LE COMITÉ DE TRÉSOIIERIE. LES PENSIONS
pensé qu’on pourrait employer plus utilement les 12 000 livres qu’elle a la bonté -d’accorder annuellement, et qu’il convenait de s’arranger de façon à réserver quelques fonds pour les dépenses imprévues et cependant nécessaires pour lesquelles on ne pouvoit pas dans les temps dilTiciles accorder de nouveaux secours, ou, au défaut de cet objet, en faire la distribution par forme de récompense ou de dédommagement à ceux qui font des expériences ou qui se distinguent par leurs travaux. S. M. désire donc que dorénavant la distribution en soit faite par un état qui lui sera présenté et ensuite envoyé au président de l’Académie de chaque année.
Ceux qui auront des raisons de prétendre à cette distribution, soit pour remboursement ou autrement, pourront, dans le dernier quartier de chaque année, me remettre une note de leur demande que je communiqueray à MM. les officiers de l’Académie qui voudront bien aussi me rendre compte des mémoires qui auront été lus pendant l’année afin de faire en connaissance de cause l’état de distribution qui sera remis au Trésorier pour s’y conformer lorsqu’il aura reçu les fonds dont je feray expédier les ordonnances quartier par quartier suivant l’usage.
Je vous supplie de vouloir bien informer l’Académie des inten lions du Roy à cet égard, qui doivent être suivies à commencer de cette année, je ne doute pas qu’elle ne les regarde comme une nouvelle marque de l’attention et de la protection qu’il ne cessera de lui accorder.
A partir de ce moment il n’y a plus de vérification, mais 1 cliacLin s’accorde à penser que cette situation ne peut se perpétuer.
Grandjean de Foucliy nous apprend comment elle prit fin.
« En 1750, dit-il, M. le comte d’Argenson, successeur de . M . de Maurepas chargea verbalement M. Camus, alors directeur,
' de faire examiner, dans le premier juillet au plus tard, les I comptes du trésorier et les dépenses laites ou proposées par les . académiciens, par quatre commissaires qui en feront leur rap- ' port devant un comité composé des honoraires et des pension-
i naires pour en remettre le résultat au ministre. Les commis- 1 saires lurent MM. Morand, Duhamel, Douguer et Ilellot. »
» « Cet espèce de comité, ajoute le secrétaire perpétuel, a dure
>- jusqu’en 1758, qu’il a été supprimé sans aucune lettre du niit nistre, et l’Academie ii’a eu aucune connaissance de l’employ de
ses fonds pendant les années 1758 et 1750. »
) G est seulement le 31 janvier de cette dernière année, que
E. Mai.ndiion. y ^
l’idce du Comité de trésorerie lut reprise et menée à bien. Une ettre écrite par M. de Saiiit-Ulorentin au nom du roi, l’instituait à nouveau d’une manière définitive.
Nous extrayons de cette lettre les quelques mots qui suivent : «...Sa Majesté désire que le Comité qui avoit été cy-devant formé relativement à cet objet soit incessamment rétabli et composé des officiers de l’Académie auxquels on joindra deux académiciens... »
Ainsi reconstitué, le Comité de trésorerie, dont les attributions étaient aussi étendues que le sont aujourd’hui celles des commissions administratives des cinq classes de l’Institut, vécut jusqu’au moment de la siqipression des Académies.
Malgré sa création, la comptabilité de la savante Compagnie était réduite à une grande simplicité. Aucun registre n’était tenu d’une manière régulière, et c’est seulement à partir de la nomination de Grandjean de Fouchy, comme secrétaire perpétuel, en 1743, qu’on trouve aux Archives des états accompagnés de pièces comptables justifiant les opérations de l’Académie.
Avant cette époque, les Comptes des bâtiments du roi, dont nous avons parlé déjà, peuvent seuls éclairer quelque peu cette situation ; ils renferment, en effet, de curieux renseignements sur les achats effectués par la Compagnie ; sur la gravure des planches destinées aux ouvrages qu’elle publiait ; sur l’exécution des modèles de machines dont elle avait besoin pour ses travaux; enfin sur les dépenses que le roi approuvait et dont il ordonnait le payement.
On trouve également dans cet ouvrage l’indication du montant des pensions royales à partir de 1664 et pendant les premières années de l’existence de l’Académie des sciences. On y constate qu’en 1665, quelques savants, parmi lesquels on peut citer Carcavi, Cureau deLa Chambre, lluygens et Perrault, recevaient des gratifications.
En 1666, l’Académie étant organisée d’une manière définitive,
Auzout recevait une somme de 1500 livres.
Bourdelin — 1500 —
Buot — 1200 —
Carcavi — 1500 —
Cureau de La Cliambre 2000 —
LE COMITÉ DE TIIÉSOHEUIE. LES l'ENSlOÎSS
Du Clos recevait une somme de Fréuicle —
G ayant —
Huygens —
Marcliant —
Niquet —
Perrault —
Picard
Richer —
Roberval —
2000 livres.
C’est sur ces mêmes états, sous la rubrique de Pensions et gratificaiions accordées aux gens de lettres, que figuraient les noms suivants :
Courard, pour une somme de 2000 livres.
Chapelain, — 3000 —
Ménage, — 2000 —
Molière, — 1000 —
Benserade, — 1500 —
Corneille, — 2000 —
Nous ne citons ici que les membres de l’Académie des sciences et quelques noms éclatants du dix-septième siècle; si l’on ajoutait à ces noms ceux de « divers particuliers ét angers qui excellent en toutes sortes de sciences, desquels Sa Majesté a voulu récompenser le mérite », on reconnaîtrait que les pensions et gratifications données par Louis XIV s’élevaient en 1666 à 42 300 livres.
Deux années plus tard, Jean-Dominique Cassini, appelé à Paris, recevait une pension de 3000 livres; en 1669, cette pension était portée à 9000 livres.
En 1680, quelques-uns des savants ou des lettrés illustres dont nous venons de rappeler les noms avaient disparu, mais d’autres les avaient remplacés, et le chapitre des pensions atteignait 49300 livres.
Rien n’était bien régulier, d’ailleurs, dans l’attribution de ces gratifications; ce n’est que beaucoup plus tard, en 1761, qu’elles lurent réglées momentanément pour l’Académie des sciences, et qu’on retrouve dans ses Archives des états dressés pour les pensions auxquelles les savants étaient obligés d’avoir
recours. Tout en tenant compte de la valeur de l’argent, à l’époque dont il s’agit, on reste surpris aujourd’hui, et l’on admire le zèle, l’énergie et le dévouement que les membres de l’Académie devaient déployer dans la poursuite des grands problèmes qui les occupaient, alors qu’ils disposaient de moyens aussi restreints.
L’état de 1761 est ainsi conçu ;
État des sommes que le Roy veut et ordonne estre payées par AL Joseph Micault d’IIarvelay, garde de son trésor royal, à ceux des membres de l’Académie royale des sciences cy après nommés pour les pensions que Sa Majesté leur a accordées pour 1761 :
Au S" de Mairan, 1" géomètre 1 000 livres. '
Au S'' Camus, 2“ géomètre 1 000 —
Au S" Fontaine, 3® géomètre 1 000 —
Au S'' Cassini de Thury, 1" astronome 1 000 —
Au S" Lemonnier, 2“ astronome 1 000 —
Au S'' Maraldi, 3“ astronome 1 000 —
Au S" Clairaut, 1" méchanicien 1 000 —
Au S'' abbé Nollet, 2" méclianicien 1 000 —
Au S'' de Alontigny, 3® méchanicien 1 000 —
Au S'' Alorand, L*' anatomiste 1 000 —
Au S" Ferrein, 2“ anatomiste 1 000 —
Au S"" Daubenton, 3® anatomiste 1000 —
Au S"" de la Condamine, 1" chymiste 1 000 —
Au S" Hellot, 2® chymiste 1 000 —
Au S'' Rourdelin, 3" chymiste 1 000 • —
-Vu S" Duhamel, L'' botaniste 1 000 —
Au S’’ de Jussieu, 2" botaniste 1000 —
Au S"" Guettard, 3“ botaniste 1 000 —
Au S'' de Fouchy, secrétaire 1 000 —
Au S' de BulTon, trésorier 1 000 —
Au S'' Ritot, vétéran 800 —
20 800 livres.
Augmentations extraordinaires
Au de Mairan 2 000 livres.
Au S'' Camus 1 600 —
Au S'' Fontaine 1 000 —
Au S*" Cassini de Thury 1 000 —
Au S' Lemonnier. 1 000 —
lÆS PENSIONS
V 11 Qr Arni'nlil i . . .
. . ■ 200 livres.
Au S'' Clairaul
Au S'' abbé Nollet
Au S"" de Montigny
A 11 Afni’nnil . . . .
Au S" Ferrein
Au S'" Daubenton
Au S"" de la Condamine
Au S'' Ilellot
Au S"' Rourdelin
Au S'' Duhamel
Au S'' de Jussieu
GOO —
Au S'' Gueltard
Au S"" de Fouchy
Au S"" de Ruffon
10 000 livres.
En 1775, l’Académie obtint
une réglementation définitive
pour les pensions octroyées à ses membres. Par une lettre en date du 18 novembre de cette année, Malesherbes faisait connaître à la Compagnie les dispositions qui avaient été adoptées par le roi, à ce sujet.
Sur le compte que j’ai rendu au Roy, Monsieur, du mémoire que m’a remis l’Académie, par lequel elle demande unanimement qu’il soit établi une nouvelle forme de distribution du fonds des pensions, qui lui sont accordées, et où elle expose à ce sujet le plan qu’elle désirerait qu’on suivît, Sa Majesté a bien voulu approuver ce projet de distribution et agréer les vues qui ont engagé l’Académie à le proposer.
Le Roy a décidé en conséquence que chacune des six classes de l’Académie jouirait à l’avenir de la somme fixée à six mille livres, qui sera partagée entre les trois pensionnaires attachés à chacune d’elles, et que par une suite de l’exécution complète de ce projet, il sera accordé ; trois mille livres au premier pensionnaire, dix-huit cents livres au second, et douze cents livres au troisième.
A l’égard de la somme qui restera sur la totalité du fonds des pensions, après que celles des six classes auront été prélevées, l’intention du roi est que celte somme soit partagée également entre le Secrétaire de l’Académie et le Trésorier etqne l’un et l’autre jouissent, dès le moment où ils entreront en fonctions, de la pension entière qui sera attachée à leur place.
Quoiqu’il ait été accordé à quelques académiciens une pension
L’ACADÉMII-: DES SCIENCES
plus forte qu’elle ne devrait l’élre, d’après cette nouvelle forme de distribution, cependant Sa Majesté veut qu’elle leur soit conservée sur le même pied qu’ils l’ont obtenue; que les accroissements qui pourront être donnés aux pensions dans la suite, n’ayent lieu qu’autant que, par la mort de quelque académicien, il y aura matière à une répartition; que ces accroissements soient appliqués sans distinction aux classes qui ont moins de six mille livres; qu’ils le soient même par préférence à celle de ces classes dont le total des pensions approche le moins de cette somme, jusqu’à ce qu’elles ayent pris toutes le même niveau, et qu’enfin les augmentations qui auront lieu dans ces classes soient faites proportionnellement à la force de chacune des trois pensions, déterjriinée par cette forme nouvelle de distribution.
L’intention du Roy est que la lettre que je vous écris sur ce sujet, d’après ses ordres, influe dès ce moment-ci sur les arrangements que la nouvelle forme de distribution exigera et qu’elle tienne lieu dans la suite de règlement.
Malesherbes.
L’Académie s’empressa d’offrir à Malesherbes l’expression do sa gratitude. Le ministre répondit immédiatement par la lettre qui suit
29 novembre 1775.
Rien ne me flatte davantage. Monsieur, que d’avoir pu contribuer à un arrangement qui soit agréable à l’Académie. Le Roy, dont toutes les actions tendent au bien, qui connaît toute l’utilité et le mérite des hommes de lettres qui la composent, s’est porté avec plaisir à lui donner une nouvelle marque de sa bonté et de sa protection.
Je me trouve très heureux que mon ministère m’ait mis à portée d’être l’organe de la volonté bienfaisante du Roy pour cette Compagnie. Je vous prie de lui faire part de mes sentiments et d’être persuadé de tous ceux avec lequels j’ai l’honneur d’être
Malesherbes.
Si loin qu’on remonte dans l’iiisloire de l’Académie des sciences, on retrouve la trace de graves préoccupations qu’on aurait pu facilement éloigner par des sacrifices pécuniaires peu considérables.
Les archives de l’Académie renferment, à ce sujet, un document de la plus haute importance, portant quelques corrections de Réaumur et qui nous paraît devoir lui être attribué. Ce document n’a pas de date, mais son auteur y fait allusion au règle-
LE MÉMOlUE DE RÉAUMUR
ment (Ij? 1710 et y signale Newton comme étant encore en possession (le la Direction des monnaies d’Angleterre. Newton est mort le "20 mars 1727; il convient donc déplacer entre 1710 et 1727 l’éloquent et utile plaidoyer que nous reproduisons ici :
Réflexions siir V utilité dont l'Académie des sciences pourroit être
au Royaume, si le Royaume luy donnoit les Secours dont elle
a besoin.
Les grands roys et les grands ministres ont donné une protection particulière aux sciences et aux arts, et cette protection n’a pas peu contribué à les rendre de grands roys et de grands ministres. François 1", le Cardinal de Richelieu et M. de Colbert en sont chez nous des exemples marqués.
Dès lors que les arts fleurissent dans un État, les étrangers y accourent de touttes parts; par là, il s’y fait le plus commode et le plus sûr de tous les commerces; les denrées se consomment sans frais de transport et toujours pour de l’argent comptant. Les belleslettres seules font subsister des grandes villes même dans le Royaume.
Ce seroit donc une vraye erreur de penser que les sommes que l’État employé pour la subsistance des professeurs, luy sont en pure perte; qu’il luy est à charge, par exemple, d’en entretenir pour professer la botanique, l’anatomie, au Jardin royal. Les étrangers qui viennent à Paris pour faire leurs cours sous ces professeurs, ne sçauroient être en si petit nombre qu’ils ne dédommagent le royaume avec usure.
Mais outre cette utilité généralle qu’un royaume tire de l’état fleurissant des sciences, des arts et des belles-lettres, il y a des sciences et des arts qui tendent encore plus directement à son bien particulier. Telles sont les sciences qui font l’objet de l’Académie.
Il y en a six principalles qui forment autant de classes dilférentes sous lesquelles les académiciens sont rangés :
Sçavoir : la géométrie, l’astronomie, les mécbaniques, l’anatomie, la chimie et la botanique.
La géométrie quoyque la plus noble partie est celle qui a un rapport moins direct au bien de l'État. Elle peut pourtant se glorifier d’y contribuer autant qu’aucune des autres, puisqu’elle leur fournit les principes qui les mettent en état de raisonner et d’opérer avec certitude.
Pour l’astronomie, il est assez connu de quelle utilité elle est au commerce. Sans ces observations, il n’y auroit aucune géographie sur qui on pust comj)ter;on ne voyageroit point, ou on ne voyageroit qu’à l’aventure. Plus les observations astronomiques se perfectionnent,
L’ACADfiMlK DES SCIENCES
plus elles se multiplient, et plus les navigations deviennent faciles, moins elles sont dangereuses; nos astronomes ne se contentent pas de travailler, pour ainsy dire, au bien général de TUnivers. C’est à leurs travaux qu’est düe la méridienne qui a été tracée au travers du Royaume ; si ses caries ont quelque perfection, elle est due à leurs observations, et ce n’est que de leurs observations continuées qu’on peut espérer des caries de loulte la France, aussy exactes qu’on devroit en avoir. Des observations d’une autre espèce qu’ils ont engagé de faire dans les ports sur le flux et le reflux de la mer, et les réflexions qu ils ont failles sur les mémoires qui en ont été envovés, ont appris en quel temps, à quelle heure les vaisseaux peuvent entrer sans risque dans plusieurs ports du royaume, et par là, en sauvent plusieurs des naufrages et des écboüemens auxquels ils étoient exposés. Si ce travail est étendu à tous les ports du royaume, il ne peut être que très avantageux au commerce.
On ne double point que les mécbaniques ne soient au rang des sciences des plus utiles à un État; mais les mécbaniciens que veut l’Académie le doivent estre infiniment plus que les mécbaniciens ordinaires. Elle ne se contente pas qu’ils ayent la connoissancc des forces mouvantes; qu’ils puissent juger de l’effet des nouvelles machines qu’on propose; elle veut des mécbaniciens instruits à fond de tous les arts; qu’ils scacbent ce qui leur manque à chacun; qu’ils ayent des vües pour les perfectionner; surtout qu’ils soient attentifs à examiner si on ne pourroit point faire passer en France ceux que les étrangers se sont rendus propres. Enfin pour assurer la conservation et le progrès des arts, même les plus communs. Elle les engage à travailler à décrire toutes leurs pratiques, à faire dessigner toutes leurs machines, tous leurs instruinens et même les attitudes des ouvriers. Cet ouvrage, un des plus grands qui ayent jamais été entrepris est déjà fort avancé (1).
La connoissance plus parfaite du corps humain est l’objet de l’anatomie et une des recherches qui nous intéresse le plus. L’anatomie a été portée dans le royaume à un degré de perfection qui y attire des étrangers de toutes parts; la médecine y a profité, et la chirurgie a fait des progrès surprenants. Nos chirurgiens sont regardés comme les premiers de l’Europe.
La chimie, dont les recherches paroissenl assez vaines à ceux qui ne connoissent pas son véritable objet, pourroit devenir une des plus utiles parties de l’Académie; ne vantons point les secours que la médecine en pourroit tirer, ne la regardons (lue par rapport aux arts.
(1) Descriptions des Arts, publiées par l’Académie des sciences. (Voy. la bibliographie de l’Académie, à la liii de cet ouvrage.)
LK MÉMOmiî DK DÉAUMllR
:i qui elle pourroit estre plus utile que les inéchaniques mômes. L.a conversion du fer en acier, les manières d’étamer ou blanchir le fer pour faire le fer blanc, la conversion du cuivre en lélon, trois grandes manufactures qui manquent au Royaume, sont du ressort de la chimie. Il luy appartient aussy de faire les recherches sur les matières minérales emploïées pour les teintures, sur les mines, sur les minéraux; les verreries, les potteries, les fayenceries, les ouvrages de porcelaine, manufactures qui demandent touttes à être perfectionnées entrent aussy dans son objet.
Quels avantages ne produiroit point au Royaume la botanique bien maniée? Elle ne s’en tiendroit pas à une stérille nomenclature des plantes. Elle travailleroit au progrès de notre agriculture, le premier et le plus réel de tous les biens; tant de plantes étrangères naturalisées dans le Royaume ou dans nos Colonies prouvent ce qu’on devroit attendre des expériences qu’on feroit pour transplanter chez nous celles des pays étrangers; elle apprendroit à reprendre la culture d’un grand nombre de plantes trop négligées à présent et qui faisoient autrefois une partie de la richesse du royaume. Le Pastel qui apportoit autrefois tous les ans plusieurs millions au bas Languedoc, ne luy produit presque rien; nous négligeons de cultiver la garance, le cartame, le tournesol ; nous tirons peu du kermès, toutes matières si essentielles aux teintures. Les botanistes pourroient rechercher si quelques unes de nos plantes ne donneroient pas des cendres aussy utiles que les soudes d’Alicante et de Carthagène, ou si, en faisant croître ces plantes chez nous, nous n’empêcherions point de sortir du royaume les sommes qui passent en Espagne pour l’achapt de ces sels.
L’Académie dans l’état où elle est aujourd’hui fait beaucoup d’honneur au Royaume, les étrangers en ont une grande idée, aussy a-t-elle découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous osons avoüer qu’il s’en faut bien que 1e Royaume ait retiré de cette Compagnie tous les avantages qu’il auroit pu en tirer; nous osons dire plus, c’est que cette Académie en si grande réputation parmy les étrangers semble près de sa chute si elle n’est soutenue par quelque grand changement fait en sa faveur, pareil à ceux qui ont été faits pour d’autres parties de l’Etat. On a cherché à remanier sa langueur par de nouveaux règlements (1) dont elle avoit besoin, mais la vraye source du mal, n’étoit pas seullement dans le deHaut des règlemenis.
Il ne la faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre constitution de l’Académie. Une grande moittié de ceux qui la composent ne peuvent prendre les occupations académiques (pic comme
(1) lt(!glement du 3 janvii^r 1710.
L’ACADfiMlE DES SCIENCES
des amusements, ils ont des professions qui les obligent de donner leurs soins à loutte autre chose qu’à ce qui fait l’objet de l’Académie ; les uns sont obligés d’être médecins, les autres chirurgiens, les autres apothicaires. Quels ouvrages peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé de Paris, des jours qu’ils devroient employer dans leur cabinet? Un homme qui arrive chez soy, las et distrait, est-il en état de travailler à ce qui le demande tout entier? Employra-t-il des nuits à des expériences? Malgré pourtant cette diversion, plusieurs académiciens de ces classes ont donné des choses excellentes, mais qui doivent nous faire regretter celles que nous eussions eües, s’il leur eust été permis de se livrer aux recherches où leur inclination les portoit.
De l’autre moittié des académiciens, une partie est obligée d’enseigner les mathématiques pour subsister. Enfin il en reste très peu qui soient en état de faire des expériences et de vivre avec cette aisance qui met l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles. Entre quarante-huit académiciens destinez au travail, l’Académie ne scauroit compter qu’un petit nombre de travailleurs.
Le seul remède à apporter seroit d’obliger tous les académiciens, ou du moins le plus grand nombre, à n’estre qu’académiciens, de les mettre en état de n’avoir d’autres occupations que celles qui ont un rapport direct aux objets de l’Académie.
Une autre cause de la décadence de l’Académie qui tient à celle dont nous venons de parler, c’est qu’il ne se forme plus de sujets ; on en fait l’expérience touttes les fois qu’on a des places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des lalens rares pour réussir dans les sciences, et parmy ceux qui naissent avec ces talens, combien y en a-t-il peu qui en puissent proffiter? Un jeune homme qui veut suivre ses heureuses dispositions, se trouve arresté par les clameurs de toutte sa famille et de ses amis; on ne veut point consentir qu’il s’abandonne à des recherches qui peut-estre luy donneroient quelque gloire, en le conduisant à mourir de faim. L’Académie même fournit des exemples de cette nature, un de ses membres, habile anatomiste, mourut il y a quelques années à l’Hôtel-Dieu.
Si l’Académie a pu pendant quelque temps se fournir de sujets, elle le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit donnée aux sciences ; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus tourné de leur costé, la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait pour l’Académie et pour les sciences en général tout ce qu’on peut attendre du zèle le plus éclairé, mais les trésors n’étoient pas entre ses mains.
Il y a peu d’apparence aussy que le Boyaiune puisse se repeupler de vrays sçavants, tant que la condition, de touttes la plus labo-
LK MlÎMOir.K DK URAUMUU
rieuse, ne mènera à rien. Y a-t-il de la justice que ccluy qui s’applique à des recherches importantes au bien de l’Etat, ne puisse espérer de parvenir à quelque fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le marchand peuvent se promettre des récompenses de leurs travaux, le sçavant seul n’a rien à en espérer, l’eut-estre que le cas que les Chinois l'ont des lettrés n’est pas à la gloire de la France.
A la vérité on reproche aux gens de lettres de s’arrester trop aux spéculations, de ne pas descendre assez aux pratiques utiles. Ce reproche souvent assez fondé, ne l’est pourtant pas entièrement par rapport aux sujets qui composent l’Académie; ils travaillent quelques fois à des recherches de simple curiosité, mais pluS communément, ils s’en proposent d’utiles. Mais après tout, il seroit facile de les forcer à travailler utilement pour le Royaume, d’assurer en même temps leurs conditions, de les rendre commodes et même brillantes. Il n’y a qu’à leur donner des employs qui les engagent à s’instruire de ce qui est de pratique. Tout y gagnera; les arts profiteront des principes du sçavant, ils y corrigeront ce qui ne s’y fait que par préjugez, ils donneront des règles sûres, sur ce qui ne s’y fait qu’en tâtonnant; ils apprendront des manières d’abréger bien des procédés, de les perfectionner. Et le sçavant de son costé devenu par expérience plus habile dans la pratique, raisonnera mieux et tournera ses raisonnements du costé des choses d’usage. Rien ne seroit plus facile que de procurer ce double avantage aux sçavants et aux arts; sans charger l’Etat, on trouveroit des places de reste, même touttes faittes.
Qu’on se fasse par exemple une loy de donner toujours à des académiciens la direction des monnoyes, comme le célèbre M'' Newton l’a en Angleterre ; qu’on leur donne les inspections des différentes manufactures; les inspections généralles des chemins, ponts et chaussées; croiroit-on trop faire, si on accordoit des entrées dans le Conseil du commerce ou dans ceux des Compagnies qui l’ont pour objet, aux sçavants qui ont fait des études particulières des matières que les arts et la médecine nous engagent à tirer des pays étrangers, a ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des manufactures du royaume, de ses productions qui sont négligées et qu’on pourroit mettre à prolfit. Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel que celuy de la Samaritaine, ne devroit.-il pas entrer dans le partage des académiciens ? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se .seroit le plus appliqué aux hydrauliques, un pareil gouvernement 1 cngageroit a faire une étude particulière de tout ce qui a rap[)ort à la conduitte des eaux, et ce gouvernement seroit un appas qui exciterait un grand nombre de sujets à travailler sur la même matière; au
L’ACAOÉMIE Dlifi SCIENCES
moins sembleroit-il qu’il seroil mieux dans les mains d’un sçavanl, que dans celle d’nn vallet de chambre d’un grand seigneur. A la Pépinière, il y a une place de quelque revenu qui conviendroit à un botaniste.
On pourroit même donner à l’Académie une espèce d’inspection snr tous les arts méchaniques, qui, sans leur être à charge, contribüeroit extrêmement à leurs progrez. Un expédient assez simple rendroit nos ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne sont, leur donneroit de l’émulation pour la perfection de leurs arts, et augmenteroit par conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car on se fournist des ouvrages de chaque espèce, dans les pays où les ouvriers sont en réputation de mieux travailler. De là est venu le grand débit des montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposas! chaque année des prix pour ceux des ouvriers de cbacque profession qui auroient inventé ou mieux fini quelqu’ouvrage; que ces prix fussent distribués aux arts mêmes qui semblent les plus grossiers, comme coutelliers, taillandiers et serruriers. On proposerait par exemple aux taillandiers de chercher la manière la plus simple de faire une excellente faulx, et à bon marché. Le succès de ce prix nous empêcherait peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des faulx d’Allemagne; le royaume se Irouveroit bien indemnisé de ce qu’il lui en coùteroit pour le prix.
Une curiosité louable a fait créer des charges de garde de Cabinet des médailles, des estampes, etc., de Sa Majesté, et on n’en a jamais créé de garde d’un Cabinet aussy curieux et beaucoup plus utile au royaume, d’un cabinet qui renfermast des échantillons de tout ce que le royaume a d’utile en terres, pierres, minéraux et mines. Ce cabinet dressé avec un ordre et des seings qu’il seroit long de détailler icy, apprendroit quelles sont nos véritables richesses, quelles sont celles que nous négligeons, quoyqu’elles dussent être mises à proffit, et quelles sont celles qui ne méritent pas de nouvelles tentatives et doivent être négligées pour toujours. On y verroit, par exemple, que nous avons des terres que les Hollandois viennent nous achepterchacqueannée pour nous les revendre l’année suivante en pipes; que nous avons des turquoises que nous négligeons, dont le débit pourroit être avantageux. Voudroit-on entreprendre de superbes édifices, on sçauroit dans l’instant les endroits où nous avons des marbres à choisir. On y trouveroit des mines de toultes espèces, dont le travail mériteroit d’être tenté. On verroit par exemple des échantillons de plus de soixante mines de plomb aussy abondantes et aussy riches que celles d’Angleterre, qui nous reproeberoit notre négligence ; des échantillons de mines de cuivre, de mercure et de la plupart des minéraux qui paroissent mériter
LE MÉMOmE DE RÉAUMUU
d’être travaillés. On y verroit en même temps les échantillons des mines qui ont été entreprises par des ignorants et qu’il ne laut jamais permettre de travailler. Ce cabinet est presque fini, il ne manque que d’en assurer la durée et l’accroissement; mais le génie de la nation, ardent pour les nouveautés, néglige d’achever ce qui est avancé, ou de soutenir ce qui est fini.
Il conviendroit encore à l’Académie, d’avoir un grand et magnifique laboratoire, où des ouvriers de différentes professions seroient continuellement occupés à travailler aux nouvelles expériences, à faire des modelles des machines rares et utilles, et des essays des machines nouvelles qui sont proposées.
Aflin que l’Académie entière concourust au bien public, il seroil à propos de donner chaque année une espèce de tâche à chaque académicien, relative à sa classe et à son employ. S’il y en avoit un par exemple, qui fust chargé de la direction des monnoyes, qu’il fust obligé une année à chercher à faire les départs sans les eaux fortes et à moins de frais qu’on les fait aujourd’hui ; qu’une autre année, il fut occupé à faire des expériences pour faire des affinages plus parfaits, à moins de frais et avec moins de perte de métal qu’ils ne se font à présent ; qu’un chimiste eust à rechercher les moyens de faire en France les minium à aussy peu de dépense qu’on le fait en Hollande; qu’un autre tentast toutes les voyes de faire le sel ammoniac dans le royaume, et si nous ne pourrions pas parvenir à nous passer de celuy du Levant; qu’un botaniste fust chargé de chercher des expédients pour faire venir la cochenille sur les plantes de nos colonies, ce qui n’est peut-estre pas impossible et mérite d’être tenté; que d’autres botanistes fissent des expériences et des observations sur ce qui est de plus avantageux pour nos forêts qui se détruisent tous les jours.
Le détail des choses utilles qu’on pourroit découvrir par cette méthode n’a point de bornes. Tout ce qui est d’usage, tout ce qui naist ou se travaille ou s’employe dans le royaume fourniroit matière à des recherches dont on pourroit tirer des biens réels.
Mais à vray dire, on ne sçauroit attendre l’exécution de si grands projets d’une Compagnie qui n’a que trente-huit mil livres à distribuer entre plus de vingt particuliers et qui en a une trentaine d’autres à soustenir, seulement par l’espérance d’entrer un jour en partage de cette petite somme. Les pensions n’étoient guère plus lortes du temps de M. Colbert, communément elles n’étoienl que de 1500 mais 1500 alors valloient plus que 4 à 5000 aujourd huy. Il en donnoit aussy de plus considérables : celle de feu M. Cassini était de 0000 et a seule produit bien des sçavanls; des gratifications veiioient souvent au secours de la modicité des
pensions. Si ce grand ministre eust été plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur un autre pied l’Académie dont il étoit le père. Depuis qu’elle l’a perdu (1), elle a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de petittes pensions dont les payements peuvent être suspendus par une infinité d’évènemens.
Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des fondements inébranlables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte révolution, comme sont les fonds en terres possédés par les universités d’Oxford et de Cambridge; que ces fonds lussent suffisans pour faire vivre les académiciens d’une manière commode; leur montrer des places distinguées où ils puissent se promettre d’arriver.
Quelque considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume, si elle travailloit selon le plan que nous avons indiqué. Une seulle découverte pourroit les remplacer.
Nous n’avons donné qu’une légère ébaudie des avantages que le royaume tireroit alors de l’Académie, elle suffit pourtant pour faire voir que cette Compagnie pourroit contribuer beaucoup à perfectionner nos arts mécaniques, à rendre nos manufactures plus florissantes, à trouver les moyens d’en établir chez nous, dont les étrangers se sont rendus maîtres, qu’elle apprendroit à profiter des productions du royaume qui restent inutilles, en un mot, elle pourroit contribuer à augmenter la gloire et les richesses du royaume, si le royaume en revanche donnoit une subsistance bonneste à ceux qui travaillent utillement et qu’il leur accordas! des distinctions honorables. Mais l’Académie a tout lieu d’espérer que ces heureux temps sont prests d’arriver, où elle pourra se souvenir avec reconnoissance de M. Colbert sans regretter le bonheur du siècle où il vivoit.
(1) Colbert est mort le 6 septembre 1683.