CHAPITRE XV
Les nouvelles constructions à Rome — Architectes et Ingénieurs — MM. André Busiri — François Azzurri — Raphaël Francisi — Gaétan Morichini — Jean Montiroli — Thémistocle Marucchi — Pacifique Barilari — Henri Guy — Jacques Monaldi — Dominique Jannetti — Carnevale.
Nous avons maintes fois relevé dans le cours de cet ouvrage l'influence salutaire que l'Académie de Saint-Luc a exercée sur l'art monumental, à Rome, en particulier, où il a eu des supériorités et des éclats que les nombreuses constructions de l'heure présente sont bien loin d'égaler. Depuis 1870, une quantité d'édifices se sont élevés dans la Métropole, les vieux quartiers à rues étroites et tortueuses sont percés de part et d'autre pour livrer passage à de larges réseaux, de grandes villas sont détruites, rasées, nivelées, pour faire place à de nouvelles constructions ; Rome, enfin, n'a jamais vu autant édifier qu'aujourd'hui. Mais, quand on examine avec quelque attention cette énorme quantité de constructions, on est bientôt forcé de reconnaître que l'art n'y a nullement trouvé son compte.
C'est que les architectes de profession, les détenteurs des principes traditionnels de l'architecture romaine, ont pris une part fort restreinte à ce mouvement extraordi-
naire; et cette exclusion des constructeurs-artistes explique seule l'effet détestable que produit l'ensemble des nouveaux édifices.
Et pourquoi cette exclusion systématique? Parce que l'architecte-artiste n'est point l'homme que recherche le spéculateur, et, à Rome, on est actuellement en pleine période de spéculation. Les sociétés financières constructrices se préoccupent peu de la forme, dont la beauté est la visée supérieure de l'architecte et la qualité prépondérante de ses oeuvres; elles veulent des édifices de maximum de vide et de minimum de dépense. Il leur faut, en conséquence, un homme d'action, travaillant vite et possédant tous les rouages de l'administration spéciale des procédés de construction; il leur faut, disons le mot, l'Ingénieur, dont la tâche et la préoccupation constantes sont de calculer la construction de façon à ce qu'elle fournisse le maximum de stabilité, de résistance et de durée avec le minimum de matière. C'est pour ces motifs que bon nombre d'architectesartistes se trouvent réduits à l'inactivité, et que les académiciens, isolés au milieu de ce mouvement vertigineux, incapables, par conséquent, d'exercer aucune influence de nature à mettre un frein aux excès de toute sorte que Ton relève dans les édifices de récente construction, mélange de types les plus divers, le plus souvent invraisemblables, étranges, incohérents, semblent avoir perdu aujourd'hui une grande partie de leur prestige.
L'Académie de Saint-Luc reprendra-t-elle son ancienne influence sur l'art monumental? Il n'y a pas lieu d'en douter, si elle saura recruter dans la Classe d'Architecture, avec plus de soin et de vigilance que jamais, des artistes d'élite dont le mérite réel de leurs ouvrages aura été sanctionné par le témoignage de l'opinion publique.
M. André Busiri est le doyen de la Classe d'Architecture à l'Académie de Saint-Luc, où il occupait, il a quelques années, la chaire d'architecture statique. A la fois ingénieur et architecte, cet artiste a passé une bonne partie de sa carrière à étudier de vastes projets dont la
conception hardie ne paraissait pas suffisamment rassurante pour pouvoir être pris en considération, comme celui de l'agrandissement de l'abside de la Basilique de Saint-Jean de Latran. Couronné, d'abord, par le Jury de l'Exposition romaine de Beaux- Arts, en 1870, ce projet fut ensuite soumis à l'examen de l'Académie d'Archéologie et de l'Académie de Saint-Luc, qui lui donna sa pleine approbation, dans la séance du 22 juin. La partie saillante de cette étude avait pour objet d'opérer le transfert de toute l'abside, moyennant une puissante force de traction mécanique. C'était, d'après , l'opinion de M. Busiri, l'unique moyen d'agrandir le choeur, sans rien changer à l'ancienne abside de Constantin, et sans toucher à la célèbre mosaïque de Nicolas IV. Mais cette pensée hardie inspira des craintes et ne fut point mise à exécution. On lui préféra les études de M. le comte Vespignani, qui conservaient, d'ailleurs, l'ancienne mosaïque.
Comme constructeur, M. Busiri a été particulièrement favorisé par les circonstances. Ce fut à lui, en effet, que Pie IX s'adressa, lorsque, en 1858, il eut la généreuse pensée d'améliorer les habitations des familles pauvres grouillant dans des masures, aux portes mêmes du Vatican. M. Busiri commença par jeter les fondements d'une école pour les jeunes filles pauvres, à Borgo Vittorio. En même temps, il faisait construire un vaste corps de bâtiment destiné à procurer aux familles pauvres des logements commodes, hygiéniques et d'un prix accessible à toute bourse ouvrière. Dans les rues avoisinantes s'élevèrent, en quelques mois, trois immenses corps de bâtiment; deux grandes écoles, dont l'une pour les petits enfants pauvres et l'autre pour les garçons élevés par les Frères des écoles chrétiennes; une maison pour le Collège Apostolique des Missions étrangères, un vaste local, avec chapelle attenante, destiné à l'enseignement des adultes, etc., etc. Ce quartier, qui tend itous les jours à s'agrandir, prit le nom de Mastaï.
Quelque temps après, à la suite de l'accident qui arriva à Pie IX, le 12 avril 1855, à Sainte- Agnès, sur la voie Nomentana, par suite de l'effondrement du plancher d'une salle, M. Busiri répara cet édifice, dont on remarque aujour-
d'hui la richesse de la décoration. Ces travaux furent suivis de la restauration de plusieurs édifices religieux: l'église de Saint-Georges in Velabro, dont la fondation sur les ruines de la basilique Sempronie, au Forum Boerius, date du com- ; mencement du vie siècle ; l'église des Saints-Celse-et-Julien, j temple fort ancien qui fut reconstruit sous le pontificat de Jules II, réédifié plus tard sous le pontificat de Clément XI et, enfin, du vivant de Pie IX, entièrement restauré; l'église de Saint-Laurent in Lucina, où l'on admire le magnifique tableau de Guido Reni représentant le Christ en croix; l'église de Sainte-Marie délia Quercia, la cathédrale de Segni, etc.
Les grands édifices dont M. Busiri a jeté les fondements ne sont pas de moindre importance. Plusieurs d'entre eux ont été justement appréciés : la cathédrale de Ferentino ; les établissements pénitenciers de Frascati, de Tivoli, de Velletri et d'Ancône; l'Hôpital dit des Cent prêtres, efl les collèges américain, anglais et espagnol, dans la ville de Rome; enfin, deux établissements religieux à Dublin et à! Giuliano, dans la province de Frosinone.
M. Busiri, dans les débuts de sa carrière, a travaillé] la peinture. C'est à Venise qu'il apprit à manier la brosse, etj non sans succès, puisque l'Académie de Saint-Luc elle-même I couronna maintes fois ses toiles dans les concours de pein-j ture. Ses études spéciales dans l'art du dessin se révèlent avantageusement dans les ouvrages de pure décoration,] comme dans la châsse de bronze qui renferme les chaînes] du Chef des Apôtres, dans l'église de Saint-Pierre in VinA coll, et dans un grand nombre d'autels. Si M. Busiri al abandonné le chevalet, c'est qu'il n'a pu résister à l'entraî-; nement qui le portait à l'étude de l'architecture et desj sciences exactes.
Comme ingénieur, enfin, il a publié, nous l'avons dit! de vastes projets !, dont quelques uns ne sont pas dépourvus
1 Etudes, avec planches et dessins, sur le prolongement de la noum ■celle rue Nationale jusqu'à la place de Venise et sur celui de la; rue du Corso jusqu'au Capitole. Rome 1879.
le mérite, mais dont la conception trop hardie en a toujours ;ompromis le succès.
M. François Azzurri est déjà connu de nos lecteurs, fous avons, en effet, signalé avec un soin particulier l'influence salutaire que cet architecte exerça sur les membres He l'Académie de Saint-Luc, pendant sa longue présidence, Bn vue d'amener un rapprochement entre les autorités politiques et l'illustre Compagnie, après la rupture qu'avaient brovoquée, en 1873, les statuts du ministre Scialoja. Comme artiste, M. Azzurri doit une grande partie de sa notoriété h l'oeuvre spéciale qu'il a accomplie, à Rome, au Manicofnio (Maison de santé), à l'hôpital de Santo Spirito in Saxia et à celui des Fate-bene-fratelli.
Il y a quelques années, c'était dans un réduit infect fc[iie, par mesure de sûreté publique, étaient entassés, pêlejnêle, des centaines d'infortunés à qui la nature avait refusé pu repris le don de la raison. Cachot, grabat, pourriture et dégoûtante misère, voilà tout ce que la capitale du monde Catholique réservait alors aux pauvres aliénés. Là, ces malheureux étaient abandonnés à la brutalité de quelques gardiens qui les laissaient s'entre-déchirer et qui, pour mettre nn à leurs accès de fureur, les atterraient sous les coups de gourdin. En plein dix-neuvième siècle, la charité chrétienne, a Rome, n'avait pas su jeter un regard de pitié sur ces Infortunés. Ce fut Pie IX qui, le premier, daigna s'approbher avec bonté de ces pauvres créatures. Il prit sur lui .'initiative d'une réforme radicale et eut le bonheur de trouver, au sein de l'Académie de Saint-Luc, un homme
— Etudes sur les voûtes transparentes et l'application du système d'éclairage à gaz Wigham-Burners au temple d'Antonin le Vieux restauré, avec isolement mécanique de l'ancien péristyle. Rome 1879.
— Pont de fer à trois ordres architectoniques, sur le Tibre. In-4°, 2e édition, Rome 1880.
— Etudes avec planches et dessins sur les moyens mécaniques pour faciliter la circulation dans la ville de Borne pendant les inondations du Tibre. In-folio, avec planches et dessins, Rome 1880.
— La maison de Sainte Catherine de Sienne et la nouvelle façade de l'église de la Minerve. Sienne 1880.
capable de répondre aux aspirations paternelles de sor. coeur! M. Azzurri accepta la mission à la fois charitable et scientifique que lui proposa le Pontife et il se mit à l'œuvre avec un zèle inouï. Il parcourut les grandes capitales de l'Europe, étudia les perfectionnements apportés par la science dans les hospices d'aliénés, consulta les célébrités mélicales et, après une étude approfondie, son crayon traça la planj du nouvel asile, une vraie création.
Nous n'avons point à rechercher dans cette œuvre lea vastes lignes architectoniques qui dessinent un hôtel majes-j tueux: M. Azzurri n'a obéi qu'au langage du cœur et de la science. Ce n'est point, en effet, un élégant palais, de vaste! cours, de riantes cellules qu'il faut ouvrir aux pauvres aliénés] La plupart n'ont-ils pas vu le jour sous l'humble toit d'une maison rustique ou dans les modestes maisons de nos cités! Il faut tromper leur folie et leur faire accroire qu'ils n'ont pas quitté leur village, le quartier de leur ville, qu'ils sonii libres, enfin. Tel est le problème qu'a résolu M. Azzurri] Il a créé, sur le mont Janicule, tout un village. Rues, jarl dins, parcs, promenades, hôtel, ferme, magasins, ateliers^ rien n'y manque. Non loin de la maison modeste, la petite villa du riche; puis, au milieu de la place publique s'élèl vera l'église surmontée de son clocher. Et, maintenant,] dans ce joli village, s'agite, travaille, s'amuse tout un petil monde d'aliénés, respirant à l'air libre et attendant que il science vienne rouvrir à leur esprit la lumière de la raison!
L'œuvre de M. Azzurri est donc une de celles qui si recommandent d'elles-mêmes. Ce plan grandiose autani qu'ingénieux a attiré à son auteur les éloges le plus mél rités et a obtenu l'approbation des principales facultés dl médecine, sans parler de la Société médico-psychologiqul de Paris, dont M. Azzurri est un des membres distingué» Enfin, dans les congrès tenus en Italie par les homme] de l'art, pendant ces dernières années, ce sont les étude! de cet architecte sur les établissements d'aliénés qui ont étl le plus appréciées, et qui lui ont valu l'honneur de construira deux vastes maisons de santé dans les villes de Sienne e! d'Alexandrie.
Les travaux de restauration de l'ancien hôpital de Santo ïpirito in Saxia furent tout autant remarqués. Cet hôpital ervait d'asile aux malheureux paysans que fauche, tous 3s ans, pendant les chaleurs caniculaires, une épidémie tersistante, si connue sous le nom de malaria. Mais, là bssi, pas une des conditions sanitaires réclamées par l'hy-
Ï.ène : les malades étaient entassés les uns sur les autres, ins des salles où l'atmosphère, saturée de miasmes, ne issait pénétrer dans les poumons de l'infirme qu'un air alsain et corrompu. Aujourd'hui, cet établissement peut ivaliser avec les premiers hôpitaux de Paris, grâce aux iméliorations importantes que M. Azzurri y a apportées, aux ravaux d'agrandissement qu'il y a exécutés et à l'archiecture sévère dont il a orné la façade latérale.
Dans ces circonstances, M. Azzurri n'oublia pas les )auvres enfants. C'est à son initiative, en effet, que Ton oit une salle exclusivement réservée à l'usage des enfants naïades. Au nom de la morale, de l'éducation et de la dence, cet exemple aurait dû être suivi- dans tous les ,utres hôpitaux de Rome; car, il n'est pas de sentiment dus pénible que celui qu'on éprouve en voyant, dans les astes hôpitaux, de chétives créatures disséminées au milieu .'adultes et de vieillards, dans une atmosphère trop lourde iour leur tendre poitrine et, au point de vue moral, presque Dujours trop corrompue pour leur imagination impressionable.
Passons au Brefotrofio: c'est le nom que l'on donne,
Rome, à l'hospice des enfants trouvés.
Là, encore, l'oeuvre de M. Azzurri fut un apostolat. Il vait trouvé cet asile — ouvert aux pauvres créatures vicmes de la séduction, de la prostitution et de la misère — ans un état de dépérissement voisin de l'abandon. Un scalier à rampe rapide, délabré, incommode, donnait accès
une série de chambres humides et obscures où l'air infect, e pouvant être chassé par une ventilation bien disposée, e tardait pas à être fatal aux petits enfants aussi bien u'à leurs nourrices. Faute de dortoirs spacieux, ces pauses petits êtres étaient entassés jusqu'à quatre par quatre
dans les berceaux. Pendant les rigueurs de l'hiver, les châssis vermoulus des portes et des fenêtres laissaient s'engouffrer un vent glacial qui arrivait par rafales sur la tête de ces petits souffreteux. La mortalité, enfin, était effrayante, Mais, aujourd'hui, grâce aux nombreuses et habiles réformes apportées par M. Azzurri, réformes dictées par les règles^ les plus sévères de l'hygiène, l'hospice des enfants trouvés présente un type modèle qui n'a rien à envier aux établissements de cette nature, dans les grandes capitales dé l'Europe.
Quant aux travaux que M. Azzurri a exécutés à l'hôpital des Fate-bene-fratelli, nous ne saurions en faire un meilleur éloge qu'en reproduisant les témoignages de satil faction qu'une des premières célébrités médicales d'Italie] M. Baccelli, en exprima à l'auteur:
« Votre exquise courtoisie, monsieur, m'a procuré lj « haute satisfaction de voir que Rome possède, enfin, un] « salle de clinique qu'on peut dire modèle, eu égard à si « disposition et à son élégante sévérité aussi bien qu'i « l'application de tout ce que les études les plus récenta « ont démontré préférable dans ce genre de construction « Je me félicite vivement avec vous, et de tout mon coeul « bien moins de l'habileté remarquable dont vous venJ « de faire preuve que du succès surprenant avec lequl « vous avez su tirer parti d'un local si restreint, qu'il préj « sentait des difficultés, à mes yeux, insurmontables. Die « veuille que nos supérieurs, inspirés par un exemple 1 « éloquent, pensent sérieusement à remédier à toutt ce qi « notre clinique a d'inconvénients, d'insalubre, d'mdigij « de cette Métropole, et qu'ils vous en confient la directiJ « comme à l'artiste le mieux rompu à ce genre d'édificJ « Recevez donc mes plus sincères félicitations et ayez l'as « surance qu'en poursuivant ainsi la brillante carri ère qu" « vous avez entreprise avec tant de succès, non seiulemeij « vous livrerez votre nom aux générations à. veni r, mai « en même temps, vous lui assurez une place d'ihonnel « dans les annales du relèvement de la médecine dans ] « ville de Rome. »
Parmi les œuvres purement artistiques de cet académicien de Saint-Luc, se présente en première ligne la reconstruction de l'église romaine de Ste-Lucie in Gonfalone, dont la date remonte au commencement du treizième siècle. Une des difficultés principales qui s'offrirent à l'architecte, fut de conserver à l'édifice son caractère d'antiquité. M. Azzurri surmonta magistralement cette difficulté; il sut si bien guider son crayon que cette église se trouva considérablement agrandie, sans rien perdre pour cela de son cachet d'antiquité. L'ornementation architectonique en est, par conséquent, sévère, disposée avec goût et riche de marbres antiques polychromes. Le reste de la décoration fut confié au pinceau de M. César Mariani, qui exécuta dans ce sanctuaire les fresques remarquables dont nous avons déjà relevé le prix dans l'examen des ouvrages de cet excellent peintre.
M. Azzurri est également l'auteur des travaux de restauration qui ont récemment embelli l'antique sanctuaire de Sainte-Marie in Montîcelli, à Rome. Le goût qui y domine rappelle le style du xvme siècle, dont M. Azzurri avait nourri ses premières études et que lui avaient inspiré, d'ailleurs, les œuvres de son oncle, M. Jean Azzurri, qui, nous l'avons vu, occupa, au sein de l'Académie de Saint-Luc, une place d'honneur parmi les architectes romains de la première moitié de ce siècle. Malgré les qualités remarquables que la critique a su apprécier dans cet ouvrage, M. Azzurri crut devoir s'affranchir néanmoins des principes qu'il avait reçus sous cette tutelle. La nature de ses goûts artistiques l'entraînant dans le courant vertigineux des idées nouvelles, il a tenu à s'écarter, avec un soin trop rigoureux peut-être, du style du siècle dernier, qu'il estimait sec, roide et d'un caractère frisant le plagiat.
C'est dans cette seconde manière que M. Azzurri a exécuté, à Rome, des ouvrages importants, comme la grande grille du Palais Barberini, dont l'architecture s'harmonise fort bien avec le style de Bernin; le palais Negroni, édifice de bonne apparence situé dans la rue Condotti ; et l'Hôtel
Bristol, élégante construction d'un confortable essentiellement parisien.
Plus tard, M. Azzurri a visé à une originalité spéciale en se pénétrant des styles les plus divers. Sans prétendre poser en novateur, il a tenté hardiment l' acclimatation de genres d'architecture à grand effet. C'est sous cette inspiration qu'il a conçu plusieurs édifices, entre autres: l'aelier, avec habitation contiguë, style grec-polychrome, que s'est fait construire, dans les quartiers de la nouvelle Rome, M. Henri Siemiradzki, l'éminent peintre dont les ouvrages ont fait l'objet d'une mention particulière dans cet ouvrage; une maison de rapport située rue de VAngelo Custcde, à Rome, qui attire l'attention des passants par le mélange bizarre de graphites, de majoliques et de figurines de stuc à fort relief dont elle est décorée ; la chapelle mortuaire des princes Barberini, à Castel-Gandolfo, d'une décoration polychrome en majolique, suivant le style italien du xe siècle; le palais du Conseil Souverain, à Saint-Marin, actuellement en voie de construction, et dont les dessins annoncent une œuvre singulièrement originale pour l'application intelligente du style du xne siècle, en vigueur à l'époque des Communes italiennes; enfin le théâtre de la Compagnie dramatique Nationale à Rome, dont on vient de solenniser l'inauguration. Quels que soient les témoignages flatteurs; que M. Azzurri ait recueillis dans un entourage complai-i sant, la partie extérieure de ce dernier édifice n'a pas^ obtenu l'agrément de la critique impartiale, bien disposée] d'ailleurs à tenir compte à l'artiste des conditions défavon rables qui s'étaient posées en obstacle, à raison de lai superficie fort restreinte du terrain à construire. Par contre,! la partie intérieure a produit une excellente impression ; on en a apprécié, à juste titre, l'habile distribution, la décoration capricieuse, mais élégante et de parfait bon] goût, ainsi que la nouveauté du type.
Ajoutons, enfin, que M. Azzurri est l'auteur des grands travaux de restauration exécutés récemment au palais dej Venise, à Rome, et qu'il s'est appliqué à redonner à ce
superbe édifice le style de son architecture première, le chef-d'œuvre de Benoît de Majano ï.
M. Francisi a été moins favorisé par les circonstances; il ne lui a pas été donné de trouver, sur les hauteurs officielles, l'occasion d'exécuter des œuvres architectoniques monumentales. Ces sortes d'occasions, de plus en plus rares, en Italie comme en France, ne sont plus aujourd'hui que le privilège d'un petit nombre d'architectes. Aujourd'hui, plus que jamais, la majeure partie des artistes qui ont passé toute leur jeunesse à l'étude profonde de l'architecture, se trouvent condamnés à limiter leurs conceptions aux ressources mesurées des petites fortunes. Et, dans ce champ, toujours aride, que de déboires pour l'artiste consciencieux et jaloux de sa réputation ! Ne voit-on pas, tous les jours, des artistes de talent mettre leur esprit à la torture pour répondre aux exigences de l'art et satisfaire, en même temps, les appétits d'un vulgaire client, qui voudrait voir dans chaque moëllon et dans chaque truellée de mortier une source de revenu? Nous croyons être audessous de la vérité en affirmant que sur cent édifices de rapport, on pourrait à peine en compter un où l'artiste n'ait eu rien à sacrifier aux exigences ou au caprice du propriétaire. Aussi, la critique doit-elle faire preuve d'indulgence envers les architectes qui travaillent dans de telles conditions.
C'est au milieu de ces angoisses que M. Francisi a passé sa carrière. Hâtons-nous de dire qu'il n'a rien épargné pour sauvegarder, le plus possible, les grands principes de l'art et ne pas s'écarter des limites prescrites par le bon goût. On reconnaît, en effet, dans ses ouvrages, la pensée dominante de l'artiste qui vise, avant tout, aux conditions requises pour une bonne architecture moderne, c'est-à-dire le style dans les formes extérieures, la commodité dans l'ordonnance du plan et la solidité de la construction.
1 Le palais de Venise fut édifié, en 1468, scus le pontificat de Paul II par Benoît de Majano.
Nous n'énumérerons pas les ouvrages de cette nature qui ont été construits sous la direction et d'après les dessins de M. Francisi, la plupart des maisons de rapport, d'un style à la fois simple et correct, dans le caractère des édifices de San Gallo. Mais nous estimons dignes d'une mention spéciale les travaux exécutés par M. Francisi dans les édifices religieux de la ville de Rome, entre autres la restauration de l'église de SanfEligio, joli petit temple que l'on trouve sur la rive gauche du Tibre, en aval du pont Saint-Ange, et où l'on admire une bien belle Nativité de Jean De' Vecchi ; la restauration d'une chapelle dans l'église de Saint-Eustache, une des plus anciennes de la Métropole, puisqu'il est fait mention de son existence dans des documents datés du vme siècle ; une chapelle dans l'église de Sainte-Marie in Aquiro; et, dans l'église de Saint-André délia Valle, un autel d'une grande richesse de décoration, mais dont les proportions mal combinées n'ont pas trouvé grâce devant la critique impartiale.
M. Gaétan Morichini a rempli une longue carrière, en grande partie dans le domaine de l'architecture privée. Au nombre de ses travaux qui revêtent un caractère monumental, il en est quelques-uns dignes d'une mention spécialë, entre autres la restauration de l'église de Sainte-Marie in Aquiro, à Rome.
L'origine de ce temple remonte à une époque fort reculée. Suivant l'assertion de certains archéologues du xvie siècle, cette église aurait été primitivement un modeste oratoire que le Pape Saint Anastase aurait fait édifier au commencement du ve siècle. Mais on trouve une date plus précise dans le Liber Poniificalis qui attribue au Pape Saint Grégoire III la réédification de ce sanctuaire vers la moitié du vne siècle l. Quelles étaient la forme et les dimensions
1 " Item basilicam Sanctae Dei Genitricis, quae in Aquiro dicitur, in qua antea Diaconia et parvum Oratorium fuit, eam a fundamentis longiorem et latiorem construxit atque depinxit „. (in Greg. III, 66) Edit. Migne, Paris.
de cet édifice, le caractère de son architecture, la valeur de sa décoration? Il n'a pas été possible d'en avoir une mémoire; on sait uniquement, sur la foi d'un vieux manuscrit du xvie siècle, que cette église avait un portique, au dessus duquel logeaient les chapelains, et un pavé de style byzantin, composé de petits morceaux de marbre blanc et jaune, de porphyre et de serpentin de forme rectangulaire, mais de mauvaise facture l.
En 1573, sous le Pontificat de Grégoire XIII, cet édifice, menaçant ruine, fut presque entièrement reconstruit par François Volterra, qui lui donna la forme d'une croix latine avec coupole et trois nefs divisées entre elles par trois arcades sur pilastres. Quant à la façade, elle ne fut construite que deux cents ans plus tard, d'après les dessins de Pierre Camporese, qui éleva sur les côtés deux clochetons de forme quadrangulaire, d'une extrême simplicité.
L'église de Sainte-Marie in Aquiro ainsi reconstruite, était restée presque sans décoration architectonique ni murale; la seule peinture de valeur que l'on y remarquait était le tableau du maître-autel, une Visitation, qui passait pour une des meilleures toiles de Charles Maratta et qui fut malheureusement détruite, eu 1845, par un incendie. Ce fut sous le pontificat de Pie IX que M. Morichini fut chargé de combler cette lacune. Mais, quand on mit la main aux travaux, on s'aperçut que l'édifice se trouvait dans un grave état de dépérissement. En effet, sous le crépi qui la revêtait, la voûte de la nef principale présenta de larges crevasses, et, en outre, par suite de l'humidité extraordinaire des murs sur lesquels elles reposaient, toutes les voûtes des souterrains cédèrent à la fois sous les premiers coups de pioche. L'architecte dut, en conséquence, reprendre les fondements, et son œuvre ne fut plus une simple restauration, mais presque une reconstruction. Tout en conservant à cette église la forme que lui avait donnée François Volterra, M. Mo-
1 Quelques fragments de ce pavé ont été découverts dans les travaux de restauration exécutés par M. Morichini ; et mis en œuvre à l'entrée de la sacristie.
richini lui a fait subir une transformation telle, quant au style architectonique et à la partie décorative, que c'est à peine si on lui reconnaît son caractère primitif. Cette transformation ne saurait inspirer le moindre regret. L'église de Sainte-Marie in Aquiro ne présentait qu'un médiocre intérêt, au point de vue même archéologique, tandis que, par l'élégance de sa décoration, la délicatesse des stucs, la richesse des marbres et les fresques remarquables dues au pinceau de M. César Mariani, elle est classée aujourd'hui, à juste titre, au nombre des beaux édifices religieux de la Métropole.
La partie la plus saillante de ce temple ainsi restauré est l'abside. M. Morichini voulut en confier la décoration complète à un jeune Romain qui s'était signalé par plusieurs ouvrages de sculpture monumentale de grande valeur et dont une aptitude spéciale pour l'architecture, cultivée par d'excellentes études classiques, dans l'atelier d'Antoine Sarti, promettait un artiste d'avenir. L'art saura gré à M. Morichini d'avoir fourni à une intelligence d'élite l'occasion de se mettre en lumière, car le jeune artiste dont il s'attacha la collaboration a quitté depuis le ciseau et l'ébauchoir, et est devenu aujourd'hui un architecte réputé par ses travaux et bénéficiant de l'autorité légitime de ses mérites: nous avons nommé M. Luc Carimini, dont nous avons déjà signalé l'œuvre remarquable dans les édifices où nous avons étudié les principaux ouvrages de peinture de MM. César Mariani, Louis Seitz et Fontana.
Telle qu'elle fut conçue et exécutée par M. Carimini, . la décoration architectonique de l'abside de l'église de Sainte-Marie in Aquiro fut un événement artistique, qu'on apprécia comme un retour heureux au style ornemental du xve siècle. On y remarque, en effet, le goût exquis avec lequel l'artiste a disposé les marbres divers qui revêtent les parois, le caractère monumental de l'autel formé de marbres précieux et décoré de sculptures d'une extrême finesse; la richesse d'un édicule, érigé dans le fond, sur un plan plus élevé que l'autel, dans lequel on conserve une image de la Vierge, avec l'Enfant- Jésus, fresque d'une
médiocre valeur artistique, dont on fait remonter la date à la première époque de la Renaissance italienne, et la tribune du Chœur, ou Cantoria, un chef-d'œuvre d'art décoratif. Ces travaux — et, en particulier, l'édicule avec ses deux colonnes composites entièrement sculptés à la manière de Sansovino — que la critique a appréciés comme offrant le type de ce que la sculpture ornementale peut produire de plus suave et de plus délicat, placèrent le nom de Fauteur sous un jour très favorable et légitimèrent ainsi les espérances que M. Morichini avait conçues de son jeune collaborateur.
Encouragé par les témoignages flatteurs qu'il recueillit dans le monde artistique romain, où l'on ne vit pas en lui uniquement un sculpteur ornementiste d'une extrême habileté, mais un architecte décorateur de bonne école, M. Carimini poursuivit, avec un entraînement passionné, l'étude de la grande architecture, et nous connaissons le degré de supériorité qu'il a atteint dans cette branche des arts. Ses œuvres sont nombreuses, longuement étudiées, précieusement cherchées, châtiées jusqu'à la correction de la forme, confinant, sans relâche, à des ajustements plastiques irréprochables et pourvues d'ampleur. Sans revenir sur les travaux que cet artiste a exécutés à Rome dans les églises du Saint-Sauveur in Onda, de Notre-Dame de Lorette, au Forum de Trajan, de Saint- Yves des Bretons et des Saints- Apôtres, dont nous avons déjà fait un examen rapide, nous citerons : l'église du cimetière de Bracciano, construite suivant le style de la Renaissance, édifice d'une grande valeur artistique, qui a eu les honneurs de la gravure • l'église paroissiale de Montecompatri, à croix latine avec coupole, construite également d'après le style de la Renaissance ; le Dôme de Trevi, en Ombrie, édifice à croix grecque, dont la coupole domine majestueusement une profonde et riante vallée qu'arrose le Tibre; l'église d'Olinda, en Amérique, dont les dimensions se rapprochent sensiblement de celles du Gesù, de Rome ; la chapelle monumentale de Sobieski, à Varsovie, de forme demi-croix grecque, et d'une grande richesse de décoration ; la grande chapelle des
Dames de la Retraite, à Rome, dont la construction, dans l'intérieur du palais Pianciani, a été signalée comme un chef-d'œuvre de statique ; la chapelle des Filles de Marie, à la Trinité des Monts, à Rome, type exemplaire de l'élégance architectonique dans la simplicité ; et, dans des dimensions moins importantes, bien que d'une apparence essentiellement monumentale, les chapelles Laïs, Vannutelli, Carimini, Chiassi et des Scolopes, au Campo Verano de Rome.
Des ouvrages d'un tout autre caractère, et dans lesquels priment des qualités de premier ordre, au point de vue de l'art décoratif, abondent dans l'œuvre de cet éminent architecte : ce sont les autels et les monuments funéraires. Ces sortes de travaux, qui étaient tombés, depuis longtemps, dans le domaine industriel et étaient devenus le monopole des ouvriers marbriers, ont été reportés par M. Carimini à leur niveau artistique. Les autels dus au crayon de cet artiste se distinguent, en effet, par l'unité qui répudie tout motif de décoration capricieux et incohérent, par leur caractère toujours en rapport avec l'édifice religieux, par l'heureuse distribution des éléments polychromes et par l'harmonie des parties sculpturales avec le style des lignes architectoniques. Pour ces qualités spéciales, les plus importants de ces ouvrages ont acquis, aux yeux de la critique impartiale, une valeur artistique exceptionnelle, entre autres le maître-autel de l'église de Sainte- Marie in Aquiro, dont nous avons signalé le prix particulier, celui de la cathédrale du Para, exécuté avec une richesse inouïe sur un devis de cent cinquante mille francs, ceux des cathédrales de New- York et de Vincennes, en Amérique, de Liège, en Belgique, et, dans des proportions plus modestes, le maître-autel de l'église romaine de SanfAngelo in Pescheria, composé d'une urne en marbre blanc sculptée à jour, dans laquelle repose le corps de Sainte Sympharose, l'autel monumental de la chapelle des Braniska, à Cracovie, celui de la chapelle Podochi, à Varsovie, celui de la chapelle de Saint-François, dans la cathédrale de Santiago du Chili, etc., etc.
Quant aux monuments funéraires exécutés par M. Cari-
mini, leur nombre est trop considérable pour que nous ayons le loisir d'en faire ici une énumération complète. Rome en possède la majeure partie, et l'on cite de préférence les monuments de Cassetta, Level et de Bourgoing, le premier érigé dans l'église de Saint-Nicolas de"1 Prefetti et les deux autres dans l'église de Saint-Louis des Français; les monuments d'Amico, Saulini, Marignoli, Frcyd, Bracci, Palagi et autres, dont l'architecture majestueuse et sévère arrête l'attention sous les avenues de cyprès du Campo Verano.
Ce n'est là qu'une indication très sommaire des ouvrages principaux que M. Carimini a exécutés dans une période de moins de trente ans, en dehors des travaux nombreux du ressort exclusif de l'architecture privée, dont nous avons négligé de faire mention, et de six immenses édifices actuellement en voie de construction, à Rome : l'hospice des Petites-Sœurs des pauvres avec église contiguë, le couvent des Oblats de Marie, le Pensionnat des Dames de Saint-Joseph de Cluny avec église monumentale et un orphelinat attenants, le Séminaire Français des Pères du Saint-Esprit, le Séminaire des Canadiens et le Monastère de Saint-Antoine, dans le voisinage de Saint-Jean de Latran.
Le Pensionnat des Dames de Saint- Joseph de Cluny s'élève sur la partie du Mont Esquilin dont la pente se dirige vers le Colisée. C'est un édifice à trois étages, conçu suivant le style de Bramante et construit en briques cuites et travertin. On y a accès par un portique élégant qui donne sur un jardin, d'où le vue embrasse un délicieux panorama dans la direction de l'amphithéâtre Flavien. A droite de ce portique se trouve l'église, qui offre un intérêt spécial au point de vue artistique. Cette église est formée de deux chapelles superposées, d'un style et d'un caractère distincts. La chapelle inférieure, qui sera dédiée à la Vierge et ouverte journellement au public, est d'un dessin très correct, à la fois simple et élégant. La chapelle supérieure, réservée aux religieuses et aux pensionnaires, est, par contre, d'une extrême richesse. On en remarque, avant tout, le caractère basilical nettement accentué, avec ses' deux rangs de colon-
nés et de pilastres en granit qui la divisent dans le sens de la longueur, ainsi que la forme octogonale de l'abside. Au dessus de cet ordre, en vient un second, également décoré de colonnes et de pilastres en granit, qui constitue, sur les bas-côtés, une double rangée de tribunes ou matroneo, suivant l'expression avec laquelle les artistes italiens désignent la partie des anciennes basiliques chrétiennes réservée aux vierges pudiques. Enfin, une élégante charpente, décorée de caissons, couvre l'édifice, dont le type général se rapproche, dans les conditions le plus favorables, des meilleures constructions italiennes du xve siècle.
Le monastère de Saint- Antoine, avec sa vaste église, flanquée d'un campanile conique revêtu d'une mosaïque dorée, occupe sur la nouvelle rue Merulana, qui met en communication directe les deux immenses places de Sainte- Marie-Majeure et de Saint- Jean de Latran, une superficie de huit mille mètres carrés ; il servira de collège international des Franciscains, en substitution de l'antique couvent de Y Ara Cœli, sur l'emplacement duquel s'élèvera dans un avenir prochain le Monument National à Victor- Emmanuel de Savoie. Suivant l'impression générale que nous avons recueillie dans le monde artistique romain, cet édifice gigantesque, dont la construction touche à terme, offre le type parfait du style de la Renaissance italienne approprié au goût de l'art moderne; le caractère en est à la fois majestueux et sévère, et l'ordonnance profondément étudiée pour arriver à l'effet prestigieux et au sentiment de la grandeur.
Mais revenons à M. Morichini. Après le succès qu'obtint la décoration architectonique de l'abside de Sainte-Marie in Aquiro, dont le mérite donna beaucoup de prix à l'ensemble de la restauration de cet édifice, M. Morichini ne dissimula pas sa satisfaction pour les témoignages flatteurs qui vinrent justifier l'estime qu'il avait conçue de son modeste collaborateur. Bien loin d'en prendre ombrage, cas absolument exceptionnel dans la classe des architectes, il ne négligea rien pour fournir au talent de M. Carimini toute occasion de se manifester. C'est ainsi que, quelques années
plus tard, lorsque le nom de M. Carimini figurait déjà parmi les premiers architectes romains, nous trouvons ces deux artistes en collaboration pour la construction du Palais de l'Académie Ecclésiastique, de Rome, édifice d'excellente facture dont le style original peut-être rapproché avec avantage du caractère que présentent les édifices de Bramante et de San Gallo.
Parmi les autres constructions monumentales qui méritent une mention spéciale dans l'oeuvre de M. Morichini, on signale l'édification de l'église de Porto d'Anzio, à trois nefs, d'un style très correct d'ordre ionique, avec portique extérieur d'ordre dorique, et les travaux que Pie IX le chargea d'exécuter à l'hôpital Saint-Jacques, à Rome, pour compléter les améliorations introduites dans cet établissement sous le pontificat de Grégoire XVI et achever l'œuvre commencée par Pierre Camporese. Ces travaux, — dont on peut lire une savante description dans le Giornale di Roma, feuille officielle qui se publiait, à Rome, sous le gouvernement pontifical, ont été appréciés, — moins pour l'importance de l'architecture que pour l'intelligence qui présida à leur direction. Comme nous avons eu l'occasion de le faire remarquer, en parlant de l'oeuvre artistique et scientifique de M. François Azzurri dans divers hôpitaux de Rome, le talent de l'architecte, dans ces sortes de constructions, consiste sur-tout à savoir assouplir l'art aux exigences de la science.
M. Jean Montiroli n'a pas eu non plus l'occasion d'exécuter de grands ouvrages d'architecture; sa carrière artistique a été modeste, mais active.
Après avoir étudié les lettres à l'Université Romaine, et puisé les principes de l'art à l'Académie de Saint-Luc, il fit ses premières preuves dans l'atelier du célèbre Canina. Ses travaux d'architecture y furent tellement appréciés, que le maître ne vit bientôt dans le disciple qu'un collaborateur intelligent, dont il ne voulut jamais consentir à se séparer. Entré dans cet atelier en 1832, il n'en sortit, en effet, qu'en 1856, à la mort de Canina. Ce fut dans l'intimité de cet
archéologue distingué que M. Montiroli prit goût à l'étude des monuments anciens, étude qu'il perfectionna depuis et qui devint pour lui l'objet d'une irrésistible passion. Pendant plus de vingt ans, on le vit constamment auprès du maître, en qualité de collaborateur, pour la partie artistique, dans la restauration des monuments de la Métropole et de la campagne romaine. Hâtons-nous de dire que son amour-propre d'artiste n'eut rien à souffrir de cette collaboration. Son œuvre fut appréciée comme originale, non seulement par la critique — qui lui reconnaît le droit de revendiquer une part considérable dans l'héritage du savant archéologue — mais par Canina lui-même, qui nous en fournit le témoignage en ces termes: « Je croirais manquer au devoir « de la reconnaissance, si j'oubliais de déclarer que, dans « cet ouvrage sur les antiquités des alentours de Rome, « mon travail a été hautement facilité par l'architecte Mon- « tiroli, dont j'ai eu lieu d'apprécier la collaboration intel- « ligente à toutes les études qui ont servi à la publication « de mes divers ouvrages » K
M. Montiroli ne limita pas son activité à ses études artistiques et archéologiques dans l'atelier de Canina. Nous le trouvons, en 1848, dans le corps des sapeurs du Génie, en qualité d'officier attaché à la direction des études topographiques; en 1853, occupé aux travaux de restauration du sanctuaire d'Oropa, en Piémont, et, en 1855, en Angleterre, où il avait été appelé par Algernon Percy, duc de Northumberland, pour la décoration intérieure du château d'Àlnwink, qui s'élève, dans sa majestueuse beauté, sur les frontières de l'Angleterre et de l'Ecosse. Ce dernier ouvrage, dont l'exécution a coûté à l'artiste douze années d'un rude labeur, peut être considéré comme le plus remarquable qu'ait produit le crayon de M. Montiroli. Sans parler des graves difficultés que l'artiste eut à surmonter pour donner des formes régulières à l'intérieur d'une construction d'architecture normande, nous tenons à constater que l'on y a
1 Luigi Canina. — Gli edifizi antichi dei contorni di Roma: t. V, page 7. Rome 1856.
généralement apprécié, à bien juste titre, la richesse de la lécoration, savamment interprétée d'après le style romain Lu xvne siècle. Cette œuvre plaça le nom de l'architecte romain sous un jour assez brillant, en Angleterre. Elle lui burnit l'occasion d'exécuter de nouveaux travaux au delà le la Manche et lui valut l'honneur d'être agrégé à l'Insiitut archéologique de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et a celui de Newcastle Upon Tyne.
Pendant son séjour en Angleterre, M. Montiroli eut, en outre, la haute satisfaction — grâce à la munificence du âuc de Northumberland — de créer dans cette contrée une école de sculpture ornementale qui a donné depuis d'excellents résultats. Trente-quatre ouvriers s'y formèrent sous la direction d'un habile praticien italien et, après quelques mois, M. Montiroli eut à sa disposition des artistes suffisamment instruits, pour travailler, d'après ses cartons, à la décoration du château des Percy. Quand l'oeuvre fut achevée, l'artiste put se flatter d'avoir introduit l'art italien dans un pays qui l'ignorait presque complètement, d'y en avoir établi les principes sur des bases durables et d'y avoir fait goûter la beauté traditionnelle de la décoration italienne. La décoration intérieure de ce manoir est, en effet, une fort belle page d'ornementation architectonique, que le duc de Percy a eu l'excellente pensée de faire graver au burin par l'auteur lui-même, et dont il nous a été donné d'admirer l'élégance et l'harmonie des motifs, la franchise du travail et l'exécution singulièrement affinée l.
C'est là l'oeuvre principale de cet académicien de Saint- Luc, qui passe d'ailleurs pour un dessinateur hors de pair jst un critique distingué, dont les profondes connaissances en matière d'art et d'archéologie lui ont valu l'honneur d'être appelé à faire partie du Jury supérieur des beaux-arts, en Italie.
M. Pacifique Baril ari est moins un artiste qu'un homme de science, dont le nom figure depuis longtemps
1 Ces estampes, soigneusement gravées, forment un album de grand iuxe dont aucun exemplaire n'a été mis en vente.
parmi les personnalités marquantes du monde scientifique italien. — Né à Pesaro, en 1813, M. Barilari s'appliqua de bonne heure à l'étude des sciences exactes, qu'il perfectionna à l'Université Romaine sous la direction de Cavalieri. Lau-I réat de cette Faculté en 1834, il obtint le diplôme d'ingé-j nieur civil, en 1837. Trois ans après, il fut admis à faire partie du Génie civil pontifical et obtint en même temps lai nomination de professeur suppléant d'architecture statique] et hydraulique, à l'Ecole d'application pour les ingénieurs] que Cavalieri, le célèbre auteur de V Architecture statiquà et hydraulique, avait rendue si florissante. La supériorité] de cette Ecole sur toutes celles qui étaient alors le mieux! accréditées en Italie, n'a jamais, en effet, été mise en doute] Après deux ans d'enseignement, M. Barilari dut quitter] cette chaire pour obéir à des ordres supérieurs qui l'appenj lèrent à Pérouse, en 1843. Ce fut le premier pas que la jeune ingénieur fit dans la carrière qu'il a parcourue depuisj avec tant de rapidité et d'éclat. En 1845, M. Barilari fut transféré à Ferrare en qualité d'ingénieur civil de seconda classe. Il y dirigea, pendant cinq ans, les grands travaux qu'on exécutait alors sur le Reno et le Pô, dont les eaux coulent toujours menaçantes entre leurs digues élevées! L'activité et la haute expérience dont M. Barilari fit preuvl pendant l'exécution de ces travaux, attirèrent sur lui l'atl tention du Génie Supérieur qui le nomma, en 1852, ingénieuH en chef de cette importante province hydraulique, dérogeanl ainsi aux usages établis dans les administrations publique! pour l'avancement des employés par ordre d'ancienneté.
La question du Reno était alors d'autant plus vivement agitée, que la terrible inondation qui avait désolé la plua belle plage de la Péninsule était toujours vivante dans il souvenir des Ferrarais. Il fallait, avant tout, prévenir d| nouvelles catastrophes. A cet effet, de nombreuses étudel furent soumises à l'examen des ingénieurs de l'Etat. Parmi les plus remarquables, on cite un projet de grande opérai tion géodésique présenté par Brighenti et un Mémoire di M. Barilari, qui fut publié, à Ferrare, en 1858 l. Les conclij
1 P. Barilari. Sul Beno e sui provvedimenti da adottarsi. Ferraire, 185a
sions de M. Barilari — qui limitait les opérations hydrauiques à exécuter sur le Pô au renforcement des digues — iirent considérées comme le plus pratiques et, par conléquent, le plus acceptables.
Sur ces entrefaites (1859), le Reno, rompant de nouveau es digues, à Froldo Passerino, inonda la ville de Comac- :hio et les vallées d'alentour. Grâce à l'activité de l'éminent ngénieur, la digue fut bientôt réparée, malgré les difficultés Be toutes sortes qui, à chaque instant, paralysaient ses fforts l. M. Barilari continua à fortifier les grandes digues lu Pô jusqu'au jour où, la province de Ferrare ayant été péunie à la nation italienne, il fut appelé par Cavour à 'aire partie du Conseil Supérieur des Travaux Publics; il ait nommé, en même temps, inspecteur du Génie civil de uremière classe et commissaire royal pour la haute direcion des grands travaux que la Société des chemins de fer lombards faisait alors exécuter sur le Pô, et, plus tard, )our celle des travaux de construction des chemins de fer îlomains et Méridionaux (Naples-Foggia, Voghera-Pavie- 3rescia). Après les événements de 1870, M. Barilari fut chargé >ar son gouvernement de faire une étude spéciale sur les onditions dans lesquelles se trouvaient les travaux publics, l Rome, et sur le personnel du Génie civil. C'était une nission fort délicate: M. Barilari la remplit avec un tact >i exquis, qu'il n'y eut pas l'ombre d'une susceptibilité dessée.
A partir de cette époque, M. Barilari n'a cessé d'être issocié à tous les grands travaux exécutés ou en cours 'étude pour l'embellissement de la ville de Rome, l'assaiissement de la campagne romaine et la régularisation du ours du Tibre. Comme en 1858, à l'occasion des travaux u Pô, M. Barilari s'est fait remarquer par les conclusions iratiques de ses études sur la régularisation du cours du ibre 2, et c'est, en effet, sur cette base qu'ont été commenés les travaux actuellement en voie d'exécution.
1 P. Barilari. Lettre à M. Dousse, ingénieur des eaux et forêts. errare, 1859.
2 P. Barilari. Memorie intomo ai provvedimenti per liberare la città
En 1872, les inondations qui désolèrent les vallées du! Pô et plusieurs provinces de la Toscane nécessitèrent de nouH veaux travaux et des études spéciales pour conjurer de plusl terribles catastrophes. Une Commission royale, nommée àJ cet effet, se réunit à Milan sous la présidence du sénateuij Brioschi. M. Barilari, membre de cette Commission, en dirigea les opérations avec cette élévation de vues et la rare expé-j rience qui le caractérisent. Les travaux à peine exécutés, M. Barilari en fit recueillir les divers éléments, qui furent publiés en 1877 et envoyés, en 1878, à l'Exposition Uni-j verselle de Paris, où le jury leur décerna une médaille d'oïl L'année suivante, après l'inondation désastreuse qui détruisij la ville de Szegedin et ensevelit tant de victimes sous ses ruines, l'ingénieur italien fut appelé à faire partie de la Commission d'ingénieurs étrangers, invitée par le gouverl nement hongrois à étudier les conditions de la Theiss, doii les eaux avaient été cause du sinistre, et à indiquer lej moyens le plus pratiques pour prémunir la ville de Szegedin contre de nouveaux désastres. Cette Commission était conJ posée de personnages de haute célébrité dans la science des eaux: c'est nommer, pour la France, M. Gros, inspecteui général des ponts et chaussées, et M. Jacquet, ingénieia en chef et directeur des travaux du Rhône ; pour la Hol lande, M. Waldoop, ingénieur en chef des eaux ; pour l'Ai lemagne, M. Kozlonski, directeur des travaux de l'Elbeî et, pour l'Italie, M. Barilari à qui échurent les honneuil de la présidence. Sans entrer dans l'examen des études dj cette Commission scientifique, nous tenons à rappeler ii que les conclusions présentées par M. Gros et M. Barilafl pour la défense de Szegedin furent celles qui prévaluren et qui servirent de base aux opérations exécutées depuil Le gouvernement hongrois fut tellement satisfait des sel vices signalés rendus par M. Barilari en pareille circonl
di Borna dalle inondazioni del Tevere e al modo di mandarli ad effeim Nuova Antologia (fasc. VII. 1872).
P. Barilari. Memoria intorno a varie lettere delïingegnere Dousse I Ministero dei lavori pubblici sui lavori del Tevere. (Accademia dei Linci Tome III, série 2, 1876).
tance, qu'il le nomma grand-officier de la Couronne de François-Joseph.
Ce ne sont point là les seules missions extraordinaires qui ont été confiées à M. Barilari. Nous pourrions en énumérer plusieurs autres encore, et de non moindre importance; mais ce soin serait superflu. Il nous suffit de constater que, pendant sa longue et brillante carrière, M. Barilari a servi, avec le même dévoûment, quatre gouvernements consécutifs: le gouvernement pontifical, la République romaine, le gouvernement d'Emilie et le royaume d'Italie. Exemple admirable qui prouve éloquemment que la science peut toujours être au-dessus des convulsions politiques, et que les hommes d'une probité immaculée et profondément dévoués à leur patrie n'ont pas plus à redouter de l'animosité des partis que du ressentiment des partisans. Membre de l'Académie agraire de Pesaro et de Ferrare, de l'Académie d'Urbino, de l'Académie des Beaux- Arts de Pérouse et de l'Académie des sciences des Lincei, qui l'élut en avril 1873, M. Barilari remplit aujourd'hui les hautes fonctions de vice-président du Conseil Supérieur des Travaux Publics.
M. Thémistocle Marucchi n'a exécuté, que nous sachions, aucun ouvrage d'architecture capable d'attirer l'attention du monde des arts. Il passe, cependant, pour très versé dans la science de l'architecture légale et sa compétence en matière d'expertise est en général fort appréciée au Palais.
M. Jacques Monaldi n'a guère travaillé que pour la clientèle bourgeoise. Aussi la liste de ses ouvrages, comme celle des oeuvres de M. Francisi, se compose-t-elle, en grande partie, de constructions de rapport où les préoccupations intéressées du propriétaire ont plutôt trouvé leur compte que les aspirations artistiques de l'architecte. C'est dire qu'il n'a pas été donné à M. Monaldi de s'affranchir absolument des conditions désavantageuses dans lesquelles se trouvent la plupart des architectes de notre époque. Quelques-uns de ces travaux offrent cependant un certain
intérêt au point de vue de la statique de l'art, et le palais Campanari, entre autres, mérite, à ce titre, une mention spéciale. Ce palais, de récente construction, sur la nouvelle rue Nationale, a 56 mètres de façade et une élévation de quatre étages dans les proportions grandioses qui ont toujours fait apprécier les traditions de l'architecture romaine. L'édification de ce palais comportait des difficultés de premier ordre, que M. Monaldi a surmontées avec art. Il a dû, en effet, construire sur les restes d'un ancien édifice morcelé par la pioche des démolisseurs au service de l'édilité pour l'alignement de la nouvelle rue, et, avant de poser les fondements, établir l'ordonnance de son plan de manière à conserver une partie considérable de l'ancienne maison, dont le premier étage était au niveau d'un vaste jardin qu'il était indispensable de faire disparaître sous peine d'avoir un rez-de-chaussée humide et malsain. Considéré au point de vue exclusivement artistique, ce palais se recommande par la simplicité unie à l'élégance et à la variété.
L'élargissement du Corso, du côté de la place de Venise, a fourni à M. Monaldi l'occasion de construire un de ces petits édifices, que les Romains se plaisent à désigner sous le nom de jpalazzetti. Dans cette construction, le crayon de l'artiste s'est éloigné de la gravité du style classique pour rechercher de préférence la ligne svelte et la décoration — un peu maniérée, si l'on veut bien — qui fait Pengoûment de l'architecture contemporaine. Ce genre a été suffisamment bien traité par M. Monaldi, qui a fait preuve d'un discernement judicieux dans le choix comme dans la multiplicité des ornements. Ce petit édifice est tout simplement gracieux, sans accuser la moindre prétention de la part du constructeur, malgré le beau marbre blanc dont les parois extérieures du rez-de-chaussée sont revêtues jusqu'à la hauteur du premier étage, et les ornements à fresque qui, sous forme de panneaux, décorent le reste de la façade.
Citons encore, dans cette série de constructions de rapport, une maison de belle apparence appartenant aux Pieux Etablissements allemands et dont l'emplacement, rue
delV Anima, eut en 1869 son heure de célébrité. En creusant les fondements de cette maison, la pioche du maçon mit à découvert trois énormes colonnes de granit gris oriental dans un état de parfaite conservation. Ces colonnes, dont on fit présent à Pie IX, ont été mises en œuvre dans la basilique de Saint-Paul-hors-les-murs.
Dans le style monumental, M. Monaldi a réédifié l'église de Saint-Jean délia Malva, à Rome, où l'on admire une excellente peinture du xvne siècle, due au crayon d'un Prince de l'Académie de Saint-Luc, en 1669, Giacinto Brandi, qui confia le soin de la coloration au pinceau de son élève Yaselli. Cette reconstruction , qui remonte à l'année 1845, fut le premier ouvrage d'architecture de M. Monaldi. On remarque bien une trop grande sobriété d'ornements dans l'ensemble de cet édifice, mais cette observation ne saurait atteindre l'artiste, qui ne pouvait guère se soustraire aux exigences impérieuses des moyens économiques mis à sa disposition. La façade, d'un seul ordre de pilastres composites avec entablement et tympan, est, d'ailleurs, d'un bon effet.
Enfin, cet académicien de Saint-Luc est l'auteur des travaux de restauration et de décoration exécutés, en 1871, dans l'église du Saint-Suaire des Savoyards, où nous avons déjà fait remarquer les belles fresques de M. Maccari. La partie saillante de l'ornementation architectonique de cette petite église consiste dans les stucs et dorures qui revêtent la voûte et dans le choix varié des beaux marbres artificiels dont les murs de la nef et de la tribune sont richement décorés.
M. Henri Gui appartient au personnel de l'enseignement des Beaux- Arts, de l'Etat. Il professe depuis plusieurs années, avec beaucoup de distinction, l'architecture technique à l'Ecole d'application pour les Ingénieurs, à Rome, dont il est aujourd'hui, en même temps, vice-directeur.
Absorbé par les soins de sa charge, cet académicien de Saint-Luc n'a pu donner à la pratique de l'art qu'un espace de temps limité. Mais le petit nombre de ses cons-
tractions, du domaine de l'architecture privée, offrent des types variés et savants. C'est dans le style de la Renaissance italienne que M. Gui a travaillé de préférence, sans négliger pour cela celui du xvne siècle, que le goût de quelques architectes romains tend à vulgariser davantage. Il a appliqué, en outre, et avec succès, le style romain dans la construction du portique de l'église du cimetière de Genzano, petite ville délicieusement située sur une des collines qui forment le réseau pittoresque des Monts-Albains et de Tusculum. Ce dernier ouvrage est le seul, de caractère monumental, que cet architecte ait exécuté jusqu'à ce jour.. L'église, placée au centre du champ des morts, domine le lac de Nemi; elle est de forme croix grecque avec une nef octogonale, au dessus de laquelle s'élève une majestueuse coupole extradossée, décorée à l'intérieur de caissons en stuc. Cet édifice, conçu avec une originalité particulière, a été surtout apprécié pour le caractère sévère de son architecture.
M. Dominique Jannetti est le doyen d'âge des architectes de l'Académie de Saint-Luc. Né à Rome, en 1815, il exerce l'architecture depuis plus d'un demi-siècle. Bien avant que les honneurs académiques lui fussent décernés, on trouvait son nom parmi les artistes romains qui ont tenu à se distinguer par un retour judicieux aux principes de la grande architecture italienne. M. Jannetti fut le premier, en effet, qui essaya de faire revivre, dans la Métropole, le style du xve siècle, en l'appliquant à une maison de rapport qu'il construisit en 1836, sur la place de Porta Portese. Cette tentative, opérée d'ailleurs avec succès, souleva une vive polémique dans les journaux artistiques de l'époque. Les détracteurs n'admirent aucunement l'emploi des fenêtres avec architrave semi-circulaire, qu'ils considéraient comme un reste de l'architecture gothique, si longtemps réputée barbare. Les critiques intelligents furent, cependant, d'un tout autre avis ; au lieu de voir dans l'oeuvre de M Jannetti un caprice de jeunesse, ils exprimèrent le vœu que cet exemple eût des imitateurs. Encouragé par ces témoignages, M. Jannetti poursuivit sa tentative, et il
a eu depuis la satisfaction de voir s'acclimater insensiblement, à Rome, le goût de l'architecture qui a fait la gloire des Italiens du xve siècle.
Depuis cette époque, M. Jannetti a exécuté un très grand nombre d'ouvrages, que, faute d'espace, nous nous abstiendrons d'énumérer ici, et dont la majeure partie, du ressort de l'architecture privée, se trouve disséminée dans la Métropole, où, sous sa direction et d'après ses dessins, ont été construits des édifices importants (dont un, bien que de modeste apparence, attire puissamment l'attention par la beauté de son architecture : la reconstruction du nymphée, avec addition d'un étage, de la maison qui servit d'habitation à Michel-Ange, rue délie Tre Pile, au pied du Capitole), ainsi que divers monuments funéraires au Campo Verano, de délicieuses villas, entre autres celle de Del Grande, hors la Porta Maggiore, et celle de Casalini, sur la voie Nomentane; — à Amélia, où l'on cite, comme très remarquables, le palais Adam Colonna et plusieurs restaurations d'édifices remontant au xive siècle ; — à Velletri, deux de ses travaux méritent une mention spéciale: le Campo Santo pour le caractère sévère de son architecture, et les écoles communales pour leur disposition intérieure suivant les règles les plus strictes de l'hygiène; — à Monte Porzio, où il a construit récemment le nouveau cimetière, et dans plusieurs autres petites villes des environs de Rome.
A Rocca di Papa, grand village situé à quelques kilomètres de Frascati, sur la crête méridionale du mont Albano, tout près des fameux Camps oVAnnibal l\ M. Jannetti a
1 C'est une délicieuse vallée aujourd'hui tapissée de verdure qu'arrosent plusieurs sources d'eau limpide, niais qui fut jadis le cratère du cône principal des volcans du Latium. On la désigne sous le nom de Camps d'Annibal, sur la foi de diverses traditions locales : suivant les uns, Annibal, lors de sa marche sur Rome, y aurait fait camper son armée; selon d'autres, au contraire, ce sont les Romains qui s'y seraient établis en observation, pour dominer les voies Appienne et Latine, et par là être mieux en mesure d'arrêter Annibal dans sa marche ; enfin, il en est qui prétendent que ce site servit de forteresse à une puissante famille romaine, du nom d'Annibaldi, qui s'y serait réfugiée, au moyen
exécuté des travaux de non moindre mérite. Sans parler d'une maison de rapport, de fort belle apparence, que l'on trouve sur la large avenue du Borgo Vittorio qui conduit à l'ancien village, et du Cafripo Santo qui domine la vallée, il y a lieu de mentionner la façade du petit sanctuaire de la Madone del Tufo, perché pittoresquement sur le flanc du mont Albano, et la restauration de la chapelle du Crucifix dans l'église paroissiale, ou Duomo, comme on la désigne un peu prétentieusement dans le village. Cette chapelle attire d'autant mieux l'attention du visiteur par l'excellence de sa décoration architectonique, que cette église r réédifiée en 1814, est d'un style bien médiocre.
Frascati a aussi quelques ouvrages de M. Jannettir entre autres les palais Montani et Ciambotti, grands édifices à quatre façades, en briques et pierre de taille, et surtout la restauration de la chapelle des Saints Roch et Sébastien, dans l'ancienne église de Sainte-Marie del Vivario. Cette chapelle, où jadis l'image de Notre-Dame dite del Vivario était l'objet d'une vénération spéciale,, a sa petite tradition. On raconte, en effet, sur la foi de documents très authentiques, qu'en réparant un mur gonflé par l'humidité, les maçons mirent à découvert une peinture à fresque, d'une facture assez médiocre et dont on a fait remonter l'origine au xv? siècle. Cette fresque représentait Saint Roch et Saint Sébastien. Or, cette découverte,, qui eut lieu le 18 juin 1666, au moment où une épidémie pestilentielle sévissait dans les collines de Tusculum, fut déclarée miraculeuse. Sur l'acclamation unanime de la population, Saint Roch et Saint Sébastien furent associés à Saint Philippe et à Saint Jacques, protecteurs vénérés de Frascati, et, dans la ferveur de cet enthousiasme, la chapelle fut splendidement restaurée. Mais l'humidité avait continué, lentement son œuvre dévastatrice; l'effigie des deux saints disparaissant insensiblement, on dut transporter la fresque sur un châssis de bois, et restaurer à nouveau le sanc-
âge, pendant les troubles politiques qui désolèrent, à cette e'poque, la. capitale du monde catholique.
tuaire. Ce fut cette restauration qu'exécuta M. Jannetti en 1867, en reprenant les fondements et en transformant, presque en entier, la disposition architectonique préexistante. Ce sanctuaire a aujourd'hui la forme d'un carré parfait et est surmonté d'une coupole sur pendentifs, aussi svelte qu'élégante. Quant à la décoration, elle a tout le prix que comportent les ouvrages de M. Pierre Gagliardi, au pinceau duquel elle a été confiée. L'éminent académicien de Saint-Luc, dont nous avons étudié plus haut les œuvres principales, a peint à fresque trois tableaux dans les lunettes formées par les grands arcs réunissant les quatre piliers qui supportent la coupole ; l'un d'eux met en scène la découverte merveilleuse des images des deux saints sous le crépi de l'ancien sanctuaire ; un autre représente Saint Sébastien détaché de l'arbre, après le martyre, et le troisième la mort de Saint Roch. Sur les quatre panaches triangulaires ou pendentifs, M. Gagliardi a peint des anges portant les emblèmes des deux saints. Enfin, entre les nervures de la voûte de la coupole sont disposés, avec une délicieuse symétrie, des anges et des putti, ainsi que les figures des quatre protecteurs de Frascati, Saint Jacques, Saint Philippe, Saint Roch et Saint Sébastien. Ainsi restaurée et décorée, cette chapelle est une des plus belles que l'on remarque dans les édifices religieux des alentours de Rome.
Mais c'est spécialement dans une étude récente, pour la décoration de l'Exèdre des Thermes de Dioclétien, que M. Jannetti a témoigné d'une façon éloquente combien il possède profondément l'art de l'architecture. Pour l'invention comme pour les détails, dessinés dans les proportions naturelles du double édifice projeté, ce travail transporte la pensée aux plus beaux souvenirs classiques de l'architecture romaine. Malheureusement, la spéculation qui, nous l'avons dit, triomphe en ce moment à Rome, est parvenue à obtenir de la Municipalité l'autorisation d'élever en cet endroit une construction vulgaire, comme on n'en a déjà édifié que trop, à Rome, dans ces dernières années.
A la science professionnelle dont il a fourni maints témoignages, durant le cours de sa longue carrière artistique, M. Jannetti ajoute des connaissances très étendues en matière d'archéologie. A ce dernier titre, il fait partie de la Commission royale chargée de veiller à la conservation des monuments et objets d'art antiques de la province de Rome, et c'est à lui spécialement que revient l'honneur d'avoir reconstitué, sur les colonnes isolées, l'ancienne corniche du Temple de Neptune, siège actuel de la Bourse de Rome.
M. Pierre Carnevale s'est supérieurement distingué, dans ces dernières années, par les édifices de rapport qu'il a construits à Rome, et dont les principaux se trouvent en façade sur la nouvelle rue Nationale. Il a fait preuve, dans ces travaux, d'un goût spécial pour approprier à nos constructions modernes les effets plastiques et pittoresques de l'école lombarde. Mais les qualités principales qui ressortent de chacun de ses ouvrages sont l'extrême correction du dessin et la disposition des lignes en harmonie parfaite avec le caractère architectonique.