Innocent XII
la mort d'un si grand ministre l, qui vous estoit aussy cher, vous seroit incomparablement plus sensible qu'à tout autre, persuadé comme je le suis de la bonté singulière de vostre cœur. Vous m'avez fait justice. Monsieur, de croire que ma surprise a esté grande. Je ne saurois vous exprimer ma douleur qu'en vous disant qu'elle ne cède point à la vostre. et que je ne sens point que le temps la diminue, parce que je regarde cette perte publique et particulière de tous les costés qu'on peut l'envisager, et que je suis persuadé avecque vous. Monsieur, qu'elle est irréparable. Une personne de cette élévation et de cette étendue de génie, de ce travail immense, de cette droiture, de cette pénétration d'esprit, de ce grand et bon cœur, de ce zelle ardant et désintéressé, que rien ne lassoit ny ne rebutoit. et qui lui faisait trop souvent oublier qu'il avoit un corps périssable. sont des efforts extraordinaires de la nature, qu'elle ne fait que dans une longue suitte de siècles... Je ne saurois sans doute recevoir une plus solide consolation que celle d'apprendre par vous-même. Monsieur, que le Roy vous a choisi pour surintendant de ses bastimens. Ce choix cependant ne m'a pas surpris: je m'y estois attendu sur le bon cœur de Sa Majesté et sur son discernement. Sy je ne regardois que mes intérêts, vous nie permettrez de vous dire, Monsieur, qu'ayant receu de vous tant de marques de bonté, j'ay lieu de croire que je ne perds
1. Louvois. protecteur de La Teulière, était mort le 10 juillet 1691.
Si l'académie de France a rome.
rien d'avoir passé des ordres de monseigneur de Louvois sous les vostres. Je vous supplie aussy très-humblement, Monsieur, d'estre persuadé que je fairay mon devoir auprès de vous avec la même application et le même zelle tandis que mon service vous sera agréable ; et pour commancer, je vous envoyé le mémoire des ouvrages que la guerre a empesché d'envoyer, de la manière que vous me l'avez ordonné.
Je n'y ay pas mis que le s1' Bocquet continue à dessiner toute la gallerie du petit Chigi, à dessein de la graver... Pour le s1' Sarabat1, de la conduite de qui vous souhaittez d'estre informé, c'est un jeune homme qui a de la disposition à la peinture, en estât de profiter du séjour de Rome et de la manière de dessiner de Raphaël, différente de celle qu'il a apprise en France.
28 août 1691.
En vous rendant compte, Monsieur, de Testât de l'Académie dans la lettre et dans le mémoire que j'ay eu l'honneur de vous envoyer par le dernier ordinaire, je n'escrivis point qu'il restoit au Vatican deux tableaux à faire qui regardoient notre histoire, croyant qu'il estoit mieux de vous en escrire en particulier. L'un de ces tableaux représente le Couronnement de C/iarlemagne
1. Daniel Sarabat, d'une famille protestante, arrivé à l'Académie le 7 juin précédent.
reconnu empereur des Romains, l'autre le pape Léon 111 se purgeant par serment, en présence de Charlemagne, des crimes dont quelques Romains l'avoient injustement accusé. Pavois escrit il y a plus d'un an à feu monseigneur de Louvois que, depuis que Carlo Marat estoit gardien des tableaux du Vatican, et particulièremenl depuis l'élection d'Alexandre V11I. j'avois trouvé quelques changemens dans la facilité que Ton avoit eu auparavant de coppier dans le Vatican... L'élection d'Innocent XII estant faitte, voulant faire achever le tableau du Baptesme de Constantin par le s*' Sarabat, et ayant veu Caries Marat comme gardien des peintures, il me dit qu'il faloit en faire parler au pape par bienséance, qu'il lui fairoit présenter un mémorial suivant l'avis du major-domo. ce qu'il a fait ; et, sur ce mémorial, le pape a accordé six mois, comme vous pouvez voir par l'original que je vous envoyé, affln que vous puissiez mieux estre instruit de Testât des choses et résoudre ce que vous jugerez à propos de m'ordonner sur les coppies de ces tableaux. Sy vous trouvez bon que je suive les ordres receus par feu monseigneur de Louvois en les faisant faire le plus promptement qu'il se pourra par des estrangers, pour oster aux Italiens tout sujet de murmurer sur la longueur de l'ouvrage et sur l'embarras de cet appartement..., je croye qu'elles fairont très-bien en tapisserie... Il n'en coustera pas davantage au Roy ou bien peu. parce qu'estans faites à prix arresté par des personnes qui ne sont pas diverties parleurs estudes, et qui sont accous- I innées à coppier. et habiles comme on les choisira, ils
n'employeront pas la moitié du. temps des pensionnaires, et pourront par conséquent les faire à beaucoup moins qu'elles ne coustent, sans comparaison1.
4 septembre 1691.
Vous me faittes justice, Monsieur, de croire que je prendray les mêmes soings de F Académie que j*ay pris du vivant de monseigneur de Louvois. J'ayme naturellement à faire toujours mon devoir, et je puis vous asseurer que sous vos ordres je le fairay avec plus de plaisir que
1 . Extrait de la réponse que fit de Villacerf, le 27 septembre, après avoir pris l'avis de Mignard et les ordres du roi : « La pensée de faire copier ces deux tableaux fut fort aprouvée de Mgr de Louvois. C'est un monument de la libéralité et de la piété de nos rois envers l'Église romaine. . . Sa Majesté a fait faire une grande tenture de tapisserie des œuvres de Raphaël en haute lisse aux Gobelins. d"après les tableaux copiés à Rome par les élèves de l'Académie. Cette pensée vint à M. Colbert pour conserver la mémoire de ces beaux ouvrages, qui s'effacent par le temps et qui périssent sur les lieux... Jusqu'à présent cette tenture est composée de dix pièces (l'Incendie du bourg, le Sacrifice de la messe, YHéliodore, la Vision de Constantin, YEscole d'Athènes, la Bataille de Constantin. VAisle droite de ladite bataille, YAisle gauche de ladite bataille. YAttila, le Parnasse), qui font 59 aunes et demie de cours sur 4 aunes et un quart de haut. On peut la continuer sur les mêmes tableaux de Raphaël. . . Il est plus à propos de se servir d'autres peintres que des françois, pourveu que M. de La Teulière les choisisse bons, premièrement parce que les Ita-
sous personne qui vive. J*avois accoustumé de rendre conte tous les mois de la conduitte des pensionnaires et de leur travail, et d'escrire tous les ordinaires1 à monseigneur de Louvois, suivant ses ordres; je continuera}- de même, sy vous le trouvez à propos...
Pour le s1 Théodon. des occupations de qui vous m'ordonnez de vous informer, il est icy sollicitant auprès de M. le duc de Chaulnes à travailler pour luy. Pour le prétendu voyage de Malthe. dont l'on vous a parlé, dans le même temps qu'il en fit répandre le bruit, il avait fait prier un religieux de ma connoissance d'estre son directeur, disant se vouloir retirer dans un hermitage ; et
liens sont défiants et qu'ils pourroient peut-estre pénétrer le dessein que l'on a. . . Les jeunes élèves qu'on envoie de l'Académie de Paris à celle de Rome ne sont pas d'abord assez formés pour entreprendre de si grands tableaux : ils profiteront davantage à estudier les plus beaux morceaux par parties. Je serois d'avis néantmoins que, la dernière année qu'ils demeurent à Rome, alors qu'ils y auront esté fortifiés par ces estudes particulières, ils soient obligés, avant que de pouvoir revenir en France, de copier un grand tableau qui puisse estre utile au service du Roy, soit pour la manufacture des Gobelins, soit pour le cabinet de Sa Majesté. . . Mais, pour conclusion, on ne peut rien faire copier à Rome de plus important d'après les tableaux de Raphaël que ces deux tableaux du Couronnement de Charlemagne et du Serment de Léon III, ni rien faire en tapisserie aux Gobelins, pour les meubles de la Couronne, de plus grande importance pour l'honneur de nostre monarchie. »