CHAPITRE IV
Agrégation de l'Académie des Beaux-Arts de Turin à l'Académie de Saint-Luc. — Présidence de Charles Lebrun; extraits de sa correspondance. — Agrégation de l'Académie Royale des Beaux- Arts à Paris : Lettres Patentes de Louis IV ; articles réglant l'union des deux Académies.
Le foyer où se concentrèrent, en Italie, les derniers rayons du génie artistique durant la période de décadence que nous venons de mentionner fut encore, nous venons de le voir, l'Académie de Saint-Luc. Le fruit naturel, spontané, de cette situation privilégiée, fut l'écho de sa gloire dans toute la Péninsule aussi bien qu'à l'étranger. Objet de l'estime et de la vénération de tous, dans la grande Cité, choyée par la Curie Romaine, enfant gâtée d'un pape aussi passionné pour les arts que versé dans les belleslettres l, l'Académie vit les principaux corps académiques de
1 On sait que Grégoire XI porta à la perfection l'étude de la mosaïque, qu'il enrichit la bibliothèque du Vatican de précieux manuscrits et de codes les plus rares, qu'il restaura avec une magnificence royale la fabrique des tapisseries et qu'il fit construire, a Rome, d'admirables monuments qui firent la gloire de son pontificat. Aucun pape ne se montra plus jaloux que lui des prérogatives de l'Académie. Il les favorisa, et remit en vigueur les dispositions d'Urbain VIII dont nous avons déjà parlé.
l'Europe venir successivement mendier, pour ainsi dire, l'honneur de lui être agrégés. Les Académies des Beaux- Arts de Turin, de Paris, de Bologne, de Parme, de Venise, de Madrid, de Tolosa, de Saint-Pétersbourg, etc., la saluèrent ' sous le nom de primarict.
L'Académie de Turin fut la première à qui revint l'honneur d'être agrégée à l'Académie de Saint-Luc. Cette institution qui, depuis son origine, remontant à peine au commencement du dix-septième siècle, n'avait fait que végéter, ne fut érigée en Académie proprement dite qu'en 1652. Se sentant trop chancelante sur sa base, faute de cette sève vigoureuse sans laquelle on ne saurait approcher des sommités de l'art, l'Académie de Turin vint, en 1675, se jeter dans les bras de l'Académie de Saint-Luc, afin de grandir sous son auguste égide. L'Académie romaine l'accueillit favorablement dans son sein, lui accorda les mêmes privilèges dont elle jouissait et l'autorisa à se former sur ses propres statuts.
Un an plus tard, c'était l'Académie royale de peinture et de sculpture, à Paris, qui soumettait à l'Académie de Saint-Luc une requête identique, motivée néanmoins par de tout autres vues; car, bien qu'ayant à peine trois lustres, elle n'en avait pas moins les éléments d'une robuste vitalité. Le célèbre peintre Lebrun, ce Jules Romain de la France, n'était-il pas alors le Recteur de l'Académie naissante, déjà grande à son berceau ? Les lettres étaient à leur apogée : les arts furent leurs dignes émules. Au reste , le Louvre, où la sculpture et la peinture françaises sont représentées par les œuvres le plus remarquables, est là encore pour nous montrer, dans les salles de la Renaissance et celles de la sculpture moderne, ce qu'était l'art français à cette époque l. Nous y saluerons successivement Jean Goujon, qui fut nommé le Phidias français et le Corrège de la sculpture, dont l'admirable Déposition de Croix a arraché à
1 C'est en effet dans les salles de la Renaissance et de la sculpture moderne que sont réunis les meilleurs ouvrages de sculpture du siècle de Louis XIV, enlevés des jardins de Versailles.
M. Alexandre Lenoir, dans le Musée des Monuments français, cette appréciation aussi méritée qu'élogieuse : « Les « Grecs n'ont rien produit de plus parfait. »; — l'illustre Germain Pilon et Pierre Sarrazin qui fut, avec Lebrun, le fondateur de l'Académie des Beaux-Arts; — Simon Guillain, l'auteur des statues en bronze de Louis XIII, d'Anne d'Autriche et de Louis XIV enfant ; — Michel Anguier, qui sculpta, d'après les dessins de Lebrun, les ornements de l'arc triomphal devenu depuis la porte Saint-Denis; — Pierre Puget, le plus grand des sculpteurs français, qui s'est justement mérité les beaux noms de Rubens de la sculpture et de Michel- Ange français; — Antoine Coysevoie, l'auteur du Mausolée du cardinal Mazarin ; — François Girardon « que la Fontaine et Boileau, » dit Thoré, « comparaient à Phidias, comme Molière comparait Mignard « à Raphaël. », mais qui, en dehors de ce rapprochement paradoxal, mérite cependant une place distinguée parmi les statuaires du grand règne pour les beaux groupes gigantesques dont il orna le jardin de Versailles; — enfin Nicolas Coustou et son frère Guillaume, l'auteur des fameux Ecuyers ou chevaux de Marly, placés maintenant à l'entrée des Champs-Elysées.
Nous bornons là cette énumération prise au hasard parmi les statuaires et que nous pourrions faire suivre des noms les plus célèbres qui ont illustré la peinture et l'architecture françaises, au siècle de Louis XIV. Il nous suffît d'avoir donné une idée des éléments qui devaient constituer l'Académie des Beaux-Arts, à Paris, lorsque Colbert sollicita son agrégation à l'Académie de Saint-Luc.
L'Institut romain était alors parfaitement connu à Paris, et nulle part, certes, il n'a été mieux apprécié que dans cette ville où le génie étranger a toujours trouvé, on le sait, de sincères admirateurs. En moins de vingt ans, trois célébrités françaises avaient été élevées à la présidence de l'Académie de Saint-Luc: Nicolas Poussin en 1658, Charles Erard en 1672 et Charles Lebrun, en 1676. Sans parler de Poussin, qui s'était réfugié à Rome pour échapper aux basses tracasseries de la Cour, et qui par consé-
quent n'eut avec Paris que des rapports de pure convenance, personne n'ignore que Charles Erard, l'excellent architecte sur qui le sévère Milizia n'a pas dédaigné de jeter un regard de complaisance, avait été envoyé à Rome par l'Inspecteur Général des Beaux-Arts, afin d'y étudier les meilleurs monuments d'architecture moderne. Or, il n'est guère admissible que les fondateurs de l'Institut des Beaux- Arts à Paris (1664) n'aient point eu connaissance des statuts « de l'Académie de dessin de cette « superbe « Rome qui avait eu (jusqu'alors) l'avantage des beaux- « arts sur toutes les' autres nations » *. Au reste, — il serait oiseux d'insister sur cette considération purement hypothétique — le Louvre possède encore dans la salle Coustou les morceaux de réception offerts par les membres de l'Académie à leur entrée dans ce corps, usage que nous avons déjà vu prescrit par les premiers statuts de l'Académie de Saint-Luc. Quoi qu'il en soit, ce fut surtout l'élévation de Lebrun à la dignité de Prince de l'Académie de Saint-Luc qui cimenta l'union des deux grands corps académiques.
Lebrun fut, de la part des artistes romains, l'objet d'une haute admiration. On l'estima, dit Missirini, le plus célèbre des quatre Charles, considérés les plus grands peintres de cette époque 2. L'Académie de Saint-Luc ne pouvait manquer d'apprécier, à son tour, l'artiste éminent dont les compositions gigantesques lui parvenaient reproduites par le burin d'Audran. Sur la proposition de Bernin, admirateur passionné du grand peintre français, avec lequel il s'était lié d'étroite amitié pendant son séjour à Paris, elle l'acclama, à l'unanimité, académicien di merito. Quelques jours après, les membres de l'Académie se trouvant réunis en Assemblée générale pour procéder à l'élection de
1 Parmi les témoignages honorifiques gravés sous le buste de Lebrun sculpté par Golignon, on trouve cette expression flatteuse pour l'Académie de Saint-Luc : " L'Académie de dessin de cette superbe *' Rome, qui avait eu jusqu'à présent l'avantage des beaux-arts sur tou- " tes les nations, le reconnut pour son Prince. „
2 Lebrun, Cignani, Maratta et Loth.
leur prince, la candidature du nouvel Académicien fut posée séance tenante, et une acclamation enthousiaste élut Lebrun Prince de l'Académie de Saint-Luc. Lebrun fut très sensible à ce double témoignage honorifique, et il en exprima à l'Académie Romaine sa vive satisfaction, par la lettre suivante que nous reproduisons dans son texte original :
J'ai receu avec un extresme plaisir l'agréable avis de mon agrégation dans Vostre Excellente et Illustre Académie et j'ay cru estre obligé de vous en faire les remerciements que je dois pour une grâce sy singulière. Mais dans le temps que je pensais le faire, je me trouvay surpris par l'accroissement d'un autre honneur quy est celui de m'avoir déclaré le Prince et le Chef de cette mesme Académie. Cette élection m'a causé un excez d'estonnement considérant que de Testât de novice ou j'estais vous m'avez fait monter soudainement à celui de supérieur et qu'avec mon peu de mérite j'ay esté élevé à la Grandeur de cette dignité, ce quy fait que je reconnais que le principal fondement de cette Election est la seule volonté que vous avez eue de me faire cet honneur, asfin que tout le mérite de cette grâce consistast dans la faveur de ceux qui l'ont faite, et non pour les bonnes qualitez de Celuy qui a esté Elu. Ce quy fait que j'estime d'autant plus l'honneur que je reçois, et quy me donne en suitte le vif ressentiment des obligations infinies que je vous ay, dont je ne croy pas pouvoir jamais m'acquitter sy vous n'avez la bonté d'accepter les offres que je vous fais de mon zèle et de la volonté que j'ay d'employer avec toute la promptitude et chaleur possible tout ce quy despendra de moy, pour le service et l'utilité de vostre Illustre Académie, et sy l'esloignement des Lieux m'empesche d'y satisfaire entièrement selon le désir que j'en ay, je me trouve néantmoins appuyé sur Le Grand mérite et le sçavoir de Monsieur Errard que vous avez choisy, Messieurs, avec vostre Extresme Prudence pour en faire les fonctions, sur lequel fondement je me trouve asfermy et asseuré de ne point tomber du lieu ou vous m'avez Elevé et que son sçavoir et sa grande expérience pourra m'acquérir de la Gloire et de Louange, je m'arresteray Ici pour finir La présente avec La Sincère protestation que je fais de vous avoir des obligations Infinies pour l'Extraordinaire faveur que j'ay receue de vostre très-Illustre et sçavante compagne, quy m'obligeras d'en avoir des Ressentimens que je conserveray éternellement et quy me fera dire toutte ma vie que je suis, Messieurs
Vostre très humble très obéissant et très-obligé serviteur
Le Brun.
A Paris le 20 février 1676.
Lebrun accompagna cette lettre d'un présent de soixante livres en or et, conformément aux règlements statutaires, qui prescrivaient à tout académicien l'obligation de faire hommage à l'Académie d'un ouvrage artistique, il envoya à Rome la collection complète des gravures représentant ses Batailles et ses tableaux historiques de la vie d'Alexandre.
Heureuse d'avoir « placé sa propre grandeur sous un si noble joug », ainsi qu'elle l'écrivit à Lebrun lui-même, l'Académie annonça partout cette nomination comme un glorieux événement; et ces nouvelles marques de haute estime de la part de là plus illustre association artistique du monde, inspirèrent à Lebrun la lettre suivante:
Messieurs, Il faut avouer que je ne puis penser à vous faire un remerciement que je n'aye un nouveau sujet de vous en faire un autre. La Lettre que je viens de recevoir de vostre Illustre et Sçavante Académie est un nouveau sujet de Grâces que j'ay a vous rendre. Cette Lettre, Messieurs, est l'achèvement de vostre ouvrage. Vous avez voulu par elle faire connoistre a tout le monde L'honneur que vous m'avez fait en me nommant Prince de Vostre Illustre Compagnie. Vous avez voulu que chacun fust informé comme vous m'avez associé a tous les avantages que vous possédez quy ne sont dus qu'a vos Illustres personnes. — Quand je pense à la Grandeur du Rang ou vous m'avez Elevé, et que je considère combien je mérite peu cet honneur, je ne sçay Laquelle est plus grande en moy, ou de la joie que j'en ressens ou de la confusion que j'ai ay. Et s'il y a quelque chose quy puisse justifier votre choix, c'est du moins que je me puis vanter de bien connoistre le Prix de la grâce que vous m'avez faitte. Je sçay que j'entre en Société avec les plus habilles et les plus sçavans hommes de notre siècle, que je dois tout à Leur Générosité. Je sçais encore qu'il ne faut pas seulement des parolles pour vous remercier de tant de faveurs, qu'il faut s'esforcer par des actions a se rendre digne de la place ou vous m'avez élevé. C'est, Messieurs, ce que j'essayeray de faire par mes assiduitez et mes services, en cherchant avec ardeur les occasions de vous tesmoigner ma reconnaissance et de vous faire paroistre en toute rencontre que personne ne sera jamais avec plus de soumission à tous vos ordres que moy quy suis avec une forte passion et beaucoup de Respect pour vos Illustres personnes, Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur Le Brun.
A Paris le 10 avril 1676.
Ces grandes marques de distinction en faveur de l'illustre peintre dont la France était flère, valurent à l'Académie de Saint-Luc la protection royale et la reconnaissance de Colbert, qui accorda de grands prix destinés aux concours des élèves de l'Académie romaine.
L'union des deux Académies étant une des pages les plus intéressantes de ces considérations historiques, puisqu'elle met en relief l'esprit artistique de cette époque, nous reproduirons textuellement les documents officiels qui s'y rattachent. Voici d'abord le texte des « Lettres Patentes du « Roi pour la jonction de l'Académie de Peinture, Sculpture « de France avec l'Académie du Dessein de Rome. »
« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Na- « varre, à tous présents et à venir, salut.
« Les travaux que Nous nous sommes imposez depuis « le temps que Nous avons pris en main le gouvernement « de nostre Royaume pour la correction, la réformation et « le bon règlement des ordres de nostre Estât, et ceux que « Nous avons esté obligez de prendre pour soutenir la « guerre, ou que Nous avons été obligez d'entreprendre ou « qui nous a esté suscitée par la malice de nos ennemis, « et par Textresme jalousie qu'ils ont pris de la gloire de « Nostre Règne ne Nous ont pas empêché de penser à cul- « tiver et à attiver dans Notre Royaume tout ce que les « sciences et les Beaux-Arts peuvent contribuer à l'orne- « ment et à la gloire de Nostre Règne.
« C'est pour cette raison que Nous avons voulu bien « prendre sous Nostre protection l'Académie Française et « la loger dans Notre propre Palais, et que Nous avons « établis les Académies de Peinture, Sculpture et Architec- « ture.
« Ce qui Nous a si bien réussi, qu'outre tous les grands « et beaux ouvrages qui sont sortis des mains de ces ex- « cel lents ouvriers, que Nous avons élevez, Nous avons en- « core eu la satisfaction de voir que l'Académie de Rome, « dite de Saint-Luc, qui a toujours esté reconnue pour celle « qui a produit tous les grands sujets qui ont paru depuis « deux siècles dans ces Beaux- Arts, a creu qu'elle pouvait
« recevoir quelque lustre en choisissant pour son Prince « et chef le sieur Le Brun, nostre premier Peintre, Chan- « celier et principal Recteur de l'Académie Royale de Pein- « ture et Sculpture établie dans notre bonne ville de Paris.
« Et d'autant que cette élection peut donner un com- « mencement de commerce et de communication entre les « deux Académies, Nous avons agréablement receu les com- « munications et les propositions qui Nous ont esté faites « par notre ami et féal le sieur Colbert, Conseiller en tous « nos Conseils et en Nostre Conseil royal, Surintendant et Or- « donnateur général de nos bâtiments, Arts et Manufactures, « de donner Nos lettres dejonction des dites deux Académies « afin que par la communication réciproque que cette jonc- « tion leur donnera, elles puissent mutuellement contribuer « à élever ces arts au plus haut point qu'ils ayent jamais « esté portez. Et pour cet effet le dit sieur Colbert Nous « auroit présenté plusieurs articles concernant la dite jonc- « tion sur lesquels il nous auroit très humblement supplié « d'accorder nos Lettres Patentes. A quoy inclinant, Nous « avons de Nostre grâce spéciale, pleine puissance, et au- « torité Royale, permis, approuvé et autorisé, permettons, « approuvons et autorisons par ces présentes signées de « Nostre main, les dits articles dejonction ici attachez sous « le contreseel de Nostre Chancellerie. Voulons qu'ils soient « inviolablement gardez et observez de point en point se- « Ion leur forme et teneur sans qu'il y puisse estre cy- « après contrevenu.
« Ordonnons au dit Sieur Colbert, surintendant et or- « donnateur général de nos Bastiments, Arts et Manufac- « tures, d'y tenir soigneusement la main.
« Si donnons en mandement à nos amez et féaux Con- « seillers, les gens tenans Nostre Cour de Parlement de « Paris, Maistres de Requestes ordinaires de nostre Hostel « et à tous autres nos justiciers et officiers qu'il appar- « tiendra, qu'ils fassent lire et registrer ces présentes et « jouir de toutes les choses qui y sont contenues, aussi bien « que aux dits articles pleinement et paisiblement tous ceux
« qui auront droit et leurs successeurs, faisant cesser tous « troubles et empeschement qui leur pourrait estre donnez.
« Et pour ce que l'on pourra avoir affaires des pré- « sentes en divers lieux, Nous voulons qu'aux copies col- « lationnées par un de nos amez et féaux conseillers et « secrétaires foy soit adjoutée comme à l'original.
« Mandons au premier notre Huissier ou Sergent sur « ce requis de faire pour l'exécution de celles, tous explois « nécessaires sans demander autre permission. Car tel est « Nostre plaisir, non obstant oppositions ou appellations « quelconques pour lesquelles Nous ne voulons qu'il soit « différé, dérogeant pour cet effet à tous Edits, Déclarations, « Arrests, Règlements et autres lettres contraires aux pré- « sentes. Et, afin que ce soit chose ferme et stable à tou- « jours, Nous y avons foit mettre nostre séel, sauf en au- « très choses nostre droit, et l'autruy en toutes.
« Donné à Saint-Germain en Laye, au mois de No- « vembre, l'an de grâce Mil six cent soixante seize et de « nostre Règne le trente quatrième.
« Signé: Louis.
« Pour le Roi: Colbbrt.
« Registrées, ouy le procureur général du Roy pour « estre exécutées selon leur forme et teneur suivant l'arrest « de ce jour,
" A Paris, en Parlement le 22 De'cembre 1676.
« Dangois. »
Munie de ces lettres patentes, l'Académie royale s'empressa de donner pleins pouvoirs à Charles Erard, alors vice-président de l'Académie romaine, pour opérer sans retard la « jonction désirée ». En même temps, elle faisait exprimer à l'Académie de Saint-Luc, par son secrétaire Testelin, la satisfaction de tous ses membres pour un événement appelé à produire les plus heureux résultats dans le monde des arts. Ce document porte la date du 29 décembre 1676.
Quant aux articles dont il est fait mention dans les Lettres Patentes et qui réglèrent l'union des deux corps académiques, ils furent rédigés, à Paris, par Charles Lebrun, qui occupait, à la fois, le fauteuil présidentiel de l'Académie
Royale et celui de l'Académie Romaine. En voici le texte d'après le document officiel conservé dans les archives de l'Académie de Saint-Luc:
Articles pour la jonction de V Académie Royale de peinture et sculpture de France, avec V Académie du Dessein de Rome.
Que les Princes et Protecteurs des deux Académies seront priez d'étendre leur protection sur chacune d'elles, qu'en cette considération on leur rendra de part et d'autre les honneurs et respects qui leur seront dus en toute rencontre, et que pour cet effet on gardera respectueusement leurs portraits exposez en chacune des deux Académies, sçavoir : en celle de Paris le portrait du Protecteur de Rome, et en celle de Rome celuy du Protecteur de l'Académie de Paris.
Que ceux qui auront acquis la première dignité en l'Académie de Rome, pourront estre admis par un acte de concession à la qualité de Recteur de l'Académie Royale de France et qu'en cette qualité ils pourront agir clans l'Académie Françoise établie à Rome, en cas de maladie ou d'absence du Directeur François, pourveu qu'ils ayent auparavant presté serment entre les mains de Monsieur l'Ambassadeur de France de servir fidellement le Roy et d'observer les statuts de l'Académie de France : lequel Recteur pourra estre changé ou continué tous les ans et en cas de changement, il aura la qualité de conseiller et donnera son suffrage aux élections des officiers de l'Académie de France.
Que la fonction du dit Rectorat, pendant les trois mois qu'il devra l'exercice en l'Académie Royale de France, sera faite par le moyen d'un des adioints à ladite charge, suivant l'ordre étably en cas d'absence et la rétribution atta-
chée à cette fonction sera partagée également entre le Recteur Romain et l'adioint qui en aura fait l'exercice à Paris.
Que les académiciens qui auront esté receus dans les charges de l'Académie de Rome pourront estre admis aux charges de l'Académie de France, quand ils y seront présents et qu'ils justifieront leur réception en celle de Rome, comme réciproquement les officiers de l'Académie Royale pourront estre receus en l'Académie Romaine, lors qu'ils y seront présens, et qu'ils feront apparoistre de leur réception en celle de France.
Que néanmoins ceux qui seront receus en l'une des deux Académies ne pourront entrer dans l'autre en qualité d'Académiciens, ny jouir de ses privilèges, qu'ils n'y ayent de nouveau subi l'examen et ne se voyent soumis à ses règlements touchant les réceptions.
Que les Etudians qui auront remporté quelque prix en l'Académie de Rome, pourront, estant à Paris, jouir des mesmes avantages que ceux de l'Académie Royale, comme d'estre admis à dessigner sur le Modelle et autres choses semblables dont jouissent les Etudians de l'Académie Royale de France, lesquels pourront réciproquement entrer en la dispute des prix et généralement en tous les exercices de l'Académie de Rome, pourveu qu'ils ayent un certificat signé des officiers d'icelle et qu'ils se soumettent aux ordres et à la discipline établie dans les dites Académies.
Que dans les contestations qui pourront arriver aux conférences sur les raisonnemens de la Peinture et de la Sculpture, on se communiquera réciproquement ses sentiments de part et d'autre pour plus grande émulation, et qu'à cet effet les secrétaires des deux Académies mettront
soigneusement par écrit les questions qui seront agitées avec les raisons et diverses opinions qui auront esté proposées et cette communication se fera tous les trois mois.
Qu'il sera libre à toutes les deux Académies, lors qu'elles jugeront à propos de faire l'élection de leur Prince ou Chef, d'admettre dans le nombre des sujets qu'elles trouveront dignes de cet honneur, telles personnes qu'il leur plaira, quoy qu'absente pouveu qu'il y ait quelqu'un de présent pour faire la fonction en sa place : pour cet effet, chacune desdites Académies se donnera réciproquement une liste de ceux qui pourront mériter cette dignité, laquelle liste se recommencera deux mois avant que l'on renouvelle la boussole afin d'y pouvoir enfermer les noms qu'on aura choisi, entre lesquels se trouvera toujours une personne de l'Académie Romaine, lors que l'élection du Chef se fera en l'Académie de France et réciproquement de l'Académie Françoise lors que l'Académie de Rome fera l'élection de son Prince, observant de tirer ces noms au sort en la manière accoutumée et de donner avis aussi-tost après à l'autre Académie, de la Personne à qui la charge sera echeué et quoy que tout ce que dessus soit proprement imité des coutumes de l'Académie de Rome; celle de France néanmoins ne laissera pas de s'y conformer en tout et par tout à l'esgard desdites élections, ayant bien voulu d'elle mesme s'accomoder en cela aux statuts de la susdite Académie.
Que les deux Académies se communiqueront leurs ouvrages par le moyen de leurs Desseins, Estampes ou Modelles, ce qui sera d'autant plus avantageux pour les habiles gens, que par ce moyen et leur capacité et leur mérite en seront connus davantage.
Qu'on entretiendra un commerce de bien-veillance, par des témoignages réciproques de félicitations et de condo-
léance en tous les cas nécessaires dont on aura pour cet effet le soin de s'avertir, se procurant en outre les uns aux autres autant qu'il se pourra la faveur et les bien faits des Princes et Seigneurs Protecteurs et généralement de tous les amateurs desdites Académies afin de conserver ainsi une correspondance d'amitié par la part que lesdites Académies prendront réciproquement aux interests l'une de l'autre.
Signez : Le Brun, premier peintre du Roy, chancelier et principal Recteur de l'Académie; Anguier, Girardon, Marcy, C. Beaubrun, M. G. de Seve, Bernard, Ferdinand Testelin, Regnaudin, Paillet, Coypel, De Campagne, P. de Seve, Blanchard, De la Fosse, Le Hongre, Raou, Hovasse, Baptiste Juby, Mignon, Rousselot, Yvan, Jorbebat, Rabou, Silvestre, Friquet.
L'Académie de Saint-Luc accepta ces articles sans la moindre restriction et les approuva dans une assemblée générale réunie, à cet effet, le 31 janvier 1677. On a lieu d'être surpris de ce que l'institution romaine, qui s'était montrée jusqu'alors si jalouse de sa suprématie et de ses faveurs, ait pu consentir à souscrire de semblables engagements. Mais si l'on tient compte des circonstances qui amenèrent l'union des deux Académies, on ne tarde pas à reconnaître que cette fusion était, avant tout, un échange de courtoisie auquel ni l'une ni l'autre ne pouvaient guère se soustraire.