CHAPITRE XVI
Le paysage considéré par l'Académie de Saint-Luc comme un art secondaire. Opportunité d'une réforme de l'article II des Statuts, en faveur du paysage historique. — Incident soulevé lors de l'élection de M. Cabat, peintre paysagiste, ancien Directeur de l'Académie de France à la Villa Médicis. — MM. Lindemann-Frommel, Alexandre Castelli et Mantovani.
Nous avons vu, à l'article II des Statuts de l'Académie de Saint-Luc, que cette branche de la peinture passe pour un art secondaire. A tort ou à raison, les paysagistes sont placés au même rang que les portraitistes et les graveurs. Une pareille disposition ne sera guère comprise à notre époque où, en Italie comme en France, la peinture de genre et le paysage ont détrôné la peinture d'histoire. A notre sens, cette mesure exclusive entrait parfaitement dans le programme que l'illustre aréopage, présidé par Canova, avait à cœur de réaliser. Au commencement de ce siècle, le paysage n'était traité que d'une façon purement conventionnelle : les meilleurs paysagistes italiens, qui croyaient maintenir en vigueur le paysage historique dans la Péninsule, se soutenaient à peine, bien que leur faire procédât encore, vaguement sans doute, des traditions du Poussin. Tel qu'on le rencontrait partout, le paysage de cette époque n'était, en effet, qu'un art de praticien, un art de convention,
un art secondaire, en un mot. Mais, une révolution btale s'est accomplie depuis dans cette branche de la peintue : le paysage traité par les artistes à hautes aspirations v<rs le grand art est devenu l'école romantique charmante, coloriste, vraie, procédant directement de la nature. Cette école savante n'est pas plus, aujourd'hui, un art secondain que ne le fut l'art du Poussin, des Ruysdaël, des Claude Lorrain. Au pair de celle-ci, nous voulons bien placer le réalisme de bon goût qui ne se borne pas seulement à reproduire la nature dans sa réalité brutale, mais à la rmdre fidèlement avec tous les sentiments qu'elle fait naître dans les âmes sensibles capables de la comprendre et (e la goûter. Ce genre de réalisme est également tenu en irand honneur par des individualités marquantes, auxquelles 1 Académie de Saint-Luc n'a certes point ménagé ses faveurs; nous avons nommé, entre autres, M. Louis Cabat, — mi a précédé M. Auguste Hébert dans les hautes fonctiors de Directeur de l'Académie de France, à Rome, — M. Lindemann-Frommel et M. Alexandre Castelli. Si tous les paysagistes s'élevaient à la hauteur de l'art que professent ces artistes, il y aurait bien à dire sur ce fameux article II, qui a soulevé d'aussi aigres récriminations, et faillit soulever un incident regrettable, que nous croyons devoir rappeler ici.
Lorsque M. Cabat, l'éminent paysagiste français vint prendre, il y a peu d'années, la direction de l'Académie de France à la Villa Médicis, l'Académie de Saint-Luc s'empressa de pourvoir à son élection immédiate. Survint alors, au sein du Conseil académique, une difficulté qui parut, tout d'abord, insurmontable. Il s'agissait, en effet, de concilier l'application des dispositions statutaires contenues dans ledit article II avec l'usage traditionnel que les directeurs de l'Académie de France sont considérés comme des candidatures de droit à l'élection d'académiciens di merito. Or, d'une part, M. Cabat était appelé, suivant* les précédents établis — qui ne sont point le fait d'un témoignage de pure courtoisie, mais l'expression d'un sentiment de haute estime envers les artistes d'élite que la confiance du gou-
vernement français place à la direction des études, à la Villa Médicis — à occuper le siège laissé vacant par son prédécesseur; d'autre part, cependant, bien qu'il appartînt à l'école savante qui enrichit encore l'art français de beaux paysages historiques, il ne pouvait être classé, aux termes de l'article II, que dans la catégorie des académiciens exerçant un art secondaire. Ce fut dans cette embarrassante conjoncture que M. Geffroy, membre de l'Institut de France, alors directeur de l'Ecole française à. Rome, adressa à la Compagnie Romaine un Mémoire remarquable, dont voici le passage le plus saillant :
« M. Cabat, écrit l'auteur du Mémoire, a donné des « paysages historiques : le Samaritain, les Disciples cCEm- « maùs, qui comptent au nombre de ses meilleures toiles. « Mais il récuserait sa gloire, s'il se rangeait parmi les « peintres d'histoire. Il a été, il est peintre paysagiste et « nous comptons sur lui pour rétablir à l'Académie de France « un genre que le retour vers les traditions de l'école de « David a fait singulièrement méconnaître et qu'ont illustré « des noms tels que ceux du Poussin et de Claude Lor- « rain, à Rome même, de Ruysdaël, et de toute une glo- « rieuse école moderne en France, les Troyon, les Rous- « seau, les Rosa Bonheur, les Corot. S'il est vrai que la « figure humaine soit pour le peintre un admirable modèle « parce qu'elle reflète l'âme, quel mérite n'aura pas l'ar- « tiste qui saura rendre la physionomie de la nature et la « lumière même, reflets d'une âme aussi? Quand il s'agit « d'un artiste tel que M. Cabat, ne suffît-il pas qu'il ait « mêlé à ses paysages des scènes d'histoire biblique pour « qu'on puisse aisément le ranger parmi ces hommes de « très grand talent qui s'élèvent au-dessus des divers pays, « des diverses époques, des diverses civilisations; ils sont « d'un philosophe, d'un poète, d'un amant de la lumière.
« Je prends au hasard quelques citations dans la Ga- « zette des Beaux-Arts qui montreront que ce jugement « n'est pas hasardé et qu'il a été exprimé avant moi et « agréé par l'opinion publique : « L'impression des paysages « de M. Cabat est avant tout sérieuse. Ils imposent la mé-
« ditation plus encore que la rêverie. Ils ont la grandeur « philosophique, la profondeur religieuse qui s'adressent « aux âmes viriles. Cet art mâle et sévère qui étend des « terrains solides, qui y plante des arbres robustes au feuil- « lage serré, nous étonne par la force du coloris, par la « rigidité de l'exécution l. * — « ... Le Paysage Normand « de M. Cabat et surtout son Grand Bois près d'un étang : « là Théocrite vous accompagne, ou peut-être, à l'ombre de « ces arbres majestueux, sur ces terrains aux larges plis, « rencontrerez-vous le docte Poussin, un délaissé de notre « temps... 2. » — « ... Troyon, Cabat, Corot, Rousseau... quel « plaisir de les retrouver, tels que nous les rappelle un « lointain souvenir, de les revoir non pas dans leurs efforts « des derniers jours, ou en des ébauches pompeusement « encadrées, mais dans les œuvres viriles de leur beau « temps, en des tableaux consacrés par le succès et désor- « mais célèbres... »
M. Geffroy ajoute enfin ces lignes qui achèvent de mettre sous son vrai jour cette figure éminemment sympathique: « Le caractère et la vie de M. Cabat ont toujours été d'ac- « cord avec l'élévation de son talent. Pendant son séjour « à Rome, il faisait jadis partie d'un groupe de jeunes ar- « tistes français épris de l'idée religieuse. C'étaient le pein- « tre Besson, devenu moine et qui a laissé à l'église de « Saint-Sixte des peintures admirées d'Hippolyte Flandrin, « — Bonnassieux, le sculpteur qui a fait un si admirable « buste du Père Lacordaire, — et Gounod, l'auteur de « Faust».
L'Académie de Saint-Luc se sentit puissamment impressionnée à la lecture de ce Mémoire, abondant de témoignages les plus flatteurs. Elle reconnut dans le paysagiste français un poète et un philosophe religieux dont le talent n'a rien de commun avec les artistes d'un genre inférieur qui ne peuvent atteindre aux régions les plus hautes
1 1864, page 10.
2 1866, page 399.
de l'art, et, à ce titre, elle lui offrit un siège parmi les douze académiciens di merito de la classe de peinture.
Les paysagistes de cette trempe ne sont, malheureusement, que de rares exceptions, et, pour des cas exceptionnels, l'Académie de Saint-Luc ne voit aucune opportunité à toucher à un principe qui, de notre temps, mais sous un autre point de vue, a encore sa raison d'être.
Le paysage, à l'Académie Romaine, est actuellement représenté avec supériorité par trois artistes de distinction : MM. Lindemann-Frommel, Castelli et Mantovani.
M. Charles- Auguste Lindemann-Frommel est un poète vivement énamouré de la nature; il lui a consacré toute sa vie artistique, et son pinceau n'a cessé de s'inspirer de l'harmonie de sa beauté. Aussi ne faut-il point chercher dans les toiles de ce peintre les petites scènes champêtres ou les idylles souvent découpées, à dessein, sur le paysage pour suppléer à la vie, au charme, au sentiment qui font défaut dans la tonalité générale. M.. Lindemann-Frommel ayant renoncé au paysage historique, n'a point eu besoin de recourir à cet artifice pour faire agréer ses tableaux. Le moindre de ses paysages soutient puissamment l'attention, et il n'est point d'observateur, capable de goûter un sentiment de la nature, qui ne trouve dans chacune des toiles de cet artiste une impression sincèrement éprouvée, rendue avec amour et vérité. C'est dire que M. Lindemann- Frommel est un peintre réaliste.
Le premier tableau qui a frappé notre attention, en entrant dans l'atelier de cet académicien, est un crépuscule vu de la villa Mellini, sur les hauteurs de Monte-Mario. Le soleil, déjà couché, a laissé presque au niveau de la terre un peu de rouge suffisamment accentué pour éclairer encore l'horizon. Cette nuance s'évanouit ensuite sous des nuages gris qui donnent au ciel sa vraie teinte crépusculaire, sous laquelle se dresse la masse plombée de la grande coupole dominant la ville que la nuit va bientôt envelopper. Cependant les Prati di Castello apparaissent encore un peu sous leur manteau de verdure sur lequel se déta-
che un filet d'or, pâle reflet d'une éclaircie dans les eaux du Tibre. Le premier et le deuxième plans appartiennent à la villa Mellini. On y voit de grands cyprès, à travers lesquels se déroule le panorama, dont le feuillage ver- : doyant reçoit peu à peu des ombres qui s'obscurcissent en proportion du ciel; enfin, une allée dessinée en pente vers le spectateur et sur laquelle s'allonge l'ombre des feuillées voisines. Toutes ces nuances sont parfaitement sai- j sies, et la facture du tableau est celle d'un artiste consciencieux qui ne pose la palette qu'après s'être assuré de l'heu- ] reuse précision de son oeuvre. Quant au sentiment que fait naître la contemplation que produit ce tableau, c'est bien celui dont le peintre-poète a dû s'impressionner lui-même, c'est- j à-dire la mélancolie particulière et silencieuse de l'heure augmentée par le spectacle de la Métropole disparaissant sous la brume du soir.
Une Vue de Capri est une toile de plus petite dimension, mais d'une vérité tout aussi frappante. La ville, adossée à la montagne, apparaît en pleine lumière. Même j touche dans une Vue de Sorrento, charmant paysage bien choisi , bien compris , et surtout supérieurement rendu, j Dans cette petite toile, comme dans une Vue des côtes de\ Sicile, prise de Taormina, où l'on admire les restes précieux j d'un beau temple grec, M. Lindemann se recommande par ] la note vraie qu'il donne à l'interprétation du sentiment j qu'inspire la nature. Ces deux toiles, peintes en plein jour, | sont nettes et solides à l'oeil : c'est bien avec cette couleur ] foncée et rougeâtre que, sous les feux du soleil de midi, 1 se présente la côte orientale de la Sicile sur laquelle se] dresse l'Etna avec son cratère, toujours fumant, entouré de j neiges éternelles. L'artiste n'a rien omis ; la moindre nuance 1 y est exprimée avec maestria, et surtout, l'accent de pro-j fonde tristesse que laisse au fond de l'âme la vue de cette j nature aride.
A raison même de cet aspect sévère, et parce que le] paysage est fait aussi pour le plaisir des yeux, nous pré- j férons à cette étude une Vue de Pestwn après le coucher j du soleil. Cette charmante toile, où l'on voit les ruines
fameuses du temple de Neptune se dresser comme une ombre gigantesque sur un fond d'or, s'impose à l'observateur par le charme de la couleur et les sentiments de douce mélancolie qu'elle inspire.
Citons encore une petite toile qui nous représente un coin de marine, bien enlevé, bien fini, le Cap de Misène, une pointe de rocher battue par les vagues en furie, après la tempête, le soir ; — une Vue de Castellammare prise en plein midi, œuvre large, puissante, bien dessinée et d'une juste coloration; — enfin, une Vue de villa Lante, délicieux séjour qu'on aperçoit sur les hauteurs du Janicule.
Nous n'avons mentionné que les toiles qui ont le plus frappé notre attention en visitant l'atelier de M. Lindemann- Frommel. Nous y avons saisi tout le faire de cet artiste ^ui, réaliste dans le sens strict du mot, devient parfois ;déaliste par le cachet supérieur qu'il imprime à ses ouvrages. Ajoutons que M. Lindemann-Frommel s'est imposé, ïomme règle absolue, dont il n'a jamais consenti à se départir, non seulement de ne peindre aucun paysage sans ge mettre constamment au contact immédiat de la nature, mais encore, et surtout, de n'achever aucune toile en dehors lu milieu dans lequel il l'a commencée.
M. Alexandre Castelli n'appartient pas à la même icole : il ne s'en cache pas et déclare tout haut à quiconque iii reproche de bouder Dame Nature, que l'accent de ses ispirations artistiques l'a tenu éloigné de la reproduction uatérielle des paysages que chacun de nous peut goûter l son aise dans la campagne. Doué d'une sentimentalité ui eût fait de lui un délicieux poète de la vie champêtre i, au lieu d'un pinceau, il eût eu une lyre dans sa main, et artiste n'était pas d'un tempérament à faire pour une leinture réaliste le moindre sacrifice de ses inspirations réatrices. Le talent hors de pair qui permet à M. Castelli ,e prendre son vol vers les régions éthérées, autorise en \\ cette tendance anti-réaliste : les croquis lestement détahés d'un vaste panorama, les paysages-miniatures bien bliment encadrés, dont raffolent les petits bourgeois par-
venus à leur demi-million, n'ont jamais fait d'ailleurs son affaire. Durant sa longue carrière artistique, il n'a travaillé que sur de vastes châssis, pour pouvoir y créer de grands espaces libres où le regard puisse promener à son aise et la pensée s'envoler avec lui.
Ce n'est point à dire, cependant, que l'art de M. Castellij sorte du cadre voulu par les justes exigences de l'écolej moderne. Certes, il n'est pas une page de son œuvre artisi tique qui ne soit traitée d'après nature : bien que composés et d'invention, ses paysages sont le résultat d'études spé-j ciales faites par un artiste recueilli et sincère. Aussi mem tons-nous à défi la critique, quelque sévère et mal prévenue qu'elle puisse être, de trouver dans les paysages de M. Castelli un ton conventionnel qui l'autorise à avancer qui l'ouvrage n'a point été conçu dans la nature. Tout au plua sera-t-elle surprise, peut-être, de trouver dans l'ensembl des tableaux de cet artiste trop de beauté ou un peu troj de féerie; mais — selon l'expression d'un habile critique contemporain — la nature n'est-elle pas une grande fée] un grand enchantement ? Heureux, ajouterons-nous avei lui, heureux qui recueille cet enchantement sur la rétinl de ses yeux et qui en fait passer quelque chose à la point! de son pinceau. M. Castelli a eu ce bonheur, et l'on peu] dire, sans crainte de passer pour complaisant, que par seJ créations il a mieux illustré la nature que la plupart dei peintres à la mode dont le pinceau, visant à Vimpressiom nisme — le mot est admis — livre journellement au conj merce des toiles qu'on est incapable d'apprécier faute d'uil facture achevée.
L'atelier de M. Castelli est d'une simplicité qui touca à l'austérité. On n'y trouve plus, malheureusement, les ol vrages vantés qui lui ont acquis la réputation de paysagïst hors ligne: ces paysages sont disséminés à l'étranger, et Par tiste ne peut en fournir une idée que par des ébauche) qu'il place sous les yeux du visiteur. Les plus remarqua bles de ces ouvrages, sont: Une Matinée cV Automne dan un éden créé expressément pour un dieu Pan, dont la si] houette s'enlève sur un fond de verdure, au bord d'un pet
lac; un Orage dans les Marais Pontins, en automne; la Mort tfAbel, grand paysage historique dont s'éprit vivement le Duc de Leuchtemberg, qui en a fait depuis l'acquisition; Jésus porté au sépulcre et le Retour après la mise au tombeau, deux scènes touchantes, se dessinant au milieu d'un paysage pittoresque éclairé par les premières lueurs du crépuscule, après l'orage; enfin, le Golgotha, vaste toile qui figura à l'exposition du Kunstverein, à Vienne, et que la Neue freie Presse a appréciée en ces termes : « Les « Ténèbres au crucifiement du Christ de M. Castelli est « une peinture profondément émouvante et poétique. Le « bouleversement de la nature est rendu d'une manière « saisissante, et la lumière qui détache la scène du Gol- ♦ gotha des ténèbres environnantes traitée avec un talent « qui approche du génie; l'ensemble met enfin en relief un « caractère de grandeur qui ferait de ce tableau l'orne- « ment du meilleur des musées. »
Cependant, il y a encore, dans cet atelier, une fort belle série de paysages ; une Commission d'artistes, chargée récemment, par le Ministère des Beaux-Arts du Royaume, d'envoyer à la Galerie moderne nationale un tableau de M. Castelli, n'a eu que l'embarras du choix, et celui ci a été porté sur un dieu Pan, dans les montagnes, aux premiers rayons du soleil. Tous ces paysages, d'égale dimension, sont adossés, les uns sur les autres, contre les parois bistrées de l'atelier, et, lorsque vient un visiteur, l'artiste les glisse successivement derrière un double cadre doré, fixé sur un chevalet tournant. M. Castelli en a fait passer ainsi plusieurs sous nos yeux, en éveillant en nous les sentiments les plus divers.
Parmi les paysages qui ont captivé davantage notre attention, nous citerons d'abord la Colonne de feu guidant la marche du peuple d'Israël en Egypte. Evidemment, le caractère du sujet nous interdit de chercher ici la pensée du paysagiste dans la subordination à la nature : c'est un tableau de pure imagination visant à la grandeur et à l'effet. La Colonne de feu offre le spectacle d'une vaste plaine déserte, avec des monticules dans le lointain, éclairée
pair une vive langue de feu qui projette une lueur mate sur le sol brûlé par le soleil d'Orient. Le peuple d'Israël marche sous ce jour artificiel, en groupes serrés sur lesquels se jouent mille reflets lumineux qui s'échappent du météore comme des guirlandes de vapeurs aux nuances les plus variées. C'est par l'artifice de ces vapeurs que l'artiste a disposé l'ombre qui détache les groupes nombreux s'avançant à la tète de la caravane, dont les derniers rangs vont se perdre dans le lointain, derrière la cîme de la montagne, sous l'azur noir de la nuit. Cet effet de distance, qui donne à la masse du peuple israélite une proportion colossale, est admirablement rendu. Comme les tableaux mentionnés plus haut, cette toile se range donc dans l'école du paysage historique. On y retrouve le sentiment de grandeur, la beauté de l'idée, la composition magistrale qui sont la note dominante des ouvrages de cet éminent paysagiste.
La Mort de Pline est encore une de ces toiles' à grands effets, que la plume ne saurait décrire. Tout y est noir, ténébreux, lugubre. C'est la côte du mont Vésuve découpée, aux premiers plans, en immenses pierres cubiques et dures sur lesquelles se brisent convulsivement des ondes verdâtres. Puis, la côte monte obliquement dans le cadre et, du sommet, part une coulée de lave rougeâtre se dirigeant vers la mer, et de laquelle s'élèvent des tourbillons de vapeurs grises qui se condensent dans l'atmosphère, formant ainsi un ciel noirâtre. C'est dans cette scène sinistre que M. Castelli a introduit son groupe représentant Pline expirant entre les bras de ses amis : quelques figures qu'on aperçoit à peine, éloignées, indécises, au pied d'un immense rocher.
Même caractère de tristesse et de mélancolie dans la Nuit après la descente de la croix sur le Calvaire. Dans un moment de méditation poétique, M. Castelli a entrevu les amis de Jésus, remontant mystérieusement le Calvaire et se trouvant, peut-être à l'insu l'un de l'autre, sur le Golgotha, au pied de la croix. Le lieu du supplice, d'où le regard s'étend sur Jérusalem endormie, conserve le désordre
de la dernière heure, et ce drame d'amour est éclairé par les rayons de la lune à demi voilée par des nuages aux teintes argentées.
Mais demandez à M. Castelli une nature moins assombrie, des ciels rasséréné?, des bocages paisibles, et il fera passer sous vos yeux une série de compositions dans lesquelles on trouve toujours une note gaie, ne fût-ce que dans un coin du tableau, comme dans son Bois à l'approche de T orage \ il pleut déjà dans le lointain, le vent chasse les nuages avec violence, mais un rayon de soleil a percé une nue et vient éclairer le premier plan, un groupe de beaux arbres, aux feuillages frémissants, entre lesquels se dessine distinctement la silhouette de quelques paysans se hâtant de rentrer au logis pour ne point être surpris par : l'orage. De ce nombre, nous citerons, en finissant, une Vue du lac Trasimène, prise du haut des montagnes, avant la tombée du soleil; une Vue des Apennins, le matin, à l'heure où les brouillards remontent et laissent à découvert un beau lac dont les eaux s'écoulent doucement dans les vallées; et, La lisière du bois, sur le bord d'un lac, au crépuscule d'automne.
Dans toutes ces toiles, la réalité du paysage est frappante; mais cette réalité, que M. Castelli a constamment atteinte par un travail d'imitation scrupuleuse, est idéalisée, pt partout on y surprend un sentiment de l'âme.
M. Alexandre Mantovani est un paysagiste décorateur. Il est l'auteur de la magnifique décoration de la loge Pia, au Vatican, dans laquelle se trouvent les fresques remarquables de Nicolas Consoni.
Cette décoration n'est pas la seule que M. Mantovani ait exécutée, au Vatican. Toutes les peintures ornementales de la troisième loge des galeries du premier étage et du troisième sont aussi de sa main. Comme Consoni, il a eu l'insigne honneur de continuer et d'achever l'ornementation d'une œuvre impérissable commencée par Raphaël, i sous le glorieux pontificat de Léon X. Le plan de l'ouvrage ! confié au pinceau de M. Mantovani était, pour ainsi dire,
tracé d'avance. Etait-il possible, en effet, de donner aux nouvelles décorations un style autre que celui des peintures existantes? Aussi retrouvons-nous, dans la décoration de la loge du premier étage, ces délicieux berceaux au riant feuillage sur lequel sont perchés çà et là de charmants petits oiseaux, ces arabesques que Jean d'Udine traçait avec tant de délicatesse et de goût, ces emblèmes, ces petites figures détachées, ces fleurs, ces fruits, cette variété infinie de petits sujets et d'ornements divers qui ont fait du genre nouveau créé par l'Urbinate un chef-d'œuvre de décoration moderne.
Dans cette loge, ce sont les peintures du plafond qui attirent spécialement l'attention. Au premier coup d'œil, on croirait avoir sous les yeux une imitation servile de l'oeuvre de Jean d'Udine; mais, en y regardant de près, on ne tarde pas à reconnaître, dans l'ordonnance et le mouvement de ces gracieux motifs, que l'artiste n'a obéi qu'à l'impulsion de sa propre pensée. Quelque grande qu'ait été sa préoccupation pour ne point s'écarter du type qui lui était imposé, il n'a suivi le modèle que pour s'en approprier la manière.
Sans entrer dans les détails de cette décoration, nous dirons que celle-ci comprend deux parties distinctes: quatre calottes peintes à berceau et cinq calottes ornées de petits caissons en relief. Les premières se recommandent par l'harmonieuse disposition du feuillage, dont le mouvement capricieux a ménagé çà et là quelques découpures à travers lesquelles on voit des oiseaux au riche plumage se détacher sur l'azur du ciel; les autres flattent le regard de l'observateur par le prestige de la couleur, que rehausse l'éclat de la dorure, et par la richesse des caissons sur le fond desquels on admire de gracieuses compositions en bas-relief, ouvrage très apprécié du sculpteur Pierre Galli.
Sur la paroi latérale, en face des grandes ouvertures vitrées, M. Mantovani a pris pour point de départ de son travail les arabesques et les emblèmes qui caractérisent l'oeuvre de Jean d'Udine; puis, il a imaginé une suite de fenêtres ouvrant sur la loge et éclairant de riches salles intérieures.
Cette partie de la décoration est supérieurement traitée; mais il est regrettable que la largeur de la galerie ne permette pas de saisir tout l'effet de perspective que comporte la peinture.
Les peintures de la loge du troisième étage présentent un tout autre style. Au lieu de continuer le genre décoratif de la galerie des Cartes géographiques, M. Mantovani a cru devoir s'écarter du caractère que revêtent ces peintures. Au genre maniéré, un peu lourd, des Dante, des Paolo Brilli et des Tempesta, il a préféré une décoration plus agréable à la vue, en cherchant, avant tout, l'élégance dans la simplicité. C'est ainsi qu'au lieu de tracer des études géographiques, il a peint de grands panneaux ornés de gracieux motifs dans le genre pompéien. Dans les nouvelles peintures, on remarque les faits les plus éclatants du pontificat de Pie IX. Cette partie de la décoration laisse, malheureusement, beaucoup à désirer au point de vue artistique.
M. Mantovani a passé une bonne partie de sa vie à l'exécution de ces peintures et, récemment encore, il a décoré la galerie qui donne sur la cour Saint Damase. Ces nouvelles peintures sont dues à la munificence de Léon XIII.
Ces ouvrages considérables ne sont pas cependant les seuls qu'ait exécutés M. Mantovani. Sans tenir compte de plusieurs autres travaux de moindre importance, nous pouvons citer ses peintures décoratives dans la basilique de Saint-Laurent hors les murs. Elles consistent en arabesques et autres ornements sur fond d'or, dans le style de la fameuse mosaïque qu'on admire dans le portique de ce temple et qui remonte au pontificat d'Honorius III. Cette partie de la splendide décoration de cette basilique est hautement appréciée, moins pour la finesse de l'exécution que pour la perfection avec laquelle l'artiste a rendu l'imitation de la mosaïque.
Ajoutons, enfin, que M. Mantovani n'a pas négligé la peinture de chevalet. Nous avons remarqué dans son atelier^ au Vatican, de bonnes études de nature vivante et de nature morte, dont plusieurs — comme celles qui représentent des oiseaux, des fleurs et des fruits — ont servi de modèle à
ses peintures murales; un joli paysage, où l'on voit le château de Ferrare éclairé par la pâle lueur de la lune à demi voilée par un nuage; et une aquarelle représentant la loge Pia, en perspective, travail d'une grande finesse d'exécution et d'une précision incomparable.