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CHAPITRE XYII

La gravure à l'Académie de Saint-Luc: exclusion des graveurs par les Statuts De Yecchi et leur admission par les Statuts Canova. — Les académiciens graveurs depuis Canova jusqu'à nos jours. — Henriquel Dupont — Louis Calamatta — Paul Mercuri — Louis Cerroni.

L'Académie de Saint-Luc qui, pendant son existence quatre fois centenaire, a vu sa succéder dans son sein tant de célébrités artistiques dont les noms forment l'édifice immortel de sa gloire, est le témoin le plus Adèle qu'on puisse consulter pour retracer le mouvement progressif de la gravure en Italie. Sans remonter à l'origine de la gravure, cet art essentiellement italien dont Florence fut le berceau — c'est du moins l'opinion la plus accréditée 1 — et en laissant de côté la longue période de tâtonnements

1 M. Francesco Cerroti, dans ses Mémoires pour servir à l'Histoire de la gravure (Rome 1855, tome Ie1'), prouve par des documents irrécusables que " l'invention de reproduire sur le papier les gravures exécutées sur le métal appartient à l'Italie, et à Florence en particulier, et qu'on la doit à l'esprit ingénieux de Maso Finiguerra „ • M. Charles Blanc partage l'opinion de M. Cerroti : " Le Florentin Maso Finiguerra, écrit-il dans sa Grammaire des arts du Dessin, créa les premières estampes dignes de ce nom, en prenant des empreintes sur une patène d'argent qu'il avait gravée pour l'église de Saint- Jean-Baptiste, à Florence. „

qui suivit l'éclatante manifestation de cet art, il nous suffit de constater que l'on trouve dans l'illustre corps académique les premiers noms qui ouvrirent la série des grands artistes graveurs, italiens et étrangers. Plusieurs nous sont déjà connus: nous nous retrouvons, en effet, en présence des Guido Reni, des Carrache, des Lanfranc, des Guercin et autres grands peintres des diverses écoles italiennes. Ces célébrités ne dédaignèrent pas de manier le burin, et l'on sait qu'après les estampes d'Andréa Mantegna, c'est-àdire quand la gravure fut acclimatée en Italie, les peintres s'appliquèrent à cet art avec d'autant plus de soin qu'ils craignaient de voir leurs œuvres malmenées par une pointe inhabile. Souvent même, il arriva que bon nombre d'entre eux, sous un jour peu favorable comme peintres, ne doivent qu'à la gravure la réputation qui les a tirés de l'oubli. L'art de la gravure était alors indispensable aux peintres jaloux de leurs œuvres ; car les graveurs qui mettaient leur talent au service des peintres en vogue n'étaient que des ouvriers dénués d'expérience, incapables de traduire les modèles qu'ils avaient sous les yeux. Voilà pourquoi Titien, qui ignorait cet art, eut la douleur de voir ses œuvres dénaturées par ces malhabiles interprètes. Ce ne fut que plus tard, au xvne siècle, que ses plus belles pages furent gravées d'une pointe assez fine par Yalentin Lefèvre, artiste flamand qui rendit fidèlement, en simple croquis, les compositions du maître, mais ne parvint jamais à donner à ses estampes l'effet puissant et irrésistible de la couleur.

Guido Reni figure en première ligne parmi les graveurs de son temps qui surent manier la pointe avec une certaine habileté. On a de lui plusieurs planches à l'eauforte, dont la plus remarquable est la Vierge adorant T Enfant Jésus. M. Georges Duplessis reproche cependant à cette Vierge d'être trop jolie et pas assez divine. Mais, « quant « à l'exécution, ajoute-t-il, elle a de la souplesse et offre « des effets qu'aucun des imitateurs du maître ne sut aussi « bien rendre 1 ». — Jean Lanfranc, son contemporain, dont

Les Merveilles de la Gravure.

le talent trop facile fit dire à Bellori, écrivain de son temps, « qu'il n'eut jamais à se repentir de la lenteur de sa main », mais dont les peintures trahissent souvent le manque de goût et une regrettable négligence, guida l'outil sur la manière d'Augustin Carrache comme, en peinture, il avait guidé le pinceau sur celle d'Annibal Carrache, dont il fut l'élève. On lui doit des estampes d'après les loges de Raphaël. « Exécutées avec une grande aisance, on y remar- « que une habileté plus grande que chez les autres gra- « veurs qui ont reproduit ces oeuvres immortelles 1 ». — Guerchin s'exerça également à la pointe. Il a laissé plusieurs eaux-fortes très-appréciées. Ses estampes ont une physionomie spéciale. Point n'est besoin d'avoir recours au nom de l'auteur: elles sont trop bien marquées au cachet personnel du maître pour les distinguer de celles de ses contemporains. On y retrouve, en effet, la grande sûreté de dessin qui caractérise ses œuvres de peinture, la même harmonie des tons, son clair obscur et, dans les ombres noires, cette transparence, cette légèreté dont Guerchin avait seul le secret.

Marc-Antoine, qui précéda de plusieurs années ces grands maîtres, fut aussi académicien de Saint-Luc. Il méritait bien cet honneur; car, sans lui, Rome n'eût point encore connu l'art de la gravure. L'illustre Bolonais ne fut certes pas un artiste créateur — il n'est point, d'ailleurs, impossible qu'il ait gravé des compositions de son invention ; mais il était trop bien doué pour ne pas le devenir s'il n'eût pas préféré faire abnégation de sa personnalité et s'effacer devant les maîtres célèbres dont il eut la gloire de publier les oeuvres. Marc-Antoine fut, avant tout, un grand dessinateur, et c'est plutôt à la perfection de son dessin qu'à son habileté comme graveur qu'il s'acquit la haute réputation qui l'environne. Qu'on ne croie pas, comme on l'a prétendu, qu'il n'ait gravé que d'après les dessins de Raphaël. Ce serait faire injure à sa mémoire que de ne voir en lui qu'un stérile copiste comme les graveurs de son

G. Duplessis, Merveilles de la gravure.

temps. Marc-Antoine avait déjà produit des chefs-d'œuvre d'après Francia, qui fut son maître, quand Raphaël s'empressa de s'attacher un graveur aussi habile. Au reste, Marc-Antoine ne s'en tint pas aux compositions de Sanzio, et la fameuse estampe du Martyre de Saint Laurent, d'après une composition incorrecte de Bacio Bandinelli, suffit pour trancher toute difficulté à cet égard. Qu'on dise plutôt, et l'on sera dans le vrai, que Marc-Antoine eut le bonheur d'être entouré des conseils de Raphaël et la sagesse de les suivre. Ajoutons que Missirini, d'après des documents fournis par les archives de l'Académie de Saint-Luc, n'a pas craint de relever cette opinion généralement répandue et qu'il est regrettable de voir partager par M. Georges Duplessis, dans ses Merveilles, de la gravure. L'excellent critique ne reconnaît dans Marc-Antoine que l'intelligence avec laquelle il a su transporter sur le métal les dessins du peintre : « Car, dit-il, ce sont uniquement des dessins que Marc-Antoine reproduisit, et jamais il ne s'adressa directement à la peinture de Sanzio, attendu que ses estampes, dépourvues d'effets pittoresques, pourraient, si l'on n'était informé des causes, encourir le reproche de ne pas fournir le ton des peintures originales. Estimant que la gravure, entre les mains de Marc- Antoine, n'était pas propre à rendre l'aspect de ses peintures, Raphaël préféra lui confier les études préparatoires qu'il dessinait sur le papier. »

Sans doute, les estampes de Marc-Antoine pèchent par le défaut de cet effet pittoresque qu'on lui reproche; mais ce défaut tient uniquement à la manière du maître. Quoi qu'il en soit, la perfection du dessin aussi bien que la précision du burin ont valu à Marc- Antoine l'honneur d'avoir fondé cette école romaine à laquelle les graveurs italiens qui lui survécurent, Augustin Vénitien, Marc de Ravenne, Caraglio, ./Eneas Vico, Jean-Baptiste Scultori, doivent la meilleure part de leur réputation.

A côté de ces célébrités essentiellement italiennes figurent, à l'Académie de Saint-Luc, les grands artistes étrangers de cette époque qui se sont immortalisés par l'art de

la gravure. Nous y trouvons Henri Goltzius, le premier graveur au burin de l'école hollandaise, après Crispin de Passe; — Pierre-Paul Rubens qui, sans avoir gravé luimême l, n'exerça pas moins, par ses préceptes et sa direction, une puissante influence sur la gravure flamande, dont il peut être considéré comme chef d'école; — Robert Strange (1723-1795), le fameux buriniste à qui manquait la correction du dessin pour être le meilleur graveur qu'ait possédé l'Angleterre; — Claude Gellée, dit le Lorrain, dont la pointe facile, maniée dans ses moments de loisir, a laissé d'admirables estampes, entre autres le Lever du Soleil et le Bouvier qui ont ajouté à sa célébrité comme paysagiste, une haute réputation parmi les principaux graveurs qu'ait vus naître la France, au xvne siècle ; — Claude Mellau, dont le burin nous a fait connaître fidèlement les grands personnages du règne de Louis XIII, comme les émaux de Petitot nous font admirer les personnages historiques et les femmes célèbres du siècle de Louis XI Y; — Simon Vouet, le premier peintre de Louis XII, le Carrache français qui, par ses compositions à la manière des Bolonais, arrêta l'école française sur la pente vertigineuse de la décadence 2 ; — Charles Lebrun, qui s'exerça à faire mordre quelques eaux-fortes, h la manière de son maître, Simon Vouet, mais qui, se défiant de l'habileté de sa pointe, préféra confier ses oeuvres au burin de Gérard Audran, le plus

1 " On assure que Rubens a lui-même exécuté quelques estampes. Cependant, nous croyons difficile d'admettre que toutes les gravures accompagnées des signatures uniques : Rubens fecit, invenit, ou excudit, soient effectivement du maître; et si une seule pièce, Sainte Catherine, semble pouvoir lui être attribuée avec quelque vraisemblance, parce qu'elle renferme des qualités de premier ordre, sans briller par une exécution bien particulière, il ne nous paraît pas raisonnable d'assigner la même origine à aucune autre planche. „ GL Duplessis : Merveilles de la gravure.

2 II est inexact que Simon Vouet ait été Prince de l'Académie de Saint-Luc, comme l'affirme Viardot. De tous les artistes français qui ont appartenu à cet illustre corps académique, il n'y en a que cinq qui aient été élevés aux honneurs de la présidence : Nicolas Poussin, Charles Erard, Charles Lebrun, Charles Person et Maximilien Laboureur.

illustre praticien de l'école française, et à celui de Gérard Edelinck, dont chaque estampe figure, à juste titre, parmi les chefs-d'œuvre de la gravure ; — enfin, Ribera, le premier peintre espagnol qui n'ait pas dédaigné de manier la pointe et dont les estampes sont justement appréciées K

Toutes les célébrités que nous venons de mentionner occupent dans l'histoire de la gravure la première place dans la liste des peintres-graveurs. Mais ce ne fut certes point le mérite de leurs estampes qui leur ouvrit les portes de l'Académie de Rome. Pour la plupart de ces grands peintres, la gravure était plutôt' un passetemps, et tout ce qu'ils ont produit à la pointe ou au burin n'ajoute rien à la gloire qu'ils se sont acquise dans la peinture. Si leur présence à l'Académie de Saint-Luc n'avait d'autre justification que leurs ouvrages de gravure, on aurait lieu d'être surpris de n'y point trouver celle des Rembrand, des Gérard Audran, des Gérard Edelinck, des Bolswert, des Lucas Wostermann et autres fameux praticiens dont la gravure puisse se vanter. Ceux-ci ont eu pour premiers admirateurs les académiciens de Saint-Luc; mais cette admiration ne put jamais se traduire en témoignages honorifiques. Nous avons déjà vu, en effet, que sous la présidence de Jean de Vecchi (1596), l'Académie, ayant motif d'éliminer de son sein des éléments qui pouvaient compromettre sa dignité, réforma ses statuts et décida qu'elle n'admettrait, à l'avenir, que des peintres, des sculpteurs et des architectes. Les graveurs eurent ainsi le sort des miniaturistes, des brodeurs, des chasubliers et des batteurs d'or.

Cette mesure sévère avait alors sa raison d'être pour la gravure qui, sortant à peine de son berceau, n'était entre les mains des praticiens inexpérimentés qu'un art moins que secondaire. Mais il est regrettable que l'Aca-

1 " Gravées avec une grande liberté et dans une couleur un peu âpre qui rappelle les peintures de l'artiste, les estampes (de Ribera) méritent l'estime qu'on leur accorde généralement, et le Poète et le Martyre de Saint Barthélémy, les deux plus belles pièces du maître, feraient honneur à n'importe quelle école. „ Gr. Duplessis, Merveilles de la gravure.

démie ne soit pas revenue sur cette décision lorsque le xviii6 siècle applaudissait aux chefs-d'oeuvre des célébrités que nous venons de citer. Il faut reconnaître néanmoins que cette noble institution ne négligea pas de favoriser cet art et qu'elle le protégea dans toute la mesure de ses forces. Elle s'est toujours empressée d'élever aux honneurs académiques les graveurs de talent, toutes les fois qu'elle a pu le faire sans violer ses statuts. Serait-ce, en effet, pour récompenser le peintre qu'elle ouvrit ses portes à Pietro., Santo Bartoli? — Non, sans doute. Elle ne considéra, dans l'artiste romain, que le graveur habile, dont le burin fut si Adèle à reproduire les bas-reliefs et les statues antiques ; et l'on sait avec quelle vive insistance Winckelman prescrivait l'étude des estampes de Pietro Santo Bartoli aux jeunes gens qui voulaient prendre une idée juste des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Comme peintre, Pietro Santo Bartoli n'aurait jamais mérité de passer à la postérité; mais, comme graveur, il exerça sur les artistes de son temps une influence remarquable, qui a sauvé son nom de l'oubli ; car « il fut l'un des premiers, sinon le « premier, qui consacra presque exclusivement son talent « à la reproduction des monuments antiques, et c'est à « l'aide de ces estampes, presque autant que par les œuvres « elles-mêmes, que l'art grec et l'art romain furent connus « de la plupart des artistes nés au commencement de ce « siècle l. »

L'Académie de Saint-Luc fut la première à reconnaître que les dispositifs du statut De Vecchi, qui frappaient d'exclusion les artistes graveurs, créaient, dans son sein, une lacune qu'il était urgent de combler. Ce fut, en effet, sous la présidence de Canova que, réformant ses règlements, elle vota à l'unanimité l'admission des graveurs 2,

A partir de ce jour, nous y trouverons, soit à titre d'académiciens titulaires ou di merito, soit à titre de membres correspondants ou honoraires, les graveurs les plus

1 G. Duplessis, Merveilles de la Gravure.

2 Statuts de l'Académie de Saint-Luc, art. 2.

remarquables qu'ait produits ce siècle. C'était une juste réparation due à cette branche des arts pour un si long oubli. Hâtons-nous d'ajouter que l'Académie s'exécuta largement et qu'elle étendit ses faveurs non seulement aux graveurs d'estampes, mais encore aux artistes de talent qui ont porté à la perfection la gravure sur pierres dures, en médailles ou en camées.

"Voici, d'ailleurs, par ordre chronologique de leur élection, la liste des graveurs qui ont appartenu à l'Académie depuis le commencement de ce siècle, et dont quelques-uns furent élus avant l'époque même de la promulgation des statuts :

Louis Pihler, graveur sur pierres dures (2 août 1812). Pierre Bettelini, Suisse, graveur en taille douce, id. Joseph Girometti, graveur sur pierres dures (13 août 1812).

Nicolas Morelli, Id. id.

Joseph Cerbara, Id. id.

Jean Folo, graveur en taille douce (30 août 1812). Pierre Fontana, Id. id.

Antoine Ricciani, Id. id.

Antoine-Frédéric Gmelin, Allemand, graveur en taille douce,

(25 septembre 1814).

Benoît Pistrucci, graveur sur pierres dures (25 septembre 1816). Manuel Salvador Carmona, Espagnol, graveur en taille douce

(22 février 1818).

Santarelli, graveur en camées (5 juillet 1818). Guillaume Brouiblet, graveur en taille douce (12 septembre 1819). Brand, Prussien, graveur en médailles, académicien d'honneur

(25 mai 1825).

Goetze, graveur royal de la Maison de Prusse (11 mars 1827).

Paul Foschi, graveur en taille douce (3 mars 1831).

Jean Radosky, Id. id.

Jean Morghen, élu, par acclamation, académicien di merito dans

la séance' du 25 septembre 1831.

Louis Rossini, graveur et architecte (2 décembre 1837). Gaspard Galeazzi, graveur en médailles (27 mai 1848). Paul Mercuri, graveur au burin (28 décembre 1849).

Louis Calamatta, graveur au burin (29 janvier 1858). Henkiquel-Dupont, Id. id.

Louis Juvara, Id. (6 juillet- 1871).

Joseph Bianchi, graveur sur acier, id.

Charles-Frédéric Voigt, Id. (20 juin 1874). Edouard Mandel, Prussien, graveur en taille douce (22 novembre 1874.

Louis Cerroni, Romain, Id. (12 juillet 1875).

Louis Grumer, Id. (1879).

Gustave Bonaini, Id. (6 juillet 1880).

De tous ces artistes distingués, ceux qu'on ne désigne plus que sous le nom de maîtres, Henriquel-Dupont, Mercuri et Calamatta, appartiendraient à notre gloire artistique, s'il eût été possible à nos critiques et biographes de prouver, par des documents authentiques, que la nationalité française qu'ils prêtent à Calamatta et à Mercuri n'est point une nationalité d'emprunt. Malheureusement, nous n'avons droit qu'à un reflet de la gloire de ces deux illustres graveurs, pour l'hospitalité généreuse que nous leur avons donnée, les grands travaux que nous leur avons confiés et les honneurs dont nous les avons comblés afin de les retenir plus longtemps au milieu de nous. Les Italiens sont trop fiers de ces artistes pour renoncer à la gloire qui leur revient, et ce n'est pas sans indignation — sans doute trop peu délicatement formulée 1 — qu'ils ont vu le titre de nationalité italienne appartenant à ces artistes publiquement substitué par celui de nationalité française. Rendons, par conséquent, à César ce qui est à César ; l'éclat de notre école de gravure y perdra quelques rayons, mais elle n'en reste pas moins une des plus brillantes de notre

T C'est en ces termes que Raphaël Ojetti, un des biographes de Calamatta, s'exprime à ce sujet : " Avec une impudence digne du plus grand " mépris, l'écrivain français Vapereau, dans son Dictionnaire des Con- " teniporains, récemment publié a Paris, appelle (Calamatta) : graveur * français, d'origine italienne. A cette opinion erronée, qui tente de " s'approprier un nom glorieux de notre pays, nous opposerons l'évidence " des faits. „

époque. Après les Clément Bervic, les Alexandre Tardieu, les Boucher Desnoyer — dont le burin s'éleva à une étonnante précision et à une parfaite délicatesse dans ses gravures d'après Raphaël : la Vierge à la chaise, la Madone de Foligno, la Vierge au Linge, la Vierge de la maison d'Albe, la Transfiguration et la Vierge aux Rochers, de Léonard. de Vinci — nous avons encore M. Henriquel-Dupont et, tout autour de lui, d'excellents artistes : MM. Forster, Martinet, Gaillard, Didier, Bertinot, Rousseaux, Levasseur, Léopold Flameng, Gaucherel, Jules Jacques, Jules Jacquemart, qui jouissent aujourd'hui d'une bonne réputation, et sur lesquels on peut fonder de grandes espérances, dont il appartient à l'avenir de nous dire le dernier mot.

M. Henriquel-Dupont « qui, depuis quarante ans ne s'est pas démenti un seul instant et soumet chaque année ses ouvrages à l'appréciation publique, a prouvé récemment, en exposant les Disciples d'Emmaùs, que l'auteur de la Dame d'après van Dyck, de Lord Strafford, du portrait de M. Bertin et de V Hémicycle du palais des Beaux- Arts, était en pleine possession de son beau talent et semblait même, si une expression pareille peut s'appliquer à un maître, être en progrès. Ce nouvel ouvrage, en effet, exécuté avec une aisance qui dénote une habileté consommée et une rare connaissance de toutes les ressources de l'art, mérite d'être placé, à ce titre, en exemple à tous les artistes désireux de parcourir la carrière de la gravure, aujourd'hui bien compromise, non pas parce que les talents font défaut, mais parce que des découvertes de procédés matériels, et sous un certain point de vue fort utiles, sont venues détourner un instant l'attention de l'art du graveur ». Inutile de rien ajouter à ces lignes écrites par M. Duplessis, le critique compétent à qui nous avons déjà emprunté plusieurs appréciations judicieuses. Revenons plutôt aux grands artistes romains, Calamatta et Mercuri, que nous avons vus unis à l'Académie de Saint-Luc, par un lien plus étroit, puisque cet illustre corps académique les appela dans son sein, à titre de membres di merito et résidants.

Louis Calamatta naquit à Civitavecchia, le 21 juin 1801. Orphelin dès son bas âge — il avait à peine sept ans — il fut placé par un de ses parents, qui se chargea de lui comme tuteur, à l'Hospice de Saint-Michel, à Rome. Ce fut dans cet établissement de bienfaisance, qui sert à la fois d'orphelinat pour les enfants des deux sexes et d'hospice pour les vieillards, que Calamatta fit ses premières armes, non dans l'étude des Beaux-Arts, mais... dans le métier de tisser la laine. Ses supérieurs, peu soucieux de consulter les goûts d'un enfant à peine arrivé de la province, l'avaient destiné à l'industrie du laineur. La Providence ne permit pas une faute aussi grossière. A la suite d'une ophthalmie prise dans cet atelier, Calamatta fut admis à l'école de dessin, où il ne tarda pas à faire concevoir les plus grandes espérances. Ses progrès furent rapides comme ceux d'un enfant bien doué qui embrasse une étude de prédilection avec tout le feu de l'enthousiasme.

Dès que Calamatta se fut rendu maître de son crayon, on lui donna le burin et^il devint le condisciple de Mercuri dont, plus tard, il devait être l'émule. Après quelques études préliminaires pour se familiariser à la pointe, il débuta, en 1817, par une Vierge à V enfant, d'après Allori. Cette estampe, aujourd'hui très-rare, eut un remarquable succès de circonstance qui encouragea le jeune artiste et fut, pour ainsi dire, l'aurore du brillant avenir qui lui était réservé. Cet ouvrage fut suivi d'un autre plus considérable, Jésus- Christ délivrant Saint-Pierre de la fureur des flots, d'après une peinture de Cigoli, et de quelques études de moindre importance qu'il est inutile de mentionner ici. Ces estampes portent la date de 1821.

L'année suivante,' Calamatta dut quitter l'Hospice de Saint-Michel, par une mesure disciplinaire qu'avait provoquée un petit mouvement insurrectionnel en faveur de l'économe injustement remercié de ses fonctions. Le jeune artiste fut bientôt consolé de cette disgrâce, n'emportant de l'Hospice Saint-Michel d'autres regrets que ceux qui lui étaient dictés par sa reconnaissance pour son maître Marchetti. Il travailla pendant quelque temps à la gravure des

ouvrages de Thorwaldsen et se rendit ensuite à Paris, qui devint dès lors sa seconde patrie. Les éditeurs de gravures vinrent bientôt confier à son burin quelques portraits 1, dont l'exécution rapide lui assura quelques ressources pendant qu'il dessinait, pour son compte, et d'après l'autorisation de l'auteur, le fameux tableau du Vœu de Louis XIII, qu'il devait graver plus tard. Ingres fut tellement satisfait de ce dessin, qu'il en fit l'acquisition, l'estimant supérieur à tous ceux qui avaient été exécutés jusqu'à ce jour 2.

Ce témoignage de bienveillance fut un puissant encouragement pour Calamatta, qui ne tarda pas à entreprendre la gravure de ce dessin. Ce ne fut qu'en 1836 que cette œuvre remarquable fut publiée par Rittner et Goupil, quelque temps après le masque de Napoléon Ier gravé par Calamatta d'après* le fameux plâtre du Dr Antomarchi. Ces deux planches cimentèrent, à Paris, la réputation de l'artiste italien, en mettant encore plus en relief sa méthode savante et la magie de son burin. Calamatta ne se contente pas, en effet, d'être d'une scrupuleuse fidélité dans la reproduction d'une peinture, mais il en conserve le caractère, le moelleux, la transparence, la couleur, le sentiment et la vie. La gravure du Vœu de Louis XIII n'est-elle point tout le tableau de Ingres? Sa Joconde ne présente-t-elle point tout ce qui caractérise l'oeuvre originale de Léonard de Vinci ? Dans l'une comme dans l'autre, son burin est entré, jusqu'au fond, dans l'esprit du peintre et, par la disposition des hâchures comme par l'intelligence des teintes, il nous représente, dans toute la vérité de la brosse, le brillant de la soie, le moelleux du velours, le tissu grossier de la laine, l'or, les pierreries et la fraîcheur de la carnation. En un mot, ces deux ouvrages révèlent, avec un puissant effet d'individualité, une imitation consciencieuse des estampes de Schelte

1 Chéron et MUe Elver, artistes dramatiques, d'après les dessins de Daveria ; J.-B. Kousseau ; Ducloz Marcotte et Paganini, d'après un dessin de Ingres.

2 Ce dessin, évalué par M. Mercuri à dix mille francs, revint plus tard à son auteur, en vertu d'une disposition testamentaire du grand peintre qui en avait été l'acquéreur.

à Bolswert, Paul Pontius, Lucas Worstermann, Pierre de Jode le jeune, dont l'école de Rubens et de Van Dyck fit la célébrité. D'ailleurs, le monde artistique de Paris n'a pas oublié l'effet que produisirent les estampes de Calamatta, à l'Exposition de 1857. La Surprise, le dessin de la Vision cCEzèchiel, Béatrice Cenci et la Joconde suscitèrent un si grand enthousiasme, qu'on entendit des critiques distingués et des amateurs intelligents traduire leur admiration par ces mots, un peu trop hyperboliques sans doute : « Si l'ori- « ginal venait un jour à manquer, la gravure de Calamatta « suffirait, non seulement à nous rappeler la peinture, mais « encore à révéler tout le mérite du chef-d'œuvre R »

A ces travaux firent suite la fameuse gravure de Paul et Françoise de Rimini, cette admirable vision de Dante 2, si souvent traduite, mais qu'aucun artiste n'a mieux interprétée que la brosse énergique d'Ary-Scheffer, qui s'inspira, à son tour, au ciseau de Flaxmann; — la Vierge à la chaise et la Sainte-Famille dite la Madone delV Impennata, de Raphaël, et d'après les dessins exécutés par l'artiste lui-même ; — la Source de Ingres et, enfin, une longue série de portraits représentant d'illustres personnages qui ne refusèrent pas à Calamatta les témoignages d'une parfaite intimité 3.

1 Raffaele Ojetti, Calamatta.

2 VEnfer, Ve Chant.

3 Les portraits occupent une place importante dans l'œuvre de Calamatta. On les voyait récemment à Rome, dans les cartons d'un amateur romain, M. Alexandre Cialdi, qui a formé la collection des ouvrages de l'illustre graveur italien, et dont il a fait présent a la municipalité de Civitavecchia. Cette collection est assurément la plus complète qui existe, puisqu'elle comprend toutes les estampes depuis les premières études gravées a l'Hospice de Saint-Michel jusqu'aux gravures inachevées et aux portraits inédits. L'œuvre entier comprend 116 estampes, y compris les dessins, les gravures à la manière noire et les eaux-fortes. Il est a remarquer, cependant, que quelques portraits ont été gravés par les élèves de Calamatta, dans l'atelier et sous la direction du maître, qui se réservait toujours les parties essentielles de la carnation et le soin de la retouche. Parmi les portraits dus entièrement au burin du célèbre graveur italien, on cite ceux de la Princesse Demidoff, née Bonaparte, de don François d'Assise, roi d'Espagne; CCIsalelle II, reine d'Espagne;

Dans toutes ces œuvres, le burin de l'artiste se révèle aussi parfait que dans le Vœu de Louis XIII et dans la Joconde. On y remarque la même docilité, la même délicatesse et la même habileté à donner au métal l'aspect de la couleur dans ses nuances les plus harmonieuses.

Le dernier travail confié à l'illustre graveur fut la Dispute du Saint- Sacrement qu'il devait exécuter pour la Chalcographie romaine; mais, il n'eut que le temps de préparer la planche (1868) ; la mort l'emporta le 8 mars 1869, à l'âge de soixante-huit ans.

M. Paul Mercuri fut, nous l'avons dit, le condisciple de Calamatta, à l'Hospice Saint-Michel. Sous ce toit, qui a vu naître et grandir un essaim d'intelligences d'élite, M. Paul Mercuri fit ses premiers pas dans la carrière des arts et, comme l'illustre graveur dont il fut plus tard le digne émule et l'ami fidèle, il n'en sortit que lorsqu'il ne lui resta plus rien à apprendre dans l'atelier de Dominique Marchetti. Ses premiers travaux au burin annoncèrent l'artiste éminent à qui était réservé l'honneur de graver son nom sur la fameuse planche de Jeanne Gray. Ce furent d'abord quelques estampes en taille-douce, exécutées par le jeune artiste afin de se rendre maître de l'outil dans la finesse de la taille dessinant les contours, et une gravure de sa composition représentant Saint Joseph avec l'enfant Jésus. Cet ouvrage fut hautement apprécié, moins pour la valeur intrinsèque de cette création précoce que pour les qualités réelles du dessin et le travail du burin.

Cette oeuvre d'invention faillit compromettre cependant l'avenir du graveur, car M. Mercuri, se sentant incapable de résister à la passion qui l'entraînait à la composition, et découragé, peut-être, par la lenteur du procédé de la gravure à traduire la pensée artistique, négligea ensuite le burin pour prendre la brosse. Sans doute, les tableaux qu'il signa depuis ne manquent pas de mérite, et le succès

de Léopold Ier, roi des Belges ; du Duc d'Orléans et du Duc de Montmorency; de Maszini, de Lamennais, de George Sand et de Paul Mercuri.

qu'obtint, à l'Exposition romaine de 1870, une de ses toiles, la Mort du Christ, peinte en 1822, fut assez éloquent pour permettre d'affirmer que le graveur eût pu devenir un bon peintre; mais nous hésitons à croire qu'il fût jamais arrivé, dans la peinture, à la célébrité qu'il s'est acquise comme graveur h. Ce ne fut qu'en 1830 que Mercuri reprit, avec assiduité, le travail du burin en continuant, à Paris, l'ouvrage considérable des Costumes historiques 2 qui lui avait été commandé par M. Camille Bonnard et dont il avait exécuté quelques gravures, pendant les jours de dures épreuves qui avaient précédé de quelques mois son départ pour Paris. Mais, ces estampes, traitées à simples demiteintes, n'étaient guère de nature à mettre en évidence le nom de l'artiste romain, dans ce Paris où la gravure était alors si brillamment représentée. Il fallait percer cette obscurité par une œuvre de grand éclat: cette œuvre fut la gravure des Moissonneurs, de Léopold Robert. On n'a pas oublié, en effet, le succès qu'obtint cette estampe gravée avec une finesse, un goût et un bonheur de rendu et d'harmonie vraiment extraordinaires, pour nous servir de l'expression de Feuillet de Conches 3, qui n'hésita pas à placer M. Mercuri au rang des premiers artistes modernes. La valeur de cette gravure, aujourd'hui fort rare, monta à un prix si élevé que, s'il faut en croire le témoignage de Feuillet de Conches, les épreuves dites ^artiste ne furent pas vendues moins de trois à quatre cents francs chacune. La situation critique dans laquelle se trouvait alors cet

1 Quand M. Mercuri exposa, en 1837, a Paris, la gravure de Sainte- Amélie, M. Emile Perrin, surpris de la signature " Mercuri, peintre „ qu'on lisait au bas de l'estampe, ne put s'empêcher de faire à l'auteur cette prière qu'il écrivit, dans la Paix, du 30 août, 1857: " Oh! Mon- " sieur Mercuri! vous êtes sans doute un grand peintre; mais, pour " l'avenir de la gravure, pour l'amour de cet art, nous vous en supplions, " restez graveur! „ Ignazio Ciampi, Vita di Paolo Mercuri.

2 Costumes historiques des xme, xive et xve siècles, extraits des monuments les plus authentiques de peinture et de sculpture, dessinés et gravés par M. Mercuri, avec un texte historique et descriptif par Camille Bonnard. Première édition française, Paris, Goupil et Vibert, éditeurs, 1845.

3 Vie de Léopold Robert, ses oeuvres, sa correspondance.

habile graveur ne fut pas sensiblement améliorée par le produit de cette gravure: les Moissonneurs ne lui furent payés que 1200 francs avec dix exemplaires en sus! Mais, en retour, l'artiste vit s'ouvrir devant lui un bien vaste horizon. La même année, et par commande spéciale de la maison Rittner et Goupil, M. Mercuri prépara, en effet, la planche remarquable de Sainte Amélie, d'après le tableau de Paul Delaroche qui existait, à cette époque, dans la chapelle de la Reine, aux Tuileries. Cette gravure, terminée en 1837, eut, nous l'avons dit, le plus brillant succès autant pour l'interprétation savante de l'oeuvre du grand peintre que pour la souplesse du burin, supérieure encore à la facture des Moissonneurs L.

Après ce chef-d'œuvre — nous pouvons bien appeler ainsi un ouvrage que Calamatta ne désigna plus que sous le nom de prodige — M. Mercuri laissa reposer une seconde fois le burin pour reprendre la brosse; mais, ce ne fut qu'un intervalle de courte durée, pour satisfaire à son irrésistible passion. Quelques mois après, il grava plusieurs portraits assez appréciés, bien que traités avec rapidité, comme le portrait de Mme de Maintenon, d'après un émail de Jean Petitot, et les portraits de Tasse, Christophe Colomb, Condorcet et Louis Blanc. Ces travaux n'ajoutèrent rien à sa réputation. Un ouvrage autrement considérable devait y mettre le sceau: Jeanne Gray, d'après le tableau de Paul Delaroche. Cette gravure, qui coûta à l'artiste dix années de travail assidu, ne fut publiée qu'en 1858. Comme dans les Moissonneurs et la Sainte Amélie, le burin s'y révèle savant, docile, et fidèle jusque dans les moindres détails de cette admirable conception. La peinture est passée sur le métal avec toute la puissance du sentiment et l'harmonie de la couleur. Cette gravure est, en un mot, un chefd'œuvre de délicatesse et de fini. Hélas! Jeanne Gray devait être le dernier travail exécuté par cet éminent graveur: une attaque d'apoplexie frappa M. Mercuri, en 1859, lui

1 Voir la Paix, 30 août 1832; Le Bon sens, 29 décembre 1837; Les Débats, 27 février 1838; le National, 22 septembre 1838.

interdisant à jamais l'usage du burin. Ce fut une perte irréparable pour la gravure, car depuis cette époque, M. Mercuri, dont l'activité fut toujours au dessus de tout éloge, aurait encore produit des ouvrages d'une grande valeur l.

Bien que l'oeuvre principal de M. Mercuri ne comprenne que trois estampes, celles-ci, par leur perfection, suffisent outre mesure pour faire apprécier la manière individuelle de l'artiste et goûter la science profonde que ce burin a apporté dans l'art de la gravure.

Après ces grands maîtres, vient enfin la figure sympathique de M. Louis Cerroni, artiste romain bien connu à Paris, où il a travaillé pendant de longues années, et dont l'habileté comme graveur en taille-douce lui a valu l'honneur d'achever les grandes planches de VEcole d'Athènes et de la Dispute du saint sacrement laissées inachevées par Calamatta et Mercuri.

M. Louis Cerroni reçut les premiers principes de son art dans les écoles de l'Académie de Saint-Luc, à l'époque où nous les avons vues si florissantes. Le célèbre dessinateur romain, dont le vide laissé par sa mort est encore à combler, Minardi, le perfectionna tellement dans l'art du dessin, qu'il n'eut qu'à apprendre de Pierre Fontana à manier le burin pour devenir graveur de prime saut. Il débuta par une copie fidèle des Quatre Vertus cardinales et d'une Madone à l'enfant, gravées par Marc- Antoine, d'après Raphaël. Ce choix, pour un début, annonça une tendance du jeune artiste à faire revivre à Rome, la gravure du xvc siècle, qui était cultivée avec plus ou moins de succès en Allemagne et en Toscane. Ces gravures furent réussies et leur mérite était moins dans la vigueur de la pointe que dans la rare fermeté du dessin et la copie parfaite du modèle.

Dès que M. Cerroni se sentit maître de lui-même, il se

1 M. Mercuri, alors directeur de la Chalcographie Romaine, avait obtenu de Pie IX que les loges de Raphaël fussent gravées sous sa direction; et il était a la veille de préparer la planche de Y Ecole d'Athènes, quand survint le coup terrible qui lui paralysa le bras droit.

perfectionna dans les principes qu'il s'était choisis et devint artiste original. Ce fut dans cette seconde manière, toute sienne, qu'il grava une série de portraits pour servir d'illustration à une Histoire du duché d'Urbino, par Jamy Denniston. Ces gravures eurent, à Rome, un grand succès, apprécié plus tard par les éditeurs de Paris, qui eurent recours à son burin pour les portraits destinés à illustrer les ouvrages littéraires. M. Cerroni s'y révéla, en effet, artiste d'un grand savoir pour l'exécution des chairs. Cette partie de la gravure, qui est le faire spécial de ce graveur, tranche essentiellement sur le reste de la planche par la couleur et le moelleux des hachures propres à rendre avec vérité toute la fraîcheur de la carnation. La même habileté ests encore plus sensible dans sa Galathée, d'après la fameuse fresque de Raphaël, que Rome possède à la Farnesina et dont l'existence a été un instant menacée par les travaux de régularisation du cours du Tibre. Mais sa meilleure gravure est YEcce Homo, d'après le pastel de Guido Reni, que l'on admire dans la galerie Corsini. C'est dans cette planche, en effet, que le burin de M. Cerroni a donné tout ce que l'outil est capable de rendre pour arriver à une parfaite couleur, sans négliger pour cela la finesse de la gravure et s'éloigner de la forme et du clair obscur des graveurs du xve siècle.

Après ce succès, qui établit d'une façon éclatante sa réputation dans la métropole, M. Cerroni se sentit plus que jamais en possession de son talent, et, emportant avec lui son remarquable Ecce Homo, il se rendit à Paris, en 1856. Les commandes lui arrivèrent aussitôt et, pendant plus de quatorze ans, il travailla sans relâche à une quantité de planches, qu'il serait trop long d'énumérer ici, et dont les principales sont une belle série de portraits, d'après les émaux de Petitot, au Musée du Louvre l. Ces portraits révèlent, avec plus de force encore, un artiste d'une origi-

1 Les émaux de Petitot du Musée impérial du Louvre: portraits de personnages historiques et de femmes célèbres du siècle de Louis XV, gravés au burin par M. Cerroni. Paris, B. Blaisot, libraire-éditeur.

nalité bien caractérisée, d'une habileté réelle et d'un savoir incontestable pour transmettre au métal l'aspect et la couleur harmonieuse de la carnation.

Les portraits du Père Félix, celui du général Lamoricière, exécuté pour M. Keller, celui de Mme de Simiane, pour la Maison Hachette, et celui du fameux philosophe Antoine Rosmini, d'après une peinture de Hayez, sont également bien réussis. Mais, le chef-d'œuvre du genre, c'est le portrait du cardinal de Bonnechose, gravé avec une distinction, une finesse et une élégance dont plusieurs de nos graveurs contemporains s'estimeraient heureux de posséder le secret. La belle figure de cet éminent prélat se présente, en effet, avec une physionomie vivante, expressive et sous le jour le plus favorable.

Citons encore le portrait de M. Verdet, ex-professeur de l'Ecole polytechnique, et celui de Victor-Emmanuel, rendu avec tant de vérité, que le roi, enthousiasmé de ce travail, voulut en témoigner sa satisfaction à l'artiste en le créant de motu proprio chevalier de l'Ordre de Saint-Maurice.

Malgré leur grande valeur artistique, ces gravures n'auraient peut-être pas suffi à rappeler à la postérité le nom du graveur romain. Il n'en sera plus ainsi depuis que le burin de M. Cerroni a été chargé de terminer les planches remarquables de la Dispute du saint sacrement et de YEcole d'Athènes laissées inachevées, la première, par la mort de Calamatta, et la seconde, par la maladie incurable qui ne permit plus à Mercuri de continuer ce travail.

Ce fut en 1870 que la Dispute fut confiée à M. Cerroni, qui dut alors s'éloigner de Paris pour exécuter cette oeuvre. Cette planche, à peine préparée quand elle fut remise à cet habile graveur par la Chalcographie royale de Rome, a été publiée récemment, après plus de dix années d'un travail sans relâche.

En 1872, la gravure du Jugement dernier de Michel- Ange fut proposée à M. Cerroni, qui aurait accepté ce travail, si la malveillance ne se fût point entremise dans cette affaire. Moins par compensation que par la nécessité dans laquelle se trouva la Chalcographie romaine, d'avoir recours

au burin de M. Cerroni, on fit accepter à cet éminent graveur l'achèvement de la planche de YEcole d'Athènes, que Mercuri avait fait confier à un artiste romain et dont la préparation était à peine commencée. Il faudra plusieurs années de labeur encore pour que l'artiste puisse livrer à la presse cet ouvrage remarquable, dont les épreuves d'étude annoncent déjà une exécution à la hauteur du modèle, ajoutant ainsi à l'intérêt puissant qui s'attache à la publication de ce chef-d'oeuvre d'après les procédés savants de la gravure contemporaine.

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