‹ L'Académie de France à RomeChapitre 56 sur 119 · Sans doute Jean-Baptiste Nattier, né en 1678; car Jean · texte numérisé non relu

Sans doute Jean-Baptiste Nattier, né en 1678; car Jean

ayant un vray désir de proffiter des grâces que vostre bonté leur accorde pour leur avancement, ont fait entre eux une somme pour apprendre la perspective du mesme maistre qui montre les éléments d'Euclide à M. Hardouin. D'ailleurs ils dessinent d'après l'antique, et j'espère, dès que le Saint-Père sera retourné à Monte-Cavalo, d'obtenir la permission de les faire rentrer au Vatican : j'en ai desja parole des personnes de qui cela despend: je les ai ménagés assez heureusement, malgré les résolutions prises au contraire.

1" juin 1705.

Nous aprismes vendredy, 28 may, la triste nouvelle de la levée du siège de Barcelone. Il est impossible de vous exprimer la confusion où ce terrible accident nous a mis. L'on n'oseroit quasi se montrer: les Allemans, les Anglois et presque tous les Ittaliens en tesmoygnent une joye insultante, à laquelle l'on ne peut résister, et ces grands raisonneurs concluent de ce fascheux événement la perte totale de la monarchie d'Espagne, tout au moins. Pour moy, je vous dirai franchement que je suis plus désolé que qui que ce soit; car, outre ce que je sens des malheurs publics, je suis sans argent depuis la fin de janvier, et cela avec des loyers à payer, un procès cri-

Marc, son frère cadet, plus célèbre que lui, refusa d'aller à Rome. Cf. Mémoires inédits, etc.. t. IL p. 351.

minel à souttenir1, et à fournir aux autres besoings de l'Académie, qui ne sont pas petits, et tout cela dans un pais où, à la vérité, je reçois beaucoup d'honneurs et de compliments, avec lesquels je ne payerois pas le pain qui se mange en un jour à l'Académie. Jugez de là, Monsieur, de la triste situation où je me trouve, et combien les choses sont différentes des idées que nous nous estions formé.

6 décembre 1706.

L'on nous assure que la paix du roy de Suède est faite et que le roy Stanislas reste tranquile possesseur de la Pologne. Au contraire, le roy Auguste s'en retourne en Saxe avec une pension, que luy fera la république, et le tiltre de roy. Les troupes du roy de Suède hiverneront en Saxe. Le pape, qui a dit cette nouvelle comme très vraye, n'en est pas fort content, à ce que l'on dit. Le bruit court icy que l'on traite fort sérieusement la paix en Hollande, et plusieurs espèrent que nous l'aurons avant l'ouverture de la campagne. Dieu le veuille, car toute l'Europe en a grand besoin. L'on ne peut trouver icy de l'argent pour France; ils la croyent ruynée, et les

1 . A la suite d'une affaire où il y avait eu mort d'homme et où se trouvaient gravement compromis deux élèves de l'Académie, Paul et Hardouin, le premier avait été emprisonné, et le second obligé de revenir en France. Poerson sollicita en leur faveur la clémence du pape et du roi. (Lettres du 5 janvier 1705 et 6 avril 1706.)

CORRESPONDANCE DES DIRECTEURS. 13n

usuriers sont, je crois, pire qu'à Paris. Le pape vient d'ouvrir un jubilé pour demander la paix au ciel : il doit durer quinze jours. Nous avons senti icy quelques secousses de tremblement de terre; mais ce n*a esté presque rien auprès des désordres qu'il a causés en d'autres lieux, particullièrement à Sulmone, où il est péri plus de 1800 personnes et où la ville a esté presque toutte renversée.

5 juillet 1707.

Les Àllemans disent qu'après l'expédition du royaume de Xaples ils viendront nous rendre visitte. Pour prévenir ce malheur, le pape lève des trouppes, outre les millices des environs d'icy. qu'il a fait venir. L'on a murré touttes les portes, à l'exception de trois; l'on a mis plusieurs corps de gardes dans les rues; enfin il semble que l'on se réveille après un long assoupissement. Cependant quelques princes ont renvoyé les gens armés qu'ils avoient chez eux, et particulièrement Son Em. M. le cardinal de la ïrémouille. Nous sommes aussy retourné à nostre palais. Car, lorsque les Allemans passèrent icy près, ils tentèrent d'entrer dans la ville, contre leurs parolles, et la canaille, qui est très nombreuse, n'atendoit que ce moment pour saccager Rome. L'on ne laissa entrer que les officiers avec leur suitte ; ce qui ne laissa pas que de causer de l'effroy, par la disposition où se trouvoit le peuple à quelques affreux désordres. Tous les palais ont esté gardés par des gens armés pen-

dant dix à onze jours. Madame Poerson, qui est fort dans l'estime de la reine de Pologne, eut un petit appartement dans le couvent qui se trouve dans son palais, et cette reine avoit, outre son monde, une garde que le pape luy avoit donnée, de 200 hommes. Nous. avions quitté l'Accadémie par les conseils de Son Em. et de M. de Polignac, ce palais estant trop difficile à garder; de sorte que nous estions retirés chez sadite Em., où il y avoit beaucoup de monde armé, et j'avois fait porter ce qui se pouvoit en lieu de surreté. Dans tous ces troubles, j'estois sans argent et persécuté de mes créanciers. Heureusement une personne de qualité, qui me fait l'honneur de m'aimer, partagea son argent avec moy, lequel m'a bien servy jusqu'à ce jour. Mais je vais retomber dans le rnesme embarras si vous ne me secourez p rondement.

23 juillet 1707.

Je me donne l'honneur de vous escrire pour vous exposer, avec tout le respect imaginable, quelque pensée que j'ay, eu esgard au service du Roy, pour lequel vous prenez, Monseigneur, tant d'intérest. J'auray donc, s'il vous plaît, l'honneur de vous dire que les affaires sont, à ce que l'on dit, si embrouillées en cette Cour toutte allemande, que je crois (autant que Monseigneur le jugera à propos) que Sa Majesté pouroit s'épargner la dépence de cette Académie, qui, quelque zèle et quelques soins que vostre bonté preine, ne peut répondre aux idées que

Ton a eues de former d'habillés gens et d'en tirer de belles copies, tant d'architecture que de peinture et de sculpture.

Premièrementj Monseigneur, pour l'architecture, excepté le Panthéon ou Rotonde, le Colysée et quelques colonnes, il ne nous reste rien de considérable de l'antiquité pour instruire les estudians; et parmy les modernes, la grande église de Saint-Pierre et peu d'autres peuvent fournir à nos voyageurs prévenus de quoy se rescrier. Ainsy, Monseigneur, je suis persuadé, comme je l'ai dit mille fois à M. Hardouin, qui a le bonheur d'estre auprès de vous, que les excelants et admirables ouvrages dont vous avez orné la France sont des moyens plus sûrs pour faire de bons architectes que tout ce que Ton voit dans Home. A l'esgard de la peinture, les lieux où sont les belles choses qui ont acquis tant de réputation à cette ville sont quasi tout ruinés, et de plus fermés aux estudians, de manière qu'il y a peu de fruit à en espérer et beaucoup à craindre de l'oisiveté que les jeunes gens contractent aisément en ce pais. Et quant à la sculpture, ce qui est moderne donne assez généralleinenl dans un goust faux et bizarre; pour les antiques, ayant les figures inoullées en France, il n'est pas absolu incnl nécessaire de venir icy. La preuve est que, depuis que je suis à Rome, je n'ai veu ni Ittaliens ni aucun estranger copier les marbres : l'on se contente de dessiner ou modeler d'après les piastres, dans lesquels l'on trouve plus de facilités...

Toutes ces considérations. Monseigneur, nie forcent.

malgré l'honneur et le plaisir que j'ay d'estre icy sous vostre protection, de prendre la liberté de vous remontrer très respectueusement que le Roy pouroit esviter cette dépence, dans ces conjonctures où les Allemans disent qu'ils veulent establir leurs droits en ce pais; et je crois qu'il suffiroit d'avoir un magazin et un gardien pour les caisses. Cela cousteroit peu sous la protection du ministre ou d'un cardinal affectioné, supposé qu'il cessât d'y avoir un ministre, en attendant qu'une heureuse paix fournisse une occasion de les faire passer en France ' .

21 juin 1708.

Vous me commandez de vous dire ce que je sçai de l'établissement de l'Académie et ce que je crois que l'on pourrait faire pour la rétablir dans son ancien lustre, selon l'intention du Roy et la vôtre2. Pour vous obéir, Monseigneur, j'aurai l'honneur de vous dire premièrement que j'ai ouï dire à feu M. de Colbert que, l'intention de Sa Majesté étant de se procurer dans toutes les sciences et les arts les plus habilles gens du monde, il

1. Hardouin Mansard mourut quelque temps après, et la singulière proposition de Poerson paraît être demeurée sans réponse ; lui-même changea bientôt d'idée, comme on le verra.

2. Le duc d'Antin, nommé directeur général des Bâtiments, avait mandé à'Poerson, le 17 juin, de l'informer exactement de l'état de l'Académie.

avait résolu rétablissement d'une Académie de peinture, sculpture et architecture dans la ville de Rome, où les fameux ouvrages de Michel-Ange, de Raphaël, des Caraches, du Dominiquain et de plusieurs autres pouvoient estre d'une grande utilité pour l'avancement de la jeunesse... Sa Majesté eut donc la bonté d'establir cette Académie, avec un directeur, qui devoit être un peintre, ancien officier de son Académie de Taris, pour y diriger la jeunesse, qui assurément, Monseigneur, a plus de besoin d'être soigneusement dirigée en ce pais qu'ailleurs. Ce directeur devoit être non-seulement reconnu pour bon peintre praticien, mais sachant bien encore la théorie... Le Roy a donc réglé que ce seroit toujours un peintre, parce que le dessin est la base et le fondement de la sculpture et de l'architecture, et l'on a toujours veu les bons peintres modeler aisément, de bon goust, et la plus part excelants architectes. Sa Majesté, désirant que ce directeur fust un homme qui pust faire quelque figure parmi les étrangers, a réglé sa pension à 100 écus par mois, outre sa nourriture; chaque pensionnaire. 500 livres: le modelle. 283 livres ou environ; le suisse et deux valets. (538 livres ou environ: touttes lesquelles choses sont spécifiées dans les registres de la surintendance et dans les comptes. De plus,. Monseigneur, lorsque les pensionnaires ont l'honneur de travailler pour le Roy. on leur fournit toilles, couleurs, et autres choses nécessaires aux sculpteurs, marbres, outils, enfin tout ce qui convient à leur travail; à présent qu'ils n'ont point cet honneur, on leur donne seule-

ment du papier et du crayon pour dessiner pour eux. Il y avoit, outre cela, un maitre de mathématiques et un d'anatomie, qui avoient chacun 500 livres; mais je ne sçai pour quelle raison cela a esté négligé depuis plusieurs années, aussi bien que les travaux pour le Roy, ce qui a bien fait déchoir ce glorieux et utile établissement. Pour y remédier et lui rendre son ancienne splendeur, je crois qu'il est bon d'être délicat sur le choix d'un directeur... Lorsqu'un des plus grands ministres que la France ait eu fut chargé de la direction des Bâtiments, il crut que, pour le bien du service du Roy, il estoit bon d'envoyer un homme sçavant dans les belleslettres et qui avoit toujours eu une grande inclination pour la peinture. Pour cet effet, il choisit le sieur de la Tuillière, qu'il connoissoit depuis longtemps, l'envoya à Rome, où tout son grec et son latin ne put donner aux jeunes élèves aucune estime pour ses prétendues connoissances dans nos arts; et les Italiens, attentifs aux démarches des ultramontins, eurent plaisir de ce choix, qui leur fournit matière à s'égayer. Enfin le pauvre La Tuillière, suivant le penchant de son bel esprit et de ses belles-lettres, se mesla d'affaires qui ne plurent pas à Sa Majesté, laquelle lui fit donner ordre de sortir de l'Académie. Peu de tems après, il mourut à Rome, dans la Longare. Ce choix fut cause du dérangement de l'Académie : les pensionnaires ne firent point de progrès sous un tel homme; les élèves faisoient des études chacun à leur mode; n'ayant point de guide, ils prirent de fausses routes; l'on commença à se ralentir, l'on retran-

cha les maîtres d'anatomie et de mathématiques; les pensionnaires sont devenus en petit nombre ; encore la pluspart entrent par faveur et sans beaucoup de choix... Il seroit nécessaire de rétablir les maîtres d'anatomie et de mathématiques. Il me paroit aussi, Monseigneur, quïl seroit bon qu'ils travaillassent pour le Roy, à l'exception du jeudy, festes et dimanches (qui sont en bon nombre en ce pais), parce qu'il est constant que non-seulement ils en sont plus appliqués, mais encore la pluspart des plus belles tentures qui se font en France viennent d'après des copies que nous avons faites icy: ce qui a enrichy la France sans coûter beaucoup au Roy...

Quant à l'état présent de l'Académie, il n'y a. Monseigneur, que quatre pensionnaires, en comptant le sieur abbé Hardouin, qui ne dessine ni ne peint, et qui. outre la pension ordinaire, touche 500 livres chaque année. Cet abbé est neveu de feu M. Mansart. Les autres sont deux peintres et un sculpteur1, lequel s'est mis depuis un an à dessiner de l'architecture. Il y a trois mois qu'il concourut parmi les jeunes écoliers de l'Académie de Saint-Luc et emporta le premier prix. Quant au dehors, je continuerai, s'il vous plait. d'avoir l'honneur de

1. Blanchard, Xattier et Villeneuve. Ces trois artistes, qui ne travaillaient plus, reçurent leur congé au commencement de Tannée suivante. Ainsi 1* Académie, qui se trouvait pour ainsi dire sans pensionnaires depuis un certain temps, n"en eut plus un seul, en réalité, du mois d'avril au mois d'octobre 1709. On alléguait à Poerson qu'on ne trouvait pas de jeunes gens assez habiles pour être envoyés à Rome.

vous dire que le peu d'éducation de quelques pensionnaires, qui sans aucun égard ont gâté, à ce que l'on dit, des ouvrages de Raphaël et autres, a obligé le pape à faire fermer le Vatican ; les princes et cardinaux ont fait, à son exemple, la même chose de leurs palais... Je crois et suis persuadé que, si le bon Dieu bénit les armes de notre grand monarque, ainsi que je l'espère, et que Philippe V soit maître de l'Espagne, je suis seur que nous serons receus à bras ouverts dans tous les palais: car j'ai remarqué que les difficultés sont devenues insurmontables depuis les disgrâces de Barcelone et Turin. Gagnons quelques batailles, prenons quelques villes de considération : l'on viendra au-devant de nous, et nous serons, pour ainsi dire, les maîtres de tous les palais1.

23 mars 1709.

M. l'ambassadeur d'Espagne a fait partir presque tous ses équipages et se dispose à les suivre dans peu de

1 . Le duc d'Antin répondit à cette lettre en ordonnant à Poerson de rétablir seulement le maître de mathématiques, de faire travailler les pensionnaires pour le roi, de renvoyer l'abbé Hardouin, et de redoubler d'activité. Il écrivit en même temps à l'abbé de Polignac, qui avait beaucoup de crédit à Rome, pour le prier de protéger et de surveiller l'Académie, « exposée, dit-il, à d'étranges accidents faute d'argent, et en mauvais état.» L'abbé de Polignac (plus tard cardinal), qui voyait avec peine la décadence de cette institution et qui estimait Poerson,

tems. M. le- cardinal Deljudice se prépare à faire la même chose, et l'on croit que Son Éminence M. le cardinal de la Trémoille s'en ira aussi. Ce qui est de certain est que, depuis douze jours, cette Éminence ne va point chez le pape ni aux fonctions publiques, et que, lorsqu'on lui parle de son départ, elle n'asseure ni le pour ni le contre. Si nos ministres s'en retournoient, Monseigneur, je crois qu'il seroit difficile que l'Académie pust subsister à Rome : nous n'y sommes pas assez bien voulus pour n'y être pas exposés à des avanies, dont nous aurions peut-être peine à nous tirer avec honneur. D'ailleurs les Allemands se flattent de venir à Rome l'hiver prochain, et ils n'ont cessé de se plaindre de ce qu'on ne leur avoit pas tenu la parolle qu'on leur avoit donné de les enrichir du butin de cette ville l.

On attend le roy de Danemark mardi prochain... La pluspart des dames romaines apprennent à danser, parce qu'on dit que l'unique et plus grand plaisir de ce prince est le bal.

25 mai 1709.

Le pape, Monseigneur, donne aux peintres et architectes de quelque distinction des croix de chevaliers; ce

s*acquitta de la tâche avec empressement. (Lettres des 17 juin. 28 juillet et 21 août 1708.)

1 . Les lettres de Poerson, à cette époque, ne sont remplies que de nouvelles et de détails de toute espèce sur les troubles de l'Europe, dont le contre-coup se faisait vivement sentir à

qui marque l'estime que le prince fait des vertueux, quelque naissance qu'ils aient. J'ai l'honneur d'appartenir, sous vos ordres, au plus grand prince du monde, qui se plaît à faire du bien et donner de l'honneur à ceux qui ont la gloire de le servir : ne pourrois-je point, Monseigneur, espérer une croix de Saint-Michel? J'ai cet avantage qu'un André Poerson, mon ayeul, avocat au bailliage de Metz, fut anobli. J'en ai la lettre en bonne forme, qui est en 1588, par Charles, évesque de Metz et prince du saint Empire; et ceux qui ont eu cet honneur ont esté receus en France et reconnus avec des lettres de confirmation de notre grand monarque. Depuis, nous avons vécu noblement : mon père, après avoir dans sa jeunesse porté les armes pour le service du Roy, se trouvant sans biens, fut chez M. Vouet, pour lors premier peintre du Roy, où il fit tant de progrès dans cette noble profession, qu'il est mort, quoique jeune, l'un des quatre recteurs de l'Académie royalle. Ce que j'ai l'honneur de vous exposer, Monseigneur, est sceu et connu de beaucoup de monde, et M. Mansart avait demeuré chez mon père pour apprendre l'art du dessein. Pour moy, il y a trente-huit ans qu'ayant eu un prix à l'Académie royalle, j'eus le bonheur de venir à Rome, élève et pensionnaire du Roy, et depuis mon retour en France j'ai toujours eu l'honneur d'être employé pour le

Rome. Le directeur de T Académie de France n'avait plus autre chose à faire que le métier de correspondant politique; et encore les courriers arrivaient-ils assez rarement à destination.

service de S. M.; et quoique j'aye gagné assez d'argent, je n'ay jamais eu l'art d*en amasser. J'ai soutenu l'Académie dans des tems difficiles et malheureux, sans que personne s'en soit aperceu; j'ai eu des inquiétudes et des peines extraordinaires, ayant esté souvent sans argent du Roy, comme il est aisé de le justifier par les comptes qui sont entre vos mains l...

12 octobre 1709.

11 est arrivé icy, Monseigneur, les nommés Besnier, Boursault2, Vernansal3 et Goupil... Je leur donnai des chambres, et je les fais manger avec moy, ce qu'aucun de mes prédécesseurs n'a pratiqué avant moy; mais, comme je suis persuadé que la jeunesse a besoin d'être veillée de près et que les conversations de table peuvent être bonnes et souvent très mauvaises, je me réduis à cela dans le dessein de contribuer à leur avancement de toutes manières.

J'aurai, s'il vous plait, l'honneur de vous dire que le sieur Edelink4 me paroist d'assez bonnes mœurs et

1 . Après de longues instances, Poerson fut fait chevalier, non pas de Saint-Michel, mais de Saint-Lazare. (11 mars 1711.)

2. Jacques Bousseau, statuaire, qui travailla longtemps en Espagne.

3. Guy-Louis Vernansal, fils d*un peintre du roi, titre qu'il eut lui-même plus tard.

4. Nicolas Edelinck. fils du célèbre Gérard, et né en 1681, était entré depuis huit jours à l'Académie.

montre grand désir de devenir habile homme. Comme c'est la partie du dessein qui lui manque le plus, je crois qu'il le faut laisser dessiner quelque tems d'après l'antique et quelques bons tableaux; après quoi, si vous le jugez bien à propos, l'on choisira quelques beaux morceaux de dévotion pour le faire graver.

9 novembre 1709.

Le sieur Besnier. destiné à l'architecture, me pareil avoir eu une bonne éducation. Il dessine assez bien des ligures, aime la lecture, et a un peu de cette mélancolie qui ne convient pas mal aux sciences. Le sieur Vernansal a du feu, qu'il faut régler; il aime le travail et me donne d'assez bonnes espérances. Le sieur Bousseau, sculpteur, n*a point encore modellé ; mais il dessine, ce qu'il n'avoit quasi jamais fait : il s'applique, et me paroi! d'un esprit assez doux. Le sieur Goupil me semble d'un génie un peu tardif et lent... Le sieur Edelink, graveur, qui a eu la disgrâce d'être longtems en Allemagne, qui est une mauvaise école pour les sciences, et deux ans à Venise, où les mœurs sont fort corrompues, me paroît, malgré tout cela, d'un assez bon naturel, et s'applique au dessein, dont il a un extrême besoin: par ce moyen, il seaura conduire son burin, qu'il auroit étudié inutilement sans ce secours.

8 mars 1710.

Les Romains ont fait des divertissemens fort extraordinaires ce carnaval, malgré le peu de tems qu'ils ont eu pour s'y préparer; tant il est vrai que cette nation aime les spectacles et les plaisirs. Entre autres choses, ils ont représenté dans une comédie un vieux prince malade, vêtu de blanc, qui faisoit faire une consulte de médecins. Le résultat estoit cte se servir d'un médecin allemand ; à quoi le bon prince répondit qu'il ne pouvoit s'en servir, attendu qu'il en avoit voulu essayer et qu'ils lui avoient tiré tout son meilleur sang, et que, pour peu qu'ils continuassent, il ne luy resteroit rien dans les veines1. L'on dit que quelqu'uns des acteurs ont esté mis en prison ; mais il est bien difficile d'empêcher ces génies hardis et très satiriques de mordre sans respect les personnes du plus haut rang.

8 novembre 1710."

Les srs Vernansal et Goupil peignent leurs grands tableaux de Saint-Grégoire, et ont eu l'honneur d'y estre visités du cardinal Dada, milanois, grand amateur des sciences, qui, à ce que l'on croit, pourroit bien estre pape s'il survit celui d'aujourd'huy. Cette Éminence

1 . Allusion à la conduite de l'empereur d'Allemagne envers le pape.

148 l'agadkmie de France a rome.

donna beaucoup de louange à notre grand monarque au sujet de son attention pour l'accroissement des beauxarts, malgré la terrible guerre qu'il a à soutenir contre un si grand nombre d'ennemis, et en même tems dit des merveilles des soins et de l'amour que vous avez, Monseigneur, pour la gloire et l'utilité de notre nation. Cette Éminence se plaignit de la négligence où l'on est en ce pais pour la culture des beaux-arts, qui diminuent tous les jours, particulièrement la peinture, qui va s'achever de perdre dans la personne de Carlo Marato, qui esl très mal, et qui m'a dit il y a trois jours estre âgé de 88 ans.

20 décembre 1710.

J'avois commencé, Monseigneur, le portrait du prince dom Carlo Albano (neveu du pape). Depuis ce tems là, il a fait un voyage à Urbain, d"où il n'est de retour que depuis quelques semaines. Aussitôt il m'a prié de lui achever, ce que j'ai fait assez heureusement, et le prince, qui aime la peinture et qui a peint passablement, en a paru charmé; en sorte que, quoique dom Horacio Albano (son père) soit d'une économie qui passe pour extrême, il se hazarda de dire qu'il me falloit faire un beau présent. Le jeune prince y avoit déjà pensé; car. ayant ouï dire que madame Poerson vivoit fort retirée et avec beaucoup de dévotion, ce seigneur a demandé au pape un assez gros morceau de la vraie croix avec une belle autantique, et a fait enchâsser ce saint bois dans

une croix d"or garnie d'émeraudes et de diamans, et lui a envoyé de la meilleure grâce du monde. De plus, ces princes souhaittent ardemment que je fasse le portrait du pape1. Pour moy, je ne le désire que médiocrement, parce que Ton n'a jamais veu personne en qui l'air du visage change si souvent qu'à ce Saint-Père, ce qui le rend très difficile. Cependant je le feray si on le. veut absolument.

30 mai 1711.

Le fameux chevalier Carlo Marato, peintre, âgé de 89 ans. ne soutenant qu'avec peine la dignité de prince de l'Académie de Saint-Luc, ces messieurs qui la composent ont pensé, de concert avec lui, à choisir quelque sujet pour remplir cette place et remédier à plusieurs négligences qui se sont glissées par la caducité de cet illustre vieillard. Leur choix est tombé sur moy, qui n'y pensois assurément pas. Après quoi ces messieurs députèrent deux personnes de la compagnie pour me prier d'accepter cette élection, et furent ensuitte au pape pour avoir son agrément, Le Saint-Père, de qui j'ai l'honneur d'être connu, dit quelques parolles à mon avantage, approuva leur choix, et, désirant que le chevalier Marato conservât pendant le peu de temps qu'il lui restoit à vivre le titre de prince, me nomma vice-prince. Je leur avois demandé du teins pour vous en demander. Mon-

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