IX. LETTRES DE LAGRENÉE
19 décembre 1781.
Grâce à Dieu, je n'ai pas encore eu d'occasion d'user de rigueur envers les pensionnaires; quand ils m'obligeront par leur indocilité à changer ma manière d'être (ce que j "espère qui ne m'arrivera pas), vous pouvez être assuré que j'emploierai la fermeté que vous me recommandez. Je sçais que dans le nombre des pensionnaires. il y en a qui ont déplu à M. Vien : mais les torts qu'ils peuvent avoir eu de son teins ne peuvent influer sur moi pour les traiter avec une fermeté qu'ils n'ont point encore méritée. Je les traite avec douceur, je ne m'en cache pas. mais non avec une familiarité qui ne conviendrait pas de ma part et dont ils pourraient abuser : ils n'entrent jamais chez moi sans être annoncés, à moins que le soir, le matin, quand ils me viennent prier de voir leur ouvrage. Ils ne paroissent les soirs après leur souper que vêtus décemment, et je me lève quand il entre un pensionnaire, comme si c'étoit un gentilhomme françois que l'on annonce. Enfin, soit qu'ils entrent, suit qu'ils prennent congé de la compagnie, ils ne saluent qu'avec un très profond respect. 11 est vrai que, dans le courant de la conversation, je les traite amicalement : nous rions, nous disputons même sur les arts; il arrive qu'ils me contrarient quelquefois, mais c'est ton-
jours d'une manière respectueuse. Ainsi, si je puis par la douceur faire ce que d'autres n'ont pu par la sévérité, ne vaut-il pas mieux pour mon repos, pour le leur, et même pour le vôtre, Monsieur le comte, les persuader au lieu de leur ordonner, les encourager dans des talents si difficiles au lieu de les décourager par des ordres rigoureux ? On ne commande point au talent, vous le savez mieux que moi; on ne peut pas dire à quelqu'un : Je veux que tu peignes tout à l'heure d'après nature, ou : Je veux que tu composes un sujet, s'il n'est disposé à le faire. Moi-même, Monsieur le comte, dans le courant de mes études et le long de ma carrière, combien de fois, ne pouvant réussir à ce que je voulais, ay-je jette ma palette, ne voulant plus peindre, faute de pouvoir vaincre une difficulté, passant plusieurs jours triste et mélancolique, essayant en vain de ranimer en moi le talent qui m'abandonnoit, au point de ne pas pouvoir seulement dessiner un œil. Si, dans de pareils moments, on étoit venu de la part du Roy m'ordonner de travailler (je suis bien doux, puisque j'en reçois aujourd'hui des reproches), mais celui-là auroit eu ma vie ou j'aurois eu la sienne. Ces découragements arrivent assez souvent, surtout aux peintres : informez-vous, je vous prie, Monsieur le comte, si je dis vrai ou faux. Pour bien peindre, il faut le vouloir, il faut se bien porter, il faut être épris, il faut avoir le cœur tranquille et en paix, et c'est ce que je veux leur procurer1.
1. Lagrcnée fait suivre sa Lettre de nouvelles variations sur
27 février 1782.
Si mes réflexions sur la peinture, qui n'ont été que de vous à moi, vous ont alarmé, ne craignez rien, Monsieur le comte, je ne suis point attaché à mon opinion, et je ne ferai jamais que ce que vous m'ordonnerez de faire. Élève de M. Carie Vanloo depuis l'âge de quinze ans jusqu'au moment de mon départ pour l'Italie, et ensuite sous la direction de M. De Troye à Rome, j'ay cru apercevoir en eux les principes qui m'ont déterminé à vous écrire en conséquence. Peut-être ces principes, bons en ce tems, ne le sont plus actuellement, vu le changement des mœurs : d'autres tems, d'autres soins C'est à votre pénétration et à votre choix que je me voue, et je vous en donne ma parole d'honneur. J'ai lu aux pensionnaires la lettre que vous m'avez ordonné de leur lire ; ils attendent avec docilité ces nouveaux règlements, et, comme ils ne peuvent qu'être utiles à leur avance-
le même thème. Pierre, qui, en sa qualité de premier peintre du roi, prenait part à toute cette correspondance, a écrit en marge : •< Toutes ces réflections sont des lieux communs dont feu M. Vanloo et ses consorts étourdissoient et étourdissent les gens qui ont plus de sens, et dont les élèves se sont infatués pour être des petits sots, quoyque la pluspart sachent à peine lire et écrire. » D'Angiviller écrivit dans le même sens à Lngrenée, en lui disant qu'une indépendance complète ne pouvait convenir qu'aux génies mûrs.
ment, je me ferai toujours un devoir essentiel de les leur faire pratiquer1...
Pour moi, ce n'est que depuis trois semaines que j'ai saisi le temps de me livrer à ma chère peinture, que j'ai' été forcé d'abandonner depuis le commencement du Salon, que j'ai décoré avant de partir. J'ai peint une Charité pour son imminence, qui à toute force m'a fait accepter une superbe boëte. Voilà mon premier ouvrage à Rome : on en a paru content. J'aurois désiré débuter par quelque morceau plus grand: c'est en vous, Monsieur le comte, que j'espère à ce sujet.
Pour vous taire pari de ce qui se passe actuellement à l'Académie, j'ai l'honneur de vous dire que le sr Giroust a ébauché la copie qu'il fait pour lé Roy d'après le tableau de la Sainte Pètronille du Guerchin, dont je suis 1res content. Si ce jeune homme la finit avec autant de chaleur qu'il l'a commencée, ce que j'espère, vous aurez une très bonne copie d'un des plus beaux tableaux de Rome, et dont je n'ai point d'idée qu'il y ait de copie en France. Il se dispose aussi à faire l'académie d'après nature ordonnée par les règlement, ainsi que les autres pensionnaires, tant peintres que sculpteurs, excepté le sr Peyron, qui a entrepris de finir deux tableaux avant