CHAPITRE VI
L'Académie et M. Guyonnet de Vertron. — Son admission sur les instances du duc de Saint-Aignan, de MM. de Chateaurenard, Mézeray, etc. — Ses prétentions successives (1680-1681).
Claude Charles Guyonnet de Vertron est un des nombreux littérateurs du XVII*' siècle, dont la réputation tenait à des causes trop futiles, pour être durable. Vertron connaissait quatre ou cinq langues, il composait avec la même facilité des vers ou de la prose, et il était très recherché dans les bureaux d'esprit. Né à Nemours, vers le milieu du XVII" siècle, il acheta une charge d'avocat général au Parlement de Metz (i), mais il avait peu de santé, et surtout il était passionné pour la littérature, la musique, la danse et les arts d'agrément. Il revendit donc sa charge et se contenta d'être un littérateur (2).
(i) Le père de Vertron, maire de Nemours, fut plus tard receveur des tailles, dans la généralité de Paris, et lui-même succéda à Jean Louis Bergcret, devenu premier commis de Croissy, qui entra, par la protection des Colbcrt, à l'Académie française, en i685, et mourut le 9 octobre 1694. Voir Histoire de l'Académie par d'Olivet, in-12, l. II, p. 32G.
(2) a Ma mauvaise santé et ma méchante fortune se sont apposées à l'ardeur que j'avais de parler en public... Je danse et je
Il nous a laissé son autobiographie dans la Nouvelle Pandore, ou des femmes illustres du règne de Louis le Grand. Nous pouvons nous le représenter comme un auteur aimable, léger et superficiel, et dont les flatteries quil prodigua aux femmes firent surtout le succès. Marié sur le retour de 1 âge, avec une femme jeune et coquette, il en fut si mécontent, qu'il était sur le point de plaider en séparation et qu'il se proposait de rétracter par écrit ce qu'il avait publié d'avantageux pour les femmes, lorsqu'il mourut, à Paris, le 3o novembre 1715, âgé de 70 ans (i). Il suivait de près,
touche le luth joliment ; je m'explique, quand il le faut, en plusieurs langues; j'ai un grand défaut, celui de n'aimer pas le jeu ; en un mot, je suis aimable, mais je plaîs plus de loin que de près. » La Nouvelle Pandore, Paris, 169^, 2 vol., in-12, passim.
(i) Titon du Tillet, Parnasse français, p. 558. Il paraît que Vertron réalisa, en partie, ce projet. Dans le fonds Bonnemant, volume Collège, Académie, nous rencontrons une plaquette in-12, sans titre et sans date, qui contient quatre pièces curieuses, dont voici le titre spécial : Premier Discours Académique, défense du sexe masculin contre l'excelence prétendue du sexe féminin. A Messieurs de l'Académie roïale d'Arles (i- p.) ; Second Discours Académique, qui sert de réponse à celui de M. de Vertron. Du Mérite des Dames, à Messieurs de l'Académie roïale d'Arles (p. 18 à 44) ; Troisième Discours Académique, pour réponse à celui de M. de Vertron contre les femmes (p. 45 à 54) ; Quatrième Discours Académique, de lEsgalité des sexes, contre celui de M. de Vertron, au Beau sexe, d'abord des vers libres (p. 55 à 58), puis le Discours en prose (p. 58 à 1 1 o).
Le troisième Discours semble être l'œuvre de M. Laugier de Momblan, l'académicien, s'il faut en croire Bougerel, Ms de M. d'Arbaud, notice XXV. D'après le même auteur, ce discours
dans la tombe, Louis XIV qu'il avait comblé de flatteries. En 1681, il présenta à ce prince un Dictionnaire royal, où les victoires de Louis XIV sont énumérées (i). Cet ouvrage lui mérita le titre d'historiographe du roi, dont il se montra très fier, a Je fais toute ma Joie, disait-il, d'employer mon esprit et mon peu de santé à continuer, en prose latine, l'admirable histoire de notre incomparable monarque. » Il ne la publia jamais et elle est restée manuscrite.
Les oeuvres de Vertron sont d'une médiocrité incontestée, ses poésies surtout sont fades et prétentieuses ; néanmoins, il eut son moment de vogue et de succès.
serait inséré dans la Nouvelle Pandore, t. H, mais nous n'avons pu le contrôler, car cet ouvrage ne se trouve pas à Aix, ni même à la Bibliothèque Nationale.
(i) « Cet ouvrage est par ordre alphabétique, on y trouve les conquêtes de ce prince, les sièges, les combats, les belles actions des généraux d'armée, les noms et qualités de ceux qui se sont distingués, en un mot, tout ce qui est arrivé de plus remarquable, depuis l'année 1643 jusques à la conclusion générale de l'an «679, enfin, les suittes des guerres et les traités de paix, comme la situation des lieux et l'ordre des temps. Il accompagna ce Dictionnaire de quatre panégyriques en quatre langues dilVcrentes, à la louange du roy. Le premier est en François, il loue le roy sur la protecteur qu'il a accordée à l'Académie françoisc et aux Beaux-Arts. Dans le deuxième, qui est en italien, il parle de l'Excellence de la langue italienne et de la célèbre Académie de la Crusca, qui se fait une gloire particulière de louer le roy, et d'avoir des François parmi ses académiciens. Le troisième est espagnol, et renferme le portrait du roy, sous le titre : du Héros parfait, et le quatrième, qui est en latin, fait voir Pexcellence de l'état monarchique, et contient l'éloge de la couronne de France. » Bougcrcl, Ms de M. Arbaud, notice xxxviii.
Intriguant et souple, il savait se ménager des protecteurs et des appuis. Il espéra même se faire admettre à l'Académie française, mais il dût se contenter de ne faire affilier à l'Académie d'Arles, à celle de Nîmes, et à celle des Ricovrati de Padone. Il fut nommé, peu de temps avant sa mort, chevalier des ordres du Mont- Carmel et de Saint- Lazare.
Les rapports de Verlron avec l'Académie d'Arles forment un épisode curieux de l'histoire de cette société. Son admission donna lieu à des négociations très longues. 11 fut proposé par M. de Chàteaurenard, qui écrivait de Metz, le 7 avril 1680 (r), à M. de Grille ;
« A propos d'Académie, le R. P. Simian, augustin, que vous connaissez fort, me fict l'honneur de me procurer dernièrement, à Paris, la connoissance de M. de Vertron, parisien, qui est un très bel esprit, et qui a une passion extrême d'estre reçeu dans l'Académie dArles. Il fust chez moi, le jour avant mon despart de Paris, pour me prier de m'employer pour lui procurer cet avantage : je lui respondis, que c'en seroit un bien grand pour nostre Académie de l'avoir parmi nous, que je ne doubtais point qu'on ne receut avec joie la proposition, mais que l'agrément de M. le protecteur, duc de Saint-Aignan, estoit nécessaire avant toute chose. Il me dict qu'il alloit travailler
(i) Registre de l'Acadcmie, fol. i85. Séances d'avril et de mai.
à cela, et cependant il m'envoya une lettre et un sonnet pour l'Académie, que je vous envoie. Je ne vous conseille pas de la lire à la compagnie, qu'il n'ait eu cet aggrément. Il peust estre fort utile à l'Académie royale, par bien de raisons : il faict des bons vers, il imprime, il a desdié divers ouvrages à Monseigneur le Dauphin, il entend les langues et sans doubte qu'il nous peust rendre de grands services. Mais comme il m'a escrit en cette ville, despuis trois jours, une pensée qu'il avoit, j'ai cru vous en debvoir informer au long. C'est ce que j'ai faict par une lettre à M. Giffon, à laquelle je vous renvoie, s'il vous plaist, de peur de répétition, et après la chose meurement examinée, vous me donnerez là-dessus vos ordres et ceux de l'Académie, et ce que je dois respondre à M. de Vertron. J'adjousterai seulement que, comme nous devons une députation à Madame la Dauphine, je souhaiteroisque vos affaires vous appelassent à Paris, pour vous y voir haranguer cette princesse. L'Académie françoise et MM. de Soissons se sont acquités de ce debvoir, c'est à vous, mon cher monsieur, a soustenir l'honneur de la royalle d'Arles. Aimez-moi, tousjours, s'il vous plaist, escrivez-moi et me croyez tout vostre,
CnASTEAURENARn. ^
M. de Grille communiqua, sans retard, cette nouvelle à l'Académie. 11 montra la lettre de Vertron et le sonnet qu'il cnvovait. sur l'ohclisquc, à MAf. de
Boche frères, de Beaumont, Giffon, Bouvet, Verdier et Flèche, les seuls académiciens alors dans Arles. A la séance suivante du même mois d'avril, Giffon donna lecture de la lettre qu'il avait reçue de M. de Châteaurenard. Ce dernier faisait une « longue relation, avec toutes les circonstances, de la prétention qu'a eue le sieur de V^ertron, non seulement d'estre reçeu académicien d'Arles, mais encore d'estre député de cette royalle Académie, pour haranguer M™^ la Dauphine (r). »
Les avis furent partagés ; les uns trouvaient bon de recevoir M. de Vertron, et de le charger de haranguer la Dauphine, « parce qu'on le peust croire fort habille, sur la parole de M. de Chasteaurenard «, et parce que, personne ne se présentant pour aller à Paris, personne ne voulant faire la dépense de ce long voyage, et M. de Vertron étant sur les lieux « après le caractère qu'on en a faict, et l'agrément prétendu de M. le duc (comme il se le promet), on ne sauroit mieux faire que de le députer, après les cérémonies faites pour sa réception. »
D'autres, au contraire, se montraient opposés à cette idée, parce qu'il ne leur semblait pas bon de contier toujours les missions honorables à des externes, de peur que l'on ne conclût a que les externes sont plus honnestes gens que les autres, que les branches de cet arbre académique vallent mieux que le tronc, que les
(i) Registre de l'Académie, fol. iS5, verso.
dehors de la place en font tout l'honneur. » Et ils rappelaient que Pellison avait composé les inscriptions pour l'obélisque, que Roubin, un externe encore, avait harangué a fort heureusement » le roi sur ses conquêtes de Hollande. En présence de cette diversité d'opinions, il fut décidé qu'après avoir consigné au Registre la lettre et le sonnet de Vertron, on écrirait au duc de Saint-Aignan et qu'on attendrait son avis, avant de répondre à M. de Vertron, au sujet de sa réception (i). Quant à la députation, l'Académie pria M. de Sabatier, alors à Paris, de vouloir bien s'en charger, et de s'entendre, à cet égard, avec le duc de Saint-Aignan et le marquis de Châteaurenard (2),
(i) Registre de l'Académie, fol. i85, verso. La lettre et le sonnet de Vertron se trouvent fol. 189.
(2) « M. le secrétaire ne menque point d'escrire le résultat de l'assemblée à M. le duc de Saint-Aignan et à M. de Sabbattier, qui se trouvent de présant à Paris, c'est à dire qu'il avoit esté résolu d'attendre la response de raondit seigneur protecteur, sur l'article de la réception dans l'Académie dudii sieur de Vertron, et cependant qu'on prieroit M. de Sabbatier, en qualité de confrère, de se charger de la députation et harangue prétendues. M. le secrétaire se charge de ces lettres et de prier M. de Sabbatier de voir M. le duc et de convenir de toute chose, sur ces subjets divers, avec lui, d'en escrire encore, s'il le trouvoit bon à M. le marquis de Chasteaurenard, qui est à Metz dans le régiment royal, lequel dans le beau zèle qu'il a pour l'Académie, ne menqueroit pas de tascher d'aller à la cour, pour se joindre audict M. de Sabbattier et à Monseigneur le duc protecteur, etc., lians le dessein que tous les membres doibvent avoir de faire les honneurs du corps. « Registre de l'Académie, fol. 186, verso.
M. de Sabatier était député par la ville d'Arles pour soutenir à la cour le procès de la Directe Universelle, Voir, note 2, p. 139.
— as —
Il est visible que de Vertron cherchait une occasion de se faire valoir, en haranguant la Dauphine, au nom de l'Académie d'Arles. Le mariage du Dauphin avec une princesse de Bavière était le grand événement du jour(i). Louis XIV vint au devant de la jeune princesse, avec une cour nombreuse, jusqu'à Vitry le François, et la ramena triomphalement à Paris. Partout sur son passage, la Dauphine était saluée par les représentantsdes villes qu'elle traversait.
Le 26 mai 1680, il fut de nouveau question de M. de Vertron, qui faisait appuyer sa candidature par
Il était encore à Paris ou à Fontainebleau, en juillet 1680, Registre de l'Académie, fol. 192. Dans ses Mémoires, il ne donne aucun renseignement sur les affaires de l'Académie, dont il s'occupa.
(i) « Entre sept et huit heures du soir, M. le cardinal de Bouillon donna à Monseigneur le Dauphin et à Madame la Dauphine la seconde bénédiction du mariage, dans la chapelle de l'Evesché, en présence du curé de la Trinité, paroisse de ce Chasteau. » C'était le 7 mars, à Châlons. Le i 2 mars, la cour était à Soissons. « Ce mesme jour l'Académie françoise de Soissons se rendit chez Madame la Dauphine, et en l'honneur de la saluer. Vous sçavez que M. le cardinal d'Estrées en est le protecteur. — I.e 18 mars, la cour rentra à Saint-Germain ; voir la Galette de 16S0 et le Mercure Galant de mars 1680, seconde partie, contenant les cérémonies du mariage de Monseigneur le Dauphin. Nous lui empruntons les lignes ci-dessus.
A la p. 241 (Edil. de Paris) se trouve la harangue préparée par le duc de Saint-Aignan, au nom de l'Académie française dont il était chancelier, en mars 1G80. Le Mercure s'extasie devant la beauté de ce compliment, que le duc composa en une demie heure, lorsque le sort l'eût désigné pour le prononcer. Par ordre de Louis XIV, les harangues furent supprimées et remplacées par des compliments très courts.
Méieray (0> de l'Académie française, dont la lettre adressée à M. de Grille, le 22 avril 1680, est fort louangeuse pour le candidat.
Monsieur, « Comme j'ai appris que M. le duc de Saint- Aignan , le très illustre protecteur de vostre royalle Académie, avoit reçeu aussi favorablement qu'il se puisse M. de Guionnet Verteron, et lui avoit faict la grâce d'agréer qu'il recherchât vos suffrages, pour avoir l'honneur d'estre reçeu dans vostre compagnie, j'ai eu une grande joie que ce premier pas eust réussi si avantageusement à une personne, dont les intérêts me sont fort chers. Si les très humbles respects que j'auroi toujours, pour tous les subjets de vostre noble compagnie et particulièrement, monsieur, pour vostre personne, pouvoient estre de quelque considéracion, en cette rencontre, je prendrois la liberté de joindre mes instantes prières avec la supplication de M. de Verteron, d'autant plus hardiment que je suis persuadé qu'il est bien digne de remplir une place qu'il désire si ardemment ; il a beaucoup de capacité et il a faict voir, dans le grand monde et à la cour, quelques-uns de ses ouvrages, qui ont satisfaict les plus habiles. J'adjousteray, monsieur, qu'il est de très bonne
(j) Voir la Vie de François Eudes de Mézeray, Historiograplu de France, par M. •♦*, à Amsterdam, chez Pierre Brunel, 1680. ln-12. Mczcray mourut en juillet i68;<. V. la Galette Au 17 juil.
condition, parent ou allié des plus considérables familles de Paris , qu'il a les mœurs extrêmement douces et fort réglées, la conversation aussi honneste que spirituelle et toutes les manières civilles et obligeantes au dernier point : c'est un tesmoignage que tous ceux qui le ccnnoissent doibvent à son mérite, moi principalement qui suis lié d'affection avec lui, et qui lui suis encore fort obligé de m'avoir faict naistre l'occasion de vous assurer que je vous honnore parfaictement et que je suis avec toute la passion et toute l'estime possible, monsieur, vostre très humble et très
obéissant serviteur,
Mézeray (i). »
Malgré cette chaleureuse recommandation, l'Académie maintint sa première résolution d'attendre le sentiment du duc de Saint-Aignan. Elle décida, en outre, de lui écrire de nouveau, pour solliciter la réponse qu'il n'avait pas encore envoyée. Ce fut en ce sens, que M, de Grille répondit à Mézeray. Après lavoir remercié de sa bonté à son égard et à l'égard de ses confrères, il ajoute qu'elle est assez superflue, car « ils ont trop de justice et trop de raison, pour ne prendre pas au mot M. de Vertron, lorsqu'il deraende d'estre reçu dans la compagnie. Il est vrai qu'ils ne
(i) Registre de l'Académie, fol. i88, verso. « C'est une ieire de recomraandacion qui n'honnore pas moins ceux à qui elle s'adresse que celui qu'elle recommande n Elle est écrite de Paris.
veulent pas tout faire en cette rencontre, ils deffèrent à M. le protecteur l'honneur et le plaisir de cette admission, et l'on est surpris, après ce que vous escrivés, que ce chef, si bien persuadé du prix et du mérite du personnage, en estant mesme assez instruit par ses propres lumières et par vos sentiments, ne nous ait point encore tesmoigné les siens. Nous les attendons avec impatience , autant pour l'advantage de l'Académie, que pour vous faire connestre l'estime qu'on faict de tous ceux que vous estimés. Ce sont là les sentiments de tous nos amis (i). »
il ne faut pas voir, dans cette lettre, une preuve de servilité à l'égard du protecteur, mais plutôt y reconnaître le sentiment d'une noble indépendance. Les académiciens hésitaient à recevoir un écrivain qui semblait vouloir, par tous les moyens, forcer les portes de l'Académie.
Le duc de Saint- Aignan avait été sollicité par M. de Vertron, qui lui adressa les vers suivants :
(i) Registre de l'Académie, fol. 188, verso. Cette lettre est datée du 27 mai 1680. Elle commence ainsi : « Monsieur, il y a bien longtemps, qu'ayant proposé dans une de nos asscmblccs le mérite et la prétention de vostre illustre ami, il enleva d'abbord tous les suffrages et vous jugez trop favorablement du secrétaire de l'Académie royallc, lorsqu'il vous plaist de vous addrcsser ù lui, pour faire valloir vostre recommandacion. Cependant, monsieur, je vous rends mes très humbles grâces pour cette bonté, elle est extraordinaire et si je l'ose dire assez superflue à l'esgard de nos confrères. Ils ont trop de justice, etc. "
« Auguste protecteur de tant de beaux esprits. Oracle de nos jours, dont le monde est espris, Que les Dieux ont placé sur le haut du Parnasse, Quelle gloire d'entrer dans ton charmant vallon, Enfin si tu voulois m'y donner une place, Saint-Aignan, tu serois mon divin Apollon ».
Et il y ajouta cette devise : Solemque suiim sua sidéra norunt (i).
Le protecteur, sensible aux éloges de M. de Vertron, demanda aux académiciens de le recevoir, et, sous les formules de politesse, il est facile de reconnaître qu'il était un peu mécontent de la sage lenteur de l'Académie.
a Si Madame la Daulphine avoit reçeu des compli- « ments (2), je suis certein que M. de Vertron se u seroit fort bien acquité de celui dont Messieurs de <.( l'Académie l'auroient prié de se charger, et, à son « deffault, j'aurois tenu à beaucoup d'honneur et de ( plaisir de porter laparolle, pour un corps qui parle i.( si bien, leur indulgence et bonté pour moi m' ayant ( donné assez d'assurance, pour m'en laisser la liberté. tt Mais, monsieur, on n'a point harangué maditte ( dame, et le seul Mercure Galland, a esté favora-
< ble aux bonnes intentions qu'on a eu de se donner
< cet honneur (3). Cependant, monsieur, je n'ai garde
(i) Registre de l'Académie, fol. 189. Ms 1060, p. iSg.
(2) Registre de l'Académie, fol. i8g. Cette lettre est datée de Saint-Germain en Laye, 10 mai 1680.
(3) « L'Académie françoise croyoit aller rendre ses respects en corps à M"' la Dauphine, et ce duc comme chancelier de la compagnie devoit porter la parole ; mais les autres corps, à l'excep-
« de vous rien dire, sur le subjet de M. de Verteron, « touschant le souhait qu'il faict de pouvoir estre de « vostre royalle Académie, je suis trop bien accous- « tumé aux favorables sentiments qu'il vous plaist « d'avoir pour moi, pour laisser despendre un mérite <t comme le sien de ma recommandacion, et ce mérite « lui doibt estre bien plus avantageux que toutes mes « prières. Ainsi vous estes tousjours les maistres, et, « quand vous aurez sçeu qu'à son âge, il a faict en « quatre langues le panégirique de nostre grand roy, « j'espère que vous l'estimerez açsez, pour lui accorder « une place dans vostre compagnie, lorsqu'il y en aura « quelqune à remplir. Conservez-moi, s'il vous plaist, « celle qu'il vous a pieu me promettre en vostre « amitié. » Le duc de Saint- Aignan.
Cette lettre fut lue à la séance du 3 juin 1680, avec une lettre de M. de Sabatier, qui n'était pas encore arrivé de Paris, et une nouvelle lettre de Vertron, adressée, comme les deux autres, à M . de Grille. Monsieur,
« Je ne feins point de le dire hautement, et je suis
tion de celui de ville, dont on a reçeu le compliment, lorqu'il a porté les présents accouslumcs, n'ayant point faict de harangues, celle que M. le duc de Saint-Aignan avoit préparée scmbloit inutile. Cependant il n'a pas laissé de la prononcer, mais sans les cérémonies ordinaires. Çà esté seulement devant le roy, la reyne, Monseigneur, M-* la Dauphinc et leurs altesses royalles qui ont souhaité l'entendre. > Mercure Oalant, tunrsif'.So i, II. Edit. de Paris, p. 23cj.
mesme très content de l'escrire, pour vostre gloire et
pour la mienne, j'ai demendé avec ardeur une place
dans vostre royalle Académie :
Si vostre Académie est célèbre en tous lieux, Pourquoi s'en estonner ? c'est l'ouvrage des Dieux, Le séjour des beaux-arts, le temple de Mémoire, Saint-Aignan le portraict d'une divinité. Ce charmant protecteur pour vous combler de gloire, Vous met en mein le sceau de l'immortalité.
Si M. le marquis de Chasteaurenard n'en eust faict
la proposition , vous eussiez pu me respondre ce
qu'Apollon respondit à son fils, qui lui demendoit
la conduite de son char :
Sors tua mortalis, non est mortale quod optas, Ne dubita, dabitur, Stygias juravimus undas, Quodcumque optaris, sed tu sapientius opta.
Mais enfin, monsieur, j'ai esté heureux dans mes souhaits, puisque j'ai eu l'approbation de vostre illustre protecteur (je n'ose encore le nommer le mien, n'ayant pas les lettres d'académicien d'Arles). Si celle de M. le duc de Saint-Aignan ne vous a pas esté envoyée plus tost, mon absence et le dessein du Mercure Galland ont esté la cause de ce retardement, qui, sans cela, ne seroit pas pardonnable. Je prends la liberté d'escrire après M. de Mé^eray, mon ami, à vostre noble compagnie. J'aurois pu en demeurer là, puisque vous en estes le secrétaire perpétuel, mais après vous avoir tesmoigné en général, mes sentiments académiques, je me suis faict un extrême plaisir de vous assu-
rer en particullier que je suis avec toute sorte de respects et de reconnaissance, monsieur, etc..
GUYONNET DE VeRTRON (i). »
A cette lettre d'une obséquiosité prétentieuse, était jointe la demande officielle, dont le marquis de Châteaurenard avait donné déjà communication. Elle mérite, ce nous semble d'être rapportée ici ; elle fera connaître M. de Vertron :
Messieurs,
« Je sçais qu'un académicien doibt estre parfaict, c'est pourquoi, si l'on m'examine avec rigueur, j'avoue que je ne doibs pas entrer dans une Académie aussi célèbre que la vostre, mais la passion que j*ai de m'en rendre digne par mon travail et par ma fidélité à garder vos lois, si j'ai l'avantage d'estre reçeu, vient heureusement au secours de mon incapacité et de mon peu d'éloquance. Vous estes des juges si incorruptibles, que tout ce que l'art a de plus fort pour persuader ne peut rien sur vous, et quoique rien ne se desrobe à vos yeux, vous ne les ouvrez pourtant jamais, pour voir le vein esclat de la faveur. Elle n'a point d'entrée dans un lieu où la sagesse rend ses oracles, dont vous estes les fîdelles interprestes. Ainsi, messieurs, je n'emploierai point auprès de vous la brigue, ce seroit faire
(i) Registre de l'Académie, fol. i8q. verso. Celte lettre est datée de Paris, ce 24 mai 1680.
tort à vostre illustre compagnie et à vostre protecteur également éclairé et sage, que de vouloir se servir de ces voies indirectes, le mérite et la justice seuls y donnent des places. Je le répète encore, messieurs, à m'examiner sérieusement, je serois indigne d'en avoir une, cependant ma témérité est pardonnable et mesme louable, puisque c'est une marque de l'amour que j'ai pour la belle gloire et du dézir de profiter dans les sciences et dans la langue Françoise que vous possédez. L'honneur que vous me fairiez, messieurs, de m'escrire si j'estois des vostres, et de m'envoyer les pièces d'éloquance ou de poésie que vous composeriez, et le soing que je prendrois avec plaisir de vous envoyer celles qui se fairoient à Paris, entretiendroient un commerce utille et agréable , et cette triple alliance entre les Académies. C'est de ce commerce et de cette alliance, messieurs, que j'espèrerois tirer de grands avantages, et j'ose dire mesme sans vanité que vous ne rougiriez peust estre pas dans la suite de m'avoir reçeu. Si je ne suis pas assez heureux pour avoir la qualité d'académicien d'Arles, du moins pour me consoler de mon malheur, j'aurai tousjours celle de, messieurs, vostre très humble et très obéissant serviteur,