CHAPITRE I
Les origines de l'Académie royale d'Arles. — Le viguier de Grille, les anonymes. — Louis XIV à Arles : le duc de Saint-Aignan et les gentilshommes d'Arles. — Premières réunions , les premiers académiciens.
En i582, le jeune J.-A. de Thou, le futur historien, alors conseiller clerc au Parlement de Paris et un des commissaires envoyés pour rendre la justice en Guyenne, passa par Arles, dans un voyage qu'il fit dans le Midi de la France. « Cette ville, dit-il (i), qui fut autrefois la capitale d'un royaume, en conserve encore quelques marques, qui sont aussi peu considérables que le fut la durée de ce royaume. On y voit dans le Rhône quelques piles du pont qui la joignait à la partie qui était de l'autre côté (2); mais
(i) De Thou, Mémoires Ed. de Bâle, 1742, 111-4°, ^' ^' ^*^ l'Histoire, p. 65.
(2) Les culées antiques de ce pont romain sont encore visibles sur le quai moderne, dans lequel on les a soigneusement conservées. V. Lenthéric, la Région du Bas-Rhône, p. 7, H. Revoil. Notice sur deux ponts romains à Arles, Nîmes, 1864.
où il ne reste plus que les ruines d'un amphithéâtre et plusieurs tombeaux qui sont les monuments de son ancienne grandeur. Aujourd'hui la principale noblesse du pays y fait son séjour ordinaire ; ce qui n'est point en usage dans les autres provinces; il n'y a point de ville dans le royaume qui ait de plus grands privilèges et de plus grands revenus. »
Cette nombreuse noblesse fixée à Arles avait l'amour des belles lettres et recherchait avec empressement les plaisirs de l'esprit. Un grand mouvement littéraire se manifestait d'ailleurs dans la France entière, durant la première moitié du XVII® siècle, et ce mouvement ne fut nullement entravé par les troubles de la Fronde. Chaque ville importante était un foyer de lumière, un centre de culture intellectuelle. En i635, l'Académie française fut fondée à Paris et, sur son modèle, il devait s'établir bientôt dans les diverses provinces de la France, des « compagnies de gens d'esprit pour travailler à la pureté du langage et traiter avec élégance toutes les matières de science et d'éloquence. » Ce sont les termes dont se sert Louis XIV, dans ses lettres patentes de 1668, portant érection de l'Académie d'Arles.
Cette ville, en effet, n'était point restée en arrière et de bonne heure elle eut sa réunion de gens d'esprit. Elle fut l'une des premières, sinon la première à posséder une académie.
Les origines de l'académie royale d'Arles méritent de fixer un moment l'attention ; nous verrons combien était grande l'activité intellectuelle dans nos provinces méridionales. Il ne s'agit nullement de sauvegarder le vieil idiome provençal, bien au contraire, il s'agit de populariser la langue du Nord et « d'introduire la pureté de la langue française, dans une province maritime où le mélange des nations apporte ordinairem.ent la corruption et le changement du langage (i).»
Dès l'année 1622, il s'était formé, sous l'inspiration d'un gentilhomme, M. de Grille d'Estoublon (2), dans la ville d'Arles, une sorte de cour d'amour, sous le titre d'Académie du bel esprit et de la belle galanterie. Cette société (3) ne semble avoir eu qu'une existence
(i) Lettre patente du mois de septembre 1668.
(2) Celui que les historiens d'Arles appellent le Grand Grille.
(3) f Un gentilhomme dont nous avons appris à vénérer le nom noblement porté encore parmi nous (a), rassembla quelques gentilshommes animés comme lui de la passion des lettres, et fonda une société dont les membres s'appelèrent les anonymes. Son exemple fut imité et bientôt la ville d'Arles compta dans son sein plusieurs sociétés littéraires. Que se passait-il dans ces réunions de beaux esprits arlésiens.' On s'entretenait des nouvelles de la littérature, des progrès du langage ; on traitait des questions de morale, de poésie, d'antiquités. Â chaque découverte nouvelle — et l'on sait que notre sol est une mine inépuisable — on publiait des mémoires, qui, s'ils contenaient beaucoup d'erreurs — erreurs dont la critique moderne a fait justice — prouvaient au moins l'enthousiasme qu'excitaient ces exhumations du passé, on y faisait même de la politique. Le
(à) m. de Grille d'Eitoublon.
très éphémère, néanmoins elle donna peut-être l'idée de l'académie. C'est, du moins, l'opinion que nous trouvons soutenue dans un curieux manuscrit de la Méjanes d'Aix : Abrégé historique de l'Académie d'Arles.
« L'an 1622, étant consuls de cette ville Pierre de Boche , chevalier, Nicolas d'Icard, Gaucher Peinct et Claude Génin, bourgeois, le viguier Jacques- de Grille , seigneur de Robias, savant dans les belles lettres et attaché à la gloire de sa patrie, y rassembla tous les beaux esprits des provinces circonvoisines et en forma une société littéraire sous le titre d'Académie du bel esprit et de la belle galanterie, pour susciter dans la nation ces semences de goût que François I^'', père des lettres, y avait jetées, mais que les troubles du royaume avaient comme étouffées dans tous les esprits. On proposait dans cette société, espèce de cour d'amour si vantée, sous les anciens comtes de Provence de la maison de Barcelone, des questions galantes que décidaient les dames et les
droit de remontrance que les parlements devaient perdre bientôt, le jour où Louis XIV entra tout botté dans le lieu de leur réunion, notre lion, le lion arlésien, se l'arrogeait fièrement.
Dans une pièce singulière, écrite par un membre de la société des Anonymes, ce roi du désert se plaint avec une certaine fierté devoir la population, placée sous sa garde, menacée de perdre quelques-uns de ses privilèges. »
Discours prononcé par M. Galle, professeur de rliétorique, à la distribution des prix du collège d'Arles, le t3 août i863.
chevaliers composant cette école d'honneur et de vertu, où on ne s'occupait qu'à polir les esprits, et à exciter ce goût d'émulation seul capable de faire fleurir les belles lettres (i). »
Cette société compta parmi ses membres des Guise, des Montmorency, des d'Oraison, des Fouilloux, des membres de la noblesse la plus distinguée de Provence. M. Fassin, dans un intéressant article publié dans le Musée (iSôS), nous a donné, sur l'Académie de bel esprit, de curieux détails puisés dans les recueils de l'abbé Bonnemant conservés à la bibliothèque publique d'Arles. Il nous sera utile de lui en emprunter quelques-uns et d'user de la permission qu'il a bien voulu nous accorder.
Cette société littéraire était regardée comme une école d'honneur, de vertu et de galanterie, elle contribua beaucoup à polir les esprits et à y exciter une sérieuse émulation pour les exercices de l'intelligence (2). C'est à propos de cette société qu'un Parisien écrivait vers cette époque : « Cela vous surprendra, mon lecteur, si vous êtes de la cour, qu'à deux cents lieues de cette orgueilleuse ville , qui regarde toutes les autres comme des barbares , à l'un des bouts du
(i) Ms 1060 de la Bibliothèque d'Aix, Abrégé historique de l'Académie royale d'Arles, p. i et 2.
(2) V. Panégyrique de la ville d'Arles, par le P. Fabre,
1743, et les notes historiques qui l'accompagnent.
royaume, dans une ville éloignée de ce pays, qu'on appelle le grand monde, on rencontre des gens qui parlent tout comme vous pourriez le faire, qui jugent et raisonnent des vers et de la prose , en gens du métier. » (V. Recueils Bonnemant, vol. Académie.) Ce beau zèle cependant n'eut qu'un temps et l'existence de l'Académie de galanterie fut assez courte, ainsi que nous l'avons dit, mais l'éveil était donné. D'autres réunions littéraires s'étaient formées dans Arles et lorsque, en 1660, le jeune roi Louis XIV traversa cette ville (i) avec toute sa cour, le comte de
(i) Annales d'Arles, Ms de la Méjanes, 806, année 1660.