‹ L'académie d'Arles au 17è siècle d'après les documents originauxChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Notices sur les académiciens admis en 1682 et i683: MM. Claude Delaistre, Charles Boileau, Aygazier, d'Arnoye de Poussan, Du Faur de Pibrac, de Laugier Momblan, de Beaujeu, d'Abbés, Lombard de Gourdon.

Au mois de mars 1682, la candidature de M. Delaistre, avocat au Parlement de Paris, et de l'abbé Charles Boileau, prédicateur déjà renommé, fut proposée à l'Académie par M. de Grille, au nom de ses amis de Paris. Le nom de ces candidats avait déjà été prononcé, en 1680 (i), et bien que le Registre n'ait conservé ni leurs lettres de demande, ni la date de leur admission , l'Académie ne laissa pas échapper l'occasion de s'adjoindre ces deux nouveaux membres, sans les dispenser toutefois des formalités prescrites par les statuts (2) M. de Grille faisait avec raison ressortir leur mérite.

(i) Registre de l'Académie, fol. 197, et plus haut p. 177.

(2) Mars 1682. — « M. le secrétaire a dict que M. Delaistre et .M. l'abbé Boysleaii demendoient d'estre reçeus dans l'Académie royalle, et que la dignité de ces messieurs l'obligeoit à faire connestre à la compagnie l'importance de cette réception, que le premier de ces proposés avoit faict honneur à toute la France par le panégirique de Trajan ou de Pline traduit, qu'on l'estimoit infi-

M. Claude Delaistre venait de publier son ouvrage, signalé par le Journal des Scav.ins , et intitulé : Traduction nouvelle du Panégyrique de Pline, par M. Delaistre, avocat au Parlement, in-12, à Paris, chez Jean Cusson (éditeur du journal, rue Saint -Jacques, à l'image de Saint-Jean Baptiste, vis à vis Saint- Yves), i vol., in-12, 1681.

« Malgré quelques petits défauts que les plus critiques ont trouvé dans cet ouvrage de Pline... ce panégyrique a passé dans tous les siècles pour un chef d'œuvre... Aussi l'a-t-on traduit plusieurs fois en toutes les langues. Nous en avions déjà deux en la nostre, auxquelles M. Delaistre vient d'ajouter celle-cy qui nous découvrira de nouvelles beautés dans le discours sublime de ce consul romain, car il en est si plein qu'on a sans doute besoin de plus d'un pinceau pour en exprimer dignement tous les traits (i). «

Le Panégyrique de Trajan avait déjà été traduit par

niment et que l'autre cstoit au premier rang des prédicateurs de Paris, qu'on nous escrivoit de Paris cette nouvelle comme une grande fortune pour l'Acadérnie royaile. M. le secrétaire est prié de rescrircà ceux qui ont faict la proposition la joie que recevra la compagnie de pareille admission, mais qu'on face connestrc à ces messieurs les formalités requises, la coustume et les loix ou règlements de l'Académie, qu'on ne pouvoit rien résoudre au fonds qu'ils n'eussent escril eux-mesmcs. «Registre de l'Académie, fol. 211, verso, Le5 septembre 1^67, Bouvet avait faitn nlmirer deux beaux endroits entre autres qu'il avoit remarqués dans le Panégyrique de Trajan. w Registre de l'Académie, fol. 5o, verso. (1) Journal des Sçavans du 17 février 1881, p. 41.

Hippolyte Jules Pilet de la Mesnardière , lecteur ordinaire du roi, en i638, et par M. Jacques Esprit, (1611-1679) de l'Académie française, en 1677. Cette seconde traduction est beaucoup plus fidèle que la première, mais la traduction élégante de M. de Sacy, en 1709, éclipsa les précédentes. Elle resta en possession de la faveur du public, malgré la nouvelle traduction donnée, en 1724, par M. le comtede Quart (i).

M. Claude Delaistre donna, en i6g3, une traduction très exacte et très soignée du Pro Milone, déjà traduit par le garde des sceaux, Guillauyne du Vair.

ft Cette nouvelle traduction, dit l'auteur du Journal des Sçavans du 24 août 1693, est accompagnée de tous les avantages que le temps et l'étude ont donné depuis à notre langue. Le traducteur y a joint d'excel-

{\) De La Mesnardière reçu à l'Académie française, en i655, mourut le 4 juin i6'53. Sa traduction parut à Paris, en i638, in-4'>, chez Antoine de Sommaville, et fut réimprimée chez le même, in-12, en 1642. Elle est inexacte et mal écrite. La traduction de M. Esprit parut, en 1G77, i vol., in-12, chez Pierre Le Petit. Elle est dédiée au Dauphin.

Louis de Sacy, avocat au conseil, membre de l'Académie depuis ijot, mourut, à Paris, le 26 octobre 1737 : sa traduction parut en 170g, in-12, à Paris, chez Jean Moreau. Celle du comte de Quart, parut à Turin, en 1724, in- 12. (Voir Goujet, Bibliothèque françoise, t. II, p. 322, 386). Jacques Esprit est-il bien l'auteur de la traduction parue sous le nom de son frère aîné Toratorien ? Goujet l'aHirme (Bibliothèque françoise, t. II, p. 323), puis t. XVIII, p. 0, il dit seulement qu'on prétend qu'elle est « plus son ouvrage que celui de son frère aîné. » Ce dernier était du reste un homme de valeur et il cultivait la poésie française.

lentes notes, où il explique avec solidité les anciennes formules de Rome, qui ne répondent point à celles de notre barreau ; et il a semé dans ces remarques beaucoup de jurisprudence, d'histoire et de littérature (i). »

Delaistre était donc un lettré de distinction, autant que nous en pouvons juger par ces oeuvres, car sa vie nous est presque entièrement inconnue.

Nous avons plus de détails sur l'autre candidat.

Charles Boileau, naquit à Beauvais,en 1648. Saint- Simon le dépeint ainsi, dans ses Mémoires : « C'étoit un gros homme, grossier, assez désagréable, fort homme de bien et d'honneur, qui ne se mêloit de rien, qui prêchait partout assez bien et qui parut à la cour plusieurs avents et carêmes, et qui, avec toute la protection de Bontemps, dont il ctoit ami intime, ne put parvenir à l'épiscopat (2). » Le portrait n'est pas flatté. D'autre part, les clefs du XVI II" siècle indiquent l'abbé Boiieau comme l'original du prédicateur dépeint par La Bruyère : « Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de

(1) Cité dans la Bibliothèque Françoise de Goujct, t. H, p. zip, qui appelle Delaistre « célèbre avocat au Parletnent. » Voici le titre exact de la traduction : L'Oraison de Cicéroti pour Milan, traduite par Claude Delaistre, avocat au Parlement de Paris, 1 vol., in- 12, Paris chez de Luynes, iGt)3.

(a) Mémoires, t. IV, p. 280, cdit. Régnier.

même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu, cela s'appelle un docteur (i). »

Charles Boileau n'était pas, croyons-nous, docteur en Sorbonne, ce qui ne lempêchait pas d'être un prédicateur distingué. Il parût avec honneur dans les

k grandes chaires de Paris, puis Louis XIV, dès i683, ^ui fit l'honneur très recherché de l'appeler à la chapelle de Versailles (2}. Ses sermons eurent du succès, et c'est à eux que l'abbé Boileau dut sa réputation. « Elle fut assez grande, dit d'Alembert (3), pour faire désirer de l'entendre à la cour ; il y fut goûté de Louis

(i) Du Mérite Personnel, n» 28, t. I, p. 160, édit. Régnier.

(2) (ï Hier, leurs altesses royales entendirent le sermon de la Passion de l'abbé Boileau, en l'Eglise de Saint-Gernoain l'Auxerrois. » Galette de France, i683, p. i83, de Paris, le 17 avril i683.

Le 1" novembre i683, l'abbé Boileau prêche à la cour et le coadjuteur d'Arles chante les vêpres. Galette de i683, p. 635.

L'abbé Boileau prêcha souvent à la cour, surtout à partir de 1686, année où il donna quatre sermons à la fin du Carême. Voir la Ga jette.

Le Mercure d'avril i685, p. 279, cite l'abbé Charles Boileau parmi les prédicateurs du Carême, qui se « sont distinguez et ont attiré beaucoup de monde. » A cette date, la réputation de Boileau était établie; elle alla croissant jusqu'au jour oîi l'Académie française lui ouvrit ses portes (1G94).

(3) Eloge de Charles Boileau, Œuvres complètes, Paris, in-8, 1S21. t. II, p. 28Ô. Eloges Historiques.

XIV, qui répandit ses bienfaits sur l'orateur.» Après les grands prédicateurs du XV 11^ siècle, Charles Boileau tient un rang fort honorable, et Goujet n'hésite pas à proclamer son mérite : « On n'avancera rien d'outré à la louange de l'auteur (i), si l'on dit qu'il a mérité d'être mis au nombre des plus grands orateurs de son temps. Ceux qui l'ont connu sçavent que, dans tous les endroits où il a prêché, il s'est toujours distingué par un grand feu d'imagination, par. un esprit plein de saillies, par mille tours hns et délicats, par d'ingénieuses, mais solides applications des plus beaux traits de l'écriture aux différentes mœurs du siècle, par un style vif et animé, qui perçoit les plus secrets replis des cœurs dont il connoissoit les inclinations, les sentiments et les désordres. Il renfermoit souvent dans une période ce qui eût pu servir de matière ù plusieurs. Une lecture assidue des orateurs et des poètes profanes, une étude encore plus sérieuse de l'Ecriture Sainte et des Pères de l'Eglise lui avoient donné une utile et agréable fécondité. Il avoit cherché dans ceux-là de quoi orner le saint temple des dépouilles de Samarie et de Damas ; il avoit trouvé dans ceux-ci de quoi servir lui-même de temple au Seigneur.

(i) Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVilb sicLlc. par M. l'abb<î Goujet, chanoine de Saint-Jacques l'Hôpital, Paris, 1736, in-8, t. Il, p. 210-21 1. Gougct, dans ce passage, reproduit presque mot pour mot une partie de la Préface, qui est en telles F^c ' '* '' r. ileaii, i* Citition, in-i ;-'';

en se sanctifiant par ses pieuses réflexions et rendant la parole divine édifiante et agréable tout ensemble, comme pour venger la chaire de cette maligne calomnie, que, depuis l'établissement de l'évangile, on ne trouvoit plus cette délicatesse et cette force qu'on admire dans les auteurs du siècle d'Auguste. » Il y a cependant des restrictions à faire : Charles Boileau abusait de l'antithèse, et Bourdaloue disait de lui qu'il avait deux- fois plus d'esprit qu'il ne faut, pour bien prêcher (i).

Ses sermons étaient critiqués et les courtisans n'avaient pas toujours, pour l'abbé Boileau, la même estime que Louis XIV, si nous en croyons une anecdote, qui n'est peut être pas plus vraie que beaucoup d'autres, rapportée dans le Bolœana {2). On prétend que la Judith de Boyer, n'étant pas sifflée, durant le carême de 1695, Racine aurait répondu à un comé-

(i) D'Alembert s'approprie ce jugement. « Ceux qui ne voudront pas prendre la peine de lire les sermons de l'abbé Boileau, Revenus assez rares aujourd'hui par leur médiocrité même,

>urront au moins trouver dans ses Pensées la preuve de Tesf»rit qu'on n'a jamais refusé à cet orateur... Mais il nous paraît |)lus utile de remarquer que le défaut général de ces pensées est l'usage trop multiplié de l'antithèse, et la symétrie trop fréquente et trop affectée des expressions... 11 a les défauts de Fléchier, mais il n'a ni la pureté, ni l'élégance, ni l'harmonie de son st>'Ie. Aussi lit-on encore Fléchier, et on ne lit plus l'abbé Boileau. 0 Loco citato, p. 288. Voir les Orateurs sacris à la cour de Louis XIV, par l'abbé Hurel, Paris, Didier, 2 vol., in-12, t. IF, p. 129 et sqq.

{'i) Bolixana, p. 89 et 90.

dien qui s'en étonnait, car elle l'avait été auparavant : « Les sifflets sont à Versailles, aux sermons de l'abbé Boileau. »

Racine le fils, dans les Mémoires sur la vie de Jean Racine, essaie d'expliquer, dans un sens charitable, la raillerie de son père, qui avait un très grand penchant pour la satire, témoins les épigrammes contre cette même Judith de Boyer, et X'Aspar de Fontenelle, écrites par lui l'époque cependant où il avait renoncé au théâtre: « Il estimoit infiniment l'abbé Boileau (i), et ne fit cette réponse que pour faire remarquer certaine bizarrerie d'un goût passager, qui est cause qu'un bon prédicateur n'est pas goûté, tandis qu'un mauvais poëte est applaudi. «

Faut-il adopter, cette interprétation ou la rejeter, comme fait d'Alembert (2), qui dit de Louis Racine que sa piété filiale s'exprime avec la simplicité la plus naïve? On peut croire que Racine avait quelque grief personnel contre Charles Boileau. Peut-être aussi Racine voulait-il dire simplement que Boileau retenait

(i) Mémoires sur la vie de Jean Racine, t. I, p. 296, desQCuvrcs de Racine, édition des Grandi Ecrivains de France.

(2) « Quoi qu'en dise Racine le fils, poursuit-il, on ne s'explique pas de la sorte, pour plaindre le sort injuste de ceux qu'on estime, encore moins de ceux qu'on aime ; et le prédicateur pouvait répondre à cet ami qui l'estimait tant, par la chanson de Molière :

^ Si vous traite/ ainsi, belle Iris, qoi .wi.a aime, Hélas ! que pourriez vous faire ;\ vos ennemis r »

autour de sa chaire les gens d'esprit, qui eussent certainement sifflé Judith.

Si les talents oratoires de Charles Boileau sont contestés (i), la noblesse de son caractère est reconnue de tout le monde, et d'Alembert lui-même déclare qu'il était a plein d'attachement et de zèle pour ses amis, et empressé même d'obliger les inconnus qui avaient

(i) Le Mercure (avril 1694, p. -lôb-zô-j) fait grand éloge de Charles Boileau. M. l'abbé Hurel (les Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV) déclare qu'il est assez difficile de se faire une idée juste du mérite littéraire et oratoire de l'abbé Boileau, d'après les contemporains. Il est incontestable cependant que son succès fut grand, puisque, durant i3 ans, de i683 à 1696,1a cour l'entendit à plusieurs reprises. Boileau a développé, dans la réponse au discours de réception à l'Académie de l'abbé Genest, ses idées sur l'éloquence et elles sont fort judicieuses. Il est probable qu'il s'efforça de suivre les règles tracées par lui-même. Le grand défaut de ses sermons est la familiarité et l'air de négligence, si frappant qu'on les croirait improvisés.

Nous renvoyons le lecteur à l'étude de M. Hurel, qui entre dans des développements où nous ne pouvons le suivre. Nous lui emprunterons sa conclusion, toute à l'honneur de Boileau : « Saint- Simon dit qu' « avec toute la protection de Bontemps, dont il était l'ami intime, il ne put parvenir à l'épiscopat », mais encore faudrait-il savoir s'il brigua ou désira jamais cet honneur. Nous* sommes, quant à nous, persuadé du contraire. Saint-Simon le traite d' ». homme grossier, assez désagréable », ce qui expliquerait son peu de fortune; mais il est plus simple de le croire désintéressé et modeste, si tant est qu'il fut, ainsi qu'on l'atteste d'autre part, « ami officieux, attentif à ménager les occasions de faire plaisir, ingénieux à les trouver, d'un caractère doux et d'une vertu pure. » De telles qualités supposent assez d'élévation dans l'esprit et de droiture dans le cœur, pour ne point rechercher à tout prix les faveurs officielles, faveurs qui, de tout temps, ne viennent guère sans être beaucoup sollicitées. » T. I, p. i36-i37.

besoin de ses secours (i). » C'était un ecclésiastique édifiant et non un abbé de cour : son ambition s'élevat-elle jusqu'à désirer l'épiscopat? Saint-Simon l'affirme, mais l'abbé Boileau n'obtint jamais que l'abbaye de Beaulieu, en Tourraine, près de Loches, en novembre 1693 (2), et le prieuré de Faye, bénéfices d'assez modeste revenu.

L'Académie française le choisit, en 1694, pour remplacer Philippe Goibaud Dubois, traducteur des sermons de Saint-Augustin (Paris, 1684, 6 vol. in-8), élu l'année précédente. Il fut reçu, le 19 août 1694. Son discours de réception fut diversement apprécié (3).

Il mourut, le 4 mai 1704, neuf jours avant Bourda-

(i) Voir Goujet, Bibliothèque françoise, t. II, p. tn^ et ? p.

(2) Voir Galette de France de lôgS, n« 45, p. 578.

(3) Voici ce que Racine écrivait à Boileau, le 3 octobre i')(j4 • « La Harangue de M. l'abbé Boileau a été trouvée très mauvaise en ce pays-ci. M. de Niert prétend que Richesource en est mort de douleur. Je ne sais pas si sa douleur est bien vraie ; mais sa mort est très véritable. » De Fontainebleau. Edition des Grands Ecrivains de France, t. VII, p. 126 etsqq.

Par contre, Dangeau écrit dans son journal (août i694),que Boileau prononça une fort belle harangue.

Jean de Sourdier de Richesource donnait des leçons publiques d'éloquence, dans son appartement, place Dauphine. Il a publié ses leçons sous le titre de Conférences Oratoires. Il fut le maître de Fléchier. Voir Gouget, Bibliothèque françoise, t. II, p. i3o et î>o3. Boileau, dans la VIII* de ses rétlexions critiques, le nomme avec La Serre a pour le galimatias et pour la bassesse. » Louis de Nyert ou de Nicl, mort en 1719, avait eu la survivance de la charge de son père François de Nycrt, marquis de Gambois, premier valet de chambre de Louis XIII, puis de Louis XIV. Voir Etat de la France, par Trabouillet, I7i8,t. î. p. \i'<\.

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