DES SCIENCES ET ARTS
Séance publique du 1 5 Nivôse ^ an commentant à cinq heures très-précises du soir.
Les portes s’ouvriront à quatre heures.
On entrera par la porte qui est dan# l’angle occidental de la cour du Louvre > à la gauche du Télégraphe.
Carte d’admission à une séance publique tenue par l’Institut en l’an VI.
sont dignes, par leur beauté pure et sévère, d’orner le sanctuaire des sciences et des arts. L’architecture de la salle est du meilleur goût. Entre les colonnes qui la décorent, on a placé les statues en marbre de nos grands hommes, dont la collection occupe depuis longtemps le ciseau de nos artistes, et qui ont enfin trouve un digne emplacement (1). L’extrémité opposée aux cariatides forme un salon autour duquel sont rangées les statues de nos grands jioètes : Corneille, Racine, Molière, La Eontainc, celle de Montesquieu et quelques au très ('2): Au milieu est une statue antique de Minerve, d’une proportion un j)cu l)ctitc, mais d’un très bon style.
(1) Du cülé (lu levant se Irouvaieiil les statues de Jîossuct, Duquesne, I/llospital, Luxembourg, Catinat, Vauban, lilaise Pascal. Au couchant : D’Aguesseau, Tureniu!, .Sully, lîayard. Descartes, 'l’ourville. Coudé et Hollin.
(2) (iC salon, (jii on appelait alors la salle de Minerce, renl'erinait Ifis statues de Corneille, Montausier, Dugiiesclin, Mole, Uacine, Molière, Lalbntaine et Montesquieu.
l’ONDATION DK I/INSTITUT NATIONAL
« Tout le pourtour de la salle est garni d’un double rang de banquettes jiour le public, lernié par une cloison en bois, à hauteur d’appui. Au dedans de cette cloison sont deux auti-es rangs de banquettes iiour les cent quarante-quatre membres de Tlnslitut, et ceux des associés qui, .se trouvant à Paris, assisteront aux séances. Les tables, qui sont aussi sur deux rangs, sont en bois de cbène, avec des grillons bronzés pour supports (1), ce qui donne à cet intérieur de la salle un ton simple et grave tout à lait convenable. Cet ensemble olïVe un aspect très imposant qui, à la chute du jour, lorsque les lampes et les nombreuses bougies ont été allumées, avoit quelque chose de magique (2).
« Le Président de l’Institut et les Secrétaires étoient placés à l’une des extrémités, du côté du salon. Le Directoire est entré et s’est placé de l’autre. Tout le monde s’est levée à son arrivée; il est lui-méme resté debout, tandis .que son président (3), aussi debout, a prononcé le discours d’ouverture et d’installation. »
Ce discours était ainsi conçu :
Citoyens,
Parmi les nombreux devoirs que le vœu national impose au Directoire exécutif, un des plus importants, un des plus inhérents à la prospérité de la République, est de rendre leur gloire aux arts, aux sciences tout leur éclat; s’il est de leur essence d’élever la pensée jusqu’à l’enthousiasme de la liberté, il ne leur appartient pas moins de la faire chérir, en multipliant les moyens d’industrie qui rouvriront bientôt toutes les sources de l’abondance et du bonheur public.
Tour à tour en butte aux persécutions des dominateurs couronnés et des tyrans populaires, échappés par miracle au naufrage qui les menaçait, les arts recouvrent en ce jour un nouvel éclat, un nouvel être ; ils se placent avec confiance sous l’égide du gouvernement républicain. L’esprit qui les console ne sera pas trompé. Des souvenirs douloureux, des parallèles avilissants, ne souilleront plus la pensée de leurs disciples. Les rois, il est vrai, les virent fleurir sous leur
(1) Ces tables sont encore en usage à la liibliothèque de rinslilut. Quelques-unes ont été conservées au Louvre, où on peut les voir dans le Musée égyptien.
(2) Une gravure de flerlliault, d’après un dessin de Girardet, consacre le souvenir de la première séance de l’Instilut national; elle apparlient aux Tableaux de la liévolution. Nous la reproduisons ici.
(3) Letourneur.
LA IMSKMIÈlUi SÉANCL DK L’INSTITUT
empire : (|uelques-uns d’enlrc eux eureiil même l’iulresse de les servir et riioniieurdc les protéger; mais leur appui, prciiaiit l’intérêt pour base, ne pouvait avoir rien de généreux, leurs faveurs étaient limitées, leur bienveillance conditionnelle. En effet, le talent s’identifiait-il à leur cause? Prenait-il à tâche de colorer leurs usurpations? Traitait-il même des sujets étrangers à leur tyrannie? Utile au maintien de leurs droits par cela seul (ju’il procurait des jouissances, qu’il prévenait les réflexions, les plaintes, les murmures, (ju’il retenait les Français dans leur nullité politique, qu’il façonnait leurs âmes au joug, et couvrait leurs chaînes de fleurs, il recevait d’eux quelques encouragements éphémères, quelques distinctions chimériques, quelques hochets dont la philosophie a dispersé les déhris. Le génie, au contraire, se livrait-il à des conceptions plus hardies? Prenait-il un élan plus audacieux? Analysait-il l’état d’opprohre dans lequel le peuple était tombé? Lui rappelait-il son antique gloire? Lui révélait-il quelques-unes de ces maximes gravées dans tous les cœurs par le burin de la nature? Aussitôt la puissance du trône se déployait contre lui dans son redoutable appareil ; les inquisiteurs donnaient le signal aux tribunaux, les tribunaux à leurs satellites, et le livre régénérateur était consumé par les flammes. Amis du savoir et de la vertu, ils sont encore présents à votre mémoire, les jours d’avilissement où l’auteur d’un drame inutile, d’un roman dangereux, d’un conte immoral, obtenait, conservait des pensions, des privilèges, des honneurs, tandis que tel publiciste célèbre trouvait partout des pièges tendus, fuyait de cités en cités, s’exilait loin de sa patrie adoptive, ne laissant après lui que de vains regrets et de fugitives étincelles.
En conclurai-je cependant que la monarchie est le seul état funeste aux arts utiles? La fausseté de cette assertion serait d’avance trop bien démontrée. Les monarques n’existaient plus pour nous : la justice nationale avait frappé leur tête orgueilleuse, leurs sceptres roulaient dans la poussière; le vrai talent n’en avait pas moins à gémir de ses destinées. Un monstre plus affreux que le despotisme lui-même, puisqu’il y ramène infailliblement, après s’être nourri d agitations, de désordres, d’assassinats ; l’anarchie, enveloppait le mérite dans ses fers et suspendait sur lui ses couteaux. Aussi étrangère aux lois du goût qu’à celles de l’humanité, elle n’applaudissait que ses féroces orateurs. L’éclat que répand un écrit sage aurait blessé ses yeux jaloux; ses échafauds altendaient quiconque eût osé peindre ses favoris sous leurs couleurs véritables. Les productions les jdus beuieusesl importunaient au lieu (hi l’intéress(ir. Imi présentfiit-oii des tableaux savants? Elle ti'cmblait d’y voir revivi'e les CaliguLi, les Néron, et d y retrouver en traits fidèles la censure de son
FONDAtlON 1)E L’INSTITUT NATIONAL
règne abhorré. Des sons modulés el nattcurs rctenlissaient-ils à son oreille? Elle s’affligeait de ne plus entendre les sanglots, les cris lamentables de ses victimes. L’arcbiteclure lui monlrait-elle ses inonnmenis? Elle feignait de les regarder comme un outrage aux bumbles cbanmières; elle n’en mesurait la bauteur que pour mieux jouir, l’instant d’après, du spectacle de leurs ruines.
Grâce à la justice éternelle qui tôt ou tard reprend ses droits, les oppresseurs de ce bel empire ont tous subi le même destin : du faîte de la puissance ils sont tombés dans les abîmes du néant; s’ils ont frappé comme la foudre, ils ont passé comme l’éclair. Sciences, talents, vertus, génie, ralliez-vous sur leur tombeau. Que vos lumières, dissipant les fausses clartés qui l’égarèrent dans sa route, le conduisent enfin au bonheur. Ressuscitez an fond des âmes ces sentiments généreux dont la patrie a tant besoin. Que la raison affranchie de scs entraves, embellie des charmes de l’éloquence, discute les grands intérêts avec une sagacité nouvelle; qu’à sa voix se dissipent en même temps et les sophismes de l’ambition et les préjugés de la barbarie.
Citoyens, s’il est encore des méchants â punir, il est aussi des incrédules â convaincre, des erreurs à combattre, des haines â désarmer. Les chefs des partis abattus sont incorrigibles; il serait absurde de vouloir éclaircir des doutes qu’ils n’ont point. Mais cette tourbe qu’ils séduisirent pour l’entraîner sous leurs drapeaux, la philosophie ne se borne pas à la plaindre, elle la recommande aux conseils des hommes qui, comme vous, ont cultivé leur esprit et perfectionné leur raison. La loi qui vous protège compte â son tour sur votre infiuence. Nos soins la feront respecter, que vos écrits la fassent chérir, qu’ils rétablissent la morale sur de solides fondements, qu’ils rendent â l’Etat cette harmonie, source inépuisable de gloire et de prospérité, qu’ils rapprochent les cœurs puisque les intérêts se confondent, qu’ils triomphent de l’orgueil du riche, des alarmes du pauvre, des défiances de tous. La sagesse est si puissante lorsqu’elle s’exprime avec la grâce, avec la dignité qui lui conviennent ! Que les muses exilées depuis trop longtemps reviennent nous prêter leurs secours, bientôt peut-être elles pinceront leur lyre â l’ombre de l’olivier; elles chanteront les vertus paisibles, elles attacheront leurs couronnes aux fronts de nos guerriers vainqueurs; qu’elles se signalent aujourd’hui par des accents plus mâles et plus rapides, qu’elles enflamment le courage, qu’elles sonnent l’heure des combats; qu’en expirant pour la patrie, nos héros soient sûrs de renaître sous la plume de nos Tyrtées, sous le ciseau de nos Phidias.
Le gouvernement, citoyens, est certain de vos intentions ; il ne croit pas avoir besoin de vous rassurer sur les siennes. Le rétablisse-