hui de cette belle et ancienne cité, et du grand nombre de personnes de qualité qui la composent qu'il sait être autant de bras généreux toujours prêts à le servir dans les armées, et comme rien n'échappe à la connaissance de cet auguste prince , il a su que dans la dernière guerre cette seule ville lui avait plus fourni de capitaines et d'officiers que la meilleure de ses provinces. Il m'est bien difficile après cela, messieurs, que vous faisant remarquer de si glorieux avantages, je n'adresse au général de cette assemblée, où je vois tant d'honnêtes gens, tout ce que j'avais résolu de représenter à messieurs les consuls que des affaires imprévues nous dérobent à cette occasion. Je vous dirai donc, messieurs, que ce n'est pas sans sujet que cette belle ville, qui fut autre-

fois la capitale d'un célèbre royaume, et qui a donné de l'émulation à toute la terre, en cause encore aujourd'hui aux plus florissantes de la France. Mais notre grand monarque, dont le discernement est si parfait, en a bien su faire la différence ; il a refusé aux instantes prières et aux pressantes sollicitations des autres ce qu'il a accordé à vos simples désirs, et Sa Majesté est si persuadée de votre fidélité et de votre zèle pour son service, que, se souvenant que votre Minerve le publie in utrumque paratum, il a voulu que, dans le temps que vos épées manquaient d'exercice pour sa gloire, les langues et les plumes de tant d'illustres sujets de sa ville d'Arles s'occupent à le publier. Cette obligeante considération, messieurs, et l'amour du plus grand roy ne doit-elle pas vous faire envisager cet établissement de votre Académie, avec des yeux de père et des bras de protecteur? Je ne saurais en douter, messieurs, j'en ai vu de trop sensibles marques sur vos visages et dans vos cœurs aujourd'huy, pendant ce récit que je viens de faire. Aussi les faiblesses de nos commencents ont besoin de deux qualités que je vous demande, puisque par la force de l'une vous les soutiendrez et par la beauté de l'autre vous les excuserez. Enfin, toutes les deux ensemble nous font espérer des suites si glorieuses, si éclatantes et si durables, que cette ville se rendra très assurément un jour plus considérable par son Académie qu'elle n'est aujourd'hui par les superbes monuments de grandeur et de gloire que les Romains lui ont laissé : si bien, messieurs, que l'on pourra dire à l'avenir avec plus de justice et de raison que ne l'a dit de lui-même un des plus illustres auteurs de l'antiquité : Exegi monumentum œre perennius.

Jean dk Sabatier. — Sks Mémoires

(voir p. i8).

Jean de Sabatier, dit de l'Oume, parce que sa maison était sur le Planet de l'Oume, né k Arles, en 1634, fit ses études chez les PP. Jésuites chargés du collège de cette ville, depuis i638, et, en i65o, il se rendit à Paris, où le comte d"Harcourt lui donna une place de page de la grande écurie. Il servit plus tard en Guyenne, en Roussillon et en Catalogne, sous les ordres du prince de Conty et du comte de Mérinville, dans le régiment d'Harcourt (avec un de ses frères, qui fut tué en i655) en qualité de cornette de la compagnie du comte d'Armagnac. En i658, cette compagnie fut supprimée, Jean de Sabatier, alors en congé à Arles, perdit tout espoir de devenir capitaine. Il attendit deux années encore, puis en 1660, la pacification générale l'obligea à renoncer à la carrière des armes. Le séjour d'Arles lui était presque insupportable, affirme-t-il dans ses Mémoires, néanmoins après un voyage en Italie (1660) il revint s'y fixer. Il y prit une large part aux affaires municipales soit comme conseiller, en 1672, après la mort de son père, soit comme consul, en 1679, et nous le trouvons mêlé à maintes négociations délicates. Il fut, en 1680, un des recteurs de l'hôpital.

Les réunions de l'Académie furent pour lui un agréable passe-temps. Il employa ses loisirs à rédiger ses Mémoires et il y travaillait déjà en 1668 (r).

Ces Mémoires se divisent en deux parties : 1° Les

(i) Voir le Registre de l'Académie, fol. 6b, cité plus haut p. 142, et même le 27 novembre 1666, il lut à ses collègues le Récit de la levée du Siège de Gironne, raconté dans les Mémoires dç Cour et de Guerre. Voir Musée, 5* série, p. 176,

Mémoires de Cour et de Guerre, qui contiennent le récit des événements dont il fut le témoin, soit à la cour soit à l'armée de i65o à i658, et un récit de voyage en Italie avec M. de Cabassoley en 1660 ; 2" Les Mémoires des ajff aires publiques auxquelles j'ai eu quelque part, qui comprennent une période de huit années (1672-1680).

Ces deux ouvrages (1) ont été publiés par le Musée d'Arles, le premier dans la cinquième série 1880i885, le second dans la troisième, 1876-1877, d'après une copie prise par Bonnemant, en 1772, sur l'original de l'auteur que M. Pierre de Sabatier, son fils^ chanoine d'Arles, mort en 1748, avait légué à Mgr J. J., Chapelle de Saint- Jean de Jumilhac.

Voir Bibliothèque d'Arles, fonds Bonnemant, Mémoires historiques.

Au point de vue de l'histoire de l'Académie, ils offrent peu d'intérêt, car ils ne mentionnent l'Académie qu'à propos de l'obélisque. Il est vrai, qu'ils nous apprennent que les promoteurs de l'érection de l'obélisque furent Jean de Sabatier et Joseph de Cays dont la persévérance triompha de toutes les résistances que provoqua ce projet, que l'on traitait de chimérique et de ruineux, pour la ville.

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